CHAPITRE NEUF : BLUE BOX & RED ALERT
Face à l'explosion de l'obésité aux U.S., le Creeper aurait opté pour le régime vegan de Beyoncé pendant les vingt-deux premiers jours de son dernier réveil. Le vingt-troisième jour, carencé en protéines et écœuré par le quinoa, il est parti chasser du Douch Bag. Il déclare : « Les stéroïdes m'ont surexcité, j'ai eu du mal à trouver le sommeil. »
Extrait des News du webjournal parodique Le Gorafi – Édition Spéciale Légendes Urbaines
Mars 2016
Maggie fronça les sourcils et s'approcha à pas feutrés de la cahute oblongue.
« Maggie ! Non ! chuchota Nancy en cherchant à la retenir par le bras.
— Du calme, lui répondit la femme à mi-voix en avançant vers les portes hermétiquement closes. On se fait sûrement des idées, Nancy. Ce truc n'est pas apparu comme par magie, c'est juste que nous n'y avons pas prêté attention.
— C'est vous qui me dites maintenant de ne pas croire à la magie ! Je suis presque certaine que ce machin bleu n'était pas là il y a dix minutes, souffla Nancy en se plaçant à ses côtés avec appréhension.
Maggie fit une petite moue réprobatrice et, avant que Nancy ait pu l'en empêcher, leva la main pour frapper deux fois contre le carreau opaque.
« Toc-toc », murmura-t-elle.
Brusquement, l'éclairage éblouissant du couloir mourut, les plongeant toutes deux dans les ténèbres. Simultanément, une alarme tonitruante se mit à rugir, leur transperçant douloureusement les tympans. Nancy poussa un cri de surprise et se plaqua les mains sur les oreilles en grimaçant. Moins d'une seconde plus tard, une violente lueur écarlate jaillissait par intermittence d'énormes gyrophares sortant du plafond. La sirène perdit au même moment son timbre strident et fluctua quelques secondes entre deux tonalités avant d'évoluer peu à peu en un hululement lancinant plus supportable pour l'ouïe.
Nancy baissa les bras et pivota sur elle-même pour regarder autour d'elle, désorientée.
Le bruit sourd d'une cavalcade se fit entendre derrière elles et les deux femmes reculèrent instinctivement, s'éloignant de la cabine de police. Nancy vit Maggie écarter ostensiblement les bras pour exhiber ses mains vides et elle fit de même en voyant dans la semi-pénombre une demi-douzaine d'hommes armés approcher au pas de course.
Tandis que les soldats se plaçaient en demi-cercle autour de l'immense boite azurée pour la mettre immédiatement en joue, un officier se dirigea droit vers les deux femmes, son visage anguleux tordu par la colère.
« Burroughs ! tonna-t-il au-dessus de la clameur obstinée de l'alarme. Pourquoi je ne suis pas surpris de vous voir au milieu de ce merdier ? Que faites-vous ici ? »
Les réflecteurs tournoyaient au-dessus de leurs têtes, dévoilant par à-coups ses traits taillés à la serpe. L'infatigable faisceau rouge, tamisé et oppressant, soulignait ses joues émaciées et dissimulait ses yeux sombres, profondément enfoncés dans leurs orbites.
« Capitaine Hauser, commença mielleusement Maggie, nullement intimidée, je faisais visiter les lieux à Melle Thompson. »
Elle se tourna légèrement sur le côté pour désigner Nancy et celle-ci vit le militaire la dévisager avec mépris, les sourcils froncés.
« Vous vous croyez où, Burroughs ? Au zoo ? Vous n'avez rien à faire ici, vous n'avez pas d'accréditation pour cette partie du Tartare.
— Ce n'est pas à vous d'en décider, capitaine. Le Pr Claymore a personnellement déverrouillé mon périmètre de sécurité pour nous permettre d'accéder à l'ensemble des pensionnaires.
— Peu importe, cracha-t-il avec hauteur. La zone est maintenant en quarantaine. Foutez-moi le camp avant que je ne vous colle mon pied au cul pour vous apprendre à rester à votre place. »
Après un dernier regard noir vers Nancy, il se détourna sans plus de cérémonie, se désintéressant subitement des deux femmes. Il eut un geste d'agacement en direction du plafond que ses hommes durent savoir interpréter correctement puisque l'état d'alerte s'arrêta net, faisant taire la sirène obsédante et ramenant l'éclairage éblouissant des néons.
