Désolée pour le manque de post. J'ai assez de mal avec l'histoire (trop d'idées en tête et j'arrive pas forcément à choisir les bonnes ! XD). Donc j'espère que ce chapitre vous plaira.
Merci encore à toutes les reviews ! ca me fait très plaisir et m'encourage à continuer. Sur ce, bonne lecture.
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Colère
Elle courut. Aussi vite qu'elle le put. Aussi vite que sa robe le lui permettait. Les larmes perlèrent sans qu'elle puisse les retenir. Elle avait mal. Sa poitrine était enserrée dans un étau puissant et sans pitié. Elle ne comprenait pas ses sentiments. Elle ne comprenait pas ce ressentiment si violent envers l'elfe. Elle ne supportait pas la dispute qu'elle avait eue avec Fenrir. Elle ne supportait pas l'idée de perdre Eragon pour une autre. Cette révélation lui coupa le souffle, arrêtant sa course.
Fenrir avait raison. Elle était jalouse. Elle n'était qu'une petite écervelée égoïste. Pourtant elle sentait que tout ceci était beaucoup plus compliqué. Ses sentiments étaient beaucoup trop anciens, beaucoup trop violents.
Elle attendit que la nuit tombe pour rebrousser chemin. Elle n'avait pas envie de répondre de ses actes aujourd'hui. Elle se faufila dans ses nouveaux appartements comme une voleuse. Par chance, elle ne croisa personne. Ainsi, lorsqu'elle referma la porte de sa chambre, sa vigilance se relâcha. Elle était lasse de tout ceci, fatiguée de devoir lutter contre elle-même. Elle n'avait qu'une hâte. S'étendre et laisser son esprit vagabonder. Peut-être s'excuser auprès de Fenrir…
Elle quitta son boléro de laine blanche, laissant son dos à nu. Un frisson la parcourut. Repenser à sa cicatrice lui arracha de douloureux souvenirs. Elle ne sentit même pas la présence qui se tenait derrière elle. Des doigts éraflèrent doucement la peau mâchée par le coup d'épée. Keira se retourna aussi abasourdie que courroucée de s'être ainsi fait surprendre. Elle découvrit Eragon. Le regard qu'il lui lança était empli de tristesse et de douleur. Keira fut troublée mais encore plus en colère contre cette pitié.
--Comment… ?
--Tu le sais très bien !
Elle regretta aussitôt ses mots, mais il ne lui en tint pas rigueur.
--Tu as reçu le même coup que moi.
--Je n'ai pas reçu le même coup ! J'ai reçu le coup que Durza t'a infligé ! J'ai recueilli une partie de la malédiction pour que tu survives.
Elle pleurait. Elle ne supportait pas son regard inquiet, sa propre irritation, son impuissance.
--Souffre-tu encore ?
--Non.
--Pourquoi ne pas avoir effacé la blessure, alors ? Tu es une elfe. Tu n'étais pas obligée de garder ce fardeau.
--Je ne suis pas une elfe ! hurla-t-elle.
Eragon la fixa avec interrogation. Il souffrait de la voir ainsi, tremblante, si fragile face à lui.
--Je ne le suis qu'à moitié… Je suis une sang-mêlé…
Elle éclata en sanglots. Elle n'avait plus envie de lutter, c'était beaucoup trop dur pour elle. Elle se sentait si désarmée, si incapable de donner les réponses qui lui permettraient de la comprendre, de découvrir qui elle était réellement. Keira ne connaissait pas suffisamment le jeune dragonnier. Elle était loin de savoir quel être exceptionnel il était. Elle était loin de savoir qu'il comprenait parfaitement sa douleur, sa solitude. Lui aussi avait perdu son identité. Lui aussi était perdu dans un monde qui le dépassait. N'y tenant plus, il l'amena contre lui, glissant ses doigts dans ses longues boucles brunes. Il sentit le corps de la jeune femme trembler contre lui, se défaire de toutes les barrières qu'elle avait dressées pour se protéger. Ses doigts se faufilèrent sur la peau nue de son dos. Il murmura quelques mots. La peau retrouva sa souplesse. Le grain de peau redevint lisse et aussi doux que de la soie.
Le soleil filtrait doucement dans la chambre. Keira dormait encore. Elle avait eu un sommeil sans rêve, sans vagabondage. Elle était tellement lasse des derniers événements. Dévoiler l'un de ses secrets l'avait libérée d'un poids qu'elle portait depuis trop longtemps.
