Chapitre 10
Tevos ne s'était jamais sentie totalement chez elle dans la chambre de son enfance. À plusieurs reprises – notamment une malheureuse tentative à l'âge de trente-cinq ans de peindre les murs elle-même au lieu de programmer une IV pour le faire – Tevos avait essayé de refaire la décoration. Elle n'y était jamais parvenue. Enfant, elle préférait en fait les nombreuses chambres inconnues dans lesquelles elle restait lorsqu'elle voyageait avec sa mère, quand celle-ci était au sommet de sa carrière politique.
Il n'y avait pourtant rien de visible à l'époque, ou même maintenant, qui rende cette pièce déprimante. Elle était grande, avec un élégant lit en bois, des étagères assorties et un bureau vide. Ce bureau avait toujours été immaculé, bien qu'elle s'en soit beaucoup servi. Jusqu'à ce qu'elle n'adapte la programmation de l'IV de ménage, ses affaires restaient rarement où elle les avaient laissées. Elle s'était longtemps demandé pourquoi elle détestait cette chambre, et était finalement parvenue à la conclusion qu'elle ne l'aimait pas parce qu'elle n'aimait pas la période de sa vie qu'elle représentait.
L'université avait été son échappatoire. Le brouillard dépressif de son adolescence s'était levé. Elle s'était fait des amies – de vraies amies, pas les rencontres de convenance que sa mère arrangeait. Elle trouvait dans ses études une source de joie plutôt que le rappel des grandes choses que sa mère attendait d'elle. Au lieu de considérer son avenir comme un fardeau, elle avait hâte de trouver un sens et une utilité à sa vie. Et elle revenait à cet endroit, et dans cette chambre, aussi peu que possible.
Tevos s'assit à son bureau et l'éclairage de la pièce se renforça automatiquement. Elle se sentait physiquement épuisée mais son esprit restait bloqué sur la conversation qui avait eu lieu en bas, occasionnellement interrompue par des réminiscences de son interrogatoire devant les Matriarches. C'était un soulagement de se retrouver seule. Elle posa un instant sa tête sur la surface froide du bureau, enfouissant son visage au creux de son coude pour se cacher de la lumière. Elle respira lentement jusqu'à ce que sa poitrine ne tremble plus lorsqu'elle inspirait.
Les quelques semaines de calme qui avaient suivi sa cérémonie de lien avaient été parmi les plus heureuses de sa vie. Dans un coin de sa tête, elle savait que son secret serait éventé tôt ou tard. Mais pour une courte période, elle ne s'en était pas soucié. Il lui avait semblé justifié d'attendre que la nouvelle éclate par elle-même, partant du principe qu'il n'y avait pas de bonne façon de l'annoncer de toute manière. Avec le recul, elle aurait peut-être dû davantage se préparer. La guerre l'avait maintes fois forgée à faire face aux vérités qui blessent, particulièrement en ce qui concernait ses propres erreurs.
Mais elle pouvait se préparer maintenant. Elle pouvait interrompre le terrible fil de pensées emplies de haine qui tournait encore et encore dans son esprit. Elle l'avait déjà fait auparavant, elle pourrait encore le faire. La dernière fois qu'elle s'était autorisée de la complaisance face à une certaine situation, la galaxie avait presque été détruite.
Lentement, Tevos releva la tête. Elle allait réfléchir à des solutions. De cette manière au moins, elle aurait le sentiment de garder un peu de contrôle sur ce qui lui arrivait. Puis, quand Aria viendrait la retrouver, elle se permettrait de penser à sa mère et à sa vie qui se délitait, et de pleurer jusqu'à ce que son esprit et son cœur soient à nouveau vides, prêts à être remplis de choses bien plus belles.
Après avoir cligné des yeux pour en chasser le voile qui troublait sa vision, Tevos alluma son Omnitool. Une centaine de nouveaux messages non lus lui sautèrent au visage, attendant une réponse, mais elle les ignora. À la place, elle ouvrit un nouveau message extranet, l'adressa à Neota, et commença à écrire.
