Chapitre 10/
Yoshiki ne voulut pas laisser le patron de la maison de disques ou les médias s'occuper eux-mêmes de révéler le scandale au public. Il préféra s'en charge, sur le myspace du groupe estimant que, par respect pour les fans, il devait s'exprimer par lui-même. Il se sentait seul responsable de cette catastrophe puisque c'était lui qui avait recruté Junno et qui lui avait fait aveuglément confiance.
Incapable donc de laisser traîner une situation aussi pénible, il rédigea sur le myspace un long communiqué expliquant toute la situation sans épargner Junno. Le tout était évidemment accompagné d'excuses et d'auto-flagellations made in Yoshiki que hide trouva un peu trop théâtrales mais son leader était ainsi depuis toujours. De plus, le guitariste savait que ce n'était pas de la comédie car Yoshiki était réellement au trente-sixième dessous. Le chagrin d'avoir été trahi par quelqu'un qu'il aimait vraiment ajouté à la cruelle déception de savoir que la tournée mondiale tombait à l'eau l'avait plongé dans une sombre prostration.
Le directeur de la maison de disques était très remonté contre lui et le fut encore plus lorsqu'après un peu d'investigation, on sut le montant exacte de la somme totale qu'on leur avait extorqué : en tout plus de 128 millions de yens (1 millions d'euros) dont 60 % qui sortaient de la poche de Yoshiki. La police venait régulièrement à la maison de disques pour leur faire part des progrès de l'enquête. Deux jours plus tard, Yoshiki apprit que Ban n'utilisait pas sa véritable identité :
- On a vérifié dans tous les fichiers. Ban Hideyashi n'existe nulle part. Il s'était fait faire de faux papiers, remarquablement bien imités, nous cherchons encore comment il a procédé, dit l'un des enquêteurs.
Le directeur, derrière son bureau, les bras croisés, se balança sur sa chaise et émit un grognement de mécontentement :
- Alors il s'appelait comment cet enfoiré ?
- Nous avons envoyé des gars dans sa ville d'origine avec sa photo pour retrouver sa famille. Nous avons retrouvé sa mère qui nous a appris qu'il s'appelait Yuta Daigiri. Etudiant en management raté, élève difficile à l'école, coupable de quelques vols…bref une petite frappe de quartier, on se demande comment il a pu parvenir à monter une arnaque comme ça.
- Il avait Junno comme complice, dit le directeur qui ajouta d'un ton mauvais à l'adresse de Yoshiki, et leur victime était un pigeon facile !
Yoshiki rougit de honte. Il sentait si bien qu'il était fautif qu'il ne répliqua pas comme il l'aurait fait d'habitude. Il s'était laissé guidé par ses sentiments, il avait fait aveuglément confiance à Junno, il avait réellement manqué de vigilance. On lui avait d'ors et déjà signifié que si la tournée finissait tout de même par se faire, on ne lui confierait plus autant de pouvoirs de décision qu'avant. La maison de disques et leur management allaient tout gérer.
Le directeur demanda encore :
- Bon, on sait où ils se sont envolés ? Vous allez me les retrouver ?
- Eh bien, dit le second policier, nous avons tout lieu de croire qu'ils ont fui à l'étranger.
- Où ?
- Aux Philippines. Nous avons analysé le disque dur de l'ordinateur du bureau de l'escroc. Nous y avons trouvé l'existence de comptes bancaires ouverts aux Philippines.
- Mais pourquoi là-bas ? demanda Yoshiki d'une petite voix.
- Parce qu'il s'agit d'un paradis fiscal particulièrement opaque. Il est très difficile d'y faire une enquête, les secrets sont bien gardés. Mais nous savons que des sommes colossales d'argent mal acquis y sont blanchies ou gardées en toute sécurité. Ce n'est pas étonnant qu'ils aient fui là-bas. Ils y ont installé un siège fantôme pour leur fausse compagnie et il va falloir demander l'autorisation du gouvernement philippin pour pouvoir envoyer notre police là-bas et ce n'est pas gagné. Il y a tellement de choses louches qui s'y cachent…
- Qu'est-ce qu'ils risquent s'ils sont pris ?
- Au moins dix ans de prison sans compter l'amende qui devra rembourser tout ce qu'ils ont volé. Ca va leur coûter très cher tout ça si on leur met la main dessus.
