Foyer doux foyer

Partie 2

Note: Désolée pour cette longue période de vaches maigres due à une rentrée un peu particulière, très enrichissante, mais très accaparante. Me voilà remise en selle (sur la vache grasse, haha...). La 3ème et dernière partie de ce chapitre arrivera bientôt, en particulier, j'enchaîne direct dessus comme je vous parle. ... Oui, je sais, au départ cette fic était censée être un ensemble de vignettes, et la voilà qui vire en ensemble de super-chapitres divisés en trois. De qui se moque-t-on ? Je sais pas, ça c'est fait à mon corps défendant ! -_-'

Theodore sirotait une coupe de champagne avec quelques discrets claquements de papilles concupiscents en observant la salle. Un large pan de la mode masculine grouillait là : génies, cuistres, mirliflores, représentants de grandes enseignes, amateurs, apollons de tous poils et égéries qui pétaient plus haut que leur petit cul. Il se demandait parfois comment diable il était arrivé jusque là. Ce monde était aux antipodes de tout ce qu'il avait connu et pratiqué dans sa vie. Quand il avait fallu réfléchir à un métier dans lequel se lancer, à 40 piges et sans le moindre diplôme, l'horizon avait été plutôt sombre pour Bagwell. Abruzzi avait balayé le problème en disant qu'il pouvait lui fournir un emploi fictif fort bien payé, et peut-être à la maison, ce qui lui permettrait du même coup de s'occuper des mômes, mais l'Alabamien avait rétorqué qu'il préfèrerait crever plutôt que d'être entretenu comme la dernière des bonnes femmes. John avait grogné qu'il attendait de voir combien de temps T-bag tiendrait comme caissier au Prisunic du coin et qu'il ne fallait pas s'imaginer qu'on pouvait gagner son pain en restant assis à peloter des petits enfants, si ce n'était peut-être une fois l'an à l'occasion de Noël. Il avait ajouté que, pour sa part, il préférait largement se remettre à fréquenter les boîtes de strip-tease en bas de l'estrade avec des enveloppes pécuniaires bien proprettes, mais que Bagwell pouvait tout à fait proposer au Bleu de reprendre du service s'ils n'en avaient pas marre d'avoir de l'oseille plein le calebar. Cette tirade avait donné à Theodore une sacrée idée et, dès le lendemain, il s'était rendu dans cette rase campagne de la lointaine périphérie où s'étaient établis les deux frangins miraculés ainsi que le cher rejeton, et leur avait annoncé la nouvelle. Il allait enfin réaliser le seul boulot honnête pour lequel il était fait : mener à lui tout seul la révolution du comportement vestimentaire adolescent. S'il le désirait, LJ pouvait avoir la chance d'être le premier dépositaire des œuvres qui jailliraient de sa créativité débordante, et il se gagnerait du même coup un peu d'argent de poche, en attendant la notoriété. Tout d'abord, Burrows lui avait mis son poing dans la gueule. Pourtant Junior, en bon jeunot en pleine révolte contre la figure paternelle qui avait détruit sa vie, n'avait pas tardé à venir sonner à sa porte, se réjouissant à l'idée d'être payé pour emmerder son daron. Et la petite entreprise avait été mise en branle, avec le gracieux investissement d'Abruzzi qui prenait la chose avec le sérieux d'une mère de famille qui achète un joujou coûteux à son gamin en se persuadant que cela l'occupera à autre chose que traîner les rues en blouson noir et faire des graffitis sur les murs municipaux. Ah ! Ca avait pris un peu de temps, mais il avait fini par lui en mettre plein la vue ! Le jour où le budget était passé aux bénéfices, il avait jubilé sans retenue, mais de là à imaginer qu'il se retrouverait un jour en train de partager les ergoteries salonnardes du « monde », en smoking et chapeau classieux… Il fallait croire qu'il était bel et bien fait pour ça, et ses garçons également… Il leur devait sans doute une petite partie de son succès. Il avait trouvé Jeremy sur un marché au puces… enfin, il l'y avait repéré en tant que badaud, bien sûr, alors qu'ils se trouvaient à un stand de couteaux, qui pour dénicher un canif pratique, qui pour trouver de quoi dépecer les petits lapins et autres louveteaux en culottes courtes. A sa vue, il s'était figé un instant, puis s'était précipité sur Caligula, qui chahutait avec ses frères non loin des jupes de John, et l'avait prélevé dans ses bras sans autre forme de procès afin d'aller filer sa carte au beau brin de jeune homme en ayant l'air le plus éloigné possible d'un vieux pervers sociopathe. Morten avait été le seul à avoir le culot de venir se présenter de lui-même.

