15.

Toujours arrivée la première, Shérynale Bomzek s'était occupée du courrier de son Colonel, s'était assurée que tous les plannings étaient synchronisés sans aucune erreur, elle se leva poliment à l'entrée de ce dernier.

- Bonjour, Aldéran.

- Bonjour, Shérye, quelque chose de particulier ?

- Oui, j'ai eu un message…

- Quel est-il, une urgence ?

- Non, aucune urgence…

- Alors, la teneur de ce message ? s'impatienta le jeune homme.

- L'ancien Colonel de l'AZ-37, Melgon Doufert, s'est suicidé cette nuit, avec son arme de service, après avoir tué son mari et leur fille.

- Mais, pourquoi ? !

- L'enquête est en cours, reprit Shérynale. Il n'y a eu aucun mot de laissé… C'est une tragédie !

- Je ne te le fais pas dire… Mais, enfin, Melgon a toujours eu la tête sur les deux épaules, foncièrement basique, sans aucune imagination ! Il adorait Laured et leur fille à la folie… Il ne les aurait jamais tués sans une bonne raison !

- Il n'y a jamais de bonne raison à un tel geste, murmura encore l'enrobée secrétaire.

Elle eut soudain la brève illusion que le jeune homme avait un léger dédaigneux haussement des épaules avant d'aller s'installer à sa table de travail.

« Je ne te savais pas si faible, Melgon. Ton bonheur était donc bâti sur une base aussi frêle que ton absolue confiance en la fidélité de Laured ? La fidélité, c'est tellement futile, et idiot ! ».


Tout l'AZ-37 était en deuil, profondément choqué aussi par la brutalité de la voie de sortie choisie, ne comprenant absolument pas !

Mais peut-être plus encore que la triple mort, cela avait été l'attitude désinvolte, le mépris même, de leur actuel Colonel, qui en avait stupéfait plus d'un !

- Nous n'avons pas à nous attarder sur le passé. Nous avons trop de criminels à mettre hors d'état de nuire. L'enquête nous apprendra ce qui s'est passé. Je vous demande, j'exige que vous vous concentriez uniquement sur nos tâches quotidiennes.

Le micro speech d'Aldéran avait été une véritable douche froide, à laquelle personne n'avait pu protester même d'un murmure, et leur douleur non acceptée, ils s'étaient remis au travail.

- Il est devenu inhumain, depuis quelques semaines, murmura Yélyne à l'adresse de Soreyn. Je ne le reconnais plus. Toute sa vie privée est réduite en miettes et il s'en fiche comme d'une guigne !

- Oui, je ne peux que le constater, moi aussi, fit l'ami d'Aldéran. Aucune émotion, pour rien, pour personne… Quelque part, je suis soulagé qu'il parte la semaine prochaine pour le Nouvel An sur la planète de ce Zéro ! Il m'écœure, me répugne…

- Je l'ai constaté, siffla un Aldéran arrivé silencieusement sur le plateau où se trouvaient les tables de travail des membres des Unités d'Intervention. Mais l'avis d'autrui a moins que jamais de l'importance ! Obéissez tous aux ordres, je n'ai plus que cette priorité. Et, dans une semaine, vous aurez la paix et pourrez faire la révolution si ça vous chante !

- Tu voulais nous ordonner quelque chose, Colonel ? questionna froidement Soreyn.

- Oui, de ne plus penser à ce faible Melgon Doufert qui à la plus petite contrariété se tire une balle dans la tête !

- Je crois que je le hais, murmura Soreyn quand Aldéran soit sorti.

- Comme nous tous, fit Yélyne, consciente que cela ne rassurait nullement le jeune homme.

- Il n'est pas dans son état normal ! jeta soudain ce dernier. Il lui est arrivé quelque chose, si pas lors de ses virées spatiales, lors de cet accident… Il a peut-être été plus grièvement blessé sans qu'on ne le détecte !

- Ne t'illusionne donc pas, glissa encore sa partenaire. Je dirais plutôt que sa nature profonde s'est révélée et que c'est l'être ignoble en lui qui éclate au grand jour ! Si seulement j'avais pu songer un jour qu'il pourrait afficher ce tel visage de dédain et de mort…

- Je ne peux pas y croire. Je ne veux pas y croire ! Il a été mon meilleur ami, jamais je ne serais devenu ce policier sans lui. Il a passé des mois à me former ! Je me suis inspiré de lui !

- Désolée, Soreyn, jeta encore Yélyne.

Si l'Intervention s'était bien passée, les membres de l'Unité Anaconda n'avaient eu que des échanges strictement professionnels, pas le moindre signe de complicité amicale.

- Bien joué, commenta Aldéran en rangeant son arme après que la libération de l'Ecole Maternelle se soit finalement terminée sans effusion de sang. Préparez vos rapports, je les veux au plus vite.

- A tes ordres, Colonel.

Et sans s'attarder sur la réponse totalement impersonnelle et juste disciplinée, Aldéran retourna au Van d'Intervention, l'esprit déjà ailleurs.

16.

Sur Minéa, la planète où Warius et sa famille s'étaient installés, c'était avec tous les décalages de fuseaux déjà l'hiver et le Nouvel An.

Aldéran avait donc préparé ses bagages, ayant accordé à Ayvanère trois semaines de garde d'Alguénor à récupérer échelonnée sur l'année suivante.

- Lazkus, Lazerte et Mulian, j'arrive !

A un grognement, il tourna la tête.

- Désolé, Lense, mais toi tu iras en pension, je ne peux t'emmener avec moi.

Les oreilles et la queue de la molosse s'abaissèrent et elle alla se rouler dans son panier, avec un gémissement.

- Oh oui, désolé, ma belle ! fit encore le jeune homme à l'adresse de sa chienne. Mais là je vais rejoindre trois amis très chers à mon cœur et leur père qui est, avec le mien – mais bien en-dessous de lui – le meilleur guerrier qui soit ! Je suis tellement heureux !

Il attrapa néanmoins le téléphone le plus proche de lui, faisant se composer un numéro automatique.

- Ayvanère, je peux parler à Alguénor, s'il te plaît ?… Algie, c'est ton papa. Tout va bien ?…

Et un long moment durant, il conversa avec son fils, son cœur se ranimant durant cette période avant de s'éteindre à nouveau totalement.


Le faible espoir de voir un membre proche lui souhaiter de bonnes vacances disparu, Aldéran saisit son bagage léger pour embarquer à bord du cargo galactique devant la mener à Minéa.

« Pour une fois que tu n'aurais rien à dire à Warius, papa… A moins que tu ne sois définitivement un vieux croûton bon pour l'asile ! ».

Installé dans sa chambre pour les jours de voyage, Aldéran se détendit enfin.

Il laissait derrière lui des semaines de deuil, de souffrances atroces, d'incompréhension, de tortures, de tromperies et de la pire trahison envers son meilleur ami.

Alors qu'un poids quittait sa poitrine, au sens propre, il se sentit soudain très vide, à nouveau absent de son corps physique, avant d'y revenir avec douleurs.

« Il faut vraiment que ce séjour parmi les tiens, Warius, m'apaise, sinon je vais devenir complètement fou… A moins que ce ne soit déjà le cas… Et j'ai bien l'impression que c'est ce qui arrivé depuis l'accident… J'espère ne te faire aucun mal, ainsi qu'à tes enfants, mais je suis totalement incapable de répondre de mes actes ! ».

Et des larmes roulèrent sur ses joues.