Ce chapitre contient des gros sales spoilers qui tâchent sur la toute fin de DAI : Intrus. Si vous n'avez pas encore joué à ce DLC (mais quelle idée !) et que vous ne voulez pas vous faire spoiler, considérez simplement que le chapitre 9 marque la fin de l'histoire, qui peut très bien s'arrêter là.
Merci d'avoir suivi cette fanfiction, j'espère qu'elle vous a plu et je vous dit à bientôt pour de nouvelles histoires 3
Livia
X
Ils étaient arrivés au Palais d'Hiver dans une ambiance tendue. Montée sur son grand Hahl, Enasalin affichait un visage fermé, ignorant les regards des nobles, entre concupiscence et hostilité. Cela faisait plus de deux ans et demi qu'elle avait défait Corypheus. Il fallait s'y attendre : les royaumes et empires ne pourraient souffrir plus longtemps qu'un ordre armé devenu si puissant, mené par une elfe, se tienne à leurs frontières. Pour beaucoup, c'était la fin de l'Inquisition. Cullen avait même soufflé que ce n'était peut-être pas une si mauvaise chose. Mais l'elfe se refusait encore à cette perspective. Il y avait encore tant de gens à aider... Que ferait-elle alors, si elle n'était l'Inquisitrice ? Vivre dans une petite chaumière avec son compagnon et son enfant ? Apprendre à faire des pâtisseries pendant que son homme irait chasser ? Tout son être se cabrait contre ce destin. Elle était née guerrière, née pour être la Victoire implacable sur les forces obscures. Jamais elle ne se soumettrait à ces pleutres aux pourpoints de soie qui ne savaient que se cacher comme des rats lorsque les choses tournaient au vinaigre. Le Conseil Exalté convoqué par leur amie Cassandra, devenue Divine, statuerait du sort de l'organisation. Entre désir de contrôle et désir de dissolution, Enasalin se sentait coincée entre deux nids de serpents venimeux. La peste ou le choléra.
Malgré la tension de l'événement, ce furent tout de même de doux moments de retrouvailles avec ses compagnons, tous ayant fait le déplacement. Ce furent des moments de fête paradoxaux, malgré la menace planant sur l'Inquisition, car tous savaient que c'était les derniers qui les réuniraient. Tous s'attendrirent du petit Manehn, âgé de près de deux ans et demi qui suivait son père comme un petit poussin. Le garçonnet était grand pour son âge, presque trop sage et studieux pour un si petit bout bien qu'il demeure un peu farouche, préférant le calme aux endroits bondés. Il n'était pas rare de le voir se précipiter derrière la jambe de Cullen dès qu'il était intimidé. Enasalin s'attendrissait de le voir si proche de son compagnon. Elle n'avait guère été présente dans la vie de son fils, à cause de son rôle. Elle était une mère paisible et distante, qui lui contait les légendes de leur peuple, s'émouvant de le voir fasciné par la culture Dalatienne. Avec ses yeux gris bleuté semblables à un ciel d'orage et ses cheveux noirs, il rappelait à la jeune elfe celui qu'elle avait aimé. Cependant, cette constatation la brisait moins que ce qu'elle aurait imaginé : il était son enfant avant tout.
La menace de dissolution qui pesait sur l'Inquisition rendait Enasalin plus nerveuse que ce qu'elle voulait bien se l'avouer. Elle avait peur de ce changement, peur de ne pas être assez forte pour tenir bon, une fois de plus. Une fois de trop ? Elle s'en voulait d'être en colère contre son Commandant, de le voir silencieusement caresser l'espoir qu'ils soient libres de mener leur vie.
- Serais-ce si mal ? Lui dit-il alors qu'ils marchaient dans les somptueux jardins du palais. Cesser d'être l'Inquisitrice, changer de vie, cesser de porter tant de responsabilités sur vos épaules ?
- Est-ce que vous imaginez pour moi ? Réellement ? Croyez-vous vraiment que je puisse me satisfaire d'une vie passée dans le confort, à repriser vos chaussettes au coin du feu et à regarder Manehn grandir ?
Le Commandant s'assit sur un banc de pierre, isolé des regards et des oreilles indiscrètes. Poussant un lourd soupir, il flatta la tête du gros chien Féreldien qu'un marchand venait de lui offrir – il n'avait pas eu le cœur à refuser le mabari qu'on lui avait dit être abandonné par quelque noble peu scrupuleux. L'elfe brune marchait de long en large, sourcils froncés.
