Bonjour à tous, vous savez quoi ? Retourner bosser, c'est pas drôle. Heureusement qu'il y a les fics ! Même si au menu d'aujourd'hui, ce qui se passe n'est pas drôle non plus...

Reviews anonymes :

Callista : Merci :)

Ptitanonymous : Merci beaucoup ! En effet, je ne souhaite pas que John succombe trop vite à Sherlock, parce qu'il aime réellement sa femme, et qu'elle est dans le coma, et que psychologiquement, c'est quand même dur à gérer, le pauvre ^^

Comme d'habitude, remerciements à tous mes revieweurs (vous êtes très nombreux, en ce moment, et ça me touche beaucoup !), disclaimers à Moffat et Gatiss, et gloire à mes bêtas ! (Louisa, donc, sur ce texte ;))

Bonne lecture ! :)


LA MÉMOIRE DU CORPS

PARTIE 2 – Mort

La mémoire du corps - Mary

CHAPITRE 4

Il courut, volant presque jusqu'à chez lui, avala l'escalier sans même le voir. Le cœur battant sous l'effort, il sourit face au spectacle qui se déroulait sous ses yeux. Greg était de congé, et il avait accepté de garder la petite fille pour quelques heures, pendant que John irait à l'hôpital. Ambre voyait le DI dans le paysage depuis qu'elle était née, et semblait l'adorer autant que Mrs Hudson. Elle avait pleuré quand son père était parti, malgré tous les câlins et les promesses qu'il reviendrait vite. Et puis Sherlock lui avait tendu une cloche musicale qui faisait sonner le do (elle avait toute la gamme, de toutes les couleurs, et le détective pouvait jouer Bach avec des cloches musicales pour enfants). Elle en avait presque aussitôt oublié son papa et s'était concentrée sur Sherlock, laissant John filer. Sa princesse était fan de Sherlock.

Ce qui était absurde, puisque le détective ne faisait absolument rien pour se faire apprécier, mais Ambre avait cédé au charme naturel du détective. John ne pouvait pas lui en vouloir. Lui aussi était dans le même cas.

Lorsqu'il rentra dans le salon, Ambre sautait sur les genoux de Greg, essayait d'attraper les solutions chimiques multicolores que Sherlock lui avait créée (et dans des fioles de plastique incassables et hermétiques, John y avait veillé) que le détective, l'air las, agitait devant ses yeux.

Lorsqu'elle aperçut son père, la fillette commença néanmoins immédiatement à pleurer, sa manière de réclamer son papa. John la récupéra immédiatement et la cala sur son cœur, inspirant profondément son odeur de shampooing pour bébé, de talc et de crème pour les fesses.

Il s'assit sur le canapé à côté de Greg, poussant le holster chargé de l'inspecteur. Sa fille grandissait au milieu d'armes de poing et d'armes blanches, entre John, Sherlock, Greg et Mycroft, mais ça ne semblait plus perturber personne outre mesure.

- Elle a été très sage, annonça Greg. Elle est adorable. Hein Ambre ? Boudou-boudou-boudou !

- Elle a été insupportable, grinça Sherlock. Sale morveuse. Elle n'en veut qu'à mes cheveux.

- Rase toi la tête, proposa le DI.

- Excellente idée, approuva John. Tu lui rappelles sa peluche.

Sherlock fit une grimace, saisissant son téléphone pour répondre à quelques mails d'enquête en même temps qu'il tenait la conversation entre son colocataire et Lestrade.

- Encore heureux qu'elle n'a pas de sucette, grommela-t-il. Je n'ose imaginer l'horreur si elle essayait de sucer mes doigts en lieu et place de sa tétine.

John rit, et Greg l'imita. Ambre suçait les doigts de son père, découvrait le monde en mettant ses propres pieds, ses mains et ceux des autres dans sa bouche, et Sherlock, quand il passait à proximité ou lui tendait un hochet tombé à terre, ne faisait pas exception. Mais il ne disait jamais rien.

- Papa va te préparer un bib', annonça John en sentant sa fille remuer sur lui.

- Tu ne devrais pas lui parler comme ça, critiqua Sherlock. C'est quoi la bonne nouvelle ?

Il n'avait pas levé les yeux de son mobile, et ses capacités ne cesseraient jamais d'épater John.

- Lui parler comment ?

- Dire « papa fait ça », expliqua Sherlock. Tu l'abrutis en l'empêchant de découvrir la notion du je. Parce que tu ne te réfères pas à toi-même en disant je, quand elle apprendra à parler, dire « Je vais, je suis, j'ai… » ne lui semblera pas naturel.

- Ah bon ?

- Je suis assez d'accord avec Sherlock, pour le coup, intervint Greg. Avant mon divorce, tu sais bien qu'on avait voulu un enfant. Enfin, avant d'apprendre que j'étais... Bref. Han' avait épluché tous les livres sur l'éducation. Ils disaient la même chose. Plus tu leur parles comme à des adultes, plus ça développe leur intelligence. Ne pas trop utiliser des abréviations ou des mots « enfantins » pour désigner des choses.

- Ça te va bien de dire ça, tu ne lui parles qu'en boudou-boudou !

- Mais je ne suis pas son père, moi, répliqua le policier.

- Ma mère m'expliquait Bernoulli (1) à l'âge de trois ans, confirma Sherlock.

- Je vais aller te préparer un biberon, princesse, corrigea John à l'intention de sa fille.

Il tendit la petite fille à Greg qui la récupéra obligeamment, et se leva pour passer en cuisine, quand Sherlock, toujours rivé sur son écran, l'interrompit.