Quelques minutes plus tard, ses tactiques préliminaires étaient établies. Elle chercherait des appuis – des lettres et des déclarations publiques de soutien de la part de ses alliés, aussi bien sur Thessia que dans toute la galaxie. Elle en avait beaucoup, et le Commandant Shepard était de ceux-là. Bien que l'Humaine ait fait connaître son aversion pour la politique à de multiples reprises et continuait à refuser le siège humain au Conseil, Tevos était convaincue que son amie accepterait d'être vue en public avec elle. Les équipes d'information feraient le reste.
Elle monterait un groupe d'analystes pour récolter des données extranet – il lui faudrait savoir ce que chacun disait d'elle si elle espérait pouvoir répondre aux nombreuses allégations qui fusaient. Liara pourrait également l'aider. Le Courtier de l'Ombre avait le pouls de la galaxie au bout des doigts, et Tevos était certaine que plein de communications classifiées la concernant ne manqueraient pas de trouver le chemin de son Omnitool au cours des prochaines semaines.
Son alliance récente avec Khalisah se révélerait particulièrement utile. Avec un peu de chance, les autres tabloïds lui emboîteraient le pas et décriraient sa relation avec Aria comme une dramatique histoire d'amour de temps de guerre plutôt que comme le cauchemar politique que redoutaient les Matriarches. Pendant ce temps, elle s'assurerait qu'une liste exhaustive de ses nombreux achèvements soit envoyée à tous les organismes d'information majeurs auxquels elle pouvait penser. Et quand viendrait pour elle le temps de tenir une conférence de presse, elle serait prête.
Une fois le message rédigé, elle en survola le contenu et modifia quelques phrases. Après un instant d'hésitation, Tevos décida d'en envoyer une copie cachée à Liara également. Son amie aurait peut-être d'autres suggestions. D'un geste du doigt, son message fut envoyé. Ce n'était que le début, mais cela faisait du bien d'accomplir quelque chose.
Alors qu'elle était sur le point de commencer à dresser une nouvelle liste de ses alliés et soutiens, elle entendit la porte coulisser. Aria entra à grandes enjambées, un froncement au visage, et bien qu'elle ne soit pas familière avec l'agencement de la pièce, de voir Tevos assise au seul bureau disponible ne fut pas une surprise.
« Comment ça s'est passé ? » demanda Aria en se perchant sur le bord du bureau.
Pour une fois, la vue de ce pantalon de cuir moulant ne suffit pas à distraire Tevos de ses pensées. Elle soupira et enregistra son travail avant d'éteindre son Omnitool. « Comme d'habitude. »
« Tu veux en parler ? »
Tevos s'arrêta en effet pour considérer la réponse à donner. Une part d'elle voulait décortiquer tout ce que sa mère avait dit, l'examiner sous tous les angles bien qu'elle l'ait déjà fait d'innombrables fois auparavant. Mais pour la plus grande part, elle était simplement fatiguée. « Non… Pas tout de suite. »
Aria parut un peu déçue mais n'essaya pas de la convaincre de partager ses pensées. Elle fit plutôt courir ses doigts gantés sur la main de Tevos, touchant de temps à autre le bracelet tissé autour de son poignet. « Tout le monde est installé dans les chambres d'invités. Les navettes sont stationnées quelque part derrière. Enfin, c'est ce que m'a dit Neota. »
« Et Neota ne se trompe jamais », dit Tevos, mais sans sourire. En dépit des événements récents, son assistante s'était toujours montrée loyale et professionnelle et Tevos lui était reconnaissante de son aide. « J'aurai encore plus besoin d'elle à présent, particulièrement si je dois organiser une conférence de presse dans les prochains jours. »
« Tu n'as pas besoin de faire ça », protesta Aria en glissant du bureau et en rompant le contact avec la peau de Tevos. « Tu ne leur dois rien. Ton historique parle de lui-même. »
Tevos se leva également et secoua la tête. « J'ai fait mon choix en acceptant de devenir ta Partenaire. Je n'aurais pas dit oui si je n'avais pas été prête à répondre de ma décision plus tard. »
Aria tâcha de conserver une expression aussi neutre que possible, peu disposée à laisser transparaître sur son visage la culpabilité qu'elle ressentait. « De quoi as-tu besoin de ma part ? » demanda-t-elle calmement, se sentant complètement inutile. C'était là un problème que les dessous-de-table, les armes et l'intimidation ne pouvaient pas résoudre.
