Chapitre 8 :
Une famille, une vraie famille
J'étais en train de nettoyer la vaisselle du midi lorsque j'entendis Papa parler avec une voix familière et se ruer immédiatement dans le refuge pour déplier le matelas général de médecine. Maman entra avec un tas énorme remplit de boue. Je jetai un regard dehors : des serviettes blanches étaient maculées d'une texture brunâtre et huileuse. « C'est de l'huile de charbon, m'aida l'esprit. » Je comprends mieux maintenant. Chagum vint aider Papa et Maman à laver l'énorme tas, qui au bout d'un moment... je cru deviner que c'était Grand-Mère Torogai. Je ravalai mes mots intérieurement pour l'avoir traité de « tas de boue ». Ils lui mirent un kimono blanc et détachèrent ses cheveux gris.
« Maman ? Qu'est-ce qui s'est passé ? questionnai-je en m'approchant.
- Hum... Maman venait de régler son différend quand elle a vu une mare d'huile de charbon près des plantations. Je suis restée étonnée et d'un coup, Grand-Mère Torogai a jailli de là. De quelle façon s'est-elle trouvée là, j'en n'ai aucune idée... donc voilà.
- Tu es courageuse.
- Oh ? Pourquoi ?
- Bin... moi en voyant quelque chose jaillir d'une source comme ça, j'aurai pris mes jambes à mon cou... et je l'aurai laissé là, terminai-je en faisant une moue d'étonnement. »
Elle rit et m'attira contre elle.
« Et toi ? Tu ne t'es pas trop ennuyée ?
- Pas du tout !
- Bien. »
Papa examina Grand-Mère Torogai-Shi, Maman et Niisan agenouillés à son chevet. Moi marchant un peu partout dans le refuge.
« Balsa, dit Niisan. À cause de mon escapade au festival...
- Tu n'avais rien à voir avec ça. C'était mon affaire.
- Est-ce que tu vas bien ? s'inquiéta Papa.
- Oui. Je ne suis pas blessée. Plus important, comment va-t-elle ? (elle regarda Grand-Mère)
- Je vais bien également. Ne t'inquiète pas, souleva Grand-Mère Torogai.
- Maître, vous étiez réveillée pendant tout ce temps ?
- Si je l'avais été, crois-tu que j'aurai pris la peine de te laisser me soigner ? (elle sentit sa peau et ses cheveux) Je pue ! C'est quoi cette odeur ?
- De l'huile de charbon, l'aida ma Maman.
- De l'huile de charbon ? Pourquoi j'ai cette odeur sur moi ?
- Vous vous êtes évanouie dans une flaque d'huile de charbon qui était apparue dans l'une des rizières, résuma Papa. Vous ne vous rappelez pas ?
- Comment ai-je pu survivre à tout ça ? Peut-être que cette huile de charbon est son... (elle réfléchit un moment) Il y a tellement de choses que je ne connais pas encore...
- Qu'est-ce que vous marmonnez ? Expliquez-nous, que nous puissions comprendre. De plus, ne deviez-vous pas vous rendre au Nœud, afin d'entendre ce que le peuple de l'eau avait à dire ?
- Je suis allée au Nœud. J'ai appris beaucoup de choses du peuple de l'eau également, y compris le fait que ton œuf n'est pas néfaste et que l'Histoire Officielle de la Fondation est fausse.
- Quoi ? s'étonna Niisan.
- Que voulez-vous dire ? s'enquit Maman alors que je venais m'asseoir à ses côtés.
- Pendant deux cents ans, nous avons été dupés par les mensonges de l'Histoire Officielle de la Fondation. »
On s'installa devant le feu du refuge et écouta le récit de l'aventure de Grand-Mère Torogai-Shi. Elle s'était rendue au Nœud pour tirer des informations de Nayug et s'était faite poursuivre par un esprit du feu.
« Sagu et Nayug continuent d'exister dos à dos. Les deux mondes s'influencent l'un l'autre, se soutiennent et font des compromis. Bien plus que je ne l'aurais imaginé. Gamin : sais-tu comment les grottes se forment ?
- Quoi ?
- Écoutes bien. Les grottes se forment lorsque les couches relativement friables de la Terre se dissolvent dans l'eau. Où penses-tu que l'eau va ensuite ?
- Soit elle est absorbée dans le sol, soit... elle devient une rivière ?