- Et ta bonne nouvelle, alors ?

John ne put retenir la moue d'agacement à l'idée d'être vraiment être aussi peu capable de cacher quoi que ce soit à Sherlock, mais il savait au fond de lui que cela lui faisait plaisir. Quand le détective lisait en lui comme dans un livre ouvert, John avait la sensation d'être encore le colocataire normal du génie cinglé qui le tirait du lit à des heures indues pour aller courir le crime. Cela lui rappelait la bonne époque, celle où il n'était pas père de famille avec une femme dans le coma. Il ne regrettait ni Ambre, ni Mary, et ne le ferait jamais. Elles étaient la meilleure chose qui lui soit arrivé dans sa vie... à égalité avec Sherlock. Quoi qu'il pût dire ou faire, John ne pourrait jamais effacer Sherlock de son existence.

- Je vais pouvoir emmener Ambre voir Mary ! répondit-il surexcité.

Les réactions de ses deux interlocuteurs fut très différente. Greg lui adressa un grand sourire, et le félicita chaleureusement, faisant des bisous à la fillette sur ses genoux en lui expliquant qu'elle allait enfin voir sa maman !

Sherlock, lui, laissa tomber le téléphone qu'il tenait. Il y eut un bruit sourd et l'écran décéda presque immédiatement de ses blessures, la rencontre avec le sol lui ayant été fatale. Sherlock ne s'en rendit même pas compte.

John ne l'avait jamais vu aussi abasourdi. Sherlock était rarement étonné, pris au dépourvu, considérant qu'il prévoyait et devinait à peu près quatre-vingt-cinq pour cent de ce qui l'entourait. Lorsqu'on en arrivait à John, ce pourcentage grimpait à quatre-vingt-dix-neuf, et ce uniquement parce que le grand détective n'avait pas été capable de prédire le coup de boule asséné par John lors de son retour d'enfant prodigue.

Le spectacle de Sherlock les yeux écarquillés et la bouche ouverte était donc terriblement inhabituel, et à proprement parler choquant. Feinter Sherlock était une petite victoire dont John s'enorgueillissait les rares fois où cela arrivait, mais cette fois le visage de Sherlock lui fit peur. Pendant moins de cinq secondes. Ensuite, le masque du détective reprit sa place, mais c'était trop tard. John avait vu une faille, et cela l'avait effrayé presque autant que Sherlock semblait paniqué à l'idée qu'il emmène sa fille rencontrer sa mère.

La réaction de Sherlock avait jeté un froid. Le téléphone du détective agonisait toujours à terre, Lestrade berçait Ambre qui s'était rendue compte que quelque chose n'allait pas et chouinait, et John avait le visage fermé. Le silence les écrasait.

- Je vais préparer le biberon d'Ambre, annonça soudain John.

Et rapidement, il se leva, disparut en cuisine et en ferma les portes coulissantes.

Sa réaction eut le mérite de faire bouger Sherlock, qui constata les dégâts irrémédiables de son portable d'un œil clinique, puis, sans sourciller, attrapa celui de John abandonné dans le canapé pour envoyer un message à Mycroft. Histoire que le grand frère lui envoie un expert dans les plus brefs délais.

- Qu'est-ce qui ne va pas ? murmura Lestrade.

Sa voix était contenue pour ne pas que John entende, mais elle exsudait tant la colère que le détective daigna s'y intéresser.

- John attend cela depuis qu'Ambre est sortie de l'hôpital ! Tu ne peux pas manifester un peu plus de joie ? reprit Greg.

Sherlock haussa les épaules.

- Ça ne sert à rien. Ça va juste le tuer un peu plus.

- Mais qu'est-ce que tu racontes ?

- John. Il meurt déjà un peu plus que la veille à chaque visite à Mary. Il entretient l'espoir qu'elle se réveillera en entendant Ambre. Mais elle ne se réveillera pas. Cet espoir va le tuer. Et si ça ne le tue pas cette fois-ci, cela le tuera la prochaine fois. Quand il se persuadera que le jour où sa morveuse saura marcher, ou dire maman, Mary se réveillera. Et qu'elle ne se réveillera pas.

- Oh, parce que tu es devenu médecin, toi maintenant ? Comment peux-tu affirmer que rien ne se produira ? siffla le DI, qui partageait les espoirs de son ami.

- Moi non. Mais les médecins de Mary sont formels. Ce qui la tient en vie est un respirateur électrique. John refuse juste de l'entendre. Je ne suis peut-être pas médecin, mais John n'a plus aucune lucidité professionnelle quand il s'agit de sa femme. En revanche, je connais John. Et je sais qu'il n'y survivra pas.

Les mots de Sherlock jetèrent un froid, et Greg vérifia qu'Ambre allait bien. Elle ne pouvait rien comprendre, rien retenir, elle était bien trop petite pour cela, mais il n'aimait pas l'idée qu'elle entende des choses pareilles à propos de son père.

- John ne se suicidera pas, murmura-t-il, encore plus bas, pour empêcher que la fillette l'entende cette fois. Pas tant qu'il y aura Ambre.

- Il y a bien des moyens de mourir, répliqua Sherlock d'une voix égale. J'en sais quelque chose.

Lestrade ouvrit des yeux surpris. Il connaissait Sherlock depuis un bon paquet d'années, traitait avec lui et Mycroft, avait accompagné le détective dans ses overdoses et son sevrage, juste après leur rencontre. Il l'avait entendu souffrir, hurler, pleurer, gémir, vomir. Il avait vu sur le visage du frère aîné le doute que cette cure, une de plus, fonctionne ; la peine d'entendre son cadet crier ; la peur que Sherlock ne survive pas au sevrage. Greg avait vu Sherlock dans ses pires moments, ses pires bassesses. Et continuait malgré tout de le considérer autant comme son ami que comme le connard arrogant et imbuvable qu'il était.