Yoshiki se tut. En dépit de ce que Junno lui avait fait, il sentait encore son cœur se serrer d'inquiétude et d'amour pour lui. Le SMS d'excuse que Junno lui avait laissé se présentait sans cesse à son esprit. Junno aurait pu s'en abstenir, il aurait dû même car ce SMS prouvait sa culpabilité alors que s'il n'avait rien envoyé, sa disparition n'aurait pas forcément immédiatement été associée à celle de Ban. En se remémorant ce qu'avait été Junno pour lui durant ces derniers mois, Yoshiki était intimement persuadé que son amant, d'une façon ou d'une autre, avait fait cela pour une bonne raison et qu'il le regrettait. Peut-être avait-il été obligé par Ban ? Peut-être qu'il l'aimait trop pour lui faire ça sans remords ? Car Yoshiki était encore persuadé que Junno avait partagé ses sentiments. Du coup, s'il souhaitait la capture de Ban, il était beaucoup moins sûr de vouloir celle de Junno si c'était pour le voir aller derrière les barreaux.
Les jours qui suivirent furent pénibles parce que les fans du monde entier répondaient à la nouvelle sur le myspace et tous n'étaient pas compatissant. Yoshiki se voyait renvoyer une image d'incapable, d'inconscient qui le blessait profondément. Du côté de la presse, ce n'était pas mieux : certains journalistes ne se privaient pas de sarcasmes et disaient que le groupe n'était plus ce qu'il était et qu'il aurait mieux fait de ne jamais se réunir à nouveau.
Beaucoup de pro-Toshi réclamaient sons retour sans quoi le groupe ferait mieux de laisser tomber. La rumeur comme quoi c'était de la faute de Yoshiki si ce dernier était parti était encore tenace.
hide lisait des forums et bouillait devant le nombre de conneries et de fausses informations qui pouvaient circuler. Pata répondait à son indignation avec des haussements d'épaules :
- Je ne m'attendais pas autre chose ! Quoi qu'on dise ou qu'on fasse, il y aura toujours des cons pour comprendre de travers et raconter n'importe quoi.
- Peut-être mais en attendant, Yoshiki passe pour un con et nous pour des ploucs !
Pata sourit :
- Ca passera tout seul. Ce qui m'inquiète davantage, ce sont nos propres affaires. Qu'allons-nous faire maintenant que nous n'avons plus de chanteur ?
La question était épineuse en effet. L'idée de rappeler Toshi avait été écartée d'emblée par Yoshiki. Il n'arrivait pas même à envisager cette solution trop belle et trop simple parce qu'il était persuadé que Toshi n'accepterait jamais de revenir. Il devait bien rire de leur déconfiture !
Il n'y avait plus que de deux solutions : chercher encore un chanteur ou renoncer à jamais au groupe. La première serait difficile à réaliser mais l'autre brisait le cœur de Yoshiki.
Cependant, le drame était encore trop récent pour qu'il ait la force de retrousser ses manches et de repartir de plus belle avec un nouveau membre. Il saturait complètement, submergé par la pression exercée par la maison de disques, les fans et les sponsors de la tournée. A court de solution, il finit par déclarer qu'il repoussait tout à l'an prochain sous le prétexte officiel qu'il avait besoin de temps pour chercher un chanteur. La raison officieuse était qu'il voulait gagner du temps pour s'accorder des vacances au calme. En attendant, le groupe resterait en stand-by.
Il avait l'intention de disparaître de la circulation et d'aller se calfeutrer dans sa maison de Los Angeles dans laquelle il n'était pas retourné depuis de nombreux mois. Il réunit ses amis pour leur faire part de ses intentions :
- Jusqu'à l'année prochaine, considérez-vous comme dégagés de tout devoir envers le groupe jusqu'à nouvel ordre. Reprenez vos carrières solos mais si jamais, vous découvrez quelqu'un qui pourrait être un bon chanteur appelez-moi.
Pata écouta cela d'un air morne parce qu'il commençait sérieusement à craindre que tout cela ne mènerait à rien :
- Je me demande si c'était une bonne idée de reformer le groupe finalement, lâcha-t-il. Ce qui s'est passé avec Junno me semble un mauvais signe.
- Mais non, répondit Yoshiki en haussant les épaules. On a 20 ans d'existence, quel groupe n'a jamais traversé de crise ?
