Un autre pan du mystère se dévoilait. S'ils pouvaient communiquer autrement qu'avec des mots, c'était normal que leur dialogue soit incompréhensible pour les autres. Il y manquait des passages qui ne se formaient pas en mots, tout simplement.
Cette histoire était tout bonnement incroyable, mais intelligible. On commençait enfin à obtenir un résultat. Une ébauche bien confuse, certes, mais qui avait le mérite de mettre des jalons. Encore qu'elle génère de nouvelles questions, se dit Lee in petto. Ewon avait des sentiments mitigés. Pour lui, l'histoire était plausible. Il ne pensait pas que Mookyul ait menti en disant qu'il ne connaissait pas son jumeau. Et la théorie d'une communication télépathique gémellaire expliquait alors comment ces deux étaient si proches. Mais il avait l'impression que cette ébauche d'explication n'était qu'une préface. Et il ne savait toujours pas pourquoi Mookyul s'était montré si réticent à rencontrer son jumeau et pourquoi, surtout, il avait essayé de lui mentir.
Un long silence tomba, que les jumeaux n'essayèrent pas de briser. Mookyul boudait. Lee parla enfin, essayant de remettre de l'ordre dans ce qu'ils venaient d'entendre:
- Et vous vous retrouvez, par coïncidence. Bien. Qui est cette personne que vous recherchez ? » Mookyul le regarda et Mookdahl regarda attentivement Mookyul. La question de Lee ne s'adressait à aucun des deux en particulier et Mookdahl était visiblement plus disposé à répondre, mais il se taisait, fixant son frère. Enfin, Mookyul dit d'un ton bas :
- Minsoo.
- Vous cherchez Minsoo ?
-...
- Et les autres ?
- Ils ne sont pas perdus. » C'était Mookdahl qui avait répondu.
- Minsoo est perdu ?
-...
- Minsoo est malade. Et perdu, oui. » Cette fois, c'était Mookyul qui répondait, d'une voix sourde. Il ajouta d'un ton bizarrement neutre : « Il va bientôt mourir. Mookdahl souhaite le voir avant sa mort. Il veut que je l'aide à le retrouver. »
Cette fois, des armées d'anges passèrent. On ne savait pas même trop pourquoi. Le jeune chef venait d'annoncer la mort prochaine d'un frère jumeau qu'il n'avait jamais rencontré et qu'il disait avoir trahi. D'un ton terrifiant dans sa neutralité. Comment réagir ? Que dire ? Il fallait penser vite. Les deux frères ne se regardaient plus. Ils laissaient les mots planer comme des banderoles mortuaires, indifférents. Ewon réagit à l'instinct :
- On va le retrouver alors.
- Tu veux nous aider? » demanda Mookdahl, les sourcils levés d'étonnement. Les jumeaux paraissaient surpris au plus haut point.
Comme s'ils ne s'attendaient pas du tout à voir une quelconque réaction. Était-ce si étonnant que l'annonce de la mort prochaine de leur frère provoque de l'émoi ? Bon sang, qu'est-ce qui clochait chez ces deux-là ? Ils s'attendaient à quoi ? Qu'on laisse passer la nouvelle et qu'on fasse semblant de n'avoir rien entendu ?
Les hommes approuvèrent, ainsi que Lee qui dit :
- Oui, s'il est malade, plus tôt on le retrouvera, mieux ce sera. Dites-moi ce que vous savez.
-... » Ils ne répondaient pas. La surprise disparut de leur visage pour laisser la place à de l'hésitation. Finalement, Mookdahl répondit :
- Ce n'est pas la peine. Vous êtes gentils. On va le faire nous-mêmes.
- Vous-mêmes ?
- On est sept. Enfin, six. On retrouvera le septième ensemble. » Il parlait avec la même voix sourde et rauque que Mookyul.
- Mais je suis sûr que ce sera plus rapide si on organise des équipes », dit Lee. Il ne comprenait pas le refus des jumeaux.
- Non, on doit le faire nous-mêmes », répondit Mookyul. Il n'hésitait plus. « J'aurais besoin de m'absenter, parfois, enfin souvent, je crois. Tu m'en donnes la permission, Vieux ?
- Pourquoi refuser notre aide ?
-...