Et pourtant, jamais il ne l'avait entendu avoir cette voix. Blessée en profondeur. Fêlée, brisée. S'il s'était agi de n'importe qui d'autre, Lestrade aurait assumé que c'était la voix d'un homme à l'agonie dont le cœur avait été brisé. Mais il s'agissait de Sherlock. Sherlock Holmes n'avait pas de cœur qu'on pouvait briser.

- Ton biberon est prêt Ambre ! lança John en revenant de la cuisine.

- Ah, réponse de Mycroft, réparateur dans quinze minutes, parfait ! s'exclama Sherlock simultanément, consultant le portable de John.

Le médecin remarqua vaguement que le détective avait taxé son téléphone, mais soupira en agitant la main en signe de dénégation. Au lieu de se relancer dans le débat stérile de la notion de propriété personnelle avec Sherlock, il préféra récupérer sa fille qui s'impatientait, la caler contre son bras, et lui fourrer la tétine dans la bouche. La fillette téta immédiatement goulûment, affamée.

John lui adressa un regard plein d'émotion et de fierté paternelle. Lestrade lui sourit. Sherlock lui jeta une œillade écœurée par les bruits de déglutition.

- Je vais vous laisser, annonça Lestrade en se levant du canapé.

- Merci pour le baby-sitting, sourit John.

- Quand tu veux. Elle est adorable.

- Elle est affreuse, corrigea Sherlock. Quelle absurde norme sociale a décrété qu'on devait faire des compliments sur les bébés pour ne pas vexer les parents ? C'est ridicule.

- Probablement la même norme sociale qui m'empêche de t'envoyer des gifles quand tu racontes n'importe quoi, et qui a permis à tes parents d'entendre des choses gentilles sur toi quand tu étais petit, avant que tu ne deviennes tellement insupportable qu'il est vraiment devenu impossible de mentir, asséna John sans émotion. Greg, je ne te raccompagne pas, tu connais la sortie. Encore merci !

- Tu me mets des coups de pied ! Et des coups de coude ! répliqua Sherlock en boudant.

- Uniquement pour ton bien ! C'est pour t'éviter de dire trop de bêtises et éviter les coups de poing que tes interlocuteurs te mettraient si tu allais toujours au bout de toutes tes pensées !

Pour toute réponse, Sherlock tira la langue, John fit de même, le détective se renfrogna et croisa les bras dans une attitude puérile, John chantonna qu'il avait gagné à l'intention d'Ambre, Sherlock fut vexé dans son amour propre et répliqua de nouveau quelque chose digne d'un enfant de cinq ans, et ils continuèrent ainsi.

Quelque part au milieu de leur charmant tableau, Greg était parti ; et l'expert en écran de smartphone était arrivé. Ils le remarquèrent à peine. Lorsqu'ils étaient eux, le monde s'effaçait autour.


Le lendemain, John se réveilla, fait exceptionnel, avant Sherlock. Ce fut donc à lui que revint la lourde tâche de libérer le détective de l'étreinte inconsciente de son sommeil, et ce sans réveiller son colocataire. Centimètre par centimètre, John récupéra donc ses bras et ses mains, partis à l'assaut du corps de Sherlock pendant la nuit.

Comme c'était toujours son ami qui brisait son étreinte le matin, John évitait généralement de trop s'interroger sur cet état de fait, mais ce matin-là, collé contre Sherlock à moitié nu (le fourbe portait de moins en moins de pyjama depuis qu'il faisait de plus en plus chaud. D'ici peu, il dormirait en boxer, et John s'était promis que si les températures devenaient trop hautes et que Sherlock dormait nu, il repartirait immédiatement réinvestir le canapé), à respirer son odeur et à apprécier sa chaleur corporelle, John se sentit mal à l'aise.

Son cerveau tout comme son corps avaient parfaitement intégré, depuis le temps, que ce n'était pas Mary avec laquelle il dormait. Bien sûr, John avait des érections matinales, mais il était un homme, il savait que c'était normal, qu'il dorme avec son meilleur ami, sa femme, seul ou même avec un chien vautré à ses pieds.

Ce qui ne l'était pas, c'était que lesdites érections ne passent pas aussi vites qu'elles devraient.

Ce qui ne l'était pas, c'était que son corps continue d'aller enlacer Sherlock, nuit après nuit.

Ce qui ne l'était pas, c'était qu'il dorme sans le moindre cauchemar, à peine troublé par les quelques réveils d'Ambre, qui faisait désormais ses nuits.

Ce qui ne l'était pas, c'était que Sherlock tolère ces drôles de câlins, qu'il ne le repousse pas, sociopathe auto-proclamé qu'il était.

Ce qui ne l'était pas, c'était que John ait cessé de trouver bizarre de dormir toutes les nuits dans le lit de son meilleur ami, en compagnie dudit meilleur ami, sans la moindre parcelle d'hésitation, allant même parfois se coucher bien avant Sherlock, et se retournant pour dormir contre lui lorsqu'entre rêve et sommeil, il percevait le corps supplémentaire qui venait se coucher.

Le médecin eut soudainement trop chaud, et repoussa violemment les couvertures, sautant hors du lit. Sherlock grogna, remua, se retourna mais ne se réveilla pas.