- Exactement. »
Elle nous expliqua sa fuite de l'esprit du feu et sa découverte de la rivière. De l'énorme ver bleu dans une grotte souterraine qui l'avait, en fait, mangé et c'est ainsi qu'elle s'était retrouvée dans la mare d'huile de charbon. Heureusement que Maman passait dans le coin.
« Voilà ce qui s'est passé, finit-elle. »
Je riais de bon cœur avec Papa et Maman.
« Donc en fait, ce ver de terre géant vous a sauvé la vie en vous ramenant ici ?
- Je suis sure que ce n'était pas lui. J'ai juste été mangée.
- Tout de même, j'ai du mal à croire que vous êtes revenue à l'intérieur de ses excréments, rit Maman.
- La ferme ! Ce n'est pas comme si tu croyais en ce genre de choses ! se défendit Grand-Mère. En tout cas, je suis sûre que quelque chose qui désire protéger l'esprit de l'eau m'a indiqué la sortie. On dirait que le monde Nayug est aussi compliqué que celui de Sagu. (elle mangea une portion de son repas) »
Niisan se frotta le ventre, ou plutôt, la poitrine comme pour y trouver son œuf.
« Mais si le Saint Père Fondateur, Torgal, n'a finalement pas vaincu le démon aquatique...
- Qui est en fait ton œuf, ajoutai-je, continu.
- ... Pourquoi ont-ils écrit une telle légende dans l'Histoire Officielle de la Fondation ?
- Tu marques un point, l'appuya Papa.
- Ils voulaient glorifier le Saint Père Fondateur pour renforcer sa mainmise sur les terres, expliqua Maman.
- Eh bien, ça semble assez juste, réfléchit Grand-Mère.
- Mais ne leur est-il pas venu à l'esprit que dissimuler la vérité pouvait s'avérer dangereux par la suite ? continua-t-il. Ils devaient forcément savoir que l'esprit de l'eau doit renaître tous les cents ans.
- Il doit en rester une trace quelque part à la cour, mais je ne pense pas que quiconque tirant les rênes là-bas connaisse la vérité (elle offrit des friandises à son petit Usanezumi avant de regarder Niisan) Je pensais que le Nyunga Ro Im avait fait une chose stupide, en pondant son œuf dans un prince... Mais si la cour avait su ce que cet œuf voulait vraiment dire, ç'aurait été pour lui l'endroit le plus sûr du monde. Pauvre chose. Le Nyunga Ro Im a misé sur le mauvais cheval, c'est certain. »
Maman regarda Chagum comme si elle cherchait une solution. La discussion se termina-là. Grand-Mère s'était changée, maintenant déjà rétablit et brassait quelque chose qui nous laissait tous « eh... okay ». Au bout d'un moment, elle s'arrêta et éternua. Papa se leva et lui offrit du thé.
« Maître, vous n'êtes plus toute jeune. Essayez de vous ménager un peu, s'il vous plait.
- Silence, gamin ! Parfois, on ne peut pas trouver la vérité à moins de tendre la main pour l'attraper. (elle but puis observa son verre) J'ai envie de manger du yamabime. Vous deux, les p'tits jeunes, allez me chercher un peu de yamabime dans les montagnes derrières.
- Du yamabime ? questionna Chagum.
- Quoi, tu ne sais même pas ce qu'est le yamabime ? C'est un fruit violet qui s'ouvre tout seul. Tu peux en trouver à la pelle si tu vas dans les montagnes. Allez dehors et trouvez-en, c'est tout ! s'impatienta-t-elle. »
Il regarda Maman.
« Tu peux y aller, Alika va te guider. Elle connaît l'endroit par cœur.
- Très bien. »
Je me levai et le pris par la main avant de l'attirer dehors. J'empruntai un petit chemin terreux derrière le refuge et on monta déjà la pente.
« Je viens souvent ici, et j'en mange parfois... tu verras, je sais où les trouver.
- Je te fais confiance.
- Sinon, comment vas-tu ? Tu te sens pas trop perdu ?
- Non, ça va bien... enfin, un peu perdu, mais je tiens le coup. Tu sais Alika ? Depuis que je t'ai rencontrée, je trouve que ton langage a changé. Tu ne parles plus enfantin...
- Oui je sais. Maman veut que je parle de façon enfantine quand je suis en ville, pour éviter d'attirer des soupçons. Son job lui créer parfois quelques tensions avec certains gens. Mais quand je suis à la maison et avec mes proches, je parle comme ça.