Mookdahl s'impatienta :
- Parce qu'on n'a pas besoin de vous, merde. Tu es sacrément collant, le vieux, hein ? On doit le faire nous-mêmes. Point barre.
- Hé, tu ne lui parles pas sur ce ton, compris ? » dit Mookyul agressivement. Visiblement, il oscillait entre son frère et son chef. Et surtout, c'était un bon moyen de détourner la conversation. Lee décida de ne pas s'en formaliser sur le moment. Il avait d'autres chats à fouetter:
- J'ai d'autres questions et je veux des réponses. Je prendrai ensuite ma décision. »
Mookyul le regarda d'un air interrogateur. En cet instant, Ewon apprécia le vieil homme. Son calme et son sang-froid l'aidaient à garder le peu de calme qui lui restait et donnait un semblant d'ordre à l'anarchie que l'apparition de Mookdahl avait suscitée.
- Bien. D'abord, vous deux ne vous connaissiez pas pendant 21 ans et vous vous rencontrez soudain. S'agit-il vraiment d'une coïncidence ?
- ...Probablement, dit Mookyul.
- Plus exactement ?
- On vit tous ici, à Séoul. Ce n'est pas anormal qu'on se soit finalement rencontrés. Pourquoi cette question, Vieux ?
-...Vous avez des informations sur vos parents biologiques ? »
La question fit tiquer les frères, mais ils ne se dérobèrent pas. C'est Mookyul encore qui répondit :
- Non. On ne les connaît pas et on s'en fout d'ailleurs. Pourquoi ces questions ?
- Vous savez où vivent vos jumeaux ?
- Oui, à part Minsoo.
- Pensez-vous qu'ils aient plus d'informations sur votre naissance et éventuellement vos parents biologiques ?
- Non, Vieux. Mais à quoi riment toutes ces questions ? Tu doutes de moi ?
- ...Vous êtes nés près de Chunju, dans le Chungcheong.
- Oui, et alors ?
- Par curiosité, j'ai demandé à voir les originaux de ton acte de naissance...
- Et ? » C'était Mookdahl qui parlait. Le procureur en lui venait de se réveiller.
- Ils ne sont plus là. Les pages concernant vos naissances.
- Nos naissances ? La mienne aussi ?
- Toutes les naissances de la semaine où vous êtes nés.
- On les a volés ?
- Non. On les a sortis des archives et prêtés en échange de garanties et d'un paiement très substantiel pour une durée de six mois, il a y quatre mois.
- Prêtés ? C'est possible de sortir des extraits de naissances des archives étatiques et de les prêter ? Merde, de quoi tu parles, là ? » demanda Mookyul. Lee observait attentivement les deux frères. Visiblement, ils ne savaient rien.
- Oui, c'est possible, moyennant finance. C'est un règlement controversé mais il existe. C'est pour aider à remplir les caisses de l'Etat », dit Mookdahl. « Et vous dites que nos actes de naissance, les originaux ont été sortis des archives et prêtés ? A qui ? Ce système coûte très cher. Pour sortir tous les actes de naissance, il faut payer des millions.
- Exactement. C'est ce qu'on a fait. Et on a même payé en liquide.
- Qui, on ?
- Aucune idée précise. Les signatures sont illisibles et les sceaux dont on s'est servi tout autant. Je me suis donc renseigné auprès des archivistes.
- Et ? Accouche, bon sang !
- Ceux qui ont emprunté les actes de naissance sont deux étrangers.
- Etrangers ?
- Pas Coréens. D'ailleurs, je ne sais pas si c'est légal. Ils avaient le type européen. Deux jeunes hommes. L'une des archivistes les a décrits comme « très grands » et « très beaux ». »
Il y eut un lourd silence. Ewon se demandait comment cette histoire allait se terminer. Non, plutôt, comment avait-elle commencé ? Quel sens donner à ces informations décousues et incompréhensibles qui tombaient de toutes parts ?
Finalement, Mookdahl reprit la parole :
- Bien. On récapitule. Tu es allé fouiner dans nos vies, mais tu es tombé sur un os, du fait que deux bâtards, étrangers, européens, va savoir quoi, sont passés là avant toi et ont volé nos foutus actes de naissance en payant des millions en cash ? C'est bien ça ?