John tenta de se morigéner. Mary allait se réveiller aujourd'hui. Il allait bientôt pouvoir retrouver le cours normal de sa vie. Dormir avec sa femme. Dans leur maison. Faire découvrir à Ambre sa chambre, sa vraie chambre, sa vraie maison, et pas l'ersatz qu'était Baker Street. Une parenthèse. Une pause, un entredeux avant de pouvoir récupérer leurs vies. John préférait ne pas s'appesantir mentalement sur le fait que tous les jouets, toutes les affaires d'Ambre étaient ici. Que tous ses vêtements à lui l'étaient aussi. Ainsi qu'une bonne partie de ses livres, souvenirs d'enfance, albums photos, son ordinateur, et même ses tasses à thé, à café, ses bols, ses couverts orange que Sherlock détestait et ses assiettes léguées par sa grand-mère.

Tout cela n'avait aucune importance. Mary allait se réveiller aujourd'hui. Il le savait. Il en était sûr.


Sherlock fut infernal toute la matinée, tout comme Ambre. La petite fille pleurnichait pour un rien, refusait ses biberons, ses peluches, s'agitait, refusait de faire la sieste. Sherlock grognait, grommelait, critiquait et analysait tout, se roulait en boule dans le canapé et tourbillonnait dans la soie bleue, essaya de subtiliser son arme à John pour tirer dans le mur, se rabattit sur des solutions chimiques qu'il fit exploser. John, au milieu de tout ce chaos, fut à deux doigts de tout envoyer balader. Sauf qu'autant il pouvait gueuler sur Sherlock et l'envoyer paître, autant Ambre était sa fille.

Alors patiemment, il appela Greg qui dégota une enquête de niveau six au détective. Et il chanta « Brille brille petite étoile » et « La maman des poissons »(2) en boucle. Pendant une heure complète. Jusqu'à ce que sa petite princesse se calme.

Puis finalement, au milieu de l'après-midi, après la siesté réglementaire d'Ambre après son biberon de midi dix, John habilla chaudement sa fille, la faisant disparaître sous une douzaine de couches de vêtements, et la sangla dans sa poussette. Sherlock, revenu depuis peu de son enquête en maugréant que Lestrade ne savait plus différencier un six d'un trois, les regarda faire en grommelant tout bas. Il avait saisi son violon, mais pas son archet, et s'amusait à faire sonner l'engin en pinçant les cordes, ce qui produisait un son à mi-chemin entre le chat écrasé et la craie sur le tableau noir.

- Veux-tu bien cesser ? s'exaspéra John alors qu'Ambre pleurnichait et s'agitait.

Sherlock arrêta de faire gémir son violon, mais ne se départit pas de sa moue boudeuse.

- Ne fais pas exploser la maison en notre absence ! décréta John, enfin prêt à partir.

Sherlock ne répliqua rien. Il refusait de s'abaisser à démontrer à son colocataire qu'il venait d'employer le mot « maison » pour la première fois depuis le coma de Mary, et qu'il appliquait ce terme à Baker Street, le jour même où il allait normalement réveiller sa femme pour tous gentiment rentrer dans leur joli petit pavillon de banlieue.

A peine la porte se fut refermé sur John, qui peinait à descendre la poussette, comme à chaque fois (il n'avait toujours pas pensé à descendre la poussette vide et pliée, puis remonter chercher sa morveuse, la descendre dans ses bras et enfin la sangler dans son landau. Mary y aurait probablement pensé en cinq secondes. John continuait de se casser le dos. Et Sherlock ne disait rien, parce qu'il avait autant de maturité qu'un enfant de cinq ans et ne supportait pas quand John abandonnait leur foyer pour aller faire prendre l'air à sa morveuse), que Sherlock recommença à torturer son instrument.

Il se posta à la fenêtre pour observer la silhouette de John qui s'éloignait, poussant le landau, en direction du métro. Sherlock continuait de produire des sons stridents, juste pour se passer les nerfs.

La seule chose que Sherlock détestait plus que Mycroft, c'était de ne pas comprendre. Fort heureusement, cela lui arrivait rarement. Et dans ces quelques cas qui survenaient fatalement, puisqu'il n'était qu'humain et faillible, il se consolait en se disant que l'objet de son incompréhension était hors de sa portée, ce qui limitait sa frustration.

John, par exemple, était souvent source d'incompréhension pour Sherlock, qui n'avait jamais rien compris à ce ballet de petites amies fades et insipides, et plus récemment, toutes les comptines idiotes que John cherchait sur YouTube pour endormir Ambre. Lorsque le détective lui en avait fait la malheureuse remarque, John avait répliqué qu'il connaissait bien quelqu'un qui avait appris l'origami pour les serviettes sur YouTube, juste pour un mariage. Sherlock avait encaissé le coup en silence sans broncher.

Mais la pire chose qui pouvait arriver dans la vie de Sherlock Holmes, c'était de ne pas se comprendre lui-même. Il ne savait pas pourquoi il était aussi énervé. Pourquoi il martyrisait son violon, qu'il chérissait pourtant plus que tout. Il ne comprenait pas son besoin de se moquer de John, le rabaisser sans cesse en ce moment.

John avait toujours été une énigme. Non pas dans sa manière d'être, puisqu'il agissait avec une transparence évidente, mais de sa simple existence.

Il disait « brillant » quand les autres disaient « va te faire foutre ».

Il faisait à manger en morigénant gentiment Sherlock sur sa maigreur quand les autres semblaient s'étonner qu'il eût besoin de manger entre deux enquêtes, comme découvrant que oui, Sherlock était fait de chair et de sang.

Il le suivait sur ses enquêtes, le corps nourri à l'adrénaline, quand d'autres assénaient « taré ».