- Cré Ali'. »
J'arrivai proche d'un arbre et pointait les fruits qui étaient attachés à des lianes. J'en décrochai trois et je laissai Niisan ramasser les plus hauts. On revint en parlant de Grand-Mère Torogai-Shi et compagnie. On avait les bras chargés. Maman nous regarda.
« Vous en avez trouvé des bien gros.
- Ils sont plutôt légers pour leur taille, remarqua-t-il.
- Ah ha ! Ils sont ronds et mûrs ! se réjouit Grand-Mère. »
Je la regardai manger le fruit à toute vitesse à pleine dent et recracher les pépins.
« Quand j'étais une petite fille comme Alika, la conteuse du village, une vieille chouette, m'en faisait ramasser des tas.
- Attendez ! s'exclama Papa. C'est ça, Maître ! Peut-être qu'un conteur Yakue pourrait...
- De nos jours, les Yakue du coin sont des gens de Yogo, en fait. Je doute que leurs histoires restent proches de celles d'origine.
- Et que pensez-vous du village de Toumi ? Si c'est dans ce village que mon grand-père a déménagé, peut-être conservent-ils encore les légendes.
- C'est vrai. Ça peut éventuellement valoir le coup de se rendre au milieu de nulle part.
- C'est toujours mieux que rien, confirma Maman.
- Nous allons quelque part ? questionna Niisan en goutant le fruit sous mon regard curieux.
- Oh, oui. Un voyage afin de découvrir quelque chose.
- Un voyage ? Ça a l'air marrant !
- Je suppose que nous allons essayer, du coup, marmonna Grand-Mère Torogai.
- Alors je vais retourner à la maison et me préparer.
- Je viens avec toi. Je voudrais également récupérer quelques plantes médicinales, finalisa Papa. »
On retourna au moulin à eau pour se changer, puis vers le village afin de faire quelques courses. En plein chemin, une forte pluie se mit à tomber accompagné d'éclair et de tonnerre. Je m'accrochai désespérément au Kimono de Maman, tendue et crispée.
« Le bruit peut être assourdissant, mais tu es trop petite pour que les éclairs viennent te frapper, me rassura-t-elle une fois tous cachés sous un abri. Tu sais, dans mon pays d'origine Kanbal, le créateur de l'univers est un Dieu de la foudre.
- Vraiment ?! m'écria-je.
- Oui.
- Quel déluge soudain, dit Papa.
- Quel changement soudain de conversation, le taquina Maman.
- Oh, vous parliez de quelque chose ?
- De mon pays, Kanbal. Pour rassurer Alika.
- Ça ira, il n'y a aucun danger avec nous. »
Chagum continua de caresser sa pastèque.
« Niisan ?
- Oui ?
- Est-ce que l'œuf que tu portes va devenir aussi gros que le ventre d'une femme enceinte ? Et quand il va éclore, est-ce que tu vas accoucher ? »
Tout le monde braqua leur regard sur moi. C'était un peu intimidant à la fin.
« Quoi ?! Je suis curieuse !
- Je n'avais jamais vu ça comme ça... mais depuis que tu as vu ça de cette manière-là..., réfléchit Maman en regardant Chagum avant d'esquisser un sourire complice.
- Hé ! Je suis pas enceinte ! se réfuta-il alors qu'on riait. »
On se rinça les pieds, une fois chez nous.
« Chagum, tu commences à bronzer, observa Maman.
- Vraiment ?
- Oui, tu es un peu plus mat qu'avant, analysa à son tour Papa. Ne te sens-tu pas devenir plus fort ?
- Tu as raison. Maintenant que j'y pense, je n'ai plus fait de rêves étranges récemment, et j'ai vraiment le cœur léger. Je suis plus excité par la liberté dont je vais jouir à partir de maintenant.
- As-tu un but dans la vie, Chagum ?
- J'aimerais trouver un travail dans lequel je pourrais aider les autres, et aussi apprendre des choses qui m'intéressent.
- Tu as le caractère d'un érudit, alors ce serait peut-être une bonne idée si tu devenais instituteur afin d'apprendre aux enfants.
- Pour le moment, c'est Alika qui m'apprend, avoua-t-il en me regardant alors que je souriais.
