Disclaimer et rating : cf. prologue.

Sammy : merci pour ta review ! Eh oui, la fine équipe est réunie, et on va enfin savoir ce qui se trame.

Chapitre 9

L'Outre d'Éole

« C'est répugnant, grommela Norrington en avalant une gorgée de la potion préparée par Tia Dalma.

– Sans doute, mais vous avez bien meilleure mine qu'hier. Je ne sais pas ce qu'elle met dedans, quoiqu'il en soit, c'est efficace », remarqua Elizabeth.

Le commodore fit la grimace et termina le verre que lui avait apporté son épouse.

« Je dois reconnaître qu'on ne récupère généralement pas aussi vite de ce genre de blessure. »

Elizabeth jeta un regard coupable à l'endroit où aurait dû se trouver le bras droit de Norrington et où la manche pendait, vide.

« James, je suis vraiment désolée », murmura-t-elle.

Norrington eut un sourire triste.

« Je crois que c'est la première fois que je vous entends vous excuser. »

Elizabeth évita de lui rappeler qu'elle l'avait déjà fait avant de lui envoyer son pied dans les parties intimes lorsqu'il était sous le charme de la sirène, mais il n'était pas lui-même à ce moment-là et n'en gardait sans doute aucun souvenir. De toute façon, il aurait été malvenu d'en parler à présent.

« Vous n'avez pas à vous sentir fautive, reprit Norrington. C'est un risque que je cours depuis mon premier embarquement. Et nous avons réussi, n'est-ce pas ? Nous avons retrouvé Mr Turner, et il n'y aura plus qu'à le ramener à Port Royal pour faire éclater la vérité sur la mort de votre père. Après quoi… »

Il s'interrompit, pensant sans doute à l'annulation de leur mariage. Elizabeth s'agita à ses côtés, gênée. Norrington avait beau dire, elle restait responsable de ce qui lui était arrivée, et après sa discussion avec Will la veille, elle se demandait si le sacrifice en valait vraiment la chandelle.

« Excusez-moi », dit-elle en se levant, laissant Norrington au milieu du bric-à-brac étrange qui remplissait la cabane de Tia.

Une fois dehors, elle tomba sur Jack, qui lampait distraitement du rhum. Will et Gibbs avaient pris le canot pour chercher des provisions sur le Black Pearl.

« Si tôt le matin ? lança-t-elle.

– Ah, Lizzie, fit Jack en levant les yeux. Juste la personne à qui je voulais parler.

– Oh, et de quoi donc ?

– De Will. À ce que j'ai pu comprendre, les retrouvailles n'ont pas été particulièrement chaleureuses.

– Non, en effet, répondit sèchement Elizabeth, mais je ne vois pas en quoi cela vous concerne, Jack.

– Oh, fit le pirate avec un grand geste de la main, je me sens toujours concerné, c'est plus fort que moi. Les relations humaines, tout ça, c'est fascinant. »

Il s'interrompit devant le regard noir d'Elizabeth, et reprit son sérieux.

« Will ne pensait qu'à retourner à Port Royal pour vous, vous savez. C'est moi qui l'ai retenu. C'est vraiment un gentil garçon.

– Exactement, fit Elizabeth. Un garçon. »

Jack lui lança un regard de biais en se resservant une rasade de rhum.

« Et c'est d'un homme que vous voulez, pas vrai ? Ce bon vieux commodore en est un, pas de doute. Alors comme ça, c'était juste un mariage sur le papier et il a promis de céder sa place à Will dès que possible ? Voilà qui est cocasse. Un des commandements interdit de convoiter la femme de son prochain, mais lui, toujours plus futé que les autres, se débrouille pour ne pas pouvoir convoiter sa propre femme.

– Ça n'a rien à voir avec Norrington, c'est juste… »

Elle se tut, frustrée. Elle-même ne savait pas exactement où elle en était. Certes, la conduite de Will l'avait déçue, mais ce n'était pas si important que cela. Quel couple ne se disputait jamais ?

« Ah, les revoilà, déclara Jack alors que le canot refaisait son apparition. Pas trop tôt, on va enfin pouvoir revenir aux affaires. Vous nous avez interrompus au cours d'une discussion capitale, hier soir, vous savez. »

Quelques minutes plus tard, Jack, Will, Elizabeth et Norrington étaient regroupés autour d'une table, regardant Tia Dalma avec intérêt. Malgré les potions de la sorcière, le commodore était encore affaibli, et se tenait beaucoup moins droit qu'à l'accoutumé. Elizabeth ne pouvait s'empêcher de lui jeter des regards inquiets de temps en temps. Elle n'avait toujours pas eu le temps de parler à Will, mais ils avaient échangé un sourire penaud quand il avait débarqué du canot. Au moins la hache de guerre était-elle enterrée.

