Chapitre IX

Diaspro était couché sur le lit d'Olbom. Mains agrippées à l'oreiller, paupières closes, il demeurait passif, accueillant par des gémissements étouffés les attentions délectables dont faisait preuve le rouquin à son égard. Il portait encore la plupart de ses vêtements mais son torse était en grande partie découvert, révélant sa peau fraîche comme du cristal que la fée du feu goûtait avec une douce retenue. Le blond avait les jambes serrées et se mordillait avec envie la lèvre inférieure. Le pouvoir qui était celui d'Olbom le rendait ardant jusqu'en amour et il appréciait particulièrement faire lentement monter la température, torturant presque son partenaire par ce biais. Mais la fée des gemmes savait d'expérience que la suite serait à la hauteur de l'attente. C'était de son plein gré que le prince acceptait de brûler sur ce passionnel bûcher. Ça ne l'empêchait pas de se tordre d'impatience sous l'indétrônable dominant de leur relation, cependant, par fierté, il contenait ses suppliques.

Les lèvres du rouquin étaient revenues flirter avec sa gorge quand les amants furent violemment interrompus par un tremblement de terre qui les fit brusquement redescendre de leurs charnelles étoiles. Diaspro se redressa, s'accrochant au corps protecteur de la fée du feu qui déjà s'intéressait à l'état du plafond, prête à générer un bouclier s'il devait s'effondrer et à s'échapper par la fenêtre. Mais bien que les secousses furent longues et impressionnantes, le Sanctuaire en avait vues d'autres et tint bon. Toutefois, le blond comprit que les choses étaient plus graves qu'il ne le pensait lorsqu'il vit l'air soucieux et concentré qu'arborait son partenaire.

-Viens, ordonna ce dernier. Il faut que je voie Lastel.

Et sur ces mots, il saisit le poignet de la fée des gemmes et quitta sa chambre en courant, entraînant l'autre jeune homme avec lui. Le prince essaya laborieusement -et vainement- de se revêtir correctement de sa main restée libre mais dut finalement se résoudre à uniquement tenir ses habits fermés comme il pouvait. Traversant les couloirs finement taillés dans la pierre blanche d'Alféa et gravissant promptement un long escalier en colimaçon, ils arrivèrent jusqu'à la plus haute pièce du Sanctuaire dont Olbom ouvrit les portes à la volée. Cette chambre était pleine de livres et décorée très sobrement pour une fée comme celle des astres. L'endroit était sans âme. Lastel était à genoux à côté de son lit, ayant visiblement tenté de marcher sans y parvenir. Son teint était grisâtre et il avait une main sur le front, grimaçant de douleur.

-Lastel ! S'écria le rouquin en lâchant son amant et en se précipitant vers son ami.

Tandis que Diaspro en profitait pour se rhabiller convenablement, la fée du feu aida ce qui était peut-être un blessé à s'asseoir sur le lit.

-C'est… une… une… catastrophe…, annonça la fée des astres, essoufflée, peinant à jusqu'à garder son buste droit.

-Que s'est-il passé ? Voulut s'informer Olbom. Faut-il donner l'alerte ?

-Je… Je dois voir… voir… les…, l'ignora Lastel en cherchant à se mettre debout mais en retombant immédiatement dans les bras de son interlocuteur.

-Tu n'es pas en état d'aller où que ce soit, le contredit le rouquin. Et imagine le vent de panique que tu sèmerais en te montrant aux autres si affaibli. Raconte-moi ce qu'i savoir.

-Non… Non… Alors… Il faut… Il faut faire venir… les Maîtres… et… nos amis… immédiatement…

Aussitôt, la fée du feu s'écarta de quelques pas du souffrant. Sa magie était encore très faible et mieux valait ne pas la dépenser pour rien. Néanmoins, s'agiter dans tout Alféa pour retrouver les personnes concernées prendrait trop de temps et la situation était de toute évidence urgente. Il leva une main au-dessus de sa tête, étirant parfaitement le bras, et tendit l'autre devant lui, paume vers le ciel. Il se concentra. Une flamme naquit dans sa main levée et elle ne fit qu'enfler, se mouvoir, presque danser. Les étincelles qui s'échappaient de la flamme vivace venaient les unes après les autres s'écraser dans son autre main où elles prenaient la forme de petits dragons aux ailes de libellule. Tous partirent sillonner le Sanctuaire à la recherche de la cible qui leur avait été assignée. Les dragons messagers une fois envoyés, Olbom retourna auprès de la fée des astres.