- Alors quoi ? Je devrais laisser tomber ? Poser mon arc au-dessus de la cheminée et ne pas me soucier de tous ces miséreux qui compte sur nous pour leur venir en aide ? Qui les protégera alors, si ce n'est nous ?
- Ce n'est pas ce que j'ai dit. Il existe mille manières d'aider les gens. Avec ou sans l'Inquisition. Vous seriez seule face à cela mais vous avez toujours été seule, malgré notre armée. C'est vous qui avez défait Corypheus et son dragon, de vos mains. Vous n'êtes pas obligée d'être à la tête d'une force armée pour protéger les plus faibles. Ce sera plus long, plus difficile mais si cela vous tient à cœur, vous le ferez.
Enasalin le considéra un instant en silence. Il avait raison, comme d'habitude. Cullen avait cette sagesse simple teintée de pragmatisme qui lui faisait défaut. Elle se laissa tomber à ses côtés, laissant le chien flairer le bas de sa robe avec son air content.
- Que devrais-je faire ? Je ne veux pas courber l'échine devant eux. Je ne veux pas leur faire ce plaisir.
- Il le faudra bien, ma douce. Prenez-les au dépourvu. Dissolvez l'Inquisition, prétendez que vous souhaitez vous retirer de la vie politique pour élever votre enfant. Beaucoup de vos amis sont prêts à vous aider dans l'ombre. Vous avez plus de ressources et de soutien que vous pouvez l'imaginer.
L'elfe considéra la question en silence, trouvant que cela avait du sens. Se frottant la nuque, Cullen ajouta dans un souffle, les joues un peu rougies.
- Peut-être... Peut-être que si vous prétendiez vouloir vous marier...
Enasalin se tourna vivement vers l'ancien Templier, le fixant avec une surprise sincère puis, voyant l'air pataud de son amant, sentit son cœur s'adoucir.
- Est-ce une demande, Commandant ? Dit-elle, volontairement un peu taquine.
- Et bien... Par le Créateur, j'ai passé des semaines à imaginer comment vous le demander et ce n'est pas du tout comme ça que j'aurais imaginé...
Elle le coupa d'un doigt posé sur les lèvres de son compagnon. Se penchant, elle l'embrassa avec une tendresse sincère. Au fond... Pourquoi pas ? Il était à ses côtés depuis toutes ces années et un père patient pour Manehn. Il l'avait sauvée de l'hiver et du désespoir. Ce fut un long baiser, teinté de promesses.
- Est-ce... Un oui ? Dit-il, n'osant y croire, caressant la joue de celle qui était l'amour de sa vie.
- C'est oui, Cullen.
Fou de joie, il l'enlaça, songeant qu'il ne pourrait se sentir plus heureux qu'à cette heure. Peu importe ce qu'il adviendrait, il avait au moins la certitude qu'ils demeureraient ensemble.
Le bonheur est une fleur fragile. La paix est un doux songe vaniteux. Elle fixa la marque sur sa main, de plus en plus instable. Il faut parfois se méfier de ce que l'on prends pour acquis. Cela faisait des années qu'elle était stable, des années qu'elle n'avait plus subi cette douleur insupportable qui la pliait en deux, les larmes aux yeux. Elle sentait la magie ramper dans son être, brûler comme l'acide. A genoux, Enasalin songea qu'elle ne voulait pas mourir. Pas avant d'avoir des réponses à ses questions. Pas avant d'avoir pu embrasser Manehn et Cullen. Elle avait encore tant à faire... Pourquoi maintenant ? La jeune elfe sentit les larmes lui monter aux yeux. Elle n'avait pourtant pas le droit de s'effondrer.
Les cadavres des Qunaris vaincus l'entouraient de toute part et elle inspira profondément pour se calmer, luttant contre la souffrance, des arcs d'un vert électrique l'entourant de toute part. Une invasion Qunaris... au Palais d'Hiver... Des bombes de leurs terrible poudre noire partout dans toutes les grandes cités de Thédas... C'était le genre de cauchemar qui l'avait de longues années tenue éveillée. A présent, c'était une réalité. Elle parvint à se redresser péniblement, avançant dans cet endroit entre le réel et l'irréel, la Croisée des Chemins. Elle ne pouvait les laisser faire... Détruire la paix si patiemment construite, plonger le monde dans un nouveau chaos.