Tevos porta ses mains à sa nuque et commença à enlever sa robe. « Viens te coucher avec moi. Tiens-moi dans tes bras pendant que je m'endors. »
Soulagée que Tevos lui ait finalement donné quelques instructions, Aria entreprit de suivre l'exemple de sa Partenaire et se déshabilla. Elle se débattit un instant avec son corset et, comme Tevos ne se moquait pas d'elle, elle sut que ses pensées étaient à des années-lumière.
Sans en mot, elles achevèrent de se dévêtir. Tevos finit en premier et s'effondra presque sur le matelas dès qu'elle eut tiré les couvertures. Aria prit un peu plus de temps, jetant la pile de linge dans le vide-buanderie à côté du lit et rabattant les couvertures par dessus l'épaule nue de Tevos pour qu'elle ne soit pas exposée au froid. Puis elle enlaça la taille de Tevos, laissant leurs jambes s'entremêler tandis que ses seins se pressaient contre le dos de sa Partenaire.
Une douce pression attira l'attention d'Aria, comme un chatouillis à l'arrière de son cerveau, une présence qui ne faisait pas partie d'elle mais qui lui fut instantanément familière. Elle répondit à la demande non formulée en abaissant les murs autour de son esprit, laissant ses yeux s'emplir d'obscurité.
Toute la peine, tous les doutes, tout l'épuisement qui pesaient sur Tevos se déversèrent en Aria, resserrant sa poitrine et tirant de douleur les traits de son visage. Habituellement, leurs unions étaient faites de satisfaction partagée, de plaisir donné et pris, mais celle-ci était différente. Ce n'était pas une union d'accouplement mais elle était incroyablement profonde, si profonde que les lignes et les frontières entre elles furent emportées.
'J'aurais dû – J'aurais dû…' Les pensées de Tevos étaient éparses, réduites à l'état de fragments, et une liste confuse d'inquiétudes se mit à courir si rapidement dans la tête d'Aria qu'elle eut du mal à la suivre. '- dû faire l'annonce moi-même. Elles ne me font pas confiance – Je ne me fais pas confiance…'
Elles essayèrent toutes les deux de se replier l'une en l'autre, de trouver refuge dans la sécurité et la chaleur du 'nous', mais les pensées de Tevos déchiraient en lambeaux épars et inégaux le tissu de leurs consciences mêlées.
'Tant de mauvaises décisions, et…'
En essayant de lui apporter du réconfort, même Aria sentit sa propre conviction défaillir. 'Est-ce que nous -'
'Jamais. Nous n'avons jamais été une mauvaise décision.'
Aria se projeta, parcourant le mélange amer des sentiments de Tevos. Il y avait de la tristesse et un peu de peur, mais pas une once de regret. Pas en ce qui la concernait.
Le soulagement d'Aria fut si intense qu'il commença à apaiser les pensées inquiètes et agitées qui creusaient un sillon dans l'esprit de Tevos. Elle répondit en étouffant ses propres émotions négatives avec des émotions positives, remplaçant la peur par de l'espoir et la haine de soi par de l'amour.
Elles s'étaient unies tant de fois qu'elles connaissaient chaque cicatrice, chaque recoin sombre, chaque blessure ré-ouverte. Les apaiser leur était familier. Chaque ré-assurance les guérissait un peu plus.