- Oui. » Les jumeaux se regardèrent.
- C'est quoi ce bordel, bon sang ? Ok, pour pouvoir sortir des actes de naissance directement des archives, il faut donner des justificatifs. Qu'est-ce qu'ils présenté comme justificatifs?
- Rien.
- Comment ça, rien ?
- Le préposé jure ses grands dieux qu'ils lui ont présenté tous les justificatifs nécessaires, mais il n'y a plus rien. Les pièces ont disparues.
- Ah ouais, il passerait un quart d'heure avec moi, il se souviendrait exactement de ce qui s'est passé.
- Je crois que c'est bien ce qui s'est passé. On l'a interrogé en « profondeur ». J'ai entendu dire qu'il était actuellement à l'hôpital avec quelques os cassés. »
On pouvait faire confiance au vieux mafieux pour avoir interrogé l'homme en « profondeur » comme il disait. Si même sous la torture, il n'avait rien dit de plus, c'est qu'il disait la vérité. Mais alors, qui étaient ces hommes « très grands et beaux » et pourquoi avaient-ils eu besoin des actes de naissance d'un lot d'orphelins ? Lee avait raison de demander si la rencontre des jumeaux était vraiment fortuite. Des murmures s'élevaient. Les histoires de jumeaux ou de télépathie étaient une chose, le vol de documents officiels d'identité une autre. Et pourquoi des étrangers ?
- Est-ce que vous savez de qui il s'agit ? demanda Lee.
- Non. Merde, ce n'est pas une bonne nouvelle, dit Mookyul.
- Et vous êtes sûrs que vos frères et sœur n'en savent pas plus ?
- …
- Alors ?
- On a l'intention de les contacter de toute façon, dit Mookdahl. On va leur demander.
- Qui, « on » ? coupa Mookyul.
- Toi et moi.
- Non, mon vieux. Tu le fais tout seul.
- Ah ! Recommence pas, d'accord ? On va le faire ensemble. Tu as accepté. Ne change pas d'avis.
- Je n'ai pas accepté de voir les autres.
- Ouais ?
- Ouais.
- Et bah tant pis, on va quand même le faire ensemble. »
Le naturel revenait décidément au galop avec ces deux là. Debout, altiers et majestueux, ils s'étaient saisi l'un l'autre au col et se préparaient à se frapper. On aurait dit qu'ils avaient complètement oublié tout ce qui venait de se dire. Ewon en avait vraiment ras-le-bol :
- Hyungnim ! » Mookyul se tourna vers lui et Ewon pria pour que l'autre ne le frappe pas. Ce n'était pas le moment. « Pourquoi tu ne veux pas rencontrer tes jumeaux ? Ce sont bien tes jumeaux, non ? Alors, pourquoi tu te montres aussi têtu ? » Voilà, la question était sortie, sans fioritures, sans circonlocution et Ewon était décidé à se faire répondre aussi clairement. Les autres questions viendraient plus tard.
Mookdahl lâcha son frère et ricana. Mookyul, lui, soupira. Ewon espérait qu'il était lui aussi fatigué des doutes et des hésitations et qu'il répondrait sans se faire prier.
- Ecoute, mon petit Fox, ce n'est pas que je ne veux pas les rencontrer. C'est juste que...ce n'est pas le bon moment.
- Vous ne vous êtes jamais vus, si j'ai bien compris ? Alors, qu'est-ce que ça veut dire, ce n'est pas le bon moment ? Tu ne veux pas les voir du tout, c'est ça ?
-…
- S'il te plaît, Hyungnim. Réponds. »
Mookyul vint s'assoir à côté de lui et posa son bras sur son épaule. Il cherchait ses mots.
- Je…je ne suis pas prêt.
- C'est-à-dire ?
Mookyul tourna la tête à gauche et à droite, soupirant. Il n'avait plus sa superbe.
- Comment le dire ? … C'est vous, ma f...ma…famille. Je n'ai besoin de personne d'autre. Je ne veux pas d'autre famille. Comment te dire ? Regarde-le », dit-il en montrant son jumeau de la main, « Il me ressemble, n'est-ce pas ? Même beaucoup. On peut facilement nous prendre l'un pour l'autre. Et puis, on se connait très bien tous les deux. On sait tout l'un de l'autre. On ne peut pas avoir de secret, lui et moi. Et c'est la même avec nos autres jumeaux. Mais, vois-tu, mon Fox, on n'a pas la même vie. On n'a pas les mêmes fréquentations, le même métier, le même passé… Je veux…profiter de la vie…qui est la mienne. De cette vie-là. Et si…si je rencontre les autres…
- Si tu rencontres les autres ?
