Chapitre 10 : Exil/ Exile
Un soir, comme je regardais les grosses carpes koï, blanches et rouges, glisser silencieusement dans l'eau claire du petit bassin qui se trouvait dans le jardin du ryokan où nous logions, en me faisant la réflexion qu'elles, comme moi, étions condamnées à tourner en rond sans autre but que celui de rester en vie, le téléphone d'Edward sonna. Nous sursautâmes tous deux. Il prit l'appareil mais ne répondit pas. Quand la sonnerie cessa, il attendit puis écouta le message. Alors, seulement, il rappela Alice. Je m'approchai de lui. Je ne pouvais cependant pas entendre tout ce qu'elle racontait à son frère. Edward acquiesça à plusieurs reprises, ne l'interrompit pas. Au bout d'un moment, seulement, il déclara :
« Il y a autre chose, n'est-ce pas ? Qu'est-ce que tu ne me dis pas, Alice ? Tu ne nous rends pas service si tu nous caches certaines choses. Cela peut nous pousser à commettre des erreurs que nous pourrions éviter. »
A l'autre bout du téléphone, la voix s'était tue. Edward se redressa.
« Parle, Alice. »
La voix reprit. D'un débit hésitant. Edward écouta, un long moment.
« Je comprends, finit-il par souffler. C'est insoluble. Mais il vaut mieux que je sache. Rappelle dès que tu as du nouveau. Nous allons faire en sorte de ne pas rester trop longtemps au même endroit. Tu devrais faire la même chose. »
Edward écouta encore la réponse de sa sœur, puis il prononça quelques paroles qui me donnèrent le frisson.
« Alice… fais attention à toi », murmura-t-il alors qu'il concluait leur conversation.
Lorsqu'il eut raccroché, il fronça les sourcils. Il avait l'air de réfléchir à la façon de me présenter ce qu'il venait d'apprendre. Je m'agenouillai près de lui.
« Que se passe-t-il, Edward ? », demandai-je en posant ma main sur son poignet.
Un instant, il hésita. Ses yeux passèrent sur mon visage, parurent caresser mes joues, mon menton, ma bouche. Qu'avait-il dans la tête ? Il me sembla qu'il craignait ma réaction.
« Démétri et Félix viennent de quitter Forks », annonça-t-il finalement.
Je le regardai avec insistance. Il soupira.
« Ils y ont trouvé plus de monde que ce à quoi ils s'attendaient. Ils n'étaient pas contents. Une partie du clan de Denali a fait le déplacement dès que Carlisle le leur a demandé. Eleazar, Carmen et Kate sont toujours là-bas. Apparemment, Tanya et Irina sont restées en Alaska.
_ Irina regrette la mort de Laurent, commentai-je. Je me doute qu'elle doit en vouloir particulièrement aux Quileutes. Je comprends qu'elle refuse de s'approcher de leur territoire ou… de nous aider. Tanya…
_ Tanya a de l'orgueil, Bella. Elle a de grandes qualités et une sagesse certaine, mais chacun d'entre nous a ses faiblesses. Elle a préféré rester éloignée pour le moment, mais je ne doute pas qu'elle vienne en renfort si la situation se gâte. »
Je lui lançai, malgré moi, un regard qu'il interpréta comme un questionnement.
« Elle a du mal à comprendre pourquoi je n'ai pas voulu m'engager avec elle. Elle a vu… dans quel état j'étais après t'avoir quittée, lorsque je suis retourné un moment vivre avec eux. Et elle a mesuré la différence. Cela a été dur pour elle. Je m'en veux beaucoup de lui avoir imposé ce spectacle. Avec du temps, j'espère qu'elle me pardonnera… Elle oubliera, sûrement », ajouta-t-il comme pour s'en convaincre lui-même.
Je baissai les yeux. En réalité, je préférais ne pas connaître la nature exacte de la relation que Tanya et lui avaient eue avant que nous nous rencontrions. Elle appartenait au passé, au passé d'Edward dont je ne faisais pas partie. Pour nous deux, seul le présent comptait maintenant. Edward poursuivit.
« Le clan irlandais au grand complet est aussi arrivé la veille de la venue de Félix et Démétri. Ils sont trois : Siobhan, Liam et Maggie. Sans avoir adopté les mêmes principes d'existence que nous, ils se sentent cependant très concernés par l'attitude des Volturi. Etant peu nombreux, ils craignent de leur part une attitude trop autoritaire et jalouse. Siobhan et Maggie ont de grands pouvoirs, elles ne veulent pas devenir les prochaines proies de l'ambition d'Aro. Par contre, les amis égyptiens de Carlisle ont décliné son invitation et il n'est pas arrivé à joindre Alistair. Je ne pense pas qu'il aurait souhaité être mêlé à cette affaire, de toute manière. Il aime sa tranquillité et son indépendance. De son côté, Alice a rencontré un nomade qui s'appelle Garrett. Il lui a paru très soucieux de la façon dont les Volturi se comportent avec ceux qui les intéressent ou les gênent. Elle l'a envoyé à Forks. Il vient d'y arriver aujourd'hui, juste avant leur départ. Il a assisté… Il y a eu une altercation, Bella. »
Je me raidis.
