Un silence pesant s'était abattu sur la salle de contrôle. Rose était couchée sur le côté, le maire étendu près d'elle, inconscient. Jenny était toujours debout, le clavier dans les mains, prête à frapper de nouveau si le besoin s'en faisait sentir. Quant au Docteur, il était étendu sur le sol, immobile.
Jenny laissa tomber son arme improvisée avec dégoût. Le bruit résonna dans la salle.. Elle tomba à genoux auprès de son protecteur. Rose la rejoignit, toujours sans un mot, toujours sans un bruit. Une simple agression comme celle-là n'aurait pas dû l'ébranler. D'accord, un cinglé avait essayé de l'étrangler, mais le Docteur s'était mesuré à bien pire ! C'était un Time Lord!
Doucement, brisant enfin le silence, Rose posa sa main sur l'épaule du Docteur et lui demanda en murmurant:
« Docteur…Docteur ? Vous m'entendez ? Docteur ? »
Rose caressa le dos de son amie, dans un geste se voulant rassurant, autant pour elle que pour Jenny. Jenny passa la main dans les cheveux du Docteur. Lorsqu'elle la retira, sa main était recouverte de sang. Il avait dû se cogner la tête en tombant !Il allait surement se réveiller d'une seconde à l'autre, se plaindre d'un bon mal de tête, se relever et partir en courant vers l'ordinateur pour prévenir la planète des problèmes actuels. Comme d'habitude. On n'arrête pas un Seigneur du temps quand on est un simple maire hypocrite. La confiance remplit le cœur de Jenny : le Docteur gagnerait toujours parce qu'il l'avait toujours fait.
Ce qu'elles avaient partiellement oublié, c'était la présence d'un autre homme, qui venait de recouvrer ses esprits. Il se jeta sur la femme la plus proche qui s'écroula sur les deux autres personnes dans la pièce et se précipita vers l'ordinateur, dans le seul et unique but de couper la liaison ouverte, - des heures ? des jours ? -quelques minutes avant.
Rapidement, Jenny et Rose bondirent sur le maire. Il hurla de toutes ses forces, espérant faire intervenir ses concitoyens, mais ces derniers étaient tous restés dans le grand hall. Dans un accès de violence les filles frappèrent à plusieurs reprises l'homme qui se débattait.
Elles cessèrent subitement lorsque, derrière elles, elles entendirent bouger. Maintenant l'homme à terre tandis qu'il continuait à se débattre, Jenny fit signe à Rose d'aller voir leur Docteur.
Il avait les yeux encore dans le vague et essayait de déglutir sans trop souffrir à cause de sa gorge malmenée par Ysher. Rose s'approcha de lui et lui effleura la joue.
« Comment vous sentez-vous ? »
« Pas la grande forme… » dit-il d'une voix sans timbre qui ne lui ressemblait pas.
Tentant de se redresser, il glissa une main dans sa poche, sortant une paire de menotte et la faisant glisser vers à Jenny. D'habitude, la jeune femme aurait lancé une blague sur la présence de cet accessoire dans sa poche, trop perturbé, embrouillé par les évènements récents. Elle se contenta de prendre l'objet de métal et de le glisser aux poignets d'un Ysher crachant des malédictions et des menaces de mort. Elle l'attacha avec force et détermination, des gestes brusques qui ne lui ressemblaient pas, mais qu'on agresse son Docteur et qu'on lui fasse du mal l'avait mis hors-d'elle, tout comme Rose. À présent attaché et entravé au bureau métallique le plus proche, Ysher était incapable de faire le moindre mal.
