Un crissement de pneu strident déchira la nuit plus qu'avancée, hurlant comme un rugissement sauvage dans la ruelle déserte. Le plan se déroulait comme prévu...
Après le report de la vente aux enchères prévues dans les sous sols du night club, plusieurs jours s'étaient écoulés sans qu'aucun ordre ne parvienne à Gabrielle, lui laissant enfin un peu de temps pour récupérer. Ses nuits étaient, hélas, toujours aussi agitées, mais elle se vengeait sur les journées, ne quittant pas son futon afin d'emmagasiner le plus de sommeil possible. Quand le soleil venait à disparaitre à l'horizon, éveillant instantanément ses angoisses et ses démons avec l'apparition des étoiles mensongères, la jeune femme s'extirpait de son appartement, allant noyer ses peurs persistantes dans les divertissements nocturnes. Elle s'était liée d'amitié avec les autres locataires de son auberge de jeunesse, profitant de leurs fêtes insouciantes allègrement arrosées d'alcool et d'éclats de rire pour se changer les idées. Ne pas penser au lendemain. Oublier que cette trêve dans sa nouvelle servitude meurtrière s'achèverait irrémédiablement bientôt, l'amenant de nouveau à tuer au nom du Syndicat. Balayer sa nature de pactisante, l'enfouir tout au fond d'elle-même, ensevelissant son identité cachée sous les discussions euphoriques sans queue ni tête qu'elle tentait de tenir avec ses nouveaux collègues d'insomnie. Quand elle était parmi eux, elle arrivait à se sentir 'normale'. Elle n'était plus une arme aux mains de marionnettistes aux desseins baignés de sang. Elle était juste « La-chan », surnom qui lui avait été donné au sein de ce groupe hétéroclite, une jeune étudiante dans la vingtaine avide d'amusements…
Durant ces quelques jours bénis, il lui arriva de croiser furtivement Hei qui ne cessait d'aller et venir, insaisissable. Le Syndicat paraissait user de lui autant que possible. Elle le regardait s'éloigner et revenir, impassible, ne laissant transparaitre épuisement ou désespoir. Il s'armait habilement de son jeu d'acteur si bien perfectionné, dupant tout être le croisant avec une facilité déconcertante. Quand leurs regards se heurtaient enfin, au détour d'un de ses va et viens, elle lui adressait un léger sourire trahissant une compassion et une tristesse qui lui échappait totalement. Le voir ainsi traité la peinait au plus haut point. De puis leur conversation dans le petit salon privé du club, bien des choses avaient changée dans son esprit à son sujet. Sa hargne envers lui s'était effacée, laissant place à une curiosité et une empathie extrême qu'elle ne maitrisait pas. Elle ne connaissait presque rien de son histoire. Pourtant elle savait que, comme elle, quelque chose l'avait poussé à devenir un cerbère servile. Elle était persuadée à présent que, derrière les innombrables masques du faucheur des ténèbres, se cachait une âme complexe et meurtrie faisant écho à la sienne. Et, fière de cette certitude nouvelle, elle avait décidé de tout faire afin de le découvrir sous son vrai visage…
Pourtant, aux vues de leur emploie du temps diamétralement opposés ces derniers jours, le défi risquait d'en être fortement complexifié. Cependant ce fait allait bientôt changer…
La nuit avait été une nouvelle fois des plus courtes et largement arrosée d'un alcool semblable à l'eau par son aspect mais à l'effet bien plus euphorisant. Accompagnée de ses 4 nouveaux compatriotes d'alcoolisme mondain, ils avaient passé la nuit à skoiter sans vergogne l'appartement du rocker de la bande. Le sol s'était retrouvé, à l'aube, tapis de cadavres divers, de contenants alimentaires, de boissons ou simplement des 4 jeunes exténués s'étant endormis sans autre forme de procès afin de cuver tranquillement les substances licites ingérées. Après avoir vérifié une dernière fois que tout ce petit monde respirait encore, la pactisante était sortie du studio, respirant à plein poumons l'air frais et vivifiant de la nuit mourante. Le quartier était paisible, plongé dans une lueur naissante qui captiva son regard fatigué durant quelques minutes exquises. Elle se laissa aller contre la porte qu'elle venait de refermer, s'abimant dans une contemplation fugitive du monde se transformant au fur et à mesure que le soleil émergeait de l'horizon. Une nouvelle journée douce et ensoleillée s'annonçait apparemment… Gabrielle se redressa finalement, s'engageant dans l'escalier menant à l'étage en laissant courir sa main sur la rambarde froide. Arrivée au palier, elle s'avança à pas de loup vers sa porte, cherchant sa clé dans les poches de son jeans délavé. Elle ne pu s'empêcher de glisser un regard vers le paillasson voisin, se demandant comment son voisin hors norme avait passé sa nuit. Elle tendit l'oreille alors qu'elle déverrouillait la serrure maintenant clos son studio, guettant le moindre bruit pouvant trahir sa présence. Il était assez matinal en temps normal, faisant ménage et cuisine au saut du lit, rythmant les matinées de la demoiselle grâce à ces sons devenus familiers. Pourtant, ce matin, le silence régnait en maitre dans la résidence. Il devait probablement être en mission…