« Tout le monde va bien mais il s'en est fallu de peu. Félix s'est montré particulièrement agressif. Ils ont menacé pour qu'on leur avoue l'endroit où nous nous trouvions, même si notre famille les assurait qu'ils n'en savaient rien. Ils ont simplement expliqué que nous étions partis en voyage, pour une durée indéterminée et sans destination précise. Félix et Démétri ont failli s'en prendre à Esmé. Un vampire sent, par instinct, qu'elle est la plus fragile d'entre nous, et quand il y a une pression à exercer, on s'en prend, bien évidemment, au plus faible. Alors Rosalie est intervenue. Elle leur a tenu tête, malgré les tentatives de Carlisle pour apaiser tout le monde. Félix a cherché à la neutraliser. Emmett s'est emporté. Les choses se seraient sans doute mal terminées sans l'intervention de Kate. Elle a utilisé son pouvoir pour réduire Félix et Emmett à l'impuissance. Son don est très spécial : elle peut envoyer une sorte d'illusion de décharge électrique qui tétanise celui qui la reçoit pour un moment. Quand ils ont compris qu'ils ne pouvaient rien faire de plus, Démétri et lui sont partis. »
Je me sentis instantanément soulagée. Nous allions pouvoir appeler Carlisle, rentrer à Forks…
« Il y a autre chose, Bella…
_ Quoi ?
_ D'abord, concernant les Quileutes… il y a eu d'autres transmutations. Quatre ou cinq garçons, très jeunes. Je suppose que cela est dû au nombre de vampires présents à proximité de leur territoire. Si d'autres Volturi font le déplacement, il y en aura davantage. Ils s'apprêteront à défendre leur clan. C'est regrettable, ce sont des enfants… »
Je posai une main sur ma bouche et fermai les yeux. Je pensai à La Push où j'avais laissé mon cœur. A Sarah et Karel.
« Ensuite…, Edward se mit à fixer un point invisible devant lui, Démétri a une mission et il ne saurait rentrer en Italie sans l'avoir accomplie. Tu sais le traqueur exceptionnel qu'il est, Bella. Il est capable de retrouver la trace de n'importe qui à travers le monde. Son pouvoir de détection n'est pas comme celui de James, il ne fonctionne pas à l'odeur… »
A l'évocation de ce nom, des flashs explosèrent dans ma mémoire, oppressants. Je revis ce visage effrayant surgi du passé, qui s'était collé si près du mien, qui avait humé mon odeur avec avidité. Je revis ses yeux… et tressaillis.
« Démétri détecte la tonalité particulière d'une pensée, sa fréquence fondamentale, exactement comme une musique. Il capte sa note propre en quelque sorte, et c'est elle qui l'appelle, une fois qu'il l'a bien cernée, peu importe la distance. Il lui suffit de la connaître pour être capable de la repérer et… il a eu l'occasion de nous rencontrer. Tous. »
Je fronçai les sourcils. Je commençais à comprendre où Edward voulait en venir.
« Enfin…, reprit-il, il a plusieurs possibilités. Il ne manquait à Forks que trois personnes : Alice, Jasper et moi. Il est certain que tu es avec l'une d'entre elles. Il va lui falloir un peu de temps pour s'accorder parfaitement sur nos notes respectives, mais quand il les tiendra pour de bon, nous ne saurons lui échapper. A moins de conserver toujours une longueur d'avance. C'est elle seule qui nous séparera de lui. Si Alice voit régulièrement ce qu'il fait et où il se trouve, nous aurons un autre avantage. J'espère seulement qu'ils ne la trouveront pas et qu'ils ne l'amèneront pas avec eux en Italie. Elle est seule, et donc plus vulnérable que les autres face à deux vampires puissants, même si je suis convaincu qu'elle est pleine de ressources. Si Aro la touche de force, il saura tout, concernant Johnny, le don d'Alice ou nos enfants... Il verra quelle a été l'attitude de Jane, également, mais il aura appris trop de choses dont il se servira, évidemment, selon ses propres principes. D'après Jasper, nous devons nous tenir tous les trois éloignés le plus possible les uns des autres. Il est plus difficile à Démétri de repérer une pensée unique que plusieurs pensées d'êtres qu'il recherche réunies. C'est pour cette raison que nous ne devons pas nous retrouver pour fuir ensemble. Alice va partir au sud, Jasper au nord, nous, nous allons continuer à l'ouest. »
Je hochai la tête, tristement. Tout espoir de retour venait d'être anéanti.
