Chapitre 10 : Alistair
Alistair regardait son royaume, prospère et heureux. Il n'aurait jamais cru pouvoir voir de tels jours, surtout après la guerre Mages-Templiers et le retour de l'Inquisition. Mais le Grand Inquisiteur avait réussi finalement, et tandis que chaque brèche était fermée, chaque camp obtenait un compromis qu'ils détestaient tous, mais qui assurait la paix.
Les Mages étaient nettement plus indépendants, libérés de la menace de l'Apaisement, et si la magie du sang était toujours prohibée, ils n'en avaient plus besoin. Les jeunes Mages devaient prendre des cours dans un Cercle, mais pouvaient toujours voir leur famille, et une fois leur entrainement achevé, sans avoir à passer la Confrontation, pouvaient quitter le Cercle et vivre libre, sous réserve de toujours se signaler auprès des Templiers des villes où ils se rendaient. Les Templiers continuaient de superviser l'entrainement des apprentis et chassaient les maléficiens, surveillant discrètement les Mages libres. Et lorsqu'un Mage avait des enfants, si ces derniers se révélaient doués de ces dons, ils pouvaient les entraîner eux-mêmes, à l'image du père du Héraut de Kirkwall. Quant à l'Apaisement, nul ne pouvait plus l'imposer, et seuls les Mages qui le demandaient le recevaient. Ils étaient rares, par ailleurs. Bien sûr, il y avait des risques, et des abominations étaient parfois apparues : mais ce n'était que des incidents isolés, de Mages fous, comme on rencontre parfois des guerriers fous qui utilisent leur épée inconsidérément. Tous y trouvaient leur compte.
Quant à Ferelden elle-même… Alistair, grâce à sa politique de compromis (il était, avec le Grand Inquisiteur, ses anciens camarades et le Héraut de Kirkwall, l'un des précurseurs de ce compromis parfait), avait rallié presque tous ses sujets sous sa bannière, et l'époque était stable. Bien sûr, les nobles continuaient leur guerre de l'ombre, mais c'était habituel, et le trône restait sécurisé. Son mariage avec la nièce de l'Impératrice Célène d'Orlaïs avait calmé les tensions entre les deux pays, et les naissances de leurs enfants avaient assuré la stabilité du gouvernement. Son fils cadet, Daveth, était un petit garnement, qui aimait les filles et les combats, et qui avait décidé de rejoindre la Garde des Ombres afin de ne plus avoir à subir son rôle de Prince, tout en se battant pour son royaume et son monde. Sa fille puînée, Wynne, brillait par sa sagesse et sa distinction. Mariée aujourd'hui, par amour, à un ressortissant antivan que le Roi soupçonnait d'être un Corbeau, elle avait eu des jumeaux qui faisaient le bonheur de leur grand-père, tandis qu'elle soutenait son frère aîné dans son rôle d'Héritier.
Le prince Héritier, Duncan, donnait des sentiments mitigés à son père. Il était un excellent futur Roi, impliqué dans son royaume, se souciant de ses sujets, et ayant parfaitement intégré de le jeu de la noblesse. Il était sage, et cherchait toujours le compromis et la paix, sans se laisser dominer. Toutes ses qualités remplissaient son père de fierté, lui qui n'avait jamais réellement appris à être Roi avant d'hériter du trône. Mais à chaque fois qu'il voyait son fils jouer avec les nobles, à chaque fois qu'il discutait avec lui, à chaque fois qu'il le voyait se battre… Alistair avait envie de pleurer.
Car son fils avait ce sourire. Comment l'avait-il obtenu ? Alistair n'en savait rien. Son fils se battait avec deux dagues, mais conservait toujours un bâton pour assommer ses amis quand il avait envie. Comment, pourquoi ? Il n'en savait rien. Et quand ils discutaient… La même farouche détermination à protéger les siens. Le même amusement ironique face aux préceptes de la Chantrie. La même tendance à se moquer de tout et de tout le monde. Et ce rictus. Ce sourire. Légèrement relevé, narquois. Le même. A croire qu'elle s'était réincarnée en son fils aîné.