« Comme nous le disions hier soir, commença Jack, si on ne s'active pas, on risque de se retrouver dans un sacré pétrin. L'Outre d'Éole a été dérobée. »

Son ton grandiloquent n'eut que peu d'effet sur Elizabeth et Norrington.

« Allons, continua-t-il, agacé du manque de réactivité de son public. C'est là que vous êtes censés dire « Oh ! Mon Dieu ! Comment est-ce possible ?

– Nous serions sans doute plus impressionnés si nous savions de quoi il s'agit, rétorqua Elizabeth, même si cette histoire d'Outre d'Éole lui évoquait vaguement quelque chose.

– Vous le sauriez, si votre éducation ne laissait pas à désirer. Voyons, voyons, mobilisez vos connaissances, personne ne peut rien me dire sur le sujet ? » demanda Jack sur le ton d'un vieux professeur.

Toujours bon élève, Norrington ne put s'empêcher de répondre :

« Dans l'Odyssée d'Homère, le dieu Éole confia à Ulysse une outre renfermant les vents, afin de faciliter son voyage en mer, lorsqu'il rentrairait chez lui à Ithaque. Mais son équipage ne put s'empêcher d'ouvrir l'outre, libérant les vents et provoquant une gigantesque tempête. Vous n'allez pas nous faire croire que ce n'est pas qu'une légende ? »

Jack le regarda avec pitié.

« Vous êtes si étroit d'esprit, soupira-t-il. Enfin, on n'y peut rien. Si, cette outre existe, et suscite bien des convoitises. Il y a des années de cela, le capitaine Teague, Gardien du Code des pirates, a entendu dire qu'un gentilhomme était à sa recherche. Ce genre d'information n'est pas à prendre à la légère, car les chasseurs de ce type de trésors ont en général des ambitions peu communes qui font mauvais ménage avec l'honnête piraterie.

« L'outre se cachait quelque part, en Méditerranée, et Teague a chargé le Seigneur Pirate de la région, le capitaine Chevalle, de la découvrir et la lui apporter, mission dont il s'est acquitté avec brio, parait-il. Sans doute moitié moins qu'il ne le pense lui-même, mais il a tendance à faire son intéressant, c'est son côté français.

– J'aurais plutôt pensé que c'était son côté pirate », marmonna Norrington avec acidité.

Il percevait une douleur diffuse à l'endroit où s'était trouvé son bras et son humeur commençait à s'en ressentir.

« Teague a gardé l'Outre auprès de lui pendant plusieurs années dans la Forteresse des Naufragés, à l'insu de tout le monde, mais il y a quelques mois, elle a été dérobée.

– Ce qui était à prévoir en cachant un trésor dans un repaire de voleurs, remarqua le commodore.

– Le fameux gentilhomme, dont nous savons désormais qu'il s'agit d'Ebenezer Swann, poursuivit Jack en l'ignorant superbement, avait organisé ce vol. Un de ses sbires, un certain Burnett, capitaine de l'Hirondelle, avait agi, notamment grâce aux renseignements fournis par Melvin, qui a longtemps vécu sur l'île des Naufragés. Il était là le jour où Chevalle a apporté l'Outre à Teague et a visiblement réussi à glaner des informations utiles. »

Elizabeth et son époux commençaient à comprendre où cela les menait.

« Sauf que l'Hirondelle n'a jamais atteint Port Royal, dit la jeune femme. Cette disparition préoccupait mon oncle, dernièrement.

– Il est vrai qu'il paraissait particulièrement soucieux du sort de sa cargaison, renchérit le commodore. Mais excusez-moi de trouver tout ceci un peu gros. Que pourrait-il bien faire de cette outre ?

– Ne voyez-vous pas ? intervint Tia Dalma pour la première fois. Celui qui possède l'Outre devient maître des vents. Vous êtes marin, James Norrington, n'avez-vous donc jamais rêvé, au cours d'une tempête ou encalminé au milieu de nulle part, de pouvoir les commander ? Imaginez seulement la puissance d'un homme possédant cette capacité. »

Norrington avait toujours l'air dubitatif.

« Si je comprends bien, il s'agit de découvrir l'épave de l'Hirondelle avant mon oncle, déclara Elizabeth. Le navire a pu couler corps et biens. Comment le savoir ?

– Ça, c'est le rayon de Tia, répondit Jack. Dès qu'elle aura fait tout son rituel pour localiser l'épave, on n'aura qu'à y filer sans détour. Le vieux Swann n'a pas cet atout dans sa poche, autant dire que c'est du gâteau.