Enasalin avança, parce qu'elle ne pouvait rien faire d'autre, sur les traces de celui qu'elle ignorait être un ami ou un ennemi. Celui qui avait ouvert les miroirs pour lui permettre de démanteler cette nouvelle conspiration. Il y avait trop de choses dont elle ne prenait la mesure que trop tard. Un agent de Fen'Harel ? Elle avait un pressentiment terrible. Les pièces du puzzle se remettaient en place. Et ce qu'elle entrevoyait la glaçait.
Les Qunaris pétrifiés faisaient une haie d'honneur incongrue alors qu'elle luttait contre la douleur, la marque brûlant son bras et rongeant son esprit comme un poison. C'était un feu liquide qui la parcourait mais elle tint bon. Parce qu'elle savait au plus profond d'elle-même qui se trouvait au bout du chemin...
- Ma Vhenan... Murmura-t-elle, s'effondrant à genoux face à son amour perdu, à bout de forces.
- Enasalin... Souffla le mage en retour, son regard se teintant de tristesse.
Solas s'avança vers elle, majestueux et posa ses doigts sur sa main. La douleur se calma enfin et elle pu lever ses prunelles de jade, le regardant intensément.
- Pourquoi... Pourquoi maintenant, Vhenan ? Implora-t-elle, les larmes aux yeux.
- Mon amour... Puissiez-vous me pardonner un jour...
- Fen'Harel... Je vous en prie... Ne me laissez pas encore... Je ne veux pas mourir. Pas ainsi.
Il s'agenouilla à ses côtés, lui caressant tendrement la joue. Il avait souri, d'un sourire triste en entendant ce nom dont on l'avait affublé des siècles plus tôt. Le Loup Implacable... Le dieu qui avait trahi les siens et les avait exilé à jamais. Bien sûr, elle avait compris. Il n'en attendait pas moins de cette elfe extraordinaire qui avait su se glisser dans son cœur.
- Vous ne mourrez pas. Je ne pourrais le supporter. Votre heure n'est pas venue.
Posant ses mains sur celles de son ancien amant, elle le supplia du regard. Il lui avait tant manqué. Il était la passion qui transperçait son âme, sa folie. L'obscurité mystérieuse face à la lumière réconfortante de son amour pour Cullen. Elle ne pourrait s'empêcher de l'aimer, à jamais.
- Je ne le peux, Vhenan... Dit-il en lisant dans les pensées de celle qu'il n'avait jamais cessé d'aimer mais avait voulu protéger du chemin terrifiant qui était le sien. Celui d'un dieu solitaire voué à changer un monde qu'il avait lui-même engendré.
- Pourquoi pas... Souffla-t-elle fiévreusement. Ils me croient tous condamnés... Ils n'ont plus besoin de moi. Ils déferont l'Inquisition, me prenant tout. Je vais mourir de toute façon. La marque va me consumer. Ils seront malheureux un temps... puis ils oublieront. Laissez-moi venir avec vous.
Solas baissa la tête, appuyant son front contre celui de sa bien-aimée. Il se haït pour ce qu'il allait faire et pour ce qu'il ferait encore.
- Je ne le peux. Laissez-moi le réconfort de vous savoir heureuse et libre. Comment pourrais-je mener cette guerre si je crains pour vous ? Ma Vhenan... Je manque cruellement de temps pour vous sauver. Je me dois de vous dire de nouveau adieu, cette fois définitivement.
Elle pleurait tout bas, enlaçant son cou, se serrant contre lui. L'idée de le perdre alors même qu'elle pouvait enfin le serrer dans ses bras lui était insupportable. Enasalin le sentit prendre sa main, la magie crépiter et elle s'effondra sous une douleur indescriptible qui la terrassa.
Manehn appuya ses mains sur le miroir, activant le portail. Le petit enfant, très calme, s'y engouffra alors que le cœur de son père loupait un battement. Il tira ce dernier par la main.
- Mamae va mourir. Dit-il en levant des yeux d'orage inquiets. Vite, papa. Je vais te montrer.
Cullen s'engouffra dans l'Eluvian, se retrouvant bientôt à la Croisée des Chemins. Loin de ralentir, l'enfant se mit à courir, sachant parfaitement où il allait. Le Commandant s'en effraya mais suivit tout de même. Il oubliait parfois que le petit elfe avait un père doué de magie. Dans quelle mesure la magie de la marque de sa mère et la puissance de son père influerait sur ce petit bout ? Il l'ignorait encore et redoutait de le découvrir. Si cet enfant était bien un mage, ils vivraient dans la peur, devant le cacher pour ne pas qu'on leur arrache et le place dans un Cercle... Mais Cullen n'avait pas le temps de s'apitoyer, ni de découvrir l'endroit. Il peinait en vérité, comme si tout dans ce lieu rejetait l'humain. Les anciens passage des elfes de jadis, à présent en ruines, n'étaient pas fait pour les mortels.