'Tu n'as pas ruiné ma vie -'
'… n'as pas pris que des mauvaises décisions. Tu…'
'- et je ne vais pas te quitter -'
'… avais raison pour la…'
'- au prétexte que tu serais la cause -'
'… balise, et tu peux montrer…'
'- de mes problèmes.'
'… à tout le monde tout ce que tu as fait pour eux.'
Elles se rapprochèrent plus encore, comblant l'une l'autre les failles de leurs âmes. Si proches que 'je t'aime' n'avait pas besoin d'être pensé ou dit, car cela faisait déjà partie d'elles.
Lentement, elles relâchèrent leur emprise serrée, reprenant petit à petit possession de leur propre identité. Les yeux de Tevos étaient à peine revenus à leur vert naturel avant qu'ils ne se ferment. À travers les derniers filaments de l'union qui persistaient, Aria sentit son épuisement et bailla en réaction. Toutes deux se mirent à rire en même temps.
« Quoi, je n'ai pas le droit d'être fatiguée ? » murmura Aria en se roulant sur le côté, laissant Tevos se blottir contre son dos.
« Cela ne va pas très bien avec ton image », chuchota Tevos contre la peau d'Aria en laissant une morsure affectueuse à l'endroit où sa nuque rejoignait son épaule. Aria marmonna en réaction et replia les genoux contre sa poitrine. Elle se mettait habituellement en chien de fusil pour s'endormir, puis s'étalait à travers le matelas autant qu'elle le pouvait une fois inconsciente. Heureusement, cela ne dérangeait pas Tevos de voir son espace envahi. Elles se turent pendant quelques minutes, rassurées par le son de leur propre respiration.
Puis Aria s'étira un peu, rompant le silence. « Théa ? »
« Hmm ? » expira Tevos, à peine consciente.
« Merci. » Aria ne disait pas ce mot-là souvent, mais elle le pensait sincèrement. Bien qu'à l'origine elle ait initié une union avec Tevos pour lui apporter réconfort et soutien, elle avait eu besoin d'être elle-même rassurée bien plus qu'elle ne l'aurait imaginé.
Tevos ne répondit pas. Elle s'était rapidement endormie. Aria sourit et ferma les yeux en sentant la respiration lente et douce de sa Partenaire dans son dos. Demain, elle prouverait à Tevos que le don de sa confiance n'était pas gaspillé.
…
« Petrovsky ? Petrovsky ! »
L'ancien Général ne répondit pas à Saracino qui criait son nom quelque part dans le couloir. Il avait décidé que la meilleure façon de supporter les mauvaises manières de son acolyte était encore de l'ignorer chaque fois qu'il faisait quelque chose de répréhensible. Même les chiens pouvaient être entraînés avec suffisamment de patience, et il supposait qu'il faudrait à Saracino à peine plus de temps pour apprendre quelques règles basiques de courtoisie.
Les cris continuèrent, se rapprochant de sa chambre. Suivirent quelques coups sourds contre la porte. « Petrovsky ! »
Roulant des yeux et prenant une inspiration entre des dents serrées, Petrovsky leva la voix à contrecœur pour se faire entendre. « Le scanner, Charles ! Utilisez le scanner ! »
Quelques instants plus tard, la porte s'ouvrit et Saracino se précipita dans la pièce. Petrovsky l'examina rapidement avec désapprobation, fronçant les sourcils à sa chemise débraillée. Il n'arrivait pas à croire que cet homme avait un jour envisagé d'être un représentant politique. C'en était presque embarrassant.