Avec un peu d'entraînement, eux aussi savaient à présent très bien ce qu'ils faisaient, et ils avaient rencontré un succès tout à fait honnête ce soir. Il les aperçut, à présent en train de se faire courtiser par d'autres gens du métier. Jeremy avait choisi de rester assez classique, scolaire en fait, veste, chemise blanche et casquette à la française. Seule sa cravate, fine, rouge et lâche sur sa poitrine, donnait un peu de fantaisie à sa tenue. Morten, pourtant moins coloré encore, détonnait déjà plus. Son tee-shirt à manches longues noir, épais et près du corps, était divisé en quatre de chaque côté par une croix de boutons-pressions blancs irisés qui se prolongeait devant sur le pantalon et dont la branche horizontale faisait le tour de son torse. Il l'avait autorisé à garder à l'oreille une petite croix de Néron. Le petit gars avait adoré cet ensemble et il n'était pas étonnant qu'il ait décidé de garder celui-là pour la soirée. T-bag crut bon de venir superviser un peu les mondanités.

- Oui, je sais que je pourrai faire un choix bientôt mais je pense que c'est important que je continue mes études. Sinon, qu'est-ce que je vais devenir quand j'aurai votre âge, voyez ? expliquait l'aîné à une quadra tirée à quatre épingles dont le sourire fut légèrement ironique.

- C'est vrai, et en attendant, tu n'as pas encore droit à l'alcool, intervint Theodore en lui soulevant sa coupe.

- Oh Teddy, c'est qu'un peu de champagne ! Les boutonneux de mon lycée se cuitent au ratafia presque toutes les semaines ! protesta Jeremy en essayant de la récupérer.

- C'est ça, et tu voudrais finir rougeaud et boursoufflé comme eux, à clopiner cahin-caha en vomissant ta connerie sur le bas-côté ?

- Oh, tu dramatises… lança avec désinvolture un autre couturier aux courts cheveux bouclés.

- Je sais bien que ça t'arrangerait de saouler cet enfant afin de le persuader de venir grossir tes rangs dans un an ou deux, mais ça ne se passera pas comme ça, répliqua-t-il.

L'intéressé eut un sourire jovial.

- Je m'incline, j'avoue que ce que tu fais lui correspond probablement mieux que ma tonalité personnelle.

- Je pense surtout qu'il aurait comme tendance à flotter dedans, glissa Morten, narquois.

- Oh ça va hein, je te verrais mal faire de la pub pour un gel douche de ton côté…

- C'est le problème avec les ados, déclara la nénette qui détonait au milieu de cette omniprésence masculine. On ne sait jamais comment leur couper quelque chose de parfait. Il y a toujours un bout qui manque ou qui part de travers question proportions. C'est pour ça que j'ai arrêté.

- Ah oui mais… c'est là que réside tout le défi du métier, ma chère ! Il n'y a pas deux formes adolescentes pareilles, et il faut pourtant trouver ce qui va les rassembler dans une sorte d'adéquation spécifique, songea Bagwell.

- Comme c'est poétique, sourit-elle, un peu condescendante, avant de se tourner vers Morten. Tout de même, vous n'êtes pas bien grand. Heureusement que Rory et Luke ont amené un exemple de ce qu'ils font pour les 15-16 ans mais même comme ça… Ca ne vous complexe pas de vous trouver là, d'égal à égal avec tous ces hommes bien développés ?

T-bag réprima un sourire en décelant la vexation dans l'étonnement dégagé que le petit emo manqué affecta.

- Non…

- Tu baiseras probablement des hommes avant que ce garçon soit complexé, ma pauvre Loren, c'est cette inconscience qui le rend crédible. Il ne se rend même pas compte qu'il devrait surjouer pour arriver à la même présence, l'animal, et c'est pour ça que ça marche, affirma Theodore, venant à son secours.

- Teddy, superbe mouture, mon gars ! s'exclama soudain un trentenaire à longue queue de cheval en les rejoignant.

Il portait lui aussi un costume et avait l'oreille percée d'une petite bille semblable à un œil. Le sudiste l'accueillit d'un sourire radieux. On ne gardait pas les vaches ensemble, dans ce milieu, mais ce mec-là lui était plutôt sympathique. Il ne lui fut pas difficile de flagorner en retour.

- Merci Connor, j'ai moi-même beaucoup apprécié ce que t'avais en magasin… encore que je n'aventurerais pas mes bonbons dans cette chose parfaitement indescriptible que portait ton frisé vers la fin. Cela dit tes vestes avaient beaucoup de classe, surtout les boutons de manchette, comme d'habitude…

- Que veux-tu, c'est devenu ma marque de fabrique, maintenant il faut que je m'y tienne… En tout cas tu prends soin des gamins. Intéressant concept d'étudiant, vous êtes fait pour porter des casquettes, jeune homme, affirma-t-il à Jeremy.

- Merci.