Eragon l'avait veillée, incapable de l'abandonner. Il jouait avec les doigts de la jeune femme, les faisant glisser entre les siens, les caressant aussi tendrement qu'il le pouvait. Il tremblait de la savoir si proche de lui. Il avait peur aussi. Peur de voir ce qu'elle avait dû affronter à cause de lui. Peur de ce que leurs futurs leur réservaient. Il avait envie de la protéger, comme il avait eu envie de protéger Arya. Ses sentiments s'embrouillaient. Il doutait maintenant de sa passion pour la fille de la reine des elfes. Elle n'avait été que le reflet de Keira. Il aimait toujours Arya, cela ne changerait jamais, mais il voyait cet amour sous un tout autre angle. Il avait été repoussé à plusieurs reprises. Cela avait été douloureux, mais c'était son destin. On devait l'éloigner d'Arya pour croiser le chemin de Keira. Les mots d'Angela venaient pourtant ébranler cette nouvelle conviction. Le jeune homme ne connaissait rien des origines de Keira, mais la savoir mi-humaine, mi-elfe mettait en doute son héritage. Etait-elle de noble naissance, issue d'un haut lignage ? Il soupira.
--Mes doigts sont-ils si intéressant que cela ?
Le garçon leva les yeux vers Keira. Il fut quelque peu surpris, mais ne desserra pas son étreinte pour autant.
--Je réfléchissais.
--Puis-je te demander à quoi ?
--A des choses qu'on m'a dites par le passé. J'essaye d'y mettre un sens.
--Y es-tu arrivé ?
--Non.
--Je suis désolée.
--Tu n'y es pour rien.
La jeune femme n'en fut pas convaincue, mais elle n'insista pas. Elle lui avait causé assez de soucis pour l'instant, elle ne voulait pas en rajouter d'autres.
--Comment te sens-tu ?
--Beaucoup mieux. Merci d'être resté près de moi.
--Je ne voulais pas te laisser.
Ils se fixèrent sans mot dire, ne pensant à rien de particulier, juste à la présence de l'autre. Qu'avaient-ils fait pour en arriver là, pour subir autant d'épreuves ?
--Viens !
Eragon lui tendit une main. Keira hésita, curieuse de cette soudaine invitation. Elle regarda la main qui se présentait à elle avec une pointe de soupçon. Puis elle se décida enfin. Un large sourire illumina le visage d'Eragon, et sans demander son reste, il l'emmena au dehors.
--Où va-t-on ?
--C'est une surprise.
--Eragon !
Il se moqua bien de ses questionnements. Il courrait presque dans les couloirs de l'annexe. Keira voyait défiler les murs de pierre, reconnaissant à peine là où il la conduisait. Il bifurqua subitement, empruntant un chemin dont elle ignorait l'existence. Ils atteignirent l'extérieur en quelques minutes, mais leur course ne s'arrêta pas.
Plus ils s'enfonçaient dans la forêt, plus Eragon accélérait son allure. Il aimait sentir que Keira pouvait suivre sa course avec la même rapidité que lui. Il était beaucoup trop enthousiasme malgré la situation. La guerre, les menaces qui planaient au-dessus d'eux, Galbatorix… Il avait presque envie de rire.
Les arbres défilaient à une allure folle. Ils évitaient les branches, les ronces, les animaux qu'ils pouvaient croiser. Mais un obstacle les obligea à s'arrêter. Un ruisseau s'interposa. Eragon passa devant, aidant Keira à ne pas glisser sur les rochers humides. Ce geste n'était pas nécessaire, mais la jeune femme se prêta volontiers au jeu. Ils grimpèrent encore quelques mètres, et enfin, ils y arrivèrent.
C'était une minuscule clairière, entourée de chênes gigantesques. Le soleil réussissait à contrer l'épais feuillage des arbres, éclairant de sa douce lumière l'herbe et le trésor d'Eragon. Un tapis entier de fleurs, toutes plus belles les unes que les autres. Keira en connaissait certaines, d'autres lui étaient étrangères. Mais qu'importait, c'était absolument magnifique.
--Je les ai moi-même chantées. Je sais que c'est un peu brouillon, mais je n'ai pas vraiment eu le temps de m'exercer davantage depuis mon départ d'Ellesméra.
--Tu n'as pas à en avoir honte. Tu manques seulement d'un peu plus de structure dans la répartition des fleurs. Ce n'est qu'un point secondaire. Ce que tu as fait est déjà prodigieux en soi.