- Je sais mais…l'image du groupe est écornée et nous aurions pu l'éviter. Le Last Live a été le concert parfait si on écoute les fans. On aurait pu rester là-dessus et nous serions tous entrés dans la légende avec une image intacte à jamais. Regarde à quoi ressemble X-Japan maintenant…
- Je comprends ce que tu veux dire…souffla hide, qui était pourtant le partisan le plus enthousiaste d'une reformation.
- Pas moi ! s'écria sèchement Yoshiki. Ce concert n'a jamais été une fin pour moi. Et ça m'énerve que les fans le considèrent comme une perfection, c'était pas le but du tout ! J'aurais fichu ce truc en l'air si je n'avais pas été si faible !
Tout le monde comprit qu'il faisait allusion à cette fameuse étreinte entre lui et Toshi au moment de Forever Love, une image que les fans se délectaient à revoir, juste pour verser une larme et se monter la tête. Peu d'entre eux savaient qu'à ce moment-là, Yoshiki avait l'intention d'aller casser la figure à Toshi et de mettre fin au concert. Il n'en avait pas eu le courage, arrivé devant son ex-meilleur ami qu'il aimait en secret.
- Tu n'as pas été faible…, répondit hide en le regardant dans les yeux. Tu as bien fait de réagir ainsi.
C'était une question dont ils avaient maintes fois débattu et Yoshiki poussa un soupir agacé. C'était pour lui un souvenir cuisant que cette image qui avait découvert le fond de son âme à 50000 personnes et que des millions d'internautes n'arrêtaient pas de se repasser.
Au fond de lui, il avait peur que X Japan ne puisse jamais repartir sans Toshi.
- On va y arriver…murmura-t-il, le regard droit et fixe. Je refuse d'abandonner. Avec ou sans Toshi, mon groupe ne mourra pas !
- Que vas-tu faire à Los Angeles ? demanda hide.
- Je ne sais pas. Mais si je ne fiche pas le camp de ce pays, je vais devenir fou ! J'ai besoin de calme, j'ai presque envie de partir sans mon portable et de débrancher mon téléphone de là-bas ! Il faut que je fasse le point, tout seul…
- Tu pars quand ?
- Ce soir ! J'ai pris le premier billet disponible.
Personne n'ajouta rien, ils connaissaient tous la sensibilité à fleur de peau de Yoshiki et pensaient qu'il valait mieux qu'il aille se calmer dans un environnement plus serein.
Tout fut dit après cela et ils se séparèrent, Pata et Heath souhaitant bon voyage à Yoshiki. Mais bien sûr, hide resta plus longtemps parce qu'il ne pouvait pas s'empêcher de s'inquiéter :
- Dis Yoshiki ? Dans quel état est ton cœur ?
Le batteur eut un sourire un peu amer :
- C'est pas comme s'il n'avait pas l'habitude de souffrir…On dirait que je commence à m'y faire. Ce ne sera qu'un coup de plus.
hide le regarda avec compassion :
- Tu fais pas de conneries hein ?
Cette fois, Yoshiki se mit à rire :
- Quoi un suicide ? Oh non…je ne suis plus comme avant. Je crois qu'à 36 ans, ces choses-là ne sont plus de mon âge. Je vais tranquillement encaisser tout ça et repartir quand j'en aurais la force.
Il y avait tant de désillusion et de résignation dans le ton de sa voix que hide en eut le cœur serré. Qui donc allait pouvoir enfin se montrer digne de l'amour de Yoshiki ?
Ce dernier avait l'air de comprendre à quoi il pensait et sourit en venant lui poser une main sur l'épaule :
- Tu fais un bisou à ta puce pour moi ?
- Oui plein ! Tu vas sûrement lui manquer.
- Je lui enverrai plein de cartes postales, dis-lui que je suis en voyage.
- Et moi aussiiii ! s'écria soudain hide avec une voix d'enfant. Et je veux plein de cadeaux quand tu reviendras !
Yoshiki éclata de rire et lui ébouriffa les cheveux :
- Je t'adore toi ! Je t'appellerai parce que je sais que tu ne pourras pas t'empêcher de te faire du souci pour moi.
- Oui, c'est vrai, sourit hide. Allez cours, tu dois faire tes bagages avant de partir.
- J'y vais. A bientôt.
hide le regarda partir avec une pointe de mélancolie puis il s'assit sur une enceinte, dans la salle de répétitions vide et s'alluma une cigarette.
Bon…il n'avait plus qu'à rameuter les Spread Beaver. Ils allaient peut-être avoir tout leur temps pour préparer un nouvel album.