- Oh eh puis j'ai adoré le pantalon ! ajouta-t-il en étudiant la fermeture qui, en fait d'être coupée en braguette, se prolongeait entre les jambes jusqu'au bord opposé. Mais où Diable es-tu allé dégoté cette merveilleuse idée ?

- Ah, la tragédie des futals… Ne me dis pas que tu n'as jamais rencontré ce genre de problème ! Imagine : tu viens rendre visite à ton petit au… à la fac, disons, histoire de le dépraver un bon coup au milieu de sa dure journée de labeur, narra T-bag. C'est la pause, vous devez faire ça à la sauvette et vous prenez le premier placard à balais venu pour vous entredévorer. Il te presse, gémit déjà un peu quand tu dégrafes son pantalon d'écolier, et se retrouve contre un rebord quelconque. Et là, vous vous débattez tellement avec cette satanée pourriture de futal, toi tirant comme un cheval de laboure, lui se contorsionnant comme un ver, qu'au moment où tu as enfin fait passer les souliers la porte s'ouvre, exposant vos petites affaires aux regards bouffis de la femme de ménage portoricaine, et faisant dramatiquement retomber le soufflé sans espoir de retour.

- Dramatique, répéta l'autre couturier dans un frémissement.

- Il est temps que les fabricants de vêtements prennent conscience de ça : il faut prolonger les braguettes pour pouvoir démantibuler les pantalons dans l'urgence, il en va de la santé sexuelle des populations !

- Amen !

Jeremy, qui avait appris à ne plus être gêné par grand-chose, regardait tout ça avec un sarcasme amusé ; il s'attendait presque à voir les deux artistes s'attraper les avant-bras et sauter de concert sur place.

- Excusez-moi, puis-je savoir votre nom ?

Le jeunot tourna la tête et ne put s'empêcher d'ouvrir de grands yeux à la vue de celui qui l'avait abordé. Little faisait partie des hautes pointures ; c'était un couturier qui ne faisait pas tellement dans l'originalité, mais dont les productions avaient beaucoup de cachet. Ce n'était pas forcément son style de prédilection mais il avait toujours beaucoup admiré leur élégance. Il se ressaisit aussitôt.

- Oui, Jeremy Downs, dit-il en lui serrant la main.

- Eh bien que diriez-vous de discuter un peu de votre avenir, Mr Downs, si cela vous intéresse ?

- Bien sûr.

Little salua Theodore d'un signe de tête, auquel celui-ci répondit, et Jeremy fut presque surpris en voyant qu'il les laissait filer sans faire montre d'un quelconque besoin de s'immiscer dans le débat. Il s'empara d'une nouvelle coupe de champagne, pour la contenance.


John reposa sa tasse de déca dans un grand éclat de rire. Il avait invité un ami de son club de tir à venir se faire une bouffe à la maison. Simon était l'archétype du vieux célibataire affairé qui marchait aux surgelés, excepté lors des quelques occasions où il emmenait une poule de passage au resto. L'Italien avait senti qu'il était de son devoir de lui changer un peu son vendredi soir, pour une fois qu'il ne risquait pas de le passer à patauger dans le stupre avec un Alabamien sociopathe. Après avoir débarrassé leur assiette, les mômes étaient partis se laver les dents et se mettre en pyjama, et les deux hommes en étaient au moment où ils refaisaient le monde en s'attaquant à quelques points clés du déclin de la civilisation. Finalement, Simon acheva à son tour de vider sa tasse et déclara :

- Bon, je vais peut-être pas tarder à y aller. Merci pour l'invitation, John, ça m'a fait plaisir de rencontrer tes gamins. On voit qu'ils ont de qui tenir !

- He he… Faut pas que je m'attire tout le mérite pour ça… mais merci quand même !

- La prochaine fois vous viendrez à la maison, et t'amèneras ton… ton… comment vous vous désignez exactement ?

- Le déchet blanc avec qui je couche, indiqua le mafioso.

- D'accord, acquiesça Simon, amusé. Par contre, je vous préviens, je vous ferai des pâtes… non, du riz, j'aurais honte de te faire des pâtes, à toi.

- Ca fait partie des choses que les gosses préfèrent, de toute façon. Tu verras, si un jour t'en fais.

- Oh j'ai bien peur qu'il soit un peu tard pour ça. Si Dieu n'a pas voulu que j'en aie, c'est qu'il y a sans doute une bonne raison…

- …

- Je disais pas ça pour toi, John ! s'empressa-t-il de préciser. Tu sais que je suis pas un fanatique ni rien…

- Je sais. Mais te donne pas Dieu comme excuse tout le temps ; j'ai eu trop tendance à faire ça à une époque, et voilà ce que ça m'a rapporté, dit Abruzzi en massant pensivement la grosse cicatrice sur son cou.