Keira descendit la pente douce, et s'agenouilla au pied des premières fleurs. De ses doigts fins et délicats, elle effleura les pétales si fragiles des plantes. Une douce odeur parfumée s'échappait de ce petit champ multicolore. Quelque chose se réveilla en elle. Ses yeux se fermèrent et s'en réellement s'en rendre compte, une mélopée s'échappa de sa gorge. Les fleurs se mirent à frémir. Elles se balançaient au gré des notes de la voix cristalline de la dragonnière. Puis ce fut comme dans un rêve étrange. Les racines se dégagèrent de la terre humide, et les fleurs donnèrent l'impression de danser et de se déplacer. Le petit jardin trouva peu à peu une homogénéité fantastique. Des courbes se dessinèrent grâce à la nouvelle disposition des pétales colorés. La prairie venait de gagner une toute autre vie.
--Eragon ?
--Oui.
--Ce que je t'ai confié hier…
--Je le garderais secret, et Saphira en fera de même.
--Merci.
Soudain, deux ombres passèrent au-dessus d'eux. Keira releva la tête couvrant ses yeux des rayons du soleil qui l'aveuglaient. Elle reconnut aussitôt les deux silhouettes.
« Keira ! »
Les deux dragons tournaient au-dessus de leurs têtes, ne pouvant se poser dans les environs.
« Que se passe-t-il ? les interrogea Eragon. »
« Arya vous cherche. C'est très urgent. »
Keira lança un regard inquiet au dragonnier. Une peur sourde se lisait dans leurs yeux. Pourtant, ils ne cherchèrent pas à se défiler. Ils rebroussèrent chemin, cette fois-ci sans se tenir la main. Que pouvait-il bien se passer ? Etaient-ils sur le point de se faire attaquer ? La panique leur donna des ailes, si bien qu'en quelques secondes, ils eurent rejoint les alentours du château. Saphira et Fenrir atterrirent devant eux. Les deux dragonniers ne se posèrent aucune question. Ils grimpèrent sur leur monture avec une rapidité telle que les soldats témoins de cette scène eurent l'impression que leur course ne s'était pas arrêtée.
« Avez-vous eu plus d'informations ? »
« Non. »
« Où est-elle ? enchaîna Eragon. »
« Près du terrain d'entraînement. »
Les dragons filèrent. Quand ils eurent atteint le vaste champ de terre battue, ils piquèrent, enfonçant leurs griffes le plus profondément possible pour ralentir leur atterrissage. Keira et Eragon sautèrent de leur selle. Ils avaient repéré Arya au centre du terrain. Mais quelque chose les dérangea. Il n'y avait aucune agitation, aucune panique. Pourquoi les avait-on appelés si brusquement alors qu'aucune raison ne l'imposait ?
--Que se passe-t-il, Arya ?
Eragon était aussi troublé qu'irrité. L'elfe avait écourté leur escapade. Un goût amer de frustration étreignit le jeune homme. C'était égoïste de sa part, mais il aurait souhaité rester plus longtemps en compagnie de Keira.
Arya s'avança vers eux, le regard aussi dur que l'acier. Elle se moquait éperdument des paroles d'Eragon, elle ne fixait que la jeune dragonnière. Elle semblait furieuse, alors que pour une fois, Keira, elle, était abasourdie par tout cela. Elle ne comprenait pas les raisons de cette confrontation. Elle tourna son regard vers Eragon et ne vit que désapprobation et irritation.
--Arya !
--Cela ne te regarde pas !
Le ton avait était sec et cassant. L'elfe cloua le jeune homme sur place par sa froideur.
--Tiens !
L'elfe lança à Keira une épée. Le soleil l'empêcha de reconnaître l'arme tout de suite. Les rayons de l'astre faisaient miroiter les pierres précieuses et l'acier avec une violence qui était étrangère à la dragonnière. Mais bientôt, elle n'eut aucun doute. Ces runes, elle les connaissait. C'était son épée. La colère gronda en Keira. Comment l'elfe s'était-elle permit de fouiller sa chambre ? N'avait-elle donc aucun scrupule ? Se croyait-elle au-dessus de tout le monde ? Au-dessus d'elle, qui était une dragonnière ?
--Que me veux-tu ?
Keira ne voulait plus user de diplomatie. Elle parla aussi sèchement que la princesse d'Ellesméra. Elle n'avait plus que faire du protocole.
