CHAPITRE 10 :
Ce n'était pas la première fois que Jack avait l'impression, en pénétrant dans un labo scientifique, de ne pas y être à sa place. C'était un sentiment qui lui était familier. Il ne s'y était jamais habitué même s'il y avait même des moments où ça ne le dérangeait plus tellement… Entendre Carter déblatérer sciences comptait parmi les petits plaisirs de la vie et il n'écoutait les explications de Daniel que pour avoir la chance de faire un bon mot à la fin ou de lui couper la parole de manière élégante.
Aujourd'hui, cependant, étant donné la tension qui régnait dans la pièce, il eut la sensation d'entrer sur un champ de mines.
Carter lui tournait à moitié le dos, assise devant son plan de travail, plongée dans ses pensées. Elle ne remarqua pas immédiatement sa présence et il en profita pour la regarder vraiment. Il ne s'était plus permis de le faire depuis leur retour à la réalité. Il s'était interdit tout geste ambigu, tout regard prolongé… afin de ne pas rendre plus difficile la réadaptation.
Elle aimait son travail et il savait qu'elle n'était pas prête à quitter l'armée… quel autre choix avaient-ils, si ce n'était rompre et faire comme si de rien n'était ?
– Carter… commença-t-il, pas certain de la manière dont il devait procéder.
Il n'existait aucun mode d'emploi pour ce genre de choses et pourtant, bon sang, ça aurait été bien utile !
Hammond lui avait ordonné de s'assurer qu'elle aille à l'infirmerie mais ce n'était pas ainsi qu'il avait envie d'entamer la conversation. Elle semblait furieuse… et il n'était pas sûr de connaître la raison de sa colère. Etait-ce parce qu'ils l'avaient interrompue alors qu'elle allait avorter ou était-ce simplement par ce qu'ils avaient tout découvert ?
Quoiqu'il en soit, Jack était pratiquement certain de ne pas dire ce qu'il fallait. Il se souvenait de certaines périodes de la grossesse de Sara. Quand elle attendait Charlie, son ex-femme était capable de passer de la colère aux larmes en moins de dix secondes. Depuis qu'elle était à la base, Carter semblait bivouaquer entre colère et fatigue. Il ne savait pas si c'était réellement mieux.
Bien droit, les mains dans les poches pour paraître beaucoup plus à l'aise qu'il ne se sentait en réalité, il tenta une approche amicale.
– Comment vous sentez-vous ?
Il l'observa se redresser sur son tabouret et le regarder avec juste ce qu'il fallait de condescendance pour lui faire savoir qu'il n'était pas le bienvenu.
– Comment suis-je censée aller, selon vous, mon colonel !
Prends-toi ça en pleine face, O'Neill… Elle ne va définitivement pas te faciliter les choses.
Depuis qu'il avait appris de la bouche d'Hammond la grossesse de son second, Jack avait été convaincu qu'elle n'avait pas à vivre 'tout ça' toute seule… Visiblement elle pensait différemment.
– Vous n'avez pas à vous inquiéter pour le Général, mon colonel. Il ne sait rien vous concernant !
– Ce n'est pas pour moi que je m'inquiète, Carter.
Il n'avait pas pensé un seul instant à ce que lui ferait subir Hammond en apprenant sa responsabilité, peut-être d'ailleurs en grande partie parce qu'il savait le Général trop intelligent pour ne pas découvrir la vérité tout seul. Qu'elle puisse penser qu'il s'inquiétait uniquement pour ses fesses le vexait profondément. Mais ce n'était pas le moment pour ça alors il rassembla tout son flegme pour lui faire passer le message.
C'était sans compter Carter. Elle semblait vouloir détourner toutes ses tentatives de réconciliations pour lui donner envie de jeter l'éponge.
– Vous ne devriez pas, lui répondit-elle avec des éclairs dans les yeux, comme si tout d'un coup le fait qu'il s'inquiète pour elle soit devenu une autre chose qu'il n'aurait jamais dû faire. J'ai la situation bien en main et je me porterai bien mieux si tout le monde se mêlait uniquement de ce qui le regarde !
L'IVG, encore.
Génial.
Elle n'avait donc pas renoncé.
Il cacha soigneusement ce qu'une telle image faisait naître en lui. Il était là pour Carter. Simplement Carter… Le reste pourrait être discuté plus tard.
– Vous auriez pu venir me parler, fit-il remarquer du ton le plus neutre qu'il pouvait sortir.