Simon fronça les sourcils et aspira douloureusement entre ses dents.

- Qui c'est qui t'as fait ça, mec ? demanda-t-il.

- Oh, une longue histoire… Si je te le disais, tu ne me croirais pas. Enfin… en tout cas, sache que j'étais pas plus jeune que toi quand j'ai eu ces crapules-là. Souviens t'en !

L'intéressé se contenta de sourire et les deux hommes se levèrent pour gagner l'entrée. Les garçons se joignirent aux salutations, puis John les mit au pieu avec une petite histoire. Après qu'il leur ait dit bonne nuit en caressant leurs petites têtes de ses grandes pognes de gangster, il s'apprêta à reprendre sa propre lecture de Machiavel. C'était là une activité de dernier recours qu'il avait fort peu l'occasion de concrétiser le soir, Theodore ne semblant pas souffrir sa présence éveillée dans son lit autrement qu'en tant que cible de sa perverse libido. Alors qu'il avait à peine achevé une double-page, cependant, son téléphone portable se manifesta.

- Oui ?

- John, c'est Matt.

- Salut. Qu'est-ce qu'il y a ?

- Je voulais juste t'informer à l'avance d'un détail : demain, on aura sans doute un petit quelque chose à régler, mais rien qui te concerne.

- Le paquet, c'est pour quelqu'un que je connais ?

- Seulement de vue, c'est pour ça qu'on va s'arranger nous-mêmes pour une expédition discrète. Je voulais juste te mettre au parfum.

- Entendu, mais essayez de faire vite, les gars, je pensais que demain on était censés prendre du bon temps.

- Et c'est ce qu'on va faire, t'inquiète pas !

- Bien. Bonsoir, Matteo.

- Bonne soirée, John.

Abruzzi raccrocha avec un léger soupir. Parfois, il enviait le métier que s'était trouvé Bagwell. Enfin… il aurait été lui-même bien incapable de dessiner des frusques. Néanmoins, quand on avait le tour de main, ce devait être un boulot autrement plus confortable que travailler sous le manteau comme il le faisait…


A peine avaient-ils passé le seuil de leur chambre d'hôtel que Jeremy bondit littéralement sur l'Alabamien en clamant :

- TEDDY, DANS MES BRAS !

Surpris, le sociopathe le réceptionna à la hâte contre sa hanche en titubant sur le côté, avant d'être déséquilibré par le sommier du lit.

- Si c'est là la réaction que ça devait engendrer, je te félicite pour ton stoïcisme exemplaire en public, se contenta-t-il de déclarer avec le peu d'air que le poids du jeune homme avait laissé dans ses poumons en atterrissant dessus.

Lorsqu'il était revenu de son petit entretien et que T-bag lui avait demandé discrètement si tout allait bien, il avait répondu très, voire trop posément « à merveille », avant d'aller se servir un autre champagne, lequel aidait probablement un peu la présente excitation que le garçon déversait en bloc.

- Si tout va bien, l'an prochain, je fais partie de son nouveau projet ! annonça-t-il en se redressant, le poing levé.

- Dis m'en plus, Jeremy-boy, dis m'en plus… comme disait l'autre, l'encouragea Bagwell qui, ayant récupérer ses capacités respiratoires, venait de réaliser qu'un adolescent était plus ou moins assis sur sa personne.

- Little a dit qu'une partie de ce qu'il avait en préparation m'irait comme un gant, qu'il avait cherché une tranche plus jeune pour ça mais que peu de modèles de cet âge étaient vraiment convaincants. Paraît-il en particulier qu'il faut absolument que je porte ses akubras !

- Des akubras ? Pour qui y te prend, un genre d'aventurier australien à la mords-moi-l'nœud ? Et dire qu'après il faut te courtiser pour te faire porter un bon vieux Stetson…

- J'ai peur de ce que les Stetson produisent dans les circonvolutions tortueuses de ton cerveau malade, figure-toi, répliqua Jeremy, les bras croisés, laissant retomber sur lui un regard accusateur – et légèrement embrumé.

- Dit le môme présentement en train de me chevaucher, glissa T-bag en regardant ailleurs.

- Et alors, quoi d'autre ? les interrompit Morten, assis en tailleur près d'eux.

- Ah, il m'a aussi dit que je donnais une sorte de « fraîcheur authentique » au classique, et c'est pour ça que je devais te remercier, Teddy ! C'est en partie grâce à toi si Little m'a proposé de bosser sur ce projet. Tu te rends comptes ? Depuis le temps que j'admire ce qu'il fait !

- Oui, au moins quelques mois, sourit Bjørksen.