- … Je ne veux pas, voilà. » Ah. La corde avait cassé. Ewon insista :
- Pourquoi tu ne veux pas ?
- …
- Laisse tomber, Fox. Il va les rencontrer de toute façon, il me l'a promis, dit Mookdahl, qui avait écouté leur échange avec attention.
- Je ne t'ai rien promis, d'accord ?
- … Je ne peux pas le faire tout seul, Mookyul. Tu le sais. Alors arrête de me les casser. Ou je vais te pourrir la vie.
- Tu n'oserais pas.
- Tu crois ? » Vif comme un serpent, Mookdahl attrapa Mookyul et le mit debout de force, ses mains tellement serrées sur les épaules de son frère que ses jointures avaient blanchies. Il approcha sa tête de celle de Mookyul et lui dit quelque chose à l'oreille. Mookyul pâlit et serra les poings, puis regarda les autres. Mais il resta silencieux. Un long moment passa. Les deux frères immobiles, les yeux dans le vague, retrouvaient leur beauté du diable. Finalement, Mookyul capitula. Ses yeux brillaient, comme au bord des larmes. Il inspira lentement puis s'éloigna de son frère :
- Soit.
- A la bonne heure. »
Le jeune chef se tourna vers Lee :
- Je vais appeler les autres. Je peux ?
- … Oui, je suis curieux de les connaître. Moi et tous tes hommes ici. »
Ewon jura intérieurement. Le vieux loup ne l'avait pas mentionné, en plus de Mookyul qui l'avait laissé tombé en plein milieu d'une conversation. Qu'avait dit Mookdahl à Mookyul pour le mettre à genoux aussi facilement ? Il décida de ne pas demander sur l'heure et de se reprendre. Son naturel gai et optimiste était ce qu'il avait de mieux. Il prit une profonde inspiration et serra mentalement les dents, puis sourit et frappa des mains joyeusement.
- C'est génial ! »
Mookyul le dévisagea sans rien dire, puis un sourire très tendre éclaira ses traits tirés. Par mimétisme peut-être, Mookdahl aussi lui sourit et tapa sur l'épaule de son frère.
- Il est mignon comme tout, ton Fox.
- Je sais. Et un caractère ! Snake, va me chercher le téléphone. »
Ewon avait pris la bonne décision. Le téléphone en question était à un demi-mètre de son grand, qui reprenant du poil de la bête, s'étala confortablement sur le canapé, accompagné de son jumeau, leurs carcasses d'athlètes prenant toute la place. Lee revint aux documents disparus :
- Vous n'avez pas l'air inquiet.
- C'est parce qu'on n'est pas des devins extralucides. Ca ne sert à rien de se prendre la tête. Je vais gratter de mon côté pour voir si je peux trouver quelque chose, sinon, il faudra attendre que les étrangers grands et beaux se montrent d'eux-mêmes, répondit Mookdahl d'un ton léger en haussant les épaules.
Il paraissait vraiment ne plus s'en soucier, tout comme Mookyul, qui n'avait pas prêté attention à leur échange et méditait en regardant le téléphone que Snake avait posé sur la table basse devant lui. Soudain, une idée somme toute logique frappa Ewon. « Grands et beaux » était une description qui collait parfaitement à ces jumeaux. Mais étrangers ? De type occidental ? Certaines asiatiques trouvaient sans distinction tous les Européens beaux du fait de leur teint clair et de leurs couleurs variées. Lui, en tant qu'asiatique, ne distinguait pas vraiment les caractéristiques du type occidental. Les touristes qu'il voyait étaient souvent rougeauds, clairs de cheveux, aux yeux pâles, débridés et à l'ossature marquée. Il ne voyait pas en quoi son jeune chef mafieux, aux yeux noirs et aux cheveux d'ébène lisses pouvait intéresser des étrangers. A moins qu'il ne s'agisse justement d'une histoire mafieuse ? Ewon sursauta soudain. Tout en réfléchissant, il avait laissé ses yeux courir sur son bel amant qui regardait toujours pensivement le téléphone. D'habitude, son visage était si mobile qu'il ne pouvait le contempler qu'endormi, ses longs cils fournis palpitant légèrement, encore qu'un bref moment, puisque l'animal sauvage qu'était Mookyul se réveillait très vite, comme un bouchon qui remonte à la surface. Mais maintenant, il voyait de près son profil immobile et des détails qu'il n'avait jamais remarqués sautaient à ses yeux. Il regarda le jumeau et vit qu'il l'observait attentivement. Bien entendu, Mookdahl réagit :
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Rien.