Il étiquetait le frigo et les Tupperware pour éviter de se retrouver à manger des foies de veaux au lieu des blancs de poulet, quand d'autres hurlaient en découvrant des têtes coupées dans le réfrigérateur.

Il était le seul que Sherlock tolérait, appréciait, désirait la présence, quand il avait fui les contacts humains toute sa vie.

Rien que cela était déjà source d'imperméabilité pour l'esprit du détective, mais il avait appris à l'accepter sans se poser de questions.

Puis était venu Reichenbach, et avec lui la nécessité de se suicider pour protéger John. Préserver le médecin était alors devenu le mantra du détective, la seule chose pour laquelle il survivait durant son exil. La traque, le jeu étaient exaltants. Ce n'était rien en comparaison du sentiment de puissance qui l'envahissait quand il éliminait un pion de l'échiquier de Moriarty, un de moins qui essayerait de s'en prendre à John pour se venger de Sherlock et de la mort de leur patron.

Il avait bien fallu revenir à Londres néanmoins, et Sherlock était revenu à la vie au moment précis où John avait asséné un violent coup sur son nez. John l'avait touché, John l'avait ramené à la surface du monde des vivants.

Mais les objectifs du détective n'avaient pas changé : protéger John à tout prix, y compris de lui-même, l'aider à être heureux. Il avait accepté Mary (ce qui n'avait pas été trop compliqué, bizarrement, la femme était intelligente et à mille lieues des conquêtes habituelles de John), leur mariage, leur fille. Il avait travaillé dur à réconcilier le couple Watson, à protéger les intérêts de Mary, allant jusqu'à devenir un meurtrier. Il avait réussi chaque étape. John allait enfin pouvoir vivre la vie que Sherlock lui destinait, celle qui le rendrait heureux.

Jusqu'à l'accident.

L'accident imprévisible qui avait détruit quatre vies : Mary, John, Sherlock et Ambre.

Depuis ce que Sherlock ressentait à l'égard de John oscillait en permanence entre la colère de le voir si brisé, et la douleur de le voir si brisé. C'était absurde, probablement la plus grande énigme de sa vie, il n'arrivait pas à la résoudre et cela le rendait fou.

Son violon continuait de miauler sa complainte sous ses doigts rageurs lorsque son téléphone, fraîchement réparé, sonna.

Tu le détestes parce que tu l'aimes.

Sherlock envoya voler le portable à travers le salon, qui eut le bon goût d'atterrir en douceur dans le canapé. Encore plus que ne pas comprendre quelque chose à propos de lui-même, Sherlock abhorrait le fait que Mycroft semblait mieux l'analyser, et s'amusait à le faire savoir à son frère par des messages sibyllins, alors même que l'homme d'Etat détestait les textos. Mais l'écrit reste, avait-il un jour affirmé en s'amusant des mimiques outrées de son cadet.

Sherlock se détourna brusquement de la fenêtre, devant laquelle il était planté depuis bien plus longtemps que nécessaire, et, attrapant son archet, entreprit de jouer décemment une mélodie, la plus agressive possible, dans le simple but de passer ses nerfs.


John sortit du métro le cœur battant. Ambre avait dû finir par comprendre que quelque chose d'important se tramait, plus qu'elle était anormalement sage. Le médecin avait remarqué, à son immense surprise, qu'un homme de son âge avec une poussette était sexy. Le nombre de femmes l'ayant ouvertement regardé dans le métro dépassait de loin toutes ses espérances d'ado en quête d'amour (et de sexe, mais qui ne l'était pas ?). Puis les femmes remarquaient son alliance, qu'il n'avait évidemment pas ôté, et en concluaient la solution logique que le charmant bébé qui faisait des risettes et ouvrait des grands yeux bleus avait une mère aimante dans un foyer charmant, et elles détournaient le regard. Si elles avaient su, avait songé John, que le bébé et son père vivaient en coloc' avec un autre homme qui s'amusait à placer des morceaux d'orteils à côté du lait en poudre, elles auraient sans doute fui à toutes jambes.

A l'entrée de l'hôpital, il eut quelques difficultés à faire comprendre à la secrétaire d'accueil que même si elle était encombrante, oui, il avait réellement besoin de sa poussette pour aller au service des traumatismes crâniens.

Mais finalement, il parvint à l'étage où reposait Mary. Il franchit les couloirs et les portes battantes, parvint enfin devant la chambre 704(3), celle de Mary.

Dorcas Meadowes l'attendait devant, et sourit en constatant qu'il était pile à l'heure.

- Allons-y, proposa-t-elle.

Elle poussa la porte et la tint à John pour qu'il puisse entrer avec la poussette. Le médecin tremblait, le rythme cardiaque emballé et la respiration plus courte. Il entra.


Lorsque John revint, il était tard, et Sherlock avait fini de faire grincer son instrument de malheur pour s'adonner à son activité favorite : bouder sur le canapé.

Il entendit le médecin venir de loin, à cause de son pas lourd, de la poussette, de la morveuse. Le détective avait prévu de bouder pour montrer ostensiblement sa contrariété quant au fait que John ne soit pas rentré à temps pour le dîner. Mais quand son ami franchit le seuil, il ne put tout simplement pas et toute sa contrariété s'envola immédiatement. John était plus pâle que la mort, le teint cireux et le regard vide, les lèvres pincées et les mains moites.

Sherlock analysa le tout en une demi-seconde, mais fut incapable d'en tirer la moindre conclusion.

John ne l'y aida pas. Il n'adressa pas un mot à son colocataire, se contenta de s'occuper de sa fille en pilote automatique, la sortant de sa poussette, la déshabillant, la changeant, lui préparant un biberon, la nourrissant, montant la coucher. Sans desserrer les dents.