--Je veux que tu me prouves plusieurs choses ?
--Je n'ai rien à te prouver.
--Oh si ! Crois-moi. Tu possèdes beaucoup trop de choses qui ne devraient pas t'appartenir.
--Tout ce que je possède, je l'ai mérité. Qui es-tu pour oser dire de telles choses ?
--Tu sais qui je suis. Moi, au contraire, je ne sais rien de toi.
Le silence s'installa. Plus personne n'osait faire un seul mouvement. On ne respirait plus, on ne chuchotait même pas.
« Tu n'es pas obligée d'accepter, Keira. Elle est en tord. Elle fait tout pour te provoquer sans aucune raison. »
« Tu oublies qui elle est, Fenrir. »
L'épée tourna dans la main de Keira. D'un simple mouvement, elle dégagea l'épée de son fourreau et s'élança vers son adversaire. Elle n'avait donné aucun signe pour prévenir Arya, mais elle n'en avait que faire, d'autant plus que l'elfe était parfaitement capable de se défendre.
Le combat s'engagea aussitôt. Poussée par la colère, Keira ne chercha pas à minimiser ses premières attaques. Elle donna tout ce qu'elle avait dès les premières secondes. Les deux combattantes offraient un spectacle absolument époustouflant. Pas une d'elle ne semblait prendre le dessus. Les spectateurs assistaient à une danse des plus incroyables, des plus sophistiquées. Beaucoup d'entre eux ne pouvaient même plus suivre les mouvements des deux jeunes femmes. Elles étaient trop rapides. Leurs épées cinglaient l'air dans un sifflement terrible. Une parade suivait à une feinte, une attaque à un rejet. Le combat allait durer une infinité. Elles n'allaient pas se fatiguer, elles ne s'essouffleraient même pas.
Cependant, Arya avait un avantage. Elle savait où se combat allait mener. Sans que Keira le sache, l'elfe la conduisait exactement là où elle le souhaitait. En une fraction de seconde, Arya trouva une ouverture. Elle se saisit de la main gauche de Keira, lui tordit légèrement le bras, l'obligeant à poser un genou à terre. C'était déloyal, mais l'elfe s'en moquait éperdument. Elle scrutait la paume de la jeune femme. Une cicatrice lui balafrait le centre de la main. Elle s'était affinée au fil des ans, mais elle restait bien visible.
--Comment t'es-tu fait cette cicatrice ?
--Je ne sais pas, grogna Keira.
--Vraiment ?
Un doute plana dans l'esprit de Keira. Cette cicatrice… Elle devait pourtant se souvenir de son histoire. Pourquoi ne l'avait-elle pas effacé ? Pourquoi en parler la rendait-elle si nerveuse ?
--Alors tu ne sais vraiment pas ?
--Oui ! hurla la jeune femme.
De sa main libre, elle enclencha le mécanisme de son épée. Si l'elfe voulait entrer sur ce terrain, Keira était prête à lui donner satisfaction. Elle prit appui sur son genou, s'arqua un maximum, et lança la double lame vers le visage de l'elfe. Elle eut à peine le temps de l'éviter, sacrifiant une de ses mèches brunes au passage. Keira recula aussitôt dégagée.
--Je ne savais pas les elfes aussi déloyaux, s'invectiva la dragonnière.
--Tu apprends plutôt vite, à ce que je vois, répliqua Arya.
L'elfe fit tournoyer son épée entre ses doigts, menaçante. Keira ne se laissa pas le moins du monde impressionner, elle se relança derechef dans la bataille. Elle combattait maintenant avec l'arme qu'elle adorait plus que tout. Elle gagna rapidement du terrain sous les yeux ébahis d'Arya. Keira n'arrivait pas à déceler les émotions qui envahissaient l'elfe, et cela la perturba. Il n'y avait pas que de l'admiration dans son acharnement, mais aussitôt une joie non dissimulée. Que voulait dire tout cela ?
Une fraction de seconde plus tard, le regard d'Arya changea. Il redevint dur et froid. Désarçonnée, Keira ne put totalement éviter l'attaque de son adversaire. Son menton rencontra le pommeau de l'épée de l'elfe. La dragonnière assez secouée, recula, lançant à Arya un regard plein de colère.
--Pourquoi es-tu si en colère contre moi ?
Keira fulminait. Son esprit ne lui répondait plus avec discernement.
--Tu dois bien avoir une raison de me détester autant, Keira ?