D'une manière ou d'une autre, ça sonna tout de même comme un reproche aux yeux de la jeune femme.
– … vous savez bien que non, réfuta-t-elle d'une voix soudain beaucoup moins en colère et bien plus triste.
Il fut tenté de hausser les sourcils pour qu'elle développe mais finit par comprendre ce qu'elle entendait par là.
Pourquoi serait-elle venue lui parler ? Ils ne se parlaient plus. Mis à part pour les questions ayant rapport aux missions ou au SGC, ils n'échangeaient plus une parole depuis plus de deux semaines. Ca allait faire trois si on comptait celle-ci déjà bien entamée… Ils avaient mis les quatre mois passés là-bas dans un coin de leur mémoire, s'interdisant de seulement l'évoquer.
Il n'était plus question d'une conversation encombrante de vérité enfermée dans une pièce, il s'agissait désormais d'une planète toute entière qu'on excluait du système solaire. En parler aurait complètement compromis l'équilibre.
Carter ne l'avait pas fait et elle avait eu assez de sang froid et de professionnalisme pour s'aventurer en territoire goa'uld chercher Jacob et venir les sauver, Teal'c et lui. En y repensant, Jack songea qu'il devrait avoir une autre conversation avec Carter sur ce sujet ; Il ignorait si elle avait déjà conscience de sa condition quand elle avait pris ce risque insensé.
– Therra et Jonah n'ont jamais existé, mon colonel. C'était seulement des identités qu'on nous a mises dans la tête afin de nous convaincre de travailler comme des esclaves. Aucun de nous ne devrait avoir à supporter les conséquences de cette mission.
Jack n'en revenait pas !
– C'est vraiment ce que vous pensez, Carter ?
Il était estomaqué ! Elle croyait quoi ? Qu'ils étaient différents de Therra et Jonah ? Qu'il n'avait rien ressenti sur cette planète quand ils estimaient qu'aider leur peuple à survivre à une ère glacière et chercher des coins pour se voir discrètement étaient ce qui dirigeait leur vie… Pour sa part, se retrouver seul avec elle après l'extinction des feux, passer du temps ensemble les midis et lui arracher un baiser à chaque fois qu'ils se croisaient avait été ce qui dirigeait sa vie !
Pour l'amour du ciel, il considérait même ses sentiments pour elle pour les premières choses dont il s'était souvenu.
Mais après tout, elle ne pouvait pas le savoir… Ils n'avaient jamais parlé de ce qui c'était passé là-bas. Ils étaient retournés à leur vie, honteux d'avoir craqué et d'avoir mis en péril leurs carrières, leur équipe, le combat contre les Goa'ulds.
Il ne pouvait pas la laisser penser que tout ça avait été dicté par les identités implantées en eux. Il n'avait pas été manipulé !
Il avait été sincère du début à la fin.
– Nous avions perdu la mémoire, Carter mais nous n'étions sous l'influence d'aucune substance extraterrestre.
Encore une fois, elle l'ignora tout bonnement, écartant ce qu'il disait d'un haussement d'épaule. Elle avait ses propres arguments.
– Je ne vais pas accoucher en prison d'un bébé qui aura brisé votre carrière et la mienne. Je ne serai pas responsable de la dissolution de SG-1 au moment où on a plus que jamais besoin de nous pour combattre les Goa'uld. Jonah et Therra sont morts, mon colonel ! Nous ne sommes plus ces personnes… Alors vous n'avez pas à vous trouver ici. Il n'y a rien que vous deviez dire ou deviez faire… Je vous demande de vous en aller.
SJSJSJSJSJ
Dès son arrivée, Sam avait compris que si elle le laissait s'approcher, il la ferait douter. Encore une fois, il la chavirerait complètement. Elle commencerait à imaginer un enfant avec ses yeux, son sourire… Elle perdrait ses moyens et n'arriverait plus à aller jusqu'au bout.
Dans son esprit, qu'il s'en aille et reparte d'où il vienne était donc devenu une question de survie.
Elle l'avait attaqué dès le départ, se montrant pour la première fois de sa vie tout à fait insolente avec un supérieur. Son ton sec et cassant aurait suffi à faire fuir pas mal de valeureux soldats. Cependant, Jack O'Neill n'était pas n'importe qui. Elle ne pourrait pas l'effrayer mais elle pouvait le blesser suffisamment pour qu'il la laisse tranquille.