Sherlock attendit. Une fois la morveuse endormie, John redescendrait, et le détective pourrait confronter son ami et savoir ce qui avait bien pu se passer pour que John soit si choqué.

Il patienta trois quarts d'heure sans que John n'arrive. Le baby-phone état branché pourtant, et attestait que la morveuse dormait. Sherlock se résolut finalement à monter voir ce qui se tramait, grommelant à chaque marche. Il détestait devoir pénétrer dans ce temple du bébé, des licornes et des coccinelles (malgré sa fervente intégration des abeilles).

Le spectacle qu'il y découvrit lui brisa le cœur qu'il ne possédait pas.

John avait trouvé, dieu sait où, une bouteille de scotch, résidu de l'époque où il habitait cette chambre. Et, écroulé au milieu de la pièce, il avalait le liquide directement à la bouteille en pleurant en silence, incapable de détacher son regard de sa fille profondément endormie.

La mort dans l'âme, Sherlock récupéra son ami, glissa un bras autour de sa taille, et l'arracha à la pièce plongée dans l'obscurité et seulement éclairée de la veilleuse (abeille). John ne réagit même pas, se laissant traîner jusqu'à la chambre de Sherlock, et assoir de son côté du lit.

Impudique, le détective déshabilla son ami, lui retirant au passage la bouteille de whisky qu'il n'avait pas encore lâché. Une fois son ami en boxer, et toujours aussi stone, Sherlock hésita entre la douche froide et la claque pour faire réagir John.

Par pure flemme de traîner le médecin jusqu'à la salle de bains, il opta pour la gifle.

L'effet fut immédiat. Les larmes silencieuses qui creusaient leurs lits sur les joues de John se muèrent en sanglots incontrôlables, et John tomba dans les bras ouverts de Sherlock. Qui n'eut pas d'autre choix que de serrer son ami contre lui pour le réconforter, et atteindre que la crise passe.

- Que s'est-il passé ? murmura-t-il doucement lorsque les sanglots se tarirent.

John semblait avoir décuvé. Il leva son regard humide vers son ami, qui remarqua à quel point la morveuse ressemblait à John. Quand elle mouillait ses yeux pour mieux réclamer, elle avait exactement cet air-là.

- Elle... Mary... Elle a... Elle...

John bégayait, incapable de poursuivre. D'une main apaisante, Sherlock lui frotta le dos pour le rassurer, le réchauffer, sentir sa peau nue contre celle de sa paume. Il ignorait d'où lui venait cette connaissance des gestes à faire dans ce genre de situations, mais les mouvements lui venaient naturellement.

- Elle a fait un arrêt... chuchota le médecin.

La main de Sherlock s'immobilisa immédiatement. Ses veines se glacèrent. Mary était morte ? Morte ? Et avec elle, John était mort aussi, comme il l'avait prédit.

- Tout se passait bien... Ambre était réveillée, je l'ai sortie de son landau, déshabillée pour mieux la montrer à Mary.

John ressentait désormais le besoin de raconter, de parler, et les mots sortaient tout seul, si fluides que Sherlock n'avait aucune peine à se remémorer la scène. Le détective eut envie de préciser que Mary était dans le coma, que ses paupières étaient closes, qu'elle ne pouvait voir la morveuse, mais préféra laisser John poursuivre.

- Ambre... elle semblait comprendre, elle ne pleurait pas... Le docteur Meadowes était là pour vérifier que tout se passait bien... Je savais que cela ne pouvait pas se produire immédiatement, alors je me suis installé comme d'habitude sur la chaise à côté, j'ai parlé à Ambre, à Mary, je lui ai pris la main, je voulais qu'elle touche Ambre. Notre bébé. Si vivante, si belle, si grande déjà. Avec mes yeux bleus, les cheveux blonds de Mary. Je voulais qu'Ambre transmette à Mary sa vitalité, son énergie. Et Mary... Elle a bougé.

La voix de John se serra soudain. A ses côtés, la respiration de Sherlock était devenue inexistante et sa température corporelle avait chuté de quelques degrés, mais plus rien n'existait pour John sauf ses souvenirs.

- Dorcas... Le docteur Meadowes dit que ce n'est pas possible. Elle n'a rien vu, il n'y a eu aucune variation sur l'encéphalogramme de Mary. Mais je l'ai senti. J'en suis sûr. Quand j'ai posé la main d'Ambre sur celle de Mary, nos trois mains gauches liées, je l'ai sentie tressaillir. Bouger. Légèrement. Je le sais. J'en suis sûr.

Le cœur inexistant de Sherlock fut détruit pour la deuxième fois de la soirée. La main de John s'agrippait à la sienne comme il avait sans doute agrippé la main de sa femme. Probablement pour y ressentir le pouls qui y courait toujours, et que John avait dû mal interprété.

- Ce que tu as senti, John, c'était ton espoir qui venait se briser sur ta main, murmura le détective si bas que le médecin ne l'entendit pas.

- Et subitement... les machines ont hurlé. L'électrocardiogramme est devenu plat. Tout bipait. Tout hurlait. Le docteur Meadowes a hurlé, des infirmiers ont déboulé. Ma femme a fait un arrêt cardiaque en rencontrant sa fille, notre fille pour la première fois. Ma fille a provoqué un arrêt cardiaque à sa mère.

John prononça lentement les derniers mots, comme si, même plusieurs après, il n'arrivait toujours pas à s'en convaincre. Au moins ne pleurait-il plus, mais sa voix était exempte du moindre sentiment. Il ressemblait à une coquille vide, abandonnée de tous.