--Je ne sais pas.
La mâchoire de la jeune femme était tellement contractée, qu'elle tétanisa ses muscles.
--Allons, Keira. Il y a forcément une raison.
Keira tremblait des pieds à la tête. Elle était incapable de bouger, figée face à cette femme qui lui ressemblait tant. Elle était acculée, vulnérable. La colère qu'elle ressentait, la haine même, ne l'aidaient plus. Arya avança. Son épée était retombée le long de son corps. Elle n'avait plus rien de l'être menaçant qui avait engagé le combat. Mais Fenrir n'avait que faire de ce changement d'attitude. Il était empli de la confusion et de la détresse de celle qu'il devait protéger. Ne pouvant plus se retenir face à ce spectacle, il avança lui aussi. Son long corps vint se placer juste au-dessus de Keira. L'abritant de son corps musculeux, il allongea le cou et poussa un grognement des plus menaçant. Arya s'arrêta net. Mais ce n'était pas à cause du dragon. Keira s'était recroquevillée sur elle-même, ses jambes repliées contre sa poitrine, ses mains plaquées contre ses oreilles.
--ARRETEZ !
Ce fut comme un rêve éveillé. Keira voyait les scènes défilaient devant ses yeux incrédules, mais elle ne contrôlait rien. Elle n'avait aucun pouvoir sur ce qui se produisait devant elle.
Des parois rocheuses l'entouraient de toute part. Pourtant, il ne faisait pas ombre. Des lanternes diffusaient de douces lumières ambrées. Elle ne reconnut pas tout de suite l'endroit, ses souvenirs étaient encore trop embrouillés. Puis soudain, une silhouette passa furtivement devant elle. Surprise, Keira recula. Elle vit disparaître la longue chevelure brune de la fillette. Intriguée, la jeune femme voulut la suivre, mais l'inconnue avait déjà disparu dans les boyaux de la grotte. Elle avança pourtant. Comme guidée par une force invisible, ses pieds la guidèrent dans le labyrinthe sans le moindre mal. Elle gagnait peu à peu du terrain sur l'enfant, si bien qu'au détour d'un long couloir, elle la retrouva. Keira fut d'abord heureuse de la revoir de nouveau. Son regard ne se focalisa que sur l'enfant, puis, elle vit la scène dans son ensemble. Son cœur manqua un battement.
Un immense dragon aux écailles ambrées se tenait devant elle. Il était monstrueux, énorme, gigantesque et d'autant plus dangereux. La fillette s'en approcha cependant sans la moindre peur. Elle était en totale confiance, téméraire même face à la créature de légende. L'animal dormait, ce fut peut-être pour cela que l'enfant fit cette stupide erreur. De ses petites mains, elle essaya de grimper sur le dos du dragon. Ce ne fut pas aisé, mais elle parvint à atteindre l'encolure du monstre. Un large sourire se peignit alors sur son visage. Mais son manque de prudence la rappela très vite à l'ordre. Le dragon soupira, secouant son corps d'un frisson. La petite perdit l'équilibre. Elle essaya de se rattraper à ce qu'elle pouvait pour éviter la chute. Sa main ripa sur l'un des piquants ornant le cou du dragon. La peau fut déchirée sans le moindre mal. La chute fut inévitable. Le sang coula. Le dragon ouvrit les yeux.
Keira fut prise d'une terreur sans nom. Elle voulut se précipiter vers l'enfant, mais ses jambes ne lui répondaient plus. L'énorme corps du dragon s'ébranla. Les yeux grands ouverts, il chercha d'où pouvait provenir cette odeur de sang. Il repéra aussitôt l'esprit de la fillette en pleurs. Leurs regards se croisèrent. Les pleurs de l'enfant redoublèrent. Mais ce n'était pas de peur, plutôt de honte et de chagrin. Elle s'enfuit devant les yeux pleins de tristesse et d'inquiétude du dragon. Il voulut la rattraper mais son corps était beaucoup trop volumineux pour la suivre dans les boyaux étroits.
« Keira ! »
Le cri du dragon déchira le cœur de la dragonnière. Sa main gauche lui brûlait, les larmes coulaient le long de ses joues sans qu'elle puisse les retenir. Le dragon disparut.
