CHAPITRE X
16.
Jouant enfin son rôle de touriste campeur, sac à dos lui sciant les épaules, Aldéran avait vaillamment marché dans les collines puis les montagnes entourant Jaspell.
En dépit des vingt kilos de vêtements, petit matériel et matériel de camping, qu'il trimbalait, le jeune homme allait plutôt rapidement. Le mini-trek n'avait d'ailleurs rien à voir avec les deux trips annuels de survie que le SIGiP organisait pour ses militaires, et il se sentait plutôt en pleine forme !
Conscient que, d'une façon ou d'une autre, les Inspecteurs traquant le serial killer, le suivaient – pour sa sécurité – Aldéran avait avant tout à reprendre le contact avec l'Unité dont il s'était séparé trente heures auparavant.
Au deuxième jour de randonnée sportive, Aldéran avait donc fini par poser son paquetage près de l'entrée d'une caverne, avait mis le feu au bois ramassé au cours de son périple et apprêté la gamelle avec le sachet de repas lyophilisé. Ensuite, gourde à la main, il était entré dans la caverne, comme s'il recherchait de l'eau de source.
- On n'est pas idiots, je parle de nous, les Inspecteurs de la Spéciale. Ceux en enquête ici s'apercevront vite sur les plans spéléologiques, qu'il y a plusieurs accès à cette caverne, remarqua Melgon.
- Hum, pas si sûr ! se réjouit Aldéran. Le satellite du SIGiP pirate les scans et autres détecteurs.
- Aldie !
- Tranquillise-toi, Mel. Envoyer mon image et celles de l'Unité, en vision 3D parfaitement réaliste, ne contrecarre pas la traque du serial killer, ajouta rapidement le jeune homme. Là, il s'agit juste de préserver notre couverture et notre sécurité !
- D'accord. Berkauw ?
- C'est étrange… Il a visité plusieurs familles, près d'une dizaine de maisons, avant de filer lui aussi vers les montagnes ! Il a fait une reconnaissance, et là, il sait !
- Bon, quand on lui tombe dessus, et sur le serial killer de Jaspell ?
- Il a dû deviner, comprendre, s'ouvrir la cuisse, et il s'est en tout cas arraché la puce de localisation du corps…
- Donc, l'Elite des Polices a perdu la trace d'une abomination non humaine capable d'éviscérer, dépecer et achever un autre être encore en vie à ce moment – et ce uniquement pour suivre un rituel n'existant que dans son esprit malade ! ? Aldie !
- C'était prévisible. Et, je dirai que j'ignore jusqu'à quel point cette « perte » ne fait pas partie de la vraie stratégie de mes supérieurs. Melgon, nous ne devons compter que sur nous-mêmes, à fond !
- Je sais, tu es désormais plus qu'angoissé pour le Colonel Jorande ! Légitimement, je le redoute… Alors, en concret, quel est notre plan d'action ?
- On attend que le serial killer prenne l'imitative.
- Aldie !
- Bien qu'il nous aie baladés, Berkauw a malgré tout laissé une piste… Et c'est encore pire que toutes les conjectures, et les Profileurs du SIGiP s'en sont donné à cœur joie – si je puis dire – et pourtant ils ne se sont pas laissé emporter par leur imagination, tout est bien réel !
- En quel sens ?
- Pas un seul serial killer, mais tout simplement une sorte de secte où plusieurs des membres ont tué, tour à tour !
- Par les dieux, chacun donnant un alibi à l'autre… réalisa alors le Capitaine de la Spéciale.
De la tête, sombre comme jamais, Aldéran approuva, avant qu'un éclair ne traverse ses prunelles d'un bleu marine.
- Les recoupements des trajets de Berkauw sont cependant intéressants, très instructifs ! Pas le QG de cette secte, mais une de leurs caches… Espérons qu'on y trouve leur « prison »… Je m'y dirige, mine de rien. La planque est quelque part dans cette caverne, mais impossible d'avoir un emplacement précis… Que l'Unité se disperse, ce sera facile pour explorer les galeries.
- Les autres vont s'en occuper, je te suis.
Torko les sens en alerte, ne semblait cependant toujours pas capter l'odeur, même infime, de Gomen Jorande.
- Je ne sais pas pourquoi, mais si cet endroit est bien une des caches du – enfin des - serial killer, je la trouve bien vide et dépourvue de toutes mesures de sécurité. Et, Aldéran, pourquoi crois-tu que, tout en ignorant qui ils sont, on va aussi simplement leur tomber dessus ? !