- Vite, papa, vite ! Répéta le petit, disparaissant à l'angle d'une tour en ruine, jusqu'à gagner de nouveaux miroirs, qu'il traversa, suivi de l'ancien Templier.
Ils parvinrent finalement au terme de leur course et Cullen se figea d'horreur.
- VOUS ! Rugit-il en découvrant Solas, penché sur le corps inanimé de sa fiancée.
Rarement une telle haine ne l'avait motivé, tirant son épée, se précipitant au devant du mage. Aveugle et sourd à toute autre chose, il chargea. Il avait juré, bien longtemps auparavant, de le tuer s'il revenait nuire à Enasalin. Il était temps de tenir son serment. Solas s'était redressé dans un soupir un peu triste que cela doive donc finir ainsi, tendant la main mais, avant que les deux hommes n'aient pu régir, la magie de Solas explosa sur le bouclier qui apparut autour du guerrier. Dans le même élan, Cullen sentit son épée lui être arrachée des mains, volant à plusieurs mètres et son corps refusa de se mouvoir, l'emprisonnant comme simple spectateur.
- Stop.
La petite voix, très calme et étrangement mature les coupèrent dans leur élan, les mains tendues crépitant d'une magie aux arc émeraude familiers. Profitant de l'instant de confusion, l'enfant rejoignit sa mère puis souffla, soulagé.
- Elle est vivante.
Solas et Cullen se fixèrent, puis, posant le regard sur Manehn d'un même mouvement, ils le virent caresser le front d'Enasalin, gentiment, en chassant les cheveux bruns.
- Na'dar Melava, Fen'Harel, dit doucement le garçon, sans quitter le visage de sa mère des yeux.
- El Fenedhis din Halam*, lui répondit Solas d'une voix triste.
L'enfant consentit à regarder celui dont il était le fils et deux paires d'yeux bleu d'orage s'affrontèrent en silence. Puis, le Loup Implacable se détourna, abdiquant face à ce petit être, héritier de son sang ancien, se sentant soulagé de ce qu'il su. Tout n'était donc pas perdu... Les temps jadis pourraient peut-être bien être restaurés. Un jour... Un jour cet enfant serait promis à quelque chose de plus grand que lui, à l'instar de sa mère. Mais pour l'heure, le Loup s'éloigna, gagnant le vaste Eluvian sans un regard en arrière.
Cullen pu enfin bouger, se précipitant auprès d'Enasalin, dont la main portant la marque était changée en pierre. Elle semblait dormir, très pâle mais respirant doucement. Blêmissant, le commandant souffla :
- Par le Créateur... Il va falloir lui couper le bras...
- C'était le prix. Elle n'aura plus la marque, elle sera libre.
Considérant le petit elfe à l'air grave, l'ancien Templier ne pu s'empêcher de laisser sa tristesse transparaître dans son regard. Les pouvoirs de l'enfant dépassaient déjà tout ce qu'il avait vu chez un mage.
- Qu'est-ce que tu lui as dit tout à l'heure ?
- Que son temps était terminé. Ce n'est plus l'heure des faux dieux et des regrets. Il est temps de construire quelque chose de mieux, tu ne crois pas, papa ?
Cullen, mis à quia par la sagesse de Manehn, finit par lentement acquiescer. Prenant délicatement la jeune elfe dans ses bras, il laissa leur enfant les guider au travers de ce lieu étrange, jusqu'à regagner une réalité où ils pourraient enfin songer au futur.
L'elfe s'accorda un sourire en voyant son fils courir vers elle, l'attrapant de son bras valide pour le serrer contre elle, inspirant l'odeur des cheveux noirs, se sentant de nouveau sereine. Contemplant la petite demeure cossue de ce coin de campagne Féreldienne, Enasalin eut un sourire attendri en voyant son époux sortir pour venir à sa rencontre. Cullen lui offrit le même sourire bienveillant qu'il avait toujours eu pour elle. Ils étaient son refuge. La fin de l'Inquisition n'avait que marqué la fin d'une époque. Il restait encore bien trop à faire. Le secret était leur meilleure arme, loin des espions et de la corruption. Cependant, tant qu'elle avait ceux qui comptaient pour elle à ses côtés, Enasalin finirait toujours par rentrer à la maison.
FIN
*El Fenedhis din Halam : « Notre malédiction commune n'en est pas à la fin. »