- Je vais peut-être acheter une écritoire pour Chagum, sourit Maman. »
On se mit à regarder le melon d'eau dans l'eau. Papa soupa avec nous avant de repartir. Alors que Chagum se lavait et que Maman était occupée à observer quelques documents, je vins m'asseoir à ses côtés et posai ma tête sur ses genoux.
« Il y a quelque chose, ma puce ?
- ... On peut parler ?
- Bien sûr. Pour toi, j'ai le double de mon temps. Qu'est-ce qui te tracasse ?
- On m'a traitée de "bâtarde" récemment... C'est vrai que ça veut dire "être né hors-mariage" ? Être un enfant "illégitime" qui ne mérite pas de vivre ? C'est vrai que toi et Papa n'êtes pas mariés ? sortis-je, la voix tremblante. »
[Balsa fut prise de court. En même temps, elle ne voulait pas mentir à sa fille. Celle-ci la regardait avec tellement d'insistance et tellement de tristesse à la fois. Balsa elle-même était née, soi-disant, née enfant "légitime".] Maman me prit dans ses bras et me berça.
« Oui. C'est vrai que Maman et Papa ne sont pas mariés.
- Alors... pourquoi m'avoir donné la vie si je suis pour me faire traiter "bâtarde" ? demandai-je innocemment. »
[La maman commençait à perdre ses mots. Elle ne savait pas quoi dire pour apaiser la douleur intérieure de son enfant et même si les mots de sa propre fille étaient durs comme des diamants, Alika lui disait réellement la vérité et commençait à se questionner. Balsa le savait : sa fille commençait à ne plus être aussi ignorante qu'auparavant. Après tout, elle allait bientôt sur ses sept ans et elle avait le droit de savoir comment ça se passait dans un couple « Papa et Maman ». « Où est Tanda quand j'en ai besoin ? geignit-elle intérieurement. »]
« Bon... Maman ne sait pas toujours bien s'exprimer en parlé, mais je vais essayer de te répondre le mieux possible... quand deux personnes s'aiment depuis longtemps, ils ont différentes façons de se montrer leur affection. Certains couples choisissent les mariages pour s'unirent à la vie, à la mort : ils sont donc déclarés Mari et Femme. D'autres, ne sont pas obligés de suivre cette voie : c'est le cas de ta Maman et ton Papa, ils forment donc un couple libre ordinaire, sans contrainte à respecter. Est-ce que tu comprends ce point-là des couples mariés et non-mariés ?
- Oui, je comprends.
- Tu m'as ensuite dit... "pourquoi t'avoir donné la vie". Le point où je veux t'emmener est celui-là... Maman ne sait pas du tout par où commencer...
- D'où je viens ? Et pourquoi m'avoir donnée naissance ? »
[« La fameuse question... » soupira-t-elle dans sa tête. « Allons droit au but. » Elle n'avait pas l'habitude de gérer ces sortes de situations même si elle l'avait prévu.] Maman semblait hésité, mais je plongeai plus profondément mon regard dans le sien et serrai l'encolure de son kimono rouge vin.
« Quand deux personnes s'aiment et forment un couple, ils font ce qu'on appelle... "faire l'amour". (des rougeurs apparut sur ses joues, pourtant minimes, mais je les aperçus)
- N'aie pas peur, tu le sais que je suis plus intelligente que les enfants de mon âge.
- Je sais...
- Mais faire l'amour, c'est quoi ?
- ... Tu sais ce qui différencie une fille d'un garçon ?
- Les cheveux longs ?
- Pas nécessairement. Mais je sais que tu connais l'autre réponse.
- ... Le zizi et la chatte ?
- Oui, mais quand on est plus vieux, vers quatorze ou quinze ans, ça s'appelle désormais un pénis et un vagin. »
[Balsa était de plus en plus à l'aise à parler de sexualité avec sa fille.]
« Donc, quand Papa et Maman font l'amour, ils s'unissent grâce à ça. Ensuite, bah, il arrive que parfois, quand les parents font l'amour, résulte un petit cadeau de la nature qui se blottît dans le ventre de maman. Tu devines ce que c'est ?
- Un bébé, si ?
- Oui, et qui restera dans cet endroit chaud durant neuf longs mois avant de naître.
- Je suis née entre tes jambes, pas vrai ?
- Oui. Et saches que même si on ne s'y attendait pas, tu es avant tout le fruit de notre amour et tu mérites de vivre car tu as ta place sur cette terre et que jamais ni personne ne pourra t'empêcher d'y vivre. De plus, les petites filles de ton âge ne peuvent pas tomber enceinte.