Alistair s'était marié, avait réussi à s'entendre avec sa femme, et même à la considérer avec tendresse. Mais jamais il n'avait pu l'aimer réellement. Pas comme il l'avait aimée, elle. Même s'il ne lui avait jamais dit, même s'il s'était contenté de son rôle de meilleur ami. Même s'il s'était forcé à trouver quelque chose à apprécier chez Zevran, quand il s'était rendu compte de leur lien. Alistair avait regretté de ne pas être mort aux côtés des autres Gardes, ce soir-là à Ostagar, mais ce n'était rien au désespoir qui s'était abattu sur lui quand il avait réussi à reprendre ses esprits, quand il avait vu l'Archidémon s'effondrer. En même temps qu'elle. Quand il avait, ensuite, porté son petit corps si frêle, si léger. Quand il avait vu Zevran tomber, pour ne jamais se relever totalement.
En son nom, Alistair avait dirigé le royaume. En son nom, il avait accordé l'indépendance au Cercle de Férelden dix ans avant le début de la Grande Guerre du Voile. En son nom, il avait tout donné pour trouver un compromis qui permette aux Mages d'être libres. Il n'avait pas nommé sa fille comme elle, Oghren l'ayant déjà fait, mais il l'aurait souhaité. En Férelden, les elfes purent trouver un foyer. Les Mages furent accueillis à bras ouverts, soutenus et protégés. En son nom. Il avait essayé de vivre avec, de ne pas ressasser.
Mais lorsqu'il avait revu Morrigan, à la cour de Célène, toute sa haine et son amertume avait rejailli. Jamais il n'avait autant méprisé la sorcière que ce matin-là, quand en quittant le château du Iarl pour Dénérim, elle avait dit à Oghren qui demandait après Morrigan qu'elle était partie. La revoir, là-bas, comme si de rien n'était… il n'avait pas pu s'en empêcher. Et avait ressenti une sombre joie lorsqu'il avait vu que ses griefs la déstabilisaient. Quand il avait vu son expression, alors qu'elle faisait face à un Zevran plus fantôme que jamais.
Oui, Alistair avait beau avoir réussi à maintenir son royaume à flot, à lui offrir après un Enclin et une Guerre meurtrière la prospérité, jamais il n'avait réussi à oublier le passé. A l'oublier. Et ce matin-là, encore moins. Car le temps était venu. Le temps était venu que lui, devenu Roi le jour du Conclave de Loghain, redevienne Garde des Ombres, redevienne lui-même. L'Appel retentissait pour Alistair, Garde de Férelden. Les cauchemars étaient revenus, et les Tréfonds réclamaient leur dû. Sauf qu'en ceignant sa vieille armure (il laissait celle de Cailan à son fils), il avait failli pleurer. Car il savait.
Il savait qu'à Orzammar, il ne partirait pas seul. Il avait toujours su qu'il y aurait un elfe blond et un mabari à ses côtés. Mais il manquait une elfe. Une Mage. Brune, au chignon serré. Si petite, si frêle. Plus forte que n'importe qui. Malgré tout le respect qu'il donnait au Héraut de Kirkwall et au Grand Inquisiteur, ils ne lui arrivaient pas à la cheville. Elle avait rassemblé trois peuples que tout opposait, avait réuni un royaume déchiré, avait vaincu seule un Dieu Déchu.
Et à cet instant, alors qu'il regardait le jour se lever sur un monde en paix, alors qu'il se préparait à son dernier combat en présence des deux autres êtres qui, comme lui, n'avaient jamais réussi à se remettre…
A cet instant, alors qu'il s'enfonçait dans les Tréfonds qui avaient tant horrifiés une elfe claustrophobe, alors qu'il se battait engeance contre engeance, alors qu'il brûlait le corps de Kookie pour que les engeances le laissent en paix, alors qu'il mourrait dans les bras de l'elfe blond, dont la blessure au côté laissait présager qu'il allait bientôt le suivre…
Alistair n'avait qu'un nom aux lèvres. Celui de Talia.