- Eh bien ça fait plaisir de voir que tu ne minimises pas mon rôle dans ton existence… persiffla Theodore, juste avant de se fondre entièrement en ronrons intérieurs comme Jeremy le gratifiait d'un câlin sincère et assoupli par la griserie.

Il y répondit en caressant le dos de l'éphèbe là où il lui semblait opportun. Lorsque ce dernier finit par se redresser, il sembla un instant à Bagwell que son regard était voilé par une sorte de langueur… puis il réalisa bien vite qu'il la devait encore au champagne lorsque le jeunot s'exclama :

- Oh merde, faut que je dise ça à ma mère !

Aussitôt, Jeremy fila sans autre forme de procès pour se mettre en quête de son téléphone.

- Il est trois heures du matin, mon garçon ! tenta le meurtrier sans succès.

Il soupira.

- Bon… J'imagine que tu n'as pas besoin d'un Teddy à câliner, de ton côté ? demanda-t-il à Morten.

- Pas vraiment, en tout cas pas maintenant… Je garde la proposition en tête au cas où.

- Je suis vraiment considéré comme un homme-objet dans cette compagnie.

- Dis, comment ça se fait que tu n'es pas allé voir ce qui se tramait avec Little comme tu l'as fait avec les autres ? interrogea le benjamin.

- Qu'est-ce que tu voulais que je fasse contre un type comme ça ? J'ai rien à lui reprocher… Jeremy le méritait. Les autres n'étaient tout simplement pas assez bien pour vous, y compris ce pauvre Connor, aussi bon gars soit-il. Mais je suis pas en position de le dissuader de participer à ça, c'est la chance de son éphémère carrière. Qui sait, s'il se débrouille vraiment bien par la suite, peut-être qu'il accumulera suffisamment de blé pour pouvoir vivre tranquille le restant de ses jours !

- C'est chouette pour lui, approuva-t-il.

T-bag roula sur le côté et inclina la tête.

- Tu serais pas dépité que la même providence ne te soit pas tombé dessus, quand même ?

Morten haussa les épaules.

- Un peu… c'est normal. Ca m'empêche pas d'être ravi pour lui, hein !

- Aw, ma puce, mais à quoi tu t'attendais ? Tu as voulu venir à cet événement, et en plus tu as fomenté un complot avec notre ami pour qu'il soit également de la partie, mais ces gens-là ils ne bossent pas avec les jouvenceaux. Jeremy peut déjà s'estimer heureux, et il te doit une fière chandelle sur ce coup-là…

- Ouaip', t'as raison. Faudra que je m'en serve à l'avenir !

- Et moi aussi par la même occasion, ajouta Bagwell en se redressant en position assise.

Morten se mit à rire.

- Le pauvre, on va vraiment lui faire payer !

- Que ça te fasse réfléchir à deux fois le jour où tu voudras aller jouer dans la cour des grands. En attendant, je te garde tout à moi, laisse-moi au moins ce plaisir, lança le couturier en l'attirant à lui pour lui ébouriffer les cheveux. Allez, il est temps de se pieuter, on a de la route à faire demain.

- J'ai réveillé ma mère mais elle était super contente, déclara Jeremy en revenant de la salle de bain tout en achevant de défaire sa fine cravate lâche.

- Ouais ben fais pas le fier trop vite, Teddy et moi on était en train de nous mettre d'accord sur le fait qu'il serait juste que tu sois notre esclave personnel pour la fin du week-end afin de nous revaloir ça, répliqua Morten.

- Ah ! Tu ne saurais même pas quoi faire de tout ça, railla l'aîné en enlevant fièrement sa chemise pour passer son énorme tee-shirt de baseball informe.

- Faire les sandwichs et me masser les pieds sur la banquette arrière pendant le trajet me paraît un bon début, dit le préado sans se laisser impressionner.

- En ce qui me concerne…

- Toi, je ne veux pas savoir, coupa Jeremy alors qu'il achevait de se débarrasser de son pantalon. Allez, bonne nuit les gars !


John était plongé dans un état de parfaite béatitude sous les mains expertes de Kasuko. Il avait l'impression qu'on lui remettait petit à petit en place tous les os et les muscles du dos. Ralphi était allongé à-côté, mais ils avaient tous deux cessé de tailler la bavette depuis un moment, trop occupés à savourer l'intime jubilation que procurait un bon massage. Le grand Joe, qui assurait la sécurité, montait la garde à la porte. Les autres étaient répartis dans les pièces alentours. Il lâcha un profond soupir, pleinement détendu. Cette petite Chinetoque avait le coup de main ; chaque pression sonnait dans sa chair comme une réponse à une démangeaison inconsciente. Rien ne semblait pouvoir troubler la sérénité dans laquelle il baignait.