– Ne vends pas la peau de l'ours avant de l'avoir tué, Jack, l'avertit la sorcière avec un sourire inquiétant. Ebenezer Swann n'est pas le seul à inspecter ces eaux à la recherche de l'Outre. D'autres adversaires tout aussi redoutables la convoitent, et veulent la ramener dans la mer qu'elle n'aurait pas dû quitter. L'île des Naufragés est protégée par bien des sorts empêchant les intrusions de certaines créatures, mais maintenant que l'Outre n'y est plus, elles se sont remises en chasse. »

Norrington et Elizabeth échangèrent un regard par-dessus la table.

« Les sirènes ! s'exclama le commodore.

– Et ensuite, il ricane quand je parle de mythologie grecque, lâcha Jack, en levant les yeux au ciel.

– Non, c'est la réalité », affirma Elizabeth à son tour avant de leur raconter brièvement et en passant sur certains détails la rencontre avec la sirène lors de leur voyage vers Tortuga.

Will lui jeta un regard enthousiaste quand elle expliqua comment elle avait abattu le monstre au vol, et elle se sentit rougir. Pourtant, l'admiration de Will la touchait moins qu'auparavant, sans qu'elle eut su dire pourquoi.

« Comme quoi, vous pouvez dire ce que vous voulez, il y a toujours une utilité à avoir une femme à bord, pas vrai Gibbs ? fit Jack avec un clin d'œil en direction de son second.

– J'imagine que dans certaines circonstances, deux sources de malchance s'annulent, admit le vieux pirate à contrecœur.

– C'est une théorie intéressante.

– Un peu de silence, maintenant, intima Tia, et reculez-vous un peu. »

Elizabeth observa avec intérêt la sorcière allumer un bâton d'encens et ouvrir un sac rempli de pinces de crabes qu'elle renversa sur la table. À ses côtés, Norrington la regardait également faire d'un air sceptique. Avec son bras en moins il se tenait curieusement de guingois.

« Voilà ! » s'exclama finalement Tia Dalma d'un ton triomphant après plusieurs jets de pinces de crabes et quelques invocations dans un mélange bâtard de plusieurs langues, dont avaient émergé quelques mots de français et d'anglais qu'Elizabeth avait eu du mal à reconnaître.

Les restes du crustacé étalés sur la table adressaient peut-être un message compréhensible pour la sorcière, mais le sens en était complètement obscur pour le reste de l'assemblée.

« Bien joué ! dit toutefois Jack avec enthousiasme. Évidemment, que c'est là, sommes-nous bêtes. Cependant, si tu pouvais nous écrire les coordonnées en chiffre plutôt qu'en pinces de crabes, ma belle, ce serait peut-être utile pour ceux du fond qui ne suivent pas. Ce pauvre commodore, par exemple, je suis certain qu'il a appris à compter, mais on n'apprend pas à lire la latitude et la longitude à partir de crabes, dans la Royal Navy. Une carence regrettable dans la formation des officiers, si vous voulez mon avis. »

Avec un sourire, Tia Dalma griffonna les indications sur un morceau de papier que le capitaine du Black Pearl lui arracha ensuite d'un geste vif.

« C'est très gentil de ta part. Je le garde, un autre que moi pourrait l'égarer. »

Il empocha le bout de papier et se tourna vers l'assistance :

« Les amis, nous avons une destination ! Alors tout le monde va regagner son bord et se mettre en route le plus vite possible.

– Jack, tu oublies un détail, lança Tia Dalma.

– Tiens donc, et lequel ?

– Tout service mérite paiement, tu le sais très bien. Mais comme je t'apprécie, je peux repousser ça à ta prochaine visite.

– Si je pouvais déjà savoir ce qui te ferait plaisir… »

Tia s'approcha de lui et glissa quelques mots à son oreille. Jack devint écarlate, puis un grand sourire dévoila ses dents en or.

« Je pense que je devrais y arriver, assura-t-il. J'ai même hâte d'y être ! »

Le groupe prit congé de la sorcière, et alors qu'ils s'apprêtaient à embarquer dans leur canot, Will s'approcha de celui d'Elizabeth et Norrington.

« Je me demandais si vous n'auriez pas besoin de moi sur l'Aurore, commença-t-il timidement à l'adresse d'Elizabeth, maintenant, que, eh bien… »

Il n'osait pas mentionner la blessure de Norrington devant lui.

« Oh, répondit Elizabeth, cela me ferait très plaisir, mais ce n'est pas à moi qu'il faut demander.

– Il te faut la permission de ton mari pour recevoir ? demanda Will d'un ton plus provoquant.

– Du capitaine de l'Aurore, tout simplement, répondit-elle, de nouveau agacée.

– C'est bon, qu'il vienne, lança Norrington d'une voix lasse du fond du canot. On manque de bras, après tout. »

Will le remercia d'un mouvement de tête raide et saisit les rames, éloignant vigoureusement la barque du quai. Elizabeth le regarda faire sans mot dire. Pourquoi tout était-il si compliqué ?

À suivre.