Chapitre 9 : If I die

Derek est debout contre la fenêtre, au même emplacement que Stiles, à l'époque où il venait encore chez lui. Mais il ne vient plus et Derek est seul.

Il observe le monde extérieur, triste tableau qui semble refléter ses humeurs.

La ville grise, qui transporte les passants. Le vent qui se bat avec les sacs plastiques ou les feuilles mortes, qui bien trop souvent gagne et les emporte au loin. Rien ne reste dans ce monde, de toute façon.

Derek, le regard perdu dans l'immensité de ce monde, ne le voit pas. Le ciel s'assombrit à mesure que la nuit tombe. Combien d'heures qu'il est ici ? Il ne le sait pas. Longtemps. Mais il n'est toujours pas décidé à bouger.

Un mois que Stiles est réveillé. Et il n'a toujours pas guéri. C'est de sa faute, il le sait et il se déteste pour cela. Il veut l'aimer, plus que tout, ils se veulent. Il a arrêté petit à petit d'aller le voir à l'hôpital, sa présence semble aggraver la maladie de Stiles.

Et lui ne va pas mieux. Il n'arrive plus à regarder Stiles dans les yeux, il a peur de sa présence. Dans chaque frôlement de ses vêtements, chacun un antre de deuil et de tristesse qui garde son passé pour toujours mieux le forcer à se rappeler, chacun une fissure dans son propre coeur. Il s'est déjà perdu.

Et il regarde, ce monde hystérique. Il est blasé. Il ne sait pas quoi attendre, il n'attend rien. Il regarde, cette humanité insipide, qui prend la vie trop au sérieux. Mais au final, à quoi ça sert ? Ils finiront par mourir.

Et Derek se dit, qu'il n'aura décidément rien de ce qu'il désire. Il a besoin de Stiles. Il ne veut pas que le plus jeune lui appartienne, il veut juste pouvoir être amoureux. Parce qu'il aime Stiles et que cet amour est vital pour lui. Ils sont compagnons, âme sœur, tous ces mots sans réel sens. Vivre l'un sans l'autre les détruit.

Il regarde cette humanité qui s'affole. Il crève de jalousie, sans s'en rendre compte, de voir ces gens libres, quand lui est prisonnier de ce sentiment.

- À quoi penses-tu, neveu ? s'inquiéta son oncle.

- À rien, avait-il répondu à la mine inquiète de Peter.

- Qu'est-ce qui te rend malheureux comme ça ?

- La vie. Les gens. Les sentiments.

- Et ça t'arrive souvent ?

- C'est mon quotidien.

Derek avait beau poser son regard sur les flots de bâtisses qui s'étalaient en contrebas, il ne les voyait pas. Seul un visage s'imposait devant ses yeux, une voix et un rire troublaient ses oreilles, embrumait son cerveau. Toujours le même visage, toujours accompagné de cette vieille souffrance. Et son esprit ne pouvait plus se contenter de cette douce illusion, éphémère. Il avait besoin de Stiles, de le toucher, de le sentir. Et l'horizon désolé ne parvenait plus à le distraire, il ne pouvait plus penser à autre chose.

Et il ne voyait plus que Stiles, ses gestes, son visage, tout ce qu'il était, que Derek connaissait par coeur.

Il soupira, ferma les yeux. Il se détestait, détestait Stiles, détestait le monde entier. Il se sentait mal, fragilisé par ses émotions dont il était la proie.

Et cette image, ce souvenir de lui, la seule chose qui l'animait encore, qui l'empêchait de sombrer. Pas un seul jour ne passait démuni de lui, pas une seule nuit ne se transformant pas en cauchemars face à son absence, pas une seule seconde de repos face à ses sentiments enragés.

Cette illusion omniprésente, qui le suivait comme une ombre, où qu'il aille, aussi angoissante que rassurante, cette ombre qui pue la mort et la pourriture, ce souvenir qui s'efface peu à peu de sa mémoire sans qu'il ne sache s'il est heureux ou pas d'oublier enfin.

Cette torture qui fait immanquablement partie de sa vie, à laquelle il a fini par s'habituer. Et son coeur, qui bat si fort dans sa cage d'os, son coeur qu'il a si longtemps oublié d'écouter, ce coeur qu'il pensait mort, le massacre maintenant de son battement assourdissant, ce douloureux tambour permanent, qui résonne à ses oreilles, qui fait écho entre les parois de son crâne, le même son qu'une horloge. Le temps leur est compté.

- Que penses-tu de l'amour ?

- Pas grand-chose. On se veut et on s'enlace, puis on se lasse et on s'en veut.