- Pourquoi ?
- Eh... (elle cherchait ses mots) Votre corps n'est pas encore préparé, et tu as encore toute ta jeunesse à vivre pour t'amuser. Tu comprends ?
- Oui.
- Qui sont ces enfants ou ces adultes qui t'ont traitée de "bâtarde" ?
- Des enfants alors que je protégeais ma forêt.
- Mais techniquement tu n'es pas une bâtarde.
- Ah bon ? me surpris-je. Je suis quoi dans ce cas ? »
Au même moment, Niisan revint et vint nous rejoindre.
« Vous parliez de quoi ?
- Du statut de ma fille. Tu es au courant qu'elle s'était faite traitée de "bâtarde", Chagum ?
- Oui, j'ai même péter une coche parce que c'était insultant.
- C'est vrai ça, appuyai-je.
- Alors je disais à ma fille qu'elle n'était pas une bâtarde : (elle me regarda) tu es ce qu'on appelle une "enfant naturelle". Tu es née de parents libres, c'est-à-dire non mariés ni l'un ni l'autre, pouvant donc se marier à posteriori. Tu peux donc succéder à nos noms et à nos biens sans aucuns inconvénients.
- Ah ? s'étonna Niisan. Ici à la cour, ça s'appelle "bâtard" ou "enfant illégitime"... je n'avais jamais entendu parler d'"enfant naturel".
- Maintenant, tu sais. Bon, je vais aller donner le bain à Alika. »
Après mon bain et avoir enfilé mon pyjama, je mangeai ma collation du soir et allai me coucher en compagnie de Niisan, beaucoup mieux qu'avant.
Je me préparai en mettant mon kimono rose et mes sandales. On allait terminer nos courses pour le voyage.
« Si l'on tient compte de la distance et de notre faible allure, ça prendra deux jours à l'aller et au retour, lut Maman. Soit, environ cinq jours en tout. (elle regarda sa bourse remplit d'argent) Ça me rend nerveuse. »
Niisan caressa ses bottes un peu agacé.
« Chagum, nous allons nous rendre au Bas-Ougi un moment. J'aimerai récupérer un peu d'argent pour le voyage et nous devrions t'acheter des guêtres et un kahl.
- D'accord. »
On marcha durant quelques minutes, moi toujours agrippée à la main de ma mère.
« C'est encore loin ? questionna Niisan.
- Tu comprendras une fois que nous y serons. »
Enfin, on arriva au cimetière. Niisan fut surprit, mais il continua de nous suivre. Il y avait un petit mur fait avec des pierres rectangulaires.
« C'est ici, si je me souviens bien. (elle tâta la pierre du bout de sa lance et frappa quelques coups dessus)
- Balsa ! Qu'est-ce que tu fais ? Tu vas mettre les gens en colère ! »
Un bruit retentit. Maman déposa sa lance – que je pris de façon presqu'obsédée – et bougea la pierre qui se retira facilement, elle glissa sa main dans l'ouverture et en ressortit un cube en papier sous le regard étonné de Niisan.
« C'était trop dangereux à garder à la maison et trop encombrant à emmener partout. Alors, j'en ai caché en différents endroits (elle ouvrit le paquet et montra l'argent). C'est le secret grâce auquel nous avons pu vivre dans que je n'aie à travailler comme garde du corps.
- Je vois. Donc c'est comme la planque du pic vert.
- La planque ? Oui, tu dois avoir raison. Tu es cultivé. »
Il sourit. On alla vers le marché public.
« Ça va être une sacré randonnée jusqu'au village de Toumi. Nous allons beaucoup marcher, alors tiens-toi prêt.
- Ça ira avec de nouvelles guêtres et un kahl.
- Je me demande. Je ne vais pas te porter sur mon dos à nouveau, se moqua-t-elle.
- Ça ira, se froissa Niisan. »
Elle s'arrêta et Chagum fonça dessus. J'éclatai en un fou rire incontrôlable.
« Oups, je suis désolée. Prenez ça et allez-vous acheter quelques hekimoons.
- Oh, c'est bien vrai ?
- Oui. Passé aujourd'hui, vous ne pourrez pas en avoir pendant longtemps, alors marchandez bien et achetez-en plein.
- D'accord ! Viens, Alika. »
Il me tira si rapidement que j'en fus déstabilisée.