Elle l'avait accusé de ne penser qu'à lui et il n'avait pas tiqué, même s'ils savaient tous les deux qu'elle avait tort. Elle avait rappelé son désir d'avorter pour lui faire comprendre qu'il n'avait pas son mot à dire. Son regard était resté concerné. Pourquoi devait-il toujours être cet emmerdant gentleman ?
Il ne pouvait pas l'aider. Elle voulait qu'il laisse tomber… pourquoi ne pouvait-il pas comprendre ?
Sam, je vais oublier tout ce que vous et vos équipiers avez pu inscrire dans vos rapports de mission… Je veux que vous me racontiez maintenant, dans les moindres détails, ce qui a pu se produire sur P3R118 depuis le jour de votre départ jusqu'à celui où vous avez retrouvé la mémoire.
Elle s'était mise à nu, avait tout sorti. Absolument tout et avec précision. Sauf l'identité du travailleur avait qui elle avait fauté. Le Général Hammond lui avait assuré qu'aucune caméra ne garderait trace de leur entretien. Malgré cela, elle n'avait pas évoqué le nom du colonel. Elle n'avait rien dit.
Tracey avait raison, elle l'aimait toujours. Ca n'avait pas changé parce qu'ils avaient décidé de reprendre leurs vies, leurs fonctions et leurs responsabilités. Elle l'avait donc protégé.
Jack ne s'était pas montré agressif, il n'avait pas réagi excessivement. Il semblait accepter tout ce qu'elle disait comme une crise passagère ou un caprice. Comme si elle allait naturellement changer d'avis.
Il avait tiqué quand elle avait assuré avoir la situation en main, elle avait vu son corps se tendre mais elle refusait d'évoquer ce qu'il pensait de l'IVG. Elle ne voulait pas avoir son avis. C'était quelque chose de trop dangereux. Et pour une fois, il n'est question que de moi, se répéta-t-elle pour s'en convaincre. Uniquement moi.
Quand il fit quelques pas vers elle, elle se leva pour s'éloigner. Il fallait qu'elle le fasse partir maintenant. Tout ceci n'avait déjà que trop duré. Il n'avait pas à lui ordonner ce qu'elle devait faire dans ce cas précis. Elle était seule juge.
– Therra et Jonah n'ont jamais existé, mon colonel. C'était seulement des identités qu'on nous a mises dans la tête afin de nous convaincre de travailler comme des esclaves. Aucun de nous ne devrait avoir à supporter les conséquences de cette mission.
Elle ne le regardait pas. Tout en parlant, elle fixait le vide. Elle ne voulait pas voir s'il était ou non d'accord avec sa vision des choses. Elle ne voulait pas avoir son avis. Elle voulait en finir.
Elle vit pourtant qu'elle l'avait réellement ébranlé. Il la regardait comme s'il lui était poussé des ailes. Peu importait. Ca ne devait rien changer, se rappela-t-elle.
Néanmoins, quelque part au fond d'elle, Sam avait envie qu'il comprenne. Afin qu'il ne la haïsse pas et que la vie reprenne son cours, comme ils se l'étaient promis. Elle chassait la petite voix dans sa tête lui soufflant que ceci était impossible et s'accrocha fermement à ses dernières illusions qui lui soufflaient qu'elle avait pris la seule décision raisonnable.
– Je ne vais pas accoucher en prison d'un bébé qui aura brisé votre carrière et la mienne. Je ne serai pas responsable de la dissolution de SG-1 au moment où n a plus que jamais besoin de nous pour combattre les Goa'uld. Jonah et Therra sont morts, mon colonel ! Nous ne sommes plus ces personnes… Alors vous n'avez pas à vous trouver ici. Il n'y a rien que vous deviez dire ou deviez faire… Je vous demande de vous en aller.
Sam le vit secouer la tête de gauche à droite. Dans l'état de nerfs dans lequel se trouvait la jeune femme, ça suffit à mettre le feu aux poudres.
– Vous n'avez aucun droit sur ma personne ! C'est mon corps, ma carrière, ma vie, ma décision. Vous n'avez rien à dire ! Rien à ordonner !
Elle en pensait chaque mot.
– Carter…
– Je veux que vous… Sortiez. De. Mon. Labo.
– Hammond a demandé que je vous escorte jusqu'à l'infirmerie.
– J'irai plus tard, assura-t-elle.
Elle mentait. Elle savait qu'elle mentait mais elle s'en foutait complètement. Ca ne semblait tout bonnement pas juste qu'il ait le dernier mot.
– Nous allons y aller maintenant, major. Et c'est un ordre.
A SUIVRE…