Il l'aimait. Des mots aussi simples. Mais entre eux, tout était compliqué. Il l'aimait. Depuis le premier jour, peut-être même depuis plus longtemps. Il a attendu toute sa vie sans le savoir de croiser ce regard pétillant de bonheur. Et quand il l'a enfin rencontré, il a su immédiatement que l'autre lui serait indispensable. Et il ne peut plus se passer de ce regard, de son odeur, de sa peau. Il l'aime trop. Mais leur relation est étroitement liée avec l'impossible. Il l'aime. Et chaque fois que leurs yeux se croisent, ils se retrouvent aspergés par le désespoir. Leur rencontre était trop improbable pour que leur histoire puisse marcher.

Ils s'aiment. Ils sont tout l'un pour l'autre. Mais ils ne se veulent pas. Ils s'attirent pour mieux se repousser. Ils s'enfuient, chacun le plus loin possible de l'autre, mais ils regardent toujours en arrière, ils finissent toujours par se retrouver et mieux se blesser. Ils ne peuvent pas vivre l'un sans l'autre, et ce n'est pas faute d'avoir essayé. Ils sont autant de rêves en couleurs qui se déteignent peu à peu, autant de pensées épuisées, autant de besoins écorchés. Ils s'aiment, assez pour pouvoir supporter la torture enviable qu'ils s'infligent. Ils s'aiment, assez pour retomber dans les bras l'un de l'autre après toutes ces fissures sur leurs bras, tous ces hématomes qui fleurissent un peu partout sur leur peau après juste une soirée ensemble.

Et ils aiment s'aimer. Ce sentiment incompris qui bouleverse toujours plus leur vie par sa simple existence. Ils sont nés pour s'aimer sans avoir à y penser, ils ne savent que se détruire. Et ils s'effritent, seul leur amour ne s'effondre pas, cet amour qui leur permet de continuer de marcher de ne pas perdre pied, cet amour qui entre leurs mains devient une arme, qui leur permet de se blesser l'un et l'autre comme s'ils étaient en guerre. Deux pêchés qui se tentent, qui s'enlacent dans cet effluve exécrablement attirant, dans ce parfum attrayant, ces deux corps qui se battent en pensant s'aimer. Et ils sont accros l'un à l'autre.

Et leurs sourires, qu'ils se débrouillent pour faire disparaître. Leur aura malicieuse qu'ils veulent assombrir. Et leurs yeux, ivres d'envie, communiquant tout leur désir. Et leurs mains qui se croisent, leurs doigts qui s'enlacent. Et le souffle de Stiles, sur la peau de Derek, lui susurrant des mots incompris, oubliés, ce doux frisson parcourant son être entier. Et le vide, quand il soulève les paupières pour rencontrer ses prunelles ambrées, mais qu'il n'y a que la solitude qui s'offre à lui, perdu, absent. Il n'est pas là.

- Si c'est ton compagnon, tu ne peux pas l'ignorer et espérer continuer à vivre.

- Ce n'est pas mon compagnon.

- Alors pourquoi ces larmes ?

- Je ne pleure pas.

- Pas à l'extérieur. Vous avez assez vécu, Derek. Et la vie n'a été tendre avec aucun de vous deux. Alors reposez-vous maintenant, et acceptez que vous puissiez être heureux. Ensemble.

Il n'en peut plus. Il est épuisé des efforts qu'il fournit sans en voir le bout. Il est fatigué d'espérer sans cesse. Il se rend compte maintenant qu'il n'y a plus aucune partie de son corps qui soit vierge de coups. Il a trop souffert. Et il sait qu'il faut souffrir pour vivre, mais peut-être pas au point de vouloir en mourir. Il se souvient qu'à une époque, il a été heureux. Et il a fallu qu'il s'étouffe dans la tristesse pour s'en rendre compte. Il s'en veut de cette ignorance. Vivre est devenu si dur maintenant. Le moindre petit obstacle devient une insurmontable épreuve, encore une chose à encaisser pour ne pas sombrer. Il devait se forcer chaque matin à se lever, devoir avancer sans lui. Il se forçait à faire comme s'il allait bien. Ils le faisaient tous les deux, pour ne pas donner le privilège à l'autre de voir à quel point ils étaient détruits à l'intérieur, ils ne devaient même pas se douter du pouvoir qu'ils exerçaient. Et Derek s'obligeait à éprouver des sentiments, du moins, à faire semblant de ressentir quelque chose, alors qu'au fond de lui, emmuré au plus profond de ses entrailles, il se cachait à lui-même. Ils ne peuvent exister loin l'un de l'autre, mais ils ne peuvent se l'avouer. Ils n'approuvent leur vie que quand ils sont ensemble. Mais mentir leur paraissait plus facile que de dévoiler, ne serait-ce qu'une infime partie de la vérité.