« Prenez gare à pas trop vous éloignez ! avertit-elle. »
Il trouva le marchand de Hekimooms et commanda deux paquets en négociant fermement sous mon regard enjoué. On reçut notre commande et on s'apprêtait à aller rejoindre Maman quand un grand homme aux cheveux blancs mauves apparut devant nous.
« Prince Chagum, dit-il.
- Euh ? Shuga ? s'étonna Niisan, troublé et ils restèrent comme ça un moment sans bouger.
- Votre Majesté. Dans quel état déplorable vous êtes. (il voulut s'approcher de lui, mais Niisan recula en me mettant en arrière de lui fermement comme pour me protéger) Il y a trop de gens ici. Allons par là-bas. »
Il avança et Chagum le suivit. Je lâchai sa main, je ne voulais pas suivre cet inconnu. Même si son énergie dégageait quelque chose de bien, pour le moment, ses intentions étaient plus malveillantes. Ils en voulaient à Maman et je ne savais même pas pour quelles raisons. Je pris la fuite et retrouva Maman qui avait fini ses achats. En me voyant aussi troublée et paniquée, elle me demanda ce qu'il y avait.
« Il y a un homme bizarre portant des vêtements nobles qui est venu vers Niisan et moi... ils sont partis à une place pas loin de là et j'ai eu peur donc je suis partis te retrouver...
- Je vois... (elle serra les dents et me prit par la main) Allons chercher Chagum dans ce cas. »
On les retrouva, cachés dans une ruelle.
« ... En conséquence, plus personne ne pourrait vous blesser, Votre Majesté.
- C'est une affirmation forte intéressée, déclara Maman, l'air sévère.
- (Il se redressa et nous observa) C'est donc vous, Balsa.
- D'abord, tu envoies des assassins à ses trousses, et maintenant que les circonstances ont changé, tu veux le récupérer ? N'est-ce pas une attitude intéressée ? siffla-t-elle en montant les escaliers, sans doute pour récupérer Niisan.
- Tu te trompes, Balsa ! rispota Chagum.
- En effet. Vous avez toute ma gratitude pour avoir protégé Sa Majesté jusqu'à présent. Toutefois, nous n'avons désormais plus besoin de vos services. Nous vous acquitterons de vos crimes et vous offrirons une confortable récompense.
- Il semblerait qu'il y ait méprise. Je ne l'ai pas protégé pour l'argent. Je le protège car sa mère m'a demandée de le protéger jusqu'à la fin de mes jours. Seule la Seconde Impératrice pourrait en décider autrement.
- Alors je devrais également parler en son nom.
- Ce n'est pas suffisant, fit-elle en continuant de tenir son bout solidement.
- Je comprends que vous vous inquiétez pour lui après avoir partagé ses joies et ses peines pendant si longtemps. Mais cela ne saurait avoir quelque importance, désormais. Je vous demande d'accepter cela et d'y renoncer.
- (Elle s'approcha encore) Malheureusement, je ne peux pas faire ça, même si la Seconde Impératrice venait le chercher en personne.
- Quoi ?
- Je ne sais pas à quel point tu comprends l'entité qui le possède, mais il y a des raisons qui m'empêchent de le laisser retourner à la cour.
- Hein ? dit Chagum.
- Que savez-vous ? s'intrigua-t-il.
- Allons-y, Chagum. »
Elle menaça gestuellement l'homme de sa lance même si son protège-lame était toujours là. Je lâchai sa main pour qu'elle puisse reprendre Niisan.
« Votre Majesté ! Le Prince Sagum est décédé.
- Que voulez-vous dire ? s'inquiéta-t-il.
- Il semble que ses devoirs en tant que Prince de la Couronne aient été trop pesants pour lui. Il est décédé paisiblement, comme s'il dormait, il y a quelques jours.
- C'est un mensonge.
- Non, ce n'est pas un mensonge. Lancière. C'est ainsi que sont les choses. Si le Prince Chagum ne revient pas, l'agitation s'emparera de la cour. Nous ne pouvons fermer les yeux sur vous et vos "raisons". C'est ainsi. Je finirai par vous envoyer un messager.
- Je refuse, maugréa-t-elle, décidemment tannée de l'attitude de cet homme.