« Combien de temps, Edward… Combien de temps devrons-nous continuer comme cela ? Jusqu'à-ce qu'il se lasse et renonce ? Je ne pense pas qu'il renoncera de sitôt…
_ Le temps qu'il faudra, Bella. »
Je scrutai ses pupilles d'ambre. Soudain, il saisit mes mains.
« Bella… »
Il paraissait bouleversé tout à coup.
« Démétri ne peut pas te traquer, toi. Ta pensée lui est restée inconnue. S'il te retrouve… ce sera uniquement de ma faute, car je suis avec toi. Ne penses-tu pas qu'il serait préférable… ? »
Dès ses premiers mots, j'avais compris. Je secouai la tête.
« Non, non, Edward, ne me laisse pas ! Je vais devenir folle si je reste toute seule sans savoir ce que vous devenez…
_ Je pourrais le mettre sur une fausse piste, pendant que tu te cacherais ailleurs…
_ Mais ils te veulent, toi, aussi ! Que se passera-t-il s'ils te capturent et t'amènent à Aro ? Ils sauront tout, également, sans pour autant pouvoir juger avec certitude des intentions de Jane. Je suis la seule à qui elle a clairement expliqué ses motifs. Ce souvenir est bien ancré dans ma mémoire… mais mon esprit n'est accessible à personne. »
Les lèvres d'Edward se pincèrent et sa voix prit une intonation dure et résolue.
« Je ne me laisserai pas attraper si facilement. Et puis… Félix est irritable, je m'y suis déjà frotté. Il ne lui en faut pas beaucoup pour sortir totalement de ses gonds, et cela peut avoir un effet particulièrement dévastateur. Ils ne me conduiront pas en Italie, je te le promets.
_ Que… ? Edward ! »
J'avais compris son intention. Elle m'était intolérable.
« Je t'interdits, tu entends, répliquai-je en sentant le feu de la colère me monter au visage, d'envisager une chose pareille ! Je refuse que tu te sacrifies ! Je ne pourrai jamais vivre sans toi. Si tu disparais de ce monde… je le quitterai aussi. »
Mon cœur cognait à tout rompre dans ma poitrine. Le tréfonds de ma pensée était sorti de ma bouche sans que j'y prenne garde et il n'était pas tout à fait celui auquel je m'étais attendue, celui auquel j'avais cru, sincèrement, pendant longtemps. A cet instant, face au danger imminent qui menaçait nos vies, ma plus grande peur était de perdre Edward. Sans lui, ma vie n'aurait plus de sens, je le sentais, au plus profond de moi. Je m'étais crue résolue, j'avais voulu, de toutes mes forces, que le sentiment du devoir l'emporte, mais… c'était trop. Mes enfants… mes enfants grandiraient sans moi. Ils seraient élevés par d'autres, et bien élevés, aimés. Ne les avais-je pas vus heureux, loin de moi, dans mon rêve ? Comment envisager de perdre Edward… après Jacob… après mon père ? Si cela se produisait, j'aurais trop perdu de moi-même pour pouvoir me survivre.
Edward avait compris le sens de mes paroles. Ses mains remontèrent vers mon visage, se posèrent autour de mon cou, ses pouces caressaient mes joues.
« Que dis-tu Bella ? »
Son regard perçant, d'un or pur sombre et liquide, pénétrait le mien, avec une sorte de bonheur et de frayeur mêlés.
« Je dis que je t'aime, Edward, et que nous resterons ensemble, comme nous nous le sommes juré, devant Dieu. Sans toi, il n'y a pas de vie pour moi sur cette terre. »
Il ne répondit rien, ne m'embrassa pas. Ses yeux continuaient de fixer mes pupilles, profondément. J'aurais pu jurer qu'il regardait mon âme elle-même.
Bella, mon amour, quel bonheur de t'avoir trouvée ! Le temps passé avec toi, aussi court fût-il, valait bien mon existence entière.
Tout à coup, il eut l'air surpris.
« Qu'y a-t-il ?, demandai-je un peu plus calme à présent.
_ Je crois… je crois que je viens d'avoir accès, une seconde, à ta pensée, Bella !
_ Ah ? »
Je n'eus pas le temps d'en demander davantage. Edward s'avança vers moi et m'embrassa passionnément. Ma tête tourna. Je n'avais pas ressenti une telle émotion depuis bien longtemps. Du plus profond de mon trouble, je réalisai pourtant que je venais, moi aussi, d'entendre la pensée d'Edward. Comment le phénomène se produisait-il ? Je n'en avais toujours aucune idée.
Quand ses lèvres quittèrent les miennes, je chancelai. La bouche contre ma tempe, il chuchota :
« Viens, Bella. Nous devons partir. Je vais tout faire pour que tu puisses continuer à vivre ta vie d'humaine… avec nos enfants. Et avec moi. »