Excepté peut-être un coup de feu. Ce coup de feu qui retentit juste à-côté et les fit tous sursauter vivement. En cas de meurtre prémédité, les gars n'étaient pas idiots et se munissaient de silencieux ! Abruzzi se redressa brusquement. Quelque chose avait foiré. Il vit le Grand Joe ouvrir la porte, puis ouvrir le feu dans le couloir. Et le pauvre ne fit pas long feu. Une balle l'étala bientôt au travers du seuil de la porte entrouverte, sous les cris terrorisés des masseuses.

- Oh bordel de merde ! jura laborieusement l'ex-parrain en allant se jeter dans l'embrasure pour récupérer le flingue aussi vivement que possible.

C'était ça ou finir crevés comme des rats dans cette pièce, mais les fouteurs de merde ne le ratèrent pas. Il sentit un coup de feu siffler tout contre son oreille et lui vriller le tympan, puis une sensation de brûlure aigüe éclater dans la même région pour envahir tout le côté droit de sa tête. Du sang gicla sur le linoléum ; il poussa un cri largement relayé à l'intérieur par l'affolement des trois autres personnes présentes. Dans le feu de l'action, il se replia pourtant derrière la porte, puis à l'abri contre le mur. En dépit de sa nudité totale et parfaitement ridicule en pareille situation, Abruzzi avait beaucoup moins l'impression d'être à poil à présent qu'il tenait lui-même un Beretta M92. A croupetons dans son coin, il mit son arme en joue et abattit le premier larron qui pénétra dans la salle, hélas sans l'empêcher de faire sauter la cervelle à l'une des masseuses. Ralphi, lui, avait eu le réflexe de se planquer derrière le pied de la table.

- Venez derrière moi, Miss ! aboya-t-il à Kasuko, paralysée par la peur.

La petite Asiatique se précipita dans son coin, juste à temps pour éviter une deuxième balle, et John descendit un autre gangster. Rien ne bougea pendant quelques secondes. Les coups de feu avaient paru cesser. Il attendit quelques instants de plus… Puis une main se profila derrière la porte entrouverte, tenant le canon d'un revolver braqué sur eux. Abruzzi tira immédiatement avant de se jeter sur le côté, entraînant la jeune fille avec lui. Le tir leur frôla l'échine mais manqua sa cible ; hélas l'impact de sa propre balle se contenta également d'atteindre le bois de la porte tout près du poignet. Le mec eut tout de même le réflexe de retirer sa main un instant, et c'est à ce moment-là que le bruissement sec d'un silencieux se fit entendre tout près, la chute du corps annonçant qu'il venait de se faire prendre à bout portant.

- John ! Oh, Dieu merci… dit un mafieux grassouillet en serviette tout en se signant à la vue de l'ex-parrain apparemment sain et sauf.

Abruzzi, le cœur battant encore à tout rompre, tempêta :

- QU'EST-CE QUE C'ETAIT QUE TOUT CE BORDEL ?!

- Il faut croire que l'doulos avait flairé quelque chose… Quelle merde… dit l'autre en poussant tristement le cadavre du Grand Joe du bout du pied. Enfin on les a eu, mais ils nous auront pris trois porte-flingues, ces cons. Sans parler de Peter qui est blessé à la cuisse.

- Je suis vivant, si ça intéresse quelqu'un ! signala Ralphi en se relevant péniblement sur des jambes flageolantes.

La petite Chinetoque éclata en sanglots nerveux. Le mafioso poussa lui-même un soupir éprouvé et l'entoura presque machinalement d'un bras rassurant.

- Merci infiniment pour ce merveilleux moment, Matteo, grinça-t-il en levant un regard glacial vers l'autre truand.

- Je suis vraiment désolé, John, répondit celui-ci sincèrement.

Les pleurs de la jeune fille s'étranglèrent un peu plus dans sa gorge lorsqu'elle aperçut avec horreur ce qu'il restait du visage de sa consœur.

- Allez allez, c'est fini maintenant… tenta Abruzzi en posant sa tête aux beaux cheveux noirs dans le creux de son épaule et en lui tapotant le dos.

- Hé mais tu saignes ! T'es sûr que ça va ? demanda Matteo, inquiet.

- J'en sais rien, à toi de me dire…

Le mafieux se pencha du mieux que le permettait ses tissus adipeux pour l'examiner.

- Merda, je crois qu'ils t'auront aussi emporté un bout d'oreille.

- Oh, splendide…

- Pas grand chose, un tout petit bout sur le bord… mais t'as eu de la chance ! Jésus veille sur toi, y a pas à dire.

- Oui, je me suis déjà fait la même réflexion… soupira John.

- Faut y aller, maintenant, les poulets vont pas tarder à se pointer.

Abruzzi acquiesça vivement et aida la petite masseuse chancelante à se relever aussi courtoisement que le permettait la situation.