Cette situation était en train de les détruire.

Alors il ferme les yeux. Comme un appel à l'aide, un besoin d'y croire. Se dire que comme un cauchemar s'évapore quand il se réveille, peut-être que s'il ferme les yeux maintenant, tout peut disparaître. Mais rien ne disparaît, tout reste. Il rouvre les yeux, se dit qu'il a autre chose à faire, autre chose à vivre.

Le courage de ceux qui n'en ont plus.

Il a tort. Il n'a plus rien à vivre, rien à faire, juste attendre que les plaies cicatrisent.

La foi de ceux qui ont perdu la foi.

Il se tord de douleur. Il a bien essayé de hurler sur le vide. Mais il n'y avait que le silence pour l'accueillir. Ce silence pesant, qui lui fait encore plus mal, car il signifie que Stiles n'est pas là pour le briser. Si seulement il pouvait détruire ce silence qui l'angoisse et le ronge, qui le confine et l'écrase, ce silence assourdissant qui peine à taire ce rien qui le happe. Le temps semble s'être arrêté et son coeur malhabile bat trop lourdement dans sa poitrine. Il ne sourit pas, il ne sourit jamais de toute façon. Il essaie juste de crier, mais ne sort de la barrière de ses lèvres qu'un son étouffé, qui résonne entre les bourrasques du temps qui se refuse à écouter ses démences. Cette voix aux intonations abîmées, qui sonne étrangement décalé, qui porte plus de larmes et de peine qu'elle n'est capable d'en contenir.

Le sourire de Stiles s'impose dans sa mémoire et les secondes s'attardent. Il est brisé.

- Derek… Il est mort…

- Non.

- Derek, il est… C'est… Il va…

- Non.

La douleur s'immisce sans douceur. Les larmes dévalent ses joues. Pourquoi voit-il sa vie défiler, s'attardant sur ses pires moments ? Va-t-il mourir ? Il s'appuie contre un mur, pour garder l'équilibre. Ce serait tellement facile, tellement simple s'il mourait. Il voudrait goûter à l'ivresse du contrôle, mais il n'est pas le maître. Il est juste attiré par Stiles, attiré par son absence, attiré par l'oubli comme d'autres par la folie.

Et s'il laissait tomber ?

Il lève les yeux vers le ciel. Il se sent plus vide que le vide lui-même, comme un creux qui se remplit de néant. Il voudrait oublier. Mais il se souvient. Et comme une maladie, le souvenir court et s'étend, l'enlise et le transperce. Il voudrait ne plus craindre demain, ne plus avoir peur de la nuit qui sépare deux jours. Il voudrait juste avancer, ne jamais aller dans une direction précise, juste marcher. Il voudrait oublier le monde et les autres, oublier qu'un coeur meurt dans sa poitrine. Oublier qu'il a aimé, et qu'il aime toujours, malgré lui. Mais plus rien n'a d'importance, il n'entend plus l'espoir se déchirer, il ne se rend pas compte des semaines qu'il perd et qui détruisent les années à venir. Il aurait presque envie de sourire devant ses blessures, toujours les mêmes, qui font presque partie de lui maintenant. Mais il ne le fait pas.

- Il va se réveiller. Il est increvable. Il va ouvrir ses yeux et sourire, comme il le fait toujours. Il n'a pas le droit de mourir. Il ne peut pas… me laisser. Il va revenir.

- Derek… il est… mort.

Et sa gorge se serre sur ces mots impossibles, sa bouteille d'ivresse fermement tenue dans sa main. Il espère juste faire taire ces impressions en cascade qui lui donnent l'impression de s'effriter. Si seulement il pouvait échapper à son existence. De son regard terne, il fixe le monde qu'il surplombe. Encore un verre. L'alcool ne suffit plus. Un pas devant l'autre, il avance, seule la vitre l'empêchant de tomber de son précipice, d'embrasser le vide. Et s'il n'y avait pas cette fenêtre ? Peut-être que Derek volerait. Peut-être qu'enfin, il se sentirait important parce que vivant, simplement libre. Mais il sent son souffle se heurter, il ne tombe pas. Il ne se sent pas exister. Il se sent stupide, infime. Il n'a pas sauvé Stiles.