« Petrovsky ! »
Petrovsky se leva et se retourna, les mains serrées dans son dos raidi, à la manière militaire. « Il est inutile de crier, Charles. Mon ouïe ne s'est pas détériorée pendant ma période de captivité. Qu'est-ce, exactement, qui vous tracasse tant que vous soyez obligé de crier depuis l'extérieur de ma chambre ? »
Saracino s'assombrit. Même lui n'était pas assez sot pour ne pas remarquer l'ennui et le vague dégoût dans le ton de Petrovsky. Comme il ne trouvait pas de façon appropriée de s'en plaindre, il choisit cependant de les ignorer. « Nous avons eu vent que la Conseillère Tevos et son entourage sont arrivés à son domaine d'Armali. »
Petrovsky leva une main, sculptant de deux doigts le contour de sa barbe pointue pendant que Saracino le fixait. « Et en quoi cette information particulière vous rend-elle si… enthousiaste ? » demanda-t-il à Saracino en se dirigeant vers la table où il avait installé son jeu d'échec. Il lui avait fallu faire quelques efforts pour obtenir le déstockage de cet échiquier antique en ivoire, mais puisqu'il était condamné à l'hébergement décevant de Terra Firma, il s'était figuré qu'il méritait au moins ce petit luxe.
« C'est un bon endroit pour la capturer. Les services de police les plus proches sont tout là-bas à Armali. Même si quelqu'un appelait les secours pendant qu'on faisait notre descente, ça leur prendrait quelques minutes avant de voler jusque là. Ça donne assez de temps à mes gars pour partir. »
La main de Petrovsky abandonna sa barbe pour venir frapper son front. Il se couvrit les yeux et soupira. « Charles, vous rappelez-vous pourquoi nous kidnappons la Conseillère Tevos ? »
Saracino cligna des yeux. « Pour chasser les cuirassés turiens du système Sol ? » demanda-t-il.
Lentement, Petrovsky laissa glisser sa main le long de son visage jusqu'à ce qu'elle ne lui couvre plus les yeux. Il tourna le dos à Saracino et déplaça l'une des pièces sur l'échiquier. Petrovsky n'aimait pas vraiment jouer contre lui-même, vu que ce n'était pas tellement un défi. Il avait toutefois un certain sens théâtral, et déplacer les pièces d'échec poussait Saracino à le regarder comme une sorte de génie. Il était génial, bien sûr, mais de voir l'autre homme arborer un tel air de confusion impressionnée lui plaisait.
« Et qui va nous fournir les ressources nécessaires pour accomplir cela ? »
« Euh… Aria T'Loak ? »
« Oui. Aria T'Loak. Qui loge sans aucun doute également au domaine avec sa nouvelle épouse, et qui ne va jamais nulle part sans un escadron complet de mercenaires hautement entraînés et grassement payés. Vos hommes ne tiendraient pas une minute. »
Saracino, embarrassé, se frotta la nuque. « Oh. » Puis il fronça les sourcils, manifestement contrarié par l'aisance avec laquelle Petrovsky l'avait rejeté. « Alors pourquoi vous n'échafaudez pas quelque chose ? C'est bien pour ça qu'on vous a libéré, non ? Pour planifier ce truc ? » Il porta la main à la crosse de son pistolet, comme pour se rappeler qu'il était supposé être la personne en charge, génie tactique de Petrovsky à part. « Donc, planifiez. »
Petrovsky examina quelques instants l'échiquier. Puis il se tourna face à Saracino.
« Les mots 'objectif prioritaire' vous disent-ils quelque chose, Charles ? » Petrovsky n'attendit pas que Saracino réponde à sa question. « C'est un vocable employé par le SSC. Même les jeunes recrues savent que le premier ordre du jour suite à une faille de sécurité est de relocaliser l'objet de leur surveillance vers une destination sûre. »
Saracino regarda Petrovsky de travers en croisant les bras sur sa poitrine. Il détestait cette façon qu'avait le Général d'étirer les choses, monologuant comme un méchant de bande dessinée. À ses yeux, le temps des autres n'avait aucune importance. « Et alors ? Si on ne peut pas passer les mercenaires d'Aria, comment pensez-vous qu'on va passer le SSC ? Ils vont être tout autour d'elle. »
« Nous n'aurons besoin de combattre aucun garde si vos hommes prennent leur place. »
« Prennent leur place? » répéta Saracino.