Jenny revint rapidement auprès de ses amis. Ten prétendait aller mieux, mais il ne se plaignait pas d'un mal de crâne. Il se contentait de se masser la gorge où des bleus commençaient déjà à apparaître et clignait des yeux, peut-être à cause de la migraine. Mais en forme ou non, il restait le Docteur et avait des gens à sauver. Jenny le suivit comme son ombre, sachant que quand il se taisait, il fallait se montrer particulièrement méfiant : et s'il s'était cogné plus fort qu'elles ne le pensaient ? Il se redressa en inspirant profondément, s'approcha de l'ordinateur sans jeter un coup d'œil au maire, s'assit lourdement sur le tabouret. Il sembla hésiter devant les commandes appuya enfin sur le bouton avec un grognement. Jenny sentit ses cœurs battre un peu plus vite : il était en train de lui jouer la comédie, car il n'avait jamais eu un sourire aussi las et aussi peu joyeux depuis la dernière attaque des hommes perroquets sur Alaquesta. Le visage d'Ysher se crispa lorsqu'il entendit grésiller le micro, signe que le Docteur avait dit la vérité et que les satellites étaient bel et bien en état de marche.
« Allo ! Allo ! Il y a quelqu'un ? Ici la planète Tropica. Nous avons besoin d'aide. »
Sans attendre, une voix retentit.
« Ici la planète Scrapouille… nous vous entendons… Quelle est la nature du problème ? »
« Scrapouille ? C'est une blagouille ? » dit le Docteur avec sérieux
Rose explosa de rire à cette « blagouille » pas drôle du tout, trop heureuse d'avoir retrouvé son Docteur et son sens, particulier, de l'humour. Jenny en rajouta pour ne pas inquiéter Rose. Elle voyait le teint de son protecteur pâlir. Il n'était vraiment pas en état, mais il ne l'écouterait pas si elle lui disait de se reposer. Il dirait sans doute que c'était impossible de se reposer tant que tout n'était pas fini. Rose ne remarqua pas que seule la bouche de Jenny riait et non ses yeux.
« Scrapouille ? Pas étonnant que les colons aient voulu quitter leur planète… avec un nom pareil… ils s'appellent comment ? Les Scrapouilliens ? » ajouta Rose.
Le Docteur lui répondit d'un clin d'œil, mais se concentra à nouveau sur l'écran.
« Trêve de plaisanterie, le temps n'est pas au plus beau ici. Nous avons un tout petit peu besoin d'aide. Et nous sommes plus de 1700. »
« Quoi ? » répondit la voix.
« Oui… et nous commençons à avoir un peu froid. »
« Froid ? Vous êtes bien sur Tropica II? La planète tropicale par excellence ? »
« Elle a un peu changé ! Vous n'êtes pas au courant ? Etrange… murmura-t-il pour lui-même. Quoi qu'il en soit, nous avons besoin de vous… »
« Nous vous envoyons immédiatement des navettes de sauvetages… elles seront là dans deux jours… »
« Merci beaucoup… oh…oh zut »
« Ne les écoutez pas… ils nous ont kidnappé, c'est un piège… » hurla le maire qui avait réussi à déplacer un peu le lourd meuble auquel il était attaché
Jenny lui lança un regard noir tout en se mettant par réflexe entre lui et le Docteur
« Ne t'en fais pas, les Scrapouilliens n'étaient plus en ligne... Vous auriez dû agir plus tôt, monsieur le lâche. »
Jenny enregistrait tout : le Docteur qui, loin de bondir et d'épater Ysher, restait assis sur le tabouret, légèrement adossé à la console. Et s'il avait traité le maire de lâche, était-ce parce qu'il voulait l'insulter ou parce qu'il avait oublié son nom ?
Un cri, un hurlement puissant, ébranla les murs de la mairie.
Le Docteur se leva et se précipita en dehors de la salle. Jenny agrippa son œuf et le suivit, Rose sur ses talons. Cette dernière ne se rendit pas compte qu'elles suivaient le Docteur avec un rien trop de facilité.
Arrivés au centre de la cour, ils y découvrirent Bert. Le cri était le sien. Au cœur de son nid, l'œuf orange n'était plus que coquille. Au centre de cet amas de coquilles, un minuscule « Bert » gigotait et fumait. Bert grognait doucement, caressant de la tête le petit dragon. Le bébé avait quelque chose de différent. Une bosse rouge vif ornait le front du petit. Se tapant le front, le Docteur s'écria :
« Mais c'est bien sûr. Comment ai-je pu être aussi bête. Ce n'est pas ton bébé, hein ma grande, c'est ton amoureux… hein… c'est bien ça… » continua-t-il en gratouillant la patte avant du grand dragon.