Keira marchait à vive allure. Elle était toujours dans la grotte. Elle cherchait l'enfant. Elle se cherchait, elle ! Son cœur battait si fort dans sa poitrine qu'elle avait du mal à respirer, pourtant sa course gagna en rapidité. Puis, elle se découvrit. Recroquevillée dans le recoin d'une cavité, près d'une chute d'eau. Elle pleurait toujours, se tenant la main qui la faisait souffrir. En voyant l'adulte qui se présentait à elle, ses pleurs redoublèrent une nouvelle fois.
--Keira.
Le ton n'était pas sec, ni froid, bien au contraire, il était empli de tendresse. Mais la femme qui se dirigeait vers l'enfant ressentait aussi de la désapprobation, et une sourde colère. Elle se saisit de la main de l'enfant, examinant la blessure. Elle soupira.
--Lonnëir est très inquiet, Keira. Tu n'aurais pas dû faire ce que tu as fait. Tu es encore beaucoup trop jeune pour monter sur le dos du dragon de ton père.
--Je suis désolée, murmura l'enfant.
--Non. Tu ne l'es pas.
La fillette fut piquée au vif. Elle n'apprécia pas le ton que sa tante employait avec elle.
--Si ! Je le suis. Je ne voulais pas que Lonnëir s'inquiète. Je ne voulais pas que tu te sentes coupable. Je ne voulais pas que vous soyez malheureux à cause de moi.
La femme passa sa main sur la joue de la fillette. Ses traits s'étaient radoucis. Encore une fois, elles ne s'étaient pas comprises. Elle savait que Keira était désolée pour le souci qu'elle avait causé. Ce dont elle doutait, c'était que l'enfant regrette son geste. Elle connaissait Keira comme sa propre fille. Elle était beaucoup trop téméraire, et le fait que Lonnëir l'aime autant que son dragonnier n'aidait en rien.
--Très bien. Voilà ce que je te propose. Je vais te soigner, mais je laisserais ta cicatrice apparente, comme cela, tu te souviendras de ce jour, et tu y réfléchiras à deux fois avant d'agir comme tu l'as fait.
La fillette opina, heureuse de voir sa tante moins en colère.
--Merci, tante Arya.
La Keira adulte n'assimila pas tout de suite la révélation de la fillette. Elle voulut reculer, mais elle n'était pas dans son propre corps. Elle venait d'en prendre conscience. Son esprit chercha un moyen d'obtenir plus de réponse. Ce fut à cet instant qu'elle croisa le regard de l'enfant. Dans ces yeux verts, elle vit un reflet se dessiner. Une elfe d'une beauté indescriptible. Une elfe qu'elle connaissait. Arya. L'Arya qui était en train de se battre avec elle. Keira voulut s'enfuir. Son esprit s'arracha de ce souvenir. Mais le prochain fut plus terrible encore.
L'odeur du sang brouillait tous ses sens. Elle courrait à en perdre haleine. Elle n'était plus l'enfant qui s'était blessée à la main, elle était maintenant une jeune femme adulte dont la perception du monde avait changé. Elle connaissait les dangers qui l'entouraient, elle connaissait le mal qui rongeait ce monde. Elle comprit donc que l'odeur cuivrée qui hantait le lieu où elle résidait était un mauvais présage.
Les boyaux défilaient devant elle. Elle ne cherchait plus à fuir. Elle voulait retrouver les siens. Son père, sa mère, et Lonnëir. Ils étaient sa seule famille, et elle ne voulait pas les perdre. Mais cette simple idée lui tordait déjà l'estomac. Elle était envahie par la peur, une peur sans nom.
Un rugissement terrible lui vrilla les tympans. Elle arrêta sa course, obligée de se plaquer les mains contre les oreilles. Ce geste était inutile, mais que pouvait-elle faire d'autre. Elle fut submergeait par une douleur aiguë. Une peine, un désespoir, un chagrin épouvantable. Elle tomba à genoux, le souffle court. On lui avait arraché le cœur. Voilà ce qu'elle ressentait. Elle hurla. Des images sanglantes étreignaient son esprit. Un corps ensanglanté, un dragon à l'agonie. Son père. Son ami de toujours.
--NON !!
Depuis sa naissance, elle avait été beaucoup trop proche du dragon de son père. La créature avait accepté l'enfant comme sa propre fille, lui faisant partager son esprit, son cœur. Le dragonnier, sa fille, et Lonnëir ne faisaient qu'un depuis trop longtemps. Et le lien venait de se rompre. La jeune femme chancela. Elle avait envie de vomir tellement la douleur lui broyait les intestins.