- Si vous insister pour emmener Sa Majesté, vous devrez me tuer. Si vous ne le faites pas, j'enverrai immédiatement une force armée à vos trousses. Je sais déjà où vous vous cachiez et je crois devinez que vous aviez même votre enfant avec vous (il me regarda et je couinai en me collant contre ma mère), ça ne fait aucune doute que celle-ci est la vôtre.
- Quoi ?
- Votre Majesté, tout le monde attend impatiemment votre retour. Je vous servirai du mieux que je le pourrai. Je vous en supplie ! »
Maman s'énerva intérieurement, fit retourner sa lance et lui planta son bout en métal au milieu du torse.
« Chagum, je t'expliquerai de quoi il retourne une fois que nous serons en chemin.
- Attend, Balsa. Mon frère–
- Allons-y.
- Shuga ! »
On partit en courant alors qu'il s'effondra sur le sol. Le restant du trajet se fit silencieusement et dans une ambiance lourde. Maman était devenue taciturne, ses pas étaient furieux. Elle tenait toujours le poignet de Chagum dans sa main, fermement. Je vis Papa et courus vers lui.
« Vous êtes en retard, remarqua-t-il. Que se passe-t-il ? Il est arrivé quelque chose ?
- Nous sommes tombés sur quelqu'un de la cour, affirma Maman.
- Et que s'est-il passé ?
- Nous avons réussi à nous enfuir car ce n'était pas un guerrier, mais je suis sûre que nous allons être poursuivis très rapidement. Partons directement pour le village de Toumi.
- Mais qu'en est-il des préparatifs de ton voyage ?
- Nous ne serons absents que trois jours. Nous nous en sortirons.
- Je suppose qu'on ne peut rien y faire. Qu'est-ce qu'il y a, Chagum ? le questionna Papa alors que Niisan regardait ailleurs.
- Il semblerait qu'il s'entendait bien avec la personne sur laquelle nous sommes tombés. Et nous avons appris que le grand frère de Chagum, le Prince Sagum, était décédé.
- Mais, ça veut dire que...
- Mais pour le moment, nous avons des choses beaucoup plus importantes à gérer. Nous n'avons pas le choix.
- Quelles "choses plus importantes" pourrait-il y avoir ? Mon frère est mort ! explosa Chagum.
- Je t'ai dit que je te dirai pourquoi plus tard, pas vrai ? Pour l'instant, fais avec et pars devant avec Tanda et Alika.
- Que comptes-tu faire ? interrogea Papa.
- J'ai laissé la carte de Toumi dans le moulin. Je pense qu'on s'en sortirait sans, mais je vais aller la chercher au cas où. Si nous quittons la ville maintenant, nous éviterons à coup sûr d'être repérés. Pars devant et rejoins Torogai-Shi, s'il te plait.
- Écoute, si jamais tu es inquiète pour le moulin, je pense que tout ira bien comme ça.
- Je veux juste m'en assurer. Prends soin de Chagum et Alika.»
Et elle partit en courant. J'aidai Papa à porter quelques bagages et regardai Chagum. Il n'allait pas trop bien. Son aura virait grise, ce qui signifie la plupart du temps une déprime, ou dépression. On marcha durant un long moment alors que la nuit tombait. Moi-même je n'avais aucun sujet à parler ou à dire. Au bout de quelques kilomètres, on s'assit sur les marches d'une montagne qui devait mener à un point de repos. Niisan était toujours aussi sombre.
« Maman vas bien ? m'enquis-je en venant vers Papa.
- Oui... elle se sent juste pas très en sécurité, dit-il en me prenant dans ses bras. As-tu vu la personne de la cour ?
- Oui.
- ... Alors ainsi il serait donc au courant de ton existence.
- Je crois que ça stress plus Maman qu'autre chose.
- Elle ne dit jamais rien de toi parce que justement, elle ne veut pas que quelque chose t'arrives ou qu'un malheur de tombé sur l'ennemi te coûte la vie.
- ... Papa ?
- Oui ?
- Je peux avoir un petit frère ou une petite sœur ?
- Aucune idée.
- Maman m'a dit comment on faisait les enfants...
- Eh ?
- Parce qu'on m'a traitée de bâtarde. Finalement, Maman a dit que j'étais une enfant naturelle. C'est vrai ça ?
- Oui, je suppose que c'est bien vrai, mais tu n'es pas une bâtarde, tu es notre fille. »
Je souris en attendant Grand-Mère et Maman.
Merci d'avoir lu !
On enchainera donc bientôt avec un nouveau chapitre !