- Ca va aller, maintenant, ne restez pas là… Les secours ne vont pas tarder, lui dit-il en l'empêchant de regarder à nouveau le cadavre de sa copine.

Matt reparut avec leurs effets personnels et ils se rhabillèrent en hâte avant de filer par derrière avec le reste de l'équipe, se sentant un peu coupable de laisser la pauvre demoiselle à elle-même au milieu de ce charnier. Une fois dans l'une des voitures, alors qu'un de ses compères lui offrait son mouchoir en tissu pour stopper l'hémorragie, il ne put réprimer une grimace anxieuse en songeant qu'il aurait aisément pu gésir à la place de cet employée, une balle dans la tête, refroidi pour le compte. Ca n'avait tenu qu'à quelques centimètres et la douleur avait à présent tout le loisir de cogner dans sa tête pour le lui rappeler. Il imaginait Matteo se rendre à la maison pour annoncer la nouvelle à Francesca, l'incompréhension des gamins face à ses petits contes maternels pour tenter de leur faire avaler le fait qu'il ne reviendrait pas, le coup de téléphone à Theodore dont ils se fendraient pour l'occasion. Comment réagirait-il ? Refuserait-il de comprendre, lui aussi ? Se pourrait-il qu'il sache pleurer autre chose que des larmes de crocodile ? John n'avait jamais rien vu de la sorte et n'en était pas convaincu. Est-ce qu'il vitupérerait contre sa stupidité d'être resté dans le milieu ? … Finalement, le plus probable était qu'il se mette à traquer les responsables pour les prendre au piège chez eux, violer leurs enfants sous leurs yeux et les torturer eux avec toutes la finesse qu'il avait accumulée dans ce domaine depuis sa tendre enfance, avant de terminer le tout en boucherie générale. … Oui, ce serait probablement comme ça qu'il réagirait. Il n'était pas du genre à accepter les règles du jeu.

Il fut sorti de sa songerie un peu morbide par le claquement d'une portière. Comme il était convenu dans ces cas-là, on se dispersait le plus vite possible et chacun se dépêchait de rentrer chez soi, au cas où il prenne aux Fédéraux l'envie de venir fouiner. Abruzzi s'empara de son portable.

- Allô ?

- Francesca, tout va bien avec les gosses ?

- Oh, oui, on est dans le salon en train de jouer aux mimes… et il y a des biscuits en jeu, ça rigole pas, répondit l'Italienne.

- Bien, sourit le truand. Est-ce que tu pourrais me rendre un service et les garder dans le salon un moment ? Je serai rentré dans cinq minutes, mais je préférerais faire un tour par la salle de bain en arrivant, si tu vois ce que je veux dire.

- Tout va bien ? demanda la mère de famille, inquiète.

- Ca va… Je t'expliquerai.

- Entendu. A plus tard, alors.

Il raccrocha. Peu après, le chauffeur le déposait chez lui et Matteo lui présentait une fois de plus toutes ses excuses pour l'incident. John hocha la tête, résigné.

- Je te renvoie ta femme dans une petite heure.

- Quand tu veux, du moment que c'est avant demain matin ! répondit l'intéressé, goguenard.

Il ne daigna pas se forcer à sourire ; il n'était pas d'humeur. Matt était bien gentil mais il lui faudrait un certain temps pour lui pardonner cette bévue-là. Il se dirigea vers la maison et pénétra discrètement à l'intérieur. Une fois dans la salle de bain, il s'appuya sur le lavabo pour examiner son oreille, le sourcil froncé et une grimace au bord de la babine. Après l'avoir rincée à grande eau, elle faisait un peu moins peur à voir. Seul l'arrière du lobule avait été arraché, mais la plaie avait produit beaucoup de sang, qui n'avait pas tout à fait fini de coaguler. Le gros de l'hémorragie s'était cependant calmé. Il s'occupa de la blessure puis se mit torse nu pour faire un brin de toilette, afin de faire disparaître toute l'hémoglobine qui avait maculé son cou et ses cheveux. Ceci fait, il enfila une chemise propre et se rendit enfin dans le salon.

Les garçons étaient contents de le voir, comme à l'accoutumée. Ils le saluèrent en souriant puis l'attention générale se reporta sur Caligula, en train de mimer un personnage. Les deux aînés rugirent alors de concert :

- JULES CESAR !

- ADOLPH HITLER !

- Mais noooon, c'était l'pape quand il s'est montré pour la première fois !

- Oh… acquiescèrent Dino et Jimmy, déçus.

- Hé hé, j'avais deviné, gloussa Francesca. C'était très fidèle, bout d'chou, bravo.

Abruzzi ricana en se laissant tomber sur le canapé.

- Allez, venez faire un câlin à papa.

Dino se serra contre lui, Caligula lui grimpa sur les genoux et James Jr se hissa jusqu'à son épaule à l'aide du dossier.