Un traitre s'était introduit dans leur retraite. Il avait massacré les êtres qu'elle aimait plus que tout. Et elle ne pouvait rien faire. Elle était tellement impuissante. Puis, une main lui saisit le bras, la forçant à se relever. Elle croisa le regard de sa mère. Sa peau si blanche, si délicate était recouverte de sang.
--Lève-toi, mon amour. Vite.
Encore en état de choc, Keira se laissa emmener sans aucune résistance. Sa mère passa sa main autour de la taille de sa fille, l'obligeant à aller plus vite. Elles fuyaient le tueur. Un elfe… Non, un ombre. La transformation n'avait pas encore était achevée, mais l'elfe qui avait jadis habité ce corps n'était plus. Un esprit beaucoup plus puissant s'était emparé de lui.
Milianna courrait toujours. Elle essayait de cachait à Keira qu'elle-même avait été mortellement blessée. L'envie de sauver sa propre chair était la plus forte. Rien ne pourrait l'arrêter tant qu'elle n'aurait pas accompli sa dernière tâche. Elle devait éloigner sa fille. C'était son devoir de mère, mais aussi celui de la gardienne qu'elle était. Sans Keira, le monde finirait pas mourir, et cela, elle ne le supporterait pas.
Elles empruntèrent des sentiers que Keira ne connaissait pas. Elles atteignirent la forêt pour replonger dans le domaine des nains. Sans cesse, elles changeaient de directions, allant à l'ouest, pour revenir au sud. Leur course ne ralentissait pas. Milianna faisait tout pour troubler leur poursuivant, brouillant les pistes, amenant Keira le plus loin possible. Elle qui avait sacrifié tant de choses pour permettre à sa fille d'être en sécurité. Tous ces efforts étaient réduits à néant aujourd'hui.
Leur allure diminua. Milianna avait perdu beaucoup de sang, son esprit vacillait. Keira était trop paniquée. Elle ne suivait sa mère que par instinct. Elle n'avait plus conscience de rien. Lorsque sa mère la plaqua contre un arbre, elle la dévisagea, comprenant à peine qui se trouvait devant elle.
--Mon ange, écoute-moi. Je ne vais pas pouvoir te suivre plus longtemps. Il va falloir que tu continues toute seule.
--Non.
--Keira, s'il te plait.
--Je serais toute seule. Je n'aurais nul part où aller. Les elfes, les nains, les hommes, aucun d'eux ne me voudra dans leurs rangs.
--Si, il y a quelqu'un. Un ami de ton père. Il te protègera.
--Comment vais-je le trouver ?
Milianna passa sa main sur la joue de sa fille. Elle la regarda avec une tendresse non dissimulée. Elle frôla le front de Keira, dégageant les mèches qui lui couvraient les yeux. Elle dessina un signe inconnu sur la peau de sa fille, et murmura quelques mots. Keira se détendit. Son regard se perdit dans le lointain. Fermant les yeux, une larme roula sur la joue de l'elfe.
--Qui êtes-vous ?
La question de Keira brisa le cœur de Milianna. Cette dernière se força à sourire.
--Une amie.
--Je ne me souviens pas…
La jeune femme porta une main à son front. Une douleur lancinante l'empêchait de réfléchir, de retrouver de simples informations comme son nom, son âge, qui elle était.
--Tout va bien se passer. Tu n'as qu'à suivre le seul souvenir que tu possèdes encore. Il te conduira en lieu sûr.
--Mais pourquoi ?
--Il te l'expliquera. Murdock t'expliquera tout, Keira. Maintenant, va.
Encore interdite, la jeune femme ne chercha pourtant pas à discuter. Comme un animal docile, elle suivit les indications de la femme qu'elle ne reconnaissait plus. Elle disparut dans la montagne qui se dressait devant elle, sans même lancer un dernier regard à celle qui lui avait donné la vie.
Keira se retrouva face à face avec Arya. Elle tremblait. Son esprit était à vif, ses souvenirs bien trop limpides. Elle haletait. Tout autour d'elle lui rappelait de désagréables sensations. Elle aurait voulu disparaître mais la vue d'Arya, juste en face d'elle, lui permettait encore de tenir. Sa rage, sa colère contre l'elfe était encore plus vibrante maintenant. Elle laissa exploser sa rancœur.