Celle des gemmes s'était enfoncée dans un coin, comme s'efforçant de disparaître. Le prince n'ignorait pas le jugement que Lastel portait sur lui. La plus puissante force de frappe de l'armée féerique avait, après qu'il ait désobéi aux ordres et causé la mort de sa gardienne, réclamé qu'il se coupe les cheveux. C'était le rouquin qui s'était interposé avec le plus de ferveur, arguant que le zèle devait être recadré, non pas puni, et qui avait remporté le « débat ». Avec l'expression d'un enfant disputé, Diaspro s'attendait à tout instant à se faire chasser mais l'autre blond était trop mal en point pour s'occuper de sa présence. Ce qui n'était pas vraiment rassurant.

Une dizaine de minutes plus tard, Fleur, Leÿ et Necat débarquèrent à leur tour dans la chambre. La fée de la nature fit tout de suite pousser dans ses paumes un bourgeon qui donna une fleur aux longs pétales fragiles dont le pollen débordait et s'envolait en minuscules points lumineux bleutés.

-Respire ça, conseilla fermement Fleur en lui mettant le végétal sous le nez.

Ayant toute confiance en les connaissances médicinales de son ami, la fée des astres ne se le fit pas dire deux fois. Bientôt, le pollen fit effet et Lastel sentit son esprit s'éclairer, sa respiration se faciliter. On lui donna ensuite à mâcher, pour regagner quelques forces, les feuilles à la saveur exécrable de la plante, le temps que les Maîtres répondent à l'appel des dragons messagers. Quand les six adultes furent là, la fée des astres se leva, s'appuyant autant sur son sceptre que sur la fée du feu. Tous saluèrent leurs Maîtres d'un respectueux signe de tête puis Lastel en vint au fait.

-L'un des fragments du Codex a été volé. C'est ce qui a causé ce chamboulement dans l'équilibre des forces du monde. Comme vous pouvez le constater, de par mon statut, mes pouvoirs, j'y ai été plus sensible qu'aucun autre.

Le plus âgé des adultes, couvert d'un long manteau violet, s'avança. C'était un très vieil homme aux cheveux blancs comme les neiges les plus pures et aux yeux clairs surplombés par d'épais sourcils qui conféraient un aspect sévère à son regard. Les nombreuses années passées avaient fini par avoir raison de sa capacité à invoquer son armure mais il n'en était pas moins une fée d'une grande puissance.

-C'est bien ce que mes collègues et moi pensions. Nous espérions seulement nous tromper… Il est impossible que le morceau présent à Roccaluce ait été pris ; il faut avoir rassemblé les trois autres pour y avoir accès. Ce n'est pas non plus le nôtre… Reste à savoir qui, entre la Forteresse de la Tour Nuage et la Cité de la Fontaine Rouge, a été attaqué.

-Maître Faragon, intervint une elfe à la chevelure d'un roux proche du blond. Sachant la quasi-intégralité des gardiennes au Sanctuaire, il est plus que probable que ce soit le fragment conservé à la Fontaine Rouge qui ait été dérobé.

-Les sorciers se seraient-ils permis d'aller jusque-là ?…, murmura Maître Faragon avec gravité. Même pour nous détruire, ce ne serait que folie…

-S'il s'agit bien d'un coup de la Tour Nuage, il faut absolument récupérer le morceau volé en vitesse, enchaîna une femme aux cheveux indigos tressés et aux iris gris.

-Mais cela pourrait aussi bien être un piège pour éloigner nos meilleurs éléments d'Alféa, fit intelligemment remarquer une petite leprechaun.

-Et si les responsables de cette affaire n'étaient pas les sorciers ? Demanda alors Olbom.

Des regards tantôt irrités, tantôt intrigués se posèrent sur lui. Le rouquin poursuivit ;

-Excusez-moi de m'immiscer ainsi dans la conversation, mais… Et si les sorciers n'avaient rien à voir avec cela ? Bissa-t-il.

Il ne pouvait pas le leur dire, bien sûr, mais ses pensées convergeaient vers Valeria. Il argumenta ;

-Ce serait étrange, non ? Qu'ils ne pensent à l'emploie du Codex que maintenant… De plus, nous n'avons aucune preuve qu'ils soient coupables. Alors, supposons qu'ils ne le soient pas… Ils seraient potentiellement, au même titre que nous, les prochains sur la liste du ou des voleurs. Aussi, comme déjà peu de fées connaissent l'existence du Codex et les possibilités qu'il peut offrir… Combien de sorciers seraient dans ce cas ? Ne faudrait-il pas envoyer un messager ? Après tout, s'ils sont innocents dans cette histoire, à l'heure qu'il est, ils doivent se poser exactement les mêmes questions que nous. Tout comme nous, ils ignorent jusqu'où nous serions prêts à aller pour nous débarrasser d'eux. Et si un ennemi plus puissant rôde, prépare ses coups en profitant que nous soyons tous occupés à nous entre-tuer… N'est-il pas de notre devoir de tendre une main aux sorciers ? Un danger peut-être plus grand que ce conflit nous guette… Il nous faut une trêve.