- Qu'est-ce que tu t'es fait à l'oreille ? demanda-t-il en saisissant le lobe, curieux.

John grimaça et retira la patte du garçonnet.

- Touche pas, bonhomme, j'ai eu un petit accident cet après-midi.

- Qu'est-ce qui t'es arrivé ?

- C'est pour ça que t'es rentré si tôt ? demanda Dino.

- C'est pas grave, au moins ? s'enquit le benjamin.

- Nooon, rien de grave.

Aussi habitués qu'ils étaient à la vue du sang, les petits n'en auraient pas moins été perturbés de voir leur père rentrer mal en point…

- Vous en faites pas, reprit-il, je me laisse pas faire. C'est moi qui ai eu tous les méchants, aujourd'hui !

- C'est vrai ? Combien y en avait, Papa ? demanda Gugul.

- Oh ils étaient au moins trois contre moi, et ils m'ont pris en traître, les canailles. Je n'étais même pas armé quand ils m'ont attaqué !

- Alors qu'est-ce que t'as fait ? interrogea Jimmy.

- J'ai sauté sur le pistolet le plus proche et je les ai descendus un par un, mes cocos ! raconta John en croisant fièrement les bras sur sa poitrine.

- Hé hé, t'es le plus fort, déclara Dino, jovial, en lui donnant un coup de poing décidé sur la cuisse.

- Ouaip', à trois contre un c'était bien joué, approuva le cadet.

- C'est pour ça que j'm'en suis tiré avec une égratignure mais, vraiment, pas de quoi fouetter un chat, si vous voulez mon avis… poursuivit John en entourant Dino et Caligula de ses bras.

- Et qu'est-ce qui pourrait faire fouetter un chat, par exemple ? demanda Junior, une étincelle de curiosité dans les yeux.

- Rien, Terreur, c'est une expression, s'empressa d'expliquer le malfrat. L'idée c'est qu'on ne fouette pas un chat si ça n'en vaut pas la peine.

- Ca en vaut toujours la peine, rétorqua innocemment le petit châtain.

- Non, seulement quand il met la patte dans le fromage, tu sais, comme dans la comptine, intervint Francesca.

- En tout cas bravo, Papa, le complimenta Gugul en se blottissant contre lui – il avait toujours été le plus câlin des trois, peut-être parce qu'il était arrivé en dernier…

- Ca me rappelle la foi où tu as arraché l'œil à ce gros-plein-de-soupe qui voulait prendre ta place en prison, et où tu as remis à leur place tous les idiots qui l'avaient suivi, juste à toi tout seul, se remémora Jimmy.

- Hé oui, il faut pas s'en prendre à votre père, c'est tout, conclut Abruzzi en attrapant Junior pour le faire basculer dans son giron et lui faire une bise sur le front.

Le marmot fronça un peu les sourcils mais sourit. Le gangster reposa les enfants sur le sofa pour se lever et lança :

- Allez, reprenez où vous en étiez, je vous rejoins tout de suite.

Il fit signe à Francesca et celle-ci le rejoignit près de la porte du salon.

- Comme t'as dû le comprendre tout ne s'est pas exactement passé comme Matt le prévoyait, aujourd'hui… Joe et deux autres gardes-du-corps y sont restés.

- Oh mon Dieu ! s'exclama la femme au foyer en portant une main à son poitrail.

- J'ai un coup de fil à passer. Ca ne te dérange pas de les surveiller encore un moment ?

- Oh nooon, tu parles, je les adore ! Tes garçons ont… beaucoup de caractère, sourit-elle gracieusement.

- Merci, je te retrouve dans un moment.

- J'ai fait du gâteau, avec un peu de chance tu arriveras juste à temps pour en goûter, lança-t-elle en repliant la main dans un petit geste complice.

Abruzzi hocha la tête avec un sourire un peu tendu et se replia dans sa chambre. Cela lui avait fait du bien d'aller vanter ses exploits à ses petits, ceux pour qui il resterait un vrai héros. Leur conter la mésaventure passablement enjolivée en les tenant près de lui était la meilleure façon de se rassurer… A présent, cependant, il était pris d'un besoin assez insistant d'entendre T-bag. Il ne savait pas bien s'il voulait entendre la voix charmeuse anticiper son retour, un silence inquiet lui remettre les pieds sur terre ou l'accent macho lui assurer que plus personne ne s'en prendrait à ses oreilles une fois qu'il serait de retour. C'était un peu comme si sa réaction était susceptible de remettre le coup de sang de cet après-midi en contexte et de le tasser dans le passé tel quel, en conjurant les réécritures de scénario éventuelles. C'était sans doute illusoire, mais il n'avait vraiment pas envie d'y réfléchir plus avant.