Laissant échapper un léger soupire, la jeune fille pénétra dans son appartement plongé dans l'obscurité à cause des épais rideaux qu'elle avait laissé fermé sur ses fenêtres. La pactisante traversa à grands pas l'espace restreint qu'elle avait commencé à personnaliser, déposant, par exemple, un immense panneau de l'artiste Mucha illustrant les 4 saisons contre un des murs autrefois trop nus. D'un geste vif, la jeune femme attrapa les deux pans de l'épais rideau couleur crème bloquant la lumière, l'ouvrant avec vigueur, laissant lueur enfin entrer dans les lieux. Cependant elle ne pu savourer la vue offerte de la ville s'éveillant car une sombre silhouette appas son attention vers la rambarde, annonciatrice de la fin de cette trêve bercée d'insouciance. En effet Mao se tenait là, assis sur la barre de métal, la fixant de ses yeux bleus perçants. Elle le regarda, figée, un voile inexpressif s'abattant sur son visage, faisant s'évaporer son sourire. Elle se doutait bien que tout ceci ne durerait pas éternellement… Pourtant, à présent que cette réalité était face à elle, implacable, concrète, tout le poids de sa situation retombait avec violence ses épaules, l'écrasant littéralement…
A contre cœur, bien consciente – hélas ! - du caractère inéluctable et sans issue de la conversation future, la membre forcée du Syndicat ouvrit sa fenêtre, laissant pénétrer dans son abris le félin porteur des sinistres ordres. Ce dernier s'exécuta, sautant avec agilité jusqu'au sol avant de se retourner vers elle, affichant un air enjoué qu'elle ne comprit pas.
« Allons, Hime chan ! Ne fait pas cette tête là ! Tu es donc si peu contente de me voir ? »
La jeune femme ne prononça pas une seule parole dans un premier temps, observant quelques instants le chat aux couleurs de ténèbres, interdite. Pour elle traversé de nouveau l'appartement, le contournant afin de se rendre jusqu'à son frigo qu'elle ouvrit, se saisissant d'une bouteille d'eau dont elle bu quelques gorgées. Il ne fallait pas qu'elle se laisse aller à l'abattement… Prenant sur elle, chassant avec le plus d'efficacité possible les émotions négatives tentant de l'ensevelir, elle reporta son attention sur le pactisant enfermé dans le corps animal, lui offrant un faible sourire peu convaincu cependant.
« Se n'est pas te revoir qui m'accable, Mao. C'est le message dont tu es le porteur. »
Le félin la regarda, l'intelligence vive transperçant ses pupilles azur trahissant sa nature humaine camouflée sous un épais pelage sombre et brillant.
« Je m'en doute bien, Hime chan. Ta situation me peine, mais tu ne peux y échapper hélas. Le Syndicat est comme une toile d'araignée. Quand on y est pris au piège on ne peut y échapper. Se débattre ne fait qu'aggraver les choses… Essaie de voir le positif, c'est la meilleure chose à faire. »
Un léger rire échappa à la demoiselle, teinté d'ironie. Elle rejeta ses longs cheveux châtains en arrière avant de se rapprocher de son 'partenaire', s'asseyant nonchalamment à ses coté sur les tatamis. Elle glissa un regard furtif vers la fenêtre, observant un bref instant le jour qui n'avait cessé de croitre au dehors alors que l'obscurité s'était abattue dans ses pensées…
« Le seul point positif de toute cette sordide histoire, Mao, c'est certainement d'avoir pu rencontrer de nouvelles personnes. Comme ces jeunes insouciants en bas qui vont surement dormir jusqu'à cet après midi… Ou toi. Et Hei… Où est-il d'ailleurs ? En mission ? »
« Tu me touches en disant cela, Hime chan… Pour Hei, il est plus exactement en repérage pour ça prochaine mission. Qui vous concerne tous les deux. »
« Tous les deux ? C'est une première… C'est aussi important que ça pour que le Syndicat nous mette ensemble sur le coup ? C'est par rapport à ma dernière mission avortée ? »
« Effectivement, tu as mis dans le mille… »
« Et en quoi cela va-t-il consister ? »
« Il va vous falloir récupérer les matériaux venant de la porte, comme cela était initialement prévu dans ta mission précédente. Sauf que cette fois ci, cela va être un peu plus radical comme méthode. Et vous allez avoir besoin d'accessoires… Différents de la dernière fois. »
Intriguée, Gabrielle fixa toute son attention sur le pactisant, tentant de lire entre les lignes de son discours énigmatiques… Ce dernier savoura quelques instants son effet avant de reprendre la parole d'une voix amusée.
« Dis moi, Hime-chan… tu préfères deux ou quatre roues ? »