--Je te hais ! Tu ne peux pas savoir à quel point. Tu m'avais promis de me protéger, de veiller sur moi ! Où étais-tu ces trente dernières années ? Où étais-tu quand ils se sont tous les trois fait massacrer par ce traitre ? Je n'avais que toi, Arya ! Je n'avais que toi…
L'elfe la regarda avec une profonde tristesse. Elle se sentait coupable, c'était indéniable. Elle voyait en Keira, l'enfant à qui elle avait fait cette douloureuse promesse. Celle de la protéger envers et contre tous. Elle n'avait pu tenir cette promesse. Non pas parce qu'elle ne le voulait pas, mais parce qu'elle croyait qu'elle n'en avait plus besoin. Arya s'avança devant sa nièce, glissant ses bras autour de la jeune femme en sanglots. Tous les regardaient avec curiosité et appréhension.
--Je suis désolée, lui murmura Arya. Quand nous avons appris la traitrise de l'un des nôtres, notre reine a tout de suite envoyé des soldats à votre rencontre, alors qu'elle s'était jurée de ne jamais vous prêter mains fortes. Nous sommes arrivés bien trop tard. Quand j'ai vu la dépouille de Lonnëir et de Rimar, ton père, j'ai su qu'il était trop tard. Si l'Ombre ne t'avait pas tuée, tu devais être morte de chagrin. Nous avons pourtant continué nos recherches. Quatre jours durant, j'ai un tant soit peu espéré. Puis, nous avons découvert le corps de Milianna, et à ses pieds, des restes de l'Ombre qu'elle avait tué. Tu n'étais pas là non plus. Il m'était impossible de trouver ton esprit. J'ai voulu continuer pour ne pas laisser le chagrin m'envahir, mais ce fut peine perdue.
Elle s'écarta de Keira, lui tenant le visage entre ses deux mains. Un sourire de bonheur illuminait ses traits.
--Et puis, la rumeur de l'arrivée d'un nouveau dragonnier m'est parvenue. On disait qu'elle était belle comme la lune du soir, ses cheveux noirs et ses yeux verts, illuminaient ceux qui croisaient son regard. Eragon me confia qu'il avait cru m'apercevoir avant de sombrer, et que pourtant, à bien y réfléchir, ce ne pouvait être moi. J'ai été piquée au vif, un espoir nouveau renaissait en moi. J'ai découvert ton prénom, ta silhouette. J'ai voulu te voir, te parler, mais à chaque fois que nos regards se croisaient, je ne voyais que haine et colère. Alors j'ai douté. Pas une seconde, je n'avais pensé que ta mère t'aurait infligé la perte de tous tes souvenirs. Mais tu me connais, je n'abandonne pas facilement. J'ai donc fouillé dans tes affaires et découvert l'épée que je devais t'offrir. Seul un être exceptionnel avait pu la sortir du lieu où je l'avais emprisonnée. Il ne me restait plus qu'à briser le sort de ma sœur pour enfin te retrouver. Je suis tellement désolée, Keira.
--Non. Tu ne l'es pas.
La réflexion de Keira surprit Arya, l'elfe montrant pour la toute première fois un air un peu plus humain. Puis les deux jeunes femmes sourirent avant d'éclater de rire en se remémorant l'époque où elles avaient eu cette même conversation. Les rôles étaient cette fois-ci inversés.
--Nous devons rencontrer certaines personnes, c'est important. Je sais que je t'en demande beaucoup, surtout avec ce que je viens de te faire subir, mais le temps presse. Tu pourras ensuite faire ce qu'il te plaira.
--Je ne sais pas. Je…
--Cela ne durera pas longtemps, je te le promets, et Fenrir peut venir avec toi. Il n'y a aucun problème.
« Nous n'avons pas besoin de ta permission. Je ne la quitterais pas. »
Arya lui lança un regard amusé avant de revenir à Keira. La jeune femme ne savait quoi décider. Tout allait trop vite. Elle venait à peine de retrouver la mémoire, de retrouver Arya. Elle avait tant de questions à poser. Mais elle aimait sa tante plus que tout. Alors Keira finit par sourire à l'elfe, lui signifiant qu'elle était d'accord. Arya tendit une main à Keira, l'aidant à se relever. Derrière la jeune femme, deux regards ne la quittaient pas.
« Keira ? »
Keira se retourna, déchirée entre l'envie de rester au près d'eux et celle d'être auprès de sa tante.
« Ne vous inquiétez pas. On se voit un peu plus tard, c'est promis. »
La jeune femme sentit la désapprobation de Saphira et d'Eragon. Elle savait pourtant qu'elle n'était pas nécessaire.