- Dorcas a dû la choquer trois fois, avant que le cœur reparte... On m'avait écarté de la chambre, repoussé, éloigné. Ambre hurlait. Pendant des heures, sans comprendre ce qui se passait. J'ai vu dans le regard de Meadowes qu'elle n'avait relancé le cœur que par nécessité, parce que j'étais présent, parce que je n'ai pas autorisé qu'on débranche le respirateur électrique et à ce titre ils se doivent de tout faire pour la maintenir en vie... Mais sinon... ils ne l'auraient pas fait. Ma femme a fait un arrêt cardiaque en découvrant notre fille et les médecins l'auraient laissé ainsi s'ils avaient eu le choix.

Sherlock ne dit rien, maladroitement. Il ne savait pas comment réagir, mais ne pouvait se départir de la sensation de plus en plus obsédante que le corps qu'il étreignait pour le soutenir était celui d'un cadavre en devenir. John se laissait aller, s'abandonnait au désespoir. Sherlock aurait voulu le secouer, lui dire « je te l'avais bien dit », lui lancer une pique cynique sur Mary, sur leur morveuse, mais il n'y parvenait pas. Seule subsistait encore dans son esprit la température corporelle de John chutait, les muscles qui devenaient mous, le souffle plus court. Il parvint à dégager un semblant de réaction en poussant son ami dans le lit, sous les couvertures, pour réchauffer le corps glacé.

John, néanmoins, les yeux clos et perdu dans son agonie personnelle, refusa de le lâcher, et l'entraîna avec lui sous les draps.

Hébété, Sherlock suivit le mouvement. N'osa pas bouger quand le corps presque nu de John se colla contre lui, épousant chaque centimètre de son corps avec une perfection qu'il n'avait pas cru possible.

- Mary... murmura John en inspirant profondément.

Et juste après, il embrassa Sherlock. Entièrement, totalement, profondément, s'inscrivant dans sa chair meurtrie et aspirant son âme. Dévorant sa bouche, sa langue, le possédant de manière bien plus intime que toutes les relations sexuelles du monde. Les lèvres de John se faisaient voraces, se pressaient contre celle de Sherlock, embrassaient, mordaient, goûtaient, suçaient, marquaient leur territoire. Et Sherlock, pauvre pantin réduit à l'état d'inconscience par un cerveau ayant court-circuité, répondait aux baisers avec emphase, envoyant sa langue rejoindre sa consœur et essayant de s'incarner dans l'âme de John aussi fort que John avait volé la sienne.

Et puis tout vola en éclat. Parce que John gémissait, John enserrait le corps de l'autre, John murmurait un mot. Un seul. Mary.

L'esprit de Sherlock se reconnecta péniblement pour analyser la situation. Le médecin avait les yeux clos, à s'en fendre les paupières, et était si pressé contre Sherlock que cela ne laissait aucune place à l'imagination. Ni ne lui permettait d'ignorer que le traître corps du détective avait pris l'initiative de physiquement répondre aux caresses impudiques que les mains de John dessinaient sur son dos.

Pour autant que Sherlock en savait, John pouvait aussi bien être en train de délirer et se persuader qu'il était en train d'enlacer sa femme ; que savoir que c'était Sherlock qu'il étreignait pour oublier Mary, mais être incapable de murmurer un autre prénom que celui de son épouse.

Dans un cas comme dans l'autre, c'était mal, et le malheureux cœur de Sherlock se brisa pour la troisième fois de la soirée, ce qui faisait beaucoup pour un homme qui déniait posséder un cœur.

Doucement, à contrecœur, Sherlock détacha John de lui, l'éloigna, clos ses lèvres d'un doigt doux, et lui murmura des mots dénués de sens. Peut-être était-ce les berceuses stupides que John chantait à la morveuse, et que Sherlock retenait malgré lui, peut-être était-ce un Lied de Schubert, peut-être était-ce la mélodie de la berceuse de John, Sherlock lui-même n'en savait rien, mais cela finit par avoir l'effet escompté.

Les mouvements de John se firent lourds, gourds, son souffle ralentit, ses battements de cœur s'apaisèrent. Il s'endormit finalement, et Sherlock attendit de longues minutes avant de s'extirper du lit, rabattre les couvertures sur son ami et fuir la pièce.

Incapable de tenir en place, le détective fit les cent pas dans le salon, nerveux et angoissé, essayant d'analyser objectivement les évènements de la soirée pour analyser, déduire, comprendre. Extraire une solution rationnelle. Prévoir les prochaines étapes s'y préparer. Mais Sherlock se heurtait à un voile, semblable à celui qui bloquait ses souvenirs lorsqu'il était amnésique. Mais ce n'était cette fois pas un déraillement mental. Ou peut-être que si. A chaque tentative du sociopathe de se repasser le film des évènements, sa langue se chargeait du goût de John, mélange de scotch et de thé vert, ses doigts se souvenant de la douceur de sa peau, son nez inspirait l'odeur de verveine et de citron de son ami, ses yeux se remémoraient des torrents de larmes. Sherlock se bloquait, son palais mental tremblait, son esprit s'obscurcissait, et son érection sursautait.

Dans un grand mouvement de rage, Sherlock envoya voler à terre tout le contenu de la table basse, ce qui eut le miracle de ne réveiller aucun des deux Watson qui dormait. Soudainement calmé par la douleur qui irradiait dans son bras, parce qu'il venait de se cogner contre le coin de la table, Sherlock posa soudain le regard sur leur bibliothèque. Son esprit s'éclaircit, son regard s'éclaira. Il y avait des moyens bien plus simples d'oublier, de réguler son esprit.