Tout tourne dans sa tête. Stiles est vivant. Il a craché sa douleur pour qu'elle le laisse enfin. Mais elle s'accroche. Celui qu'il aime n'est pas mort. Ne devrait-il pas être content ? Sa bouteille à la main. Et il boit. Encore une gorgée, puis une autre. Puis il arrête de compter, seul compte le ciel qui commence doucement à s'écrouler.

La douleur s'immisce, coutumière et Derek boit. Elle s'amplifie, perd toute mesure et il suffoque. Elle envahit le moindre de ses battements de coeur. Et encore une fois, son instinct le rattrape. Les larmes ne coulent pas, les souvenirs restent enlisés dans sa mémoire.

Il s'agrippe les cheveux, il ouvre la bouche pour la refermer aussitôt, la vue floue, le souffle suspendu entre ses lèvres trempées de larmes. Il est inconscient du vide qui le fixe, son regard comme autant de coups sur ses espoirs brisés. La gravité se rappelle à lui. Il aimerait juste basculer. Il lui suffirait juste de se laisser aller, d'offrir enfin le vertige que son coeur lui réclame sans arrêt.

Les larmes dévalent ses joues.

Ils se détruisent. Ils s'aiment. Ce n'est plus juste du désir physique, sexuel, c'est primordial. Il n'arrivait pas à ne plus y penser, et ça se muait chaque jour un peu plus en obsession. Et Derek se laisse emporter. Il n'a plus la force de se battre contre son désir le plus cher, il l'encaisse, se laisse écraser. Et aujourd'hui, Derek est enchaîné à Stiles, il ne pourra plus jamais le quitter, craignant trop la déchirure de ce lien qui lui est vital.

Ils s'aiment, se gravitent autour pour pouvoir sentir leurs coeurs battre, pour pouvoir donner un sens à leurs sens. Épouser la souffrance n'était qu'un simple dommage qui leur donnait l'impression de subsister.

Derek respira difficilement et ferma les yeux avec force.

Il gémit en se souvenant de Stiles, allongé dans ce lit d'hôpital. Ça avait semblé tellement vrai que son coeur y avait cru, il avait cru à la mort de Stiles.

- Le rejeter sera pire, Derek.

- Je ne rejette rien. Il va se réveiller.

- Il est mort Derek. Et bientôt tu ne penseras qu'à ça.

Derek n'en pouvait plus. Ce besoin de Stiles le rendait amorphe. Il avait tellement cru qu'il était mort. Ils l'ont tous cru à un moment. Et il n'avait pensé à rien d'autre qu'à le retrouver. Le manque tiraillait chaque particule de son être, lui donnait envie de pleurer, lui qui s'était interdit la moindre liberté, d'éprouver le moindre sentiment. Et il s'efforçait de subir en silence. Il avait succombé depuis bien trop longtemps. Il était entièrement plongé dans ses misères et ce gouffre, qui avait fini par l'avaler tout entier.

- Pourquoi tu me détestes ? Avait questionné Stiles, les mots s'étouffant dans sa gorge serrée alors qu'il reculait incertain, pour fuir Derek, une larme traitresse s'échouant lamentablement sur sa joue. C'est quoi ton putain de problème, Derek !

Il n'avait jamais rien trouvé à répondre à cela. Son problème ? Son principal problème c'est qu'il l'aimait comme il n'aurait jamais dû l'aimer. Et il aurait fait n'importe quoi pour Stiles. Mais tout ce que Stiles voulait, c'était voir son sang couler, le voir s'abaisser devant lui. Et il aurait tellement voulu le haïr pour ça, sans jamais y parvenir. Il se sentait pitoyable d'avoir cédé, d'avoir laissé s'effondrer le peu d'estime qu'il avait, juste pour un sourire de ce gamin hyperactif.

Il était écoeuré par ce trop-plein d'amour qu'il portait à Stiles, cette envie, ce besoin. Et la douleur est la seule chose qui lui reste. Et elle hurle à sa chair qu'il est encore en vie, emprunte ses battements pour les faire déraper, se joue de son oxygène pour le faire étouffer. Jamais elle ne s'arrête. Elle danse sous ses veines, se glisse sous sa peau, le prive de liberté. Il a mal, autant qu'on puisse souffrir de ne rien savoir oublier.

Il est fatigué d'espérer le néant.

Il avance, sans but, juste pour ne pas attendre.

Il donnerait son âme juste pour entendre son rire quand il torture ses nuits.

Il se sent déchiré, une fissure sur un être déjà incomplet.

Et il pleure.

Et, malgré la distance qui les sépare toujours, Stiles entend, au plus profond de lui, que Derek pleure.