- Il est beau ?
- Oui.
- Mais ce n'est pas pour ça que tu le regardais.
- … » Ewon ne savait pas trop comment réagir face à cet homme qui ressemblait tant à son amant, physiquement et mentalement. Il décida d'être franc : « Pourquoi des étrangers de type occidental ?
- Hein ?
- …
- Je n'en sais rien. Pourquoi tu demandes ? » Ewon le regarda en essayant de se concentrer sur les détails physiques qu'il venait de remarquer. « Vous avez le visage fin.
- Ouais, on est beaux gosses.
- Je parle de l'ossature.
- … ?
- Vous n'avez pas les pommettes très soulignées et …vos yeux sont très ouverts.
- Et alors ?
- Et vous avez aussi le nez un peu long.
- Et alors ?
- Un peu comme les Blancs, quoi !
- …Ouais, c'est possible. » Mookdahl le fixait d'un drôle d'air, les sourcils légèrement levés. Ewon tourna la tête pour échapper à son regard et remarqua soudain que Mookyul aussi avait abandonné sa contemplation du téléphone pour le fixer du même air un peu étrange. Il demanda :
- Où veux-tu en venir, Fox ?
- Mais…je ne sais pas. Je veux dire…pourquoi des étrangers de type occidental ?
- …
- Pourquoi vous me regardez comme ça ? »
Mookyul haussa les épaules :
- Tu te prends trop la tête, Fox. C'est pour ça qu'on t'appelle Fox.
- Il n'y a que toi qui m'appelle comme ça et vous ne m'avez pas répondu.
- Parce que la réponse n'est pas importante.
- … » Ewon eut recours à une tactique de fille. Il baissa la tête et prit un air désemparé. La réaction de Mookyul ne se fit pas attendre :
- Je t'ai dit que ce n'est rien, bon sang ! C'est juste qu'on s'est parfois fait traiter de « bâtards étrangers » quand on était gosses.
Ewon avala sa salive. Il n'aurait peut-être pas dû poser la question. Mais il continua :
- Pourquoi ?
- Parce qu'on n'a pas l'air à cent pour cent Coréens. Tu te rappelles l'ambiance antioccidentale qu'il y avait quand on était gosses ? Ce n'était pas encore l'ère du capital et on voulait que les Américains s'en aillent. Pas comme maintenant. Et nous, avec nos gueules d'on ne sait où, eh bien, on ne plaisait pas trop parfois. Mais t'inquiète, on a tous les deux cassé la gueule à tous ceux qui nous ont offensés, mômes ou pas. »
Ewon sourit, un peu rassuré. C'était la première fois que Mookyul, presque spontanément, lui parlait de soi. Mais maintenant que Mookyul venait de le dire, il se rendait compte que ces deux jumeaux avaient effectivement une physionomie qui n'était pas à cent pour cent asiatique. Ils étaient trop grands, trop larges, trop blancs aussi, leurs yeux étaient plus ouverts que la quasi-totalité des Coréens et surtout, la paupière du haut, bien que large, se plissait, contrairement à la majorité des asiatiques. Et puis il y avait le nez, fin et droit, court mais un peu plus long que la moyenne. A bien regarder, ces deux frères n'étaient pas forcément typés asiatiques.
- Tu as fini de m'examiner ? » Ewon fixait toujours son beau gosse. Il baissa la tête.
- Désolé.
- De quoi ?
- …
Tu n'as pas à être désolé de quoi que ce soit, mon petit Fox. Compris ? » Mookyul lui caressa doucement la tête en disant cela.