- Le Général Grendele a beau me reprocher mon manque d'expérience – en même temps, s'il m'envoyait plus souvent en missions, je pourrai peut-être en gagner – je fais bien plus davantage confiance à ma chance, ou malchance selon le point de vue ! Disons qu'en recoupant toutes les infos glanées dans un article et un autre, les sites où les victimes ont été retrouvées, cette grotte a plus d'un intérêt ! On est à deux pas du lac, la composition des rochers ne permet pas une bonne captation par les satellites d'observation, et il y a non loin une petite plage qui serait « idéale » pour dresser une croix en cette nuit de pleine lune…
- Ce serait aussi facile de les débusquer alors que les Inspecteurs enquêtent depuis des mois ?
- Disons que je reçois mes informations d'une organisation qui dispose de bien des sources et qui a ses appuis partout ! Tandis que, sans vouloir t'offenser, Mel, dès qu'un policier de la Spéciale sort sa plaque, les bouches se ferment et les langues se nouent – le plus souvent ! Et, certaines choses ne changent jamais : dans un petit village, on continue de voir d'un très mauvais œil des étrangers, d'autant plus s'ils viennent remuer des histoires, déterrer des secrets ou faire de concitoyens présumés honnêtes et jusque là estimés des serials killer !
- Je suppose que tu veux aussi insinuer que des notables pourraient faire partie des adeptes du serial killer qui a été le premier à frapper, voire qu'il serait l'un d'eux ?
- Possible… Enfin, il est sûr qu'aujourd'hui, on ne rentrera pas bredouilles !
- Pourquoi ?
- On va au moins attraper un rhume !
- Très drôle, c'est le clown en toi qui se réveille ?
- Des nouvelles des autres ?
- Darys ne voit rien de particulier, Jelka ne capte effectivement rien de sa Centrale de Communications au Bureau, Yélyne a failli se tordre la cheville et Soreyn a éternué.
- Passionnant.
D'un sourd et bas grognement, Torko avait indiqué que sa truffe avait reniflé quelque chose de connu et la pose qu'il avait adoptée ne laissait aucun doute là-dessus !
- C'est bien mon gros, le félicita son maître dans un chuchotement.
- Aldéran ? questionna Melgon, également à voix basse.
- Torko a identifié l'odeur de Gomen. Il est passé par ici… Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne nouvelle vu qu'il n'est jamais ressorti d'ici !
- Tu veux qu'on fasse demi-tour ? J'ai tout le tracé de notre parcours sur mon ordi de poche.
- Comme moi. Et, non, on ne m'a pas enseigné à reculer ! siffla le jeune homme. Jorande est tombé dans un piège, on a cette info d'avance, contrairement à lui. Et puis, ce ne serait pas une mauvaise chose si on finissait entre les griffes de ces tueurs.
- Pourquoi ?
- Parce que nos balises fonctionnent parfaitement et que si on se fait capturer comme des bleus, il suffira d'une question de minutes pour que la cavalerie débarque et mette tout ce petit monde en état d'arrestation, sans que toi et moi ayions subi le moindre dommage physique !
- Toi, tu regardes trop de films, ronchonna Melgon. Pourtant, avec tout ce temps passé dans l'Unité, je pensais que tu aurais compris que la réalité est très différente !
Sortant d'une énième galerie, ils débouchèrent dans une sorte de grande caverne, avec un surplomb à quelques mètres au-dessus d'eux, qui donnait accès à d'autres couloirs qui traversaient toujours plus profond la montagne.
Aldéran et Melgon avaient traversé la moitié de la caverne quand sur le surplomb un rocher pivota, laissant le passage à un quinquagénaire à la chevelure argentée, portant une fine moustache et un petit bouc, boitant légèrement : Pelmy Berkauw.
- Si vous vous croyiez discrets, on vous suit sur les écrans de surveillance depuis des heures ! Mais il n'y avait pas meilleur endroit pour refermer la souricière qu'ici.
- Fais-nous une confidence, Berkauw, lança Aldéran. Tu as coupé en morceaux l'autre leader des tueurs, ou tu t'es allié à lui ?
- Vous allez le découvrir sous peu. La lune sera pleine dans trois heures ! Il n'y avait qu'une croix de prévue à la base mais vu que vous vous précipitez tous à notre petite fête, on va se débrouillez, ne craignez rien, vous aurez la vôtre !
Le Tueur aux Rites, comme on avait surnommé Pelmy Berkauw du temps de ses « exploits » sadiques, appuya sur le bouton du petit émetteur qu'il avait à la main et le sol s'ouvrit aussitôt sous les pieds d'Aldéran et de Melgon qui disparurent dans le vide, avant que les plaques mobiles ne se réajustent, ne laissant aucune trace de leur présence un instant plus tôt !