Sans la moindre hésitation, il enjamba la table basse, marcha en pilote automatique, laissa courir ses doigts sur les titres dans les rayonnages, avant d'attraper un ouvrage français.

Les Fleurs du Mal, Baudelaire, proclamait la couverture.

Sherlock n'y prêta pas la moindre attention et l'ouvrit, révélant son contenu, exempt de moindres vers français.

La seringue et l'héroïne le narguaient. Il posa délicatement la pulpe de ses doigts sur l'objet de sa mort. Il savait que la dose de drogue, pure, le tuerait à coup sûr. Overdose. Arrêt respiratoire. Il ne crierait même pas, John ne se réveillerait pas. Le médecin l'apprendrait le lendemain, découvrirait son testament.

Lorsque Sherlock s'était suicidé, John avait assumé sans se poser de questions que toutes les possessions de Sherlock revenaient à Mycroft ou à sa famille, et n'avait pas cherché plus loin. En l'absence de testament, c'était en effet la solution qui aurait été retenue. Mais Sherlock avait rédigé depuis bien longtemps son testament. L'intégralité de ses biens revenait à John. Ainsi que son assurance-vie.

Et l'assurance-vie de Sherlock Holmes s'élevait à plusieurs millions de livres. Il fallait bien cela pour correspondre à la valeur de son génie. Si Sherlock mourait prématurément, John hériterait de quoi vivre longtemps, élever Ambre, maintenir Mary éternellement sous respirateur électrique, racheter Baker Street à la mort de Mrs Hudson si l'envie lui prenait... Si Sherlock mourait prématurément, John pourrait se concentrer exclusivement à l'éducation de sa morveuse, vivre avec l'illusion de son épouse encore présente à ses côtés... L'esprit embrouillé, Sherlock avait vraiment la sensation que c'était la meilleure idée possible, à laquelle il aurait dû s'y résoudre depuis longtemps. Pour le bonheur de John.

Il songeait même déjà aux squats qu'il pourrait rejoindre pour faire son shoot fatal, afin que le médecin ne trouve pas son corps raidi par la mort au réveil le lendemain.

Un électrochoc parcourut soudain son corps, et l'esprit de Sherlock s'éveilla.

Il considéra la seringue entre ses mains, qu'il avait pris sans même s'en rendre compte, et la rejeta au fond de sa cachette, refermant le faux volume de Baudelaire avec un claquement sec. Il devenait fou. Réagissait sans la moindre logique. Le fait que son salon se transforme peu à peu en arc-en-ciel plein de licornes et de moutons (malgré les efforts désespérés du détective pour faire accepter les abeilles) lui faisait perdre la tête. Il faisait attention aux étagères du frigo, du placard. Il jouait plus souvent Lizst sur des clochettes multicolores que sur son violon. Il contournait la poussette de l'entrée sans même y faire attention. Il savait toujours où trouver la peluche mouton noire, pour le cas improbable où la morveuse l'aurait posée, et la réclamerait à corps et à cris. Il vivait dans un océan de coussins et de couvertures, et il devait même soulever le protège prise pour mettre son téléphone à charger.

Il devenait fou. Au point d'avoir, un bref instant, songé à attenter à sa vie. John n'avait vraiment pas besoin de ça en ce moment. Sherlock savait que le médecin était déjà mort à l'intérieur, de toute manière. Mary aussi. Par certains aspects, lui-même était également mort. Ne restait de réellement vivant que la morveuse. C'était le triste constant de leurs vies.

Sherlock reposa soudain vivement Les Fleurs du Mal à sa place, et fouilla habilement entre les rayonnages, et en ressortit ce qu'il cherchait.

Cocaïne, sept pour cent, sa bien-aimée.

Il savait que si John l'apprenait, il ne donnait pas cher de sa peau. C'est pourquoi il mesura son dosage avec la plus infinie des précisions, rangea tout ce dont il n'avait pas besoin, dissimula toutes les preuves. Et inspira profondément, se lovant sur le canapé juste après. Vingt minutes d'oubli pur. Il s'endormirait ensuite. Au matin, il se réveillerait avant John, et le médecin ne remarquerait rien.


(1) Pour information des non-matheux, la loi de Bernoulli est une distribution discrète de probabilité. Toujours pas clair ? C'est le machin qui te dit combien t'as de chances de gagner à pile ou face. Rien à voir avec le théorème de Bernoulli, sur la viscosité des fluides.

(2) La première comptine est la version française de « twinkle twinkle little star », la comptine la plus connue en Angleterre. Et si vous ne connaissez pas la deuxième, je ne peux plus rien pour vous (mais Google si, fort heureusement) et je vous conseille un procès à vos parents. Au moins. xD

(3) Chambre 704 parce que c'est le cadeau d'anniversaire d'Elie, née à cette date ^^


Je vous rappelle qu'il y a un petit jeu : TOUS les personnages originaux mentionnés dans cette fic (y compris ceux cités rapidement, juste en passant), à l'exception de : Gisele, Ambre et Stephen le crâne (que vous découvrirez plus tard dans la fic), ont un POINT COMMUN. Saurez-vous trouver lequel ? Si oui, et si vous êtes capable d'expliquer ce point commun, je m'engage à offrir une ficlet/OS au vainqueur ! ATTENTION, je ne saurais trop vous conseiller d'attendre le dernier chapitre pour me donner vos propositions, afin d'être sûr que ce que vous affirmez vaut pour tous les personnages...


Prochain chapitre le Di 11 septembre !

Reviews ? :)