« Ma grande ? »
« Ton amoureux ? »
Les filles ne comprenaient plus. Le coup sur la tête avait dû être encore plus fort qu'elles ne le pensaient. Et pourtant…
Bert attrapa un morceau de coquille dans sa bouche soufflant de la vapeur et, se tournant vers le Docteur, attendit que le Docteur comprenne avec une patience toute dragonesque
« Quoi ? C'est pour moi ? » et il tendit la main, recevant le morceau orange, un peu chaud mais supportable. « Merci, c'est très gentil, merci pour ce très beau cadeau »
Puis, se retournant vers les filles :
« Bon, il est temps de prévenir ces pauvres gens que les secours sont en route…allons-y. »
« Et pour le maire ? » demanda Rose.
« Ils s'arrangerons avec lui, nous ne pouvons rien faire de plus »
Quelques heures plus tard, après que Jenny ait déposé l'œuf bleu devant la porte et que le dragon de glace soit venu le récupérer avant de quitter définitivement les alentours de la mairie, le trio prit la direction du Tardis, certain que les rescapés seraient bientôt et réellement des rescapés.
Sur le chemin du retour, marchant sur la glace brillante de Tropica, il se fit un devoir d'expliquer à Rose et Jenny le sens un peu confus de ses paroles face à Bert.
« Vous avez remarqué la petite bosse sur le front du bébé dragon ? C'est parce que le petit est un mâle. Et Bert ne l'a pas, simplement parce qu'elle est une femelle. Les deux dragons orange sont là pour repeupler la planète avec tout plein de petits dragons de feu, leur amour va réchauffer l'atmosphère. Et l'une des gravures sur les murs de la chaufferie devient à présent tout à fait claire. L'œuf bleu ne va pas éclore maintenant. Il va être placé en lieu sûr par son protecteur adulte et attendre que la température monte avant de pouvoir s'ouvrir… »
Regardant le morceau de coquille dans le creux de sa main avant de le glisser à nouveau dans sa poche.
« C'est pourquoi les œufs bleus et orange n'auraient jamais dû se rencontrer… se retrouver au même… endroit… au même… »
« Docteur ? Vous vous sentez bien ? » demanda Rose
« Je…je… ce n'est pas… je n'en suis pas très sûr… »
Il trébucha, rattrapé de justesse par Jenny qui s'était préparé au pire depuis quelques instants.
« Docteur, que se passe-t-il ? » dit Rose.
« Finalement, je crois… que…je ne me sens pas très… »
Il avait du mal à tenir sur ses jambes et ce n'était pas à cause de la glace. Le maintenant par les bras, les filles faisaient tout pour ne pas montrer leur peur, mais leurs trois cœurs battaient à tout rompre à la simple idée que... « Oh, si je tenais cet Ysher … » s'exclama Jenny tandis qu'elle mettait toute sa force à transporter son Docteur en sécurité.
« Il n'y est… pour rien… Jenny… pour… »
« Ne parle pas Docteur… on y est presque, on va s'occuper de toi… »
Elle tentait de garder une voix aussi normale que possible, mais des sanglots envahissaient sa voix, et même dans son état, le Docteur était capable de le sentir. Même sans un mot de sa protégée, il aurait senti à quel point elle était déstabilisée de le voir ainsi…tout comme Rose, qui, bien que muette, était aussi perturbée. Il avait l'impression de sentir leur inquiétude. Il avait l'impression d'être dans le Tardis et de voler, mais il avait encore les pieds dans la neige alors ça ne pouvait pas être vrai.
« Je…je… » essaya de prononcer le Docteur… ce furent ses derniers mots…
Il perdit connaissance alors qu'ils étaient à cinq mètres du Tardis.