« Oui. Les Humains représentent plus de vingt pourcents du SSC à présent. Leurs rangs se sont gonflés à la fin de la guerre – un excès de personnel militaire cherchant à arrondir la retraite de l'Alliance. Nos hommes ne se feront guère remarquer. Tout ce qu'il nous reste à faire est de trouver le lieu où frapper, peut-être lors d'une apparition publique de Tevos. Le SSC aura posté des navettes d'évacuation à chaque sortie. Ensuite, tout ce que nous aurons à faire est de réquisitionner l'une de ces navettes, déclencher une fausse alerte de sécurité, et attendre que les gardes du corps de Tevos la remette directement entre nos mains. »
« Ça pourrait bien… attendez, comment on saura quelle navette voler ? Vous avez dit qu'il y en aurait plus d'une, non ? On ne peut pas toutes les capturer sans que ça se voie. »
« Une question pertinente, », dit Petrovsky en écarquillant les yeux, incrédule. « Voilà qui me surprend. »
« Hé ! Qu'est-ce que - » commença à dire Charles avant que Petrovsky ne l'interrompe à nouveau.
« La Conseillère va très probablement programmer une quelconque apparition publique dans les prochains jours, pour contrecarrer la mauvaise publicité. Tout ce que nous avons à faire est de trouver quand et où cela aura lieu, de télécharger les plans du bâtiment et de déterminer quelle navette est la plus proche de l'action. »
Saracino regarda Petrovsky jouer du bout du doigt avec le roi blanc, caressant la croix au sommet de la tête. Puis il le renversa, envoyant rouler la reine et quelques pions avec lui. « Une fois que nous aurons Tevos, Aria se lancera à sa poursuite. Et alors, nous aurons tout le poids dont nous avons besoin. » Saracino déglutit nerveusement. Petrovsky était peut-être génial, mais il ne faisait aucun doute qu'il était également plus que dérangé. Il était juste content que Petrovsky travaille pour lui – au moins pour le moment.
Saracino réfléchit au plan que le Général venait d'esquisser et, plus il tournait autour, plus il était impressionné. « Ça pourrait… ça pourrait marcher », dit-il, peu disposé à flatter l'ego déjà surdimensionné de Petrovsky mais se sentant malgré tout de plus en plus enthousiaste.
« Cela va marcher. Que vos analystes gardent un œil sur tous les réseaux d'information majeurs. » Saracino ouvrit la bouche pour objecter que Terra Firma n'avait pas vraiment d'analystes – ils étaient devenus un groupe du genre 'voyous en armure' après que sa tentative d'obtenir un siège au parlement avait échouée. Malheureusement, Petrovsky continuait à parler. Une fois lancé, il était difficile de l'arrêter. « Quand nous saurons où aura lieu la prochaine apparition publique de la Conseillère Tevos, nous téléchargerons les plans détaillés nécessaires, achèterons quelques uniformes du SSC, réquisitionnerons une navette d'évacuation et enverrons vos hommes provoquer une diversion. »
« Des uniformes du SSC ? » demanda Saracino. « Si l'équipe de réquisition doit tuer les agents de la navette, est-ce qu'ils ne peuvent pas utiliser leurs armures ? »
« S'ils veulent accueillir la Conseillère couverts de sang et revêtus d'armures bosselées qui ne leur vont pas. Je suis sûr que vous pouvez trouver des uniformes du SSC qui feront l'affaire. Assurez-vous juste qu'ils ne viennent pas de l'une de ces… adresses extranet discutables que vous fréquentez habituellement. »
Il fallut une minute à Saracino pour réaliser qu'il venait de se faire insulter mais, quand il en prit conscience, il tourna les talons et s'esquiva, incapable et peu disposé à répondre. Derrière lui, Petrovsky poussa un soupir de soulagement. Il ne pouvait supporter l'incompétence de Saracino qu'à petites doses.
Petrovsky commença à réorganiser l'échiquier, replaçant lentement chaque pièce à sa position de départ. Bientôt, il prendrait sa revanche sur Aria T'Loak, effacerait son échec précédent et n'aurait plus besoin de Saracino. Ce jour-là n'arriverait jamais assez tôt.