« Sombre con », murmura Maggie entre ses dents.
Les yeux étrécis, elle observa les soldats qui encerclaient la cabine, l'arme au poing. L'un d'eux s'approcha à pas mesurés de la poignée et essaya vainement d'ouvrir la porte sous l'œil vigilant des autres membres de l'unité. Légèrement en retrait derrière ses hommes, Hauser écoutait le crachat inintelligible sortant de son talkie et hochait machinalement la tête, les mâchoires tellement serrées qu'une longue ligne blanche marbrait la peau mate de sa joue burinée.
« Très bien major, grogna-t-il avec mauvaise humeur avant de s'adresser à ses hommes d'une voix plus forte. Bélier ! »
Deux soldats rompirent la formation et avancèrent en portant à bout de bras un long tube noir. Ils se campèrent devant les portes fermées de l'étrange cabine et, dans un ensemble parfait, balancèrent le bélier d'avant en arrière avant de le fracasser contre la façade, ébranlant brutalement la structure qui recula de quelques centimètres. Les deux femmes sursautèrent et Nancy laissa échapper un jappement de stupeur.
« Vous êtes encore là ? aboya Hauser. Barrez-vous, les donzelles !
— Allons ma p'tite dame, laissez donc les hommes s'occuper de tout ça… »
Elles se retournèrent ensemble et tombèrent nez-à-nez avec Williams qui s'était approché discrètement et leur souriait, sa main artificielle glissée dans la poche de son jean délavé. Une allumette mâchonnée avait remplacé son vieux mégot entre ses lèvres et il la suçotait avec gourmandise en la maintenant au coin de sa bouche.
« Je n'ai pas besoin de toi, Williams, rétorqua le capitaine. Je gère parfaitement la situation.
— C'est sûr », répondit celui-ci avec désinvolture tandis que les deux soldats continuaient à forcer l'entrée de l'objet étranger dans un fracas assourdissant.
Le son constant et désagréable du raclement de la cabine contre le sol de béton brut indiquait clairement qu'ils ne parvenaient qu'à la faire reculer et Williams haussa les sourcils d'un air éloquent pour souligner l'évidence de leur échec.
« Vous voyez, ma p'tite dame ? Les hommes ont la situation bien en main », dit-il en imitant le ton trainant d'un cow-boy texan, les yeux baissés vers Maggie.
La bouche tordue en une mimique prétentieuse et machiste qui forçait ses traits en une caricature de John Wayne, il fit habilement passer son allumette défraichie de gauche à droite du bout de la langue. Puis il adressa au docteur un clin d'œil complice tout en soulevant du doigt le bord imaginaire d'un chapeau.
Nancy pouffa.
« Dégage, Williams, gronda Hauser, menaçant.
— J'ai reçu l'ordre de superviser cette opération, Hauser. Tu devrais être au courant, la consigne vient du major en personne. »
L'officier garda le silence, les mâchoires crispées, ses yeux chassieux débordant d'aversion.
« Ah, je vois qu'il t'a déjà prévenu, poursuivit malicieusement le gardien du Necronomicon. On va gagner du temps dans ce cas. Mais avant… »
Il se retourna vers les deux femmes et reprit brusquement une contenance austère et un ton autoritaire.
« Maggie, vous et Melle Thompson en avez bien assez vu. Regagnez vos quartiers, le Tartare est bouclé pour la nuit.
— Vous avez un talent admirable pour débarquer aux moments les plus inopportuns, Ash, remarqua-t-elle avec aigreur.
— Comme un dieu sorti de la machine, répondit-il d'un ton égal. Partez, Maggie. »
L'intéressée renifla d'un air dédaigneux et saisit sa compagne par le bras.
— Venez, Nancy, grommela-t-elle. Ne restons pas là. »
La jeune femme acquiesça et la suivit tandis que Burroughs les redirigeait vers la salle de repos des gardes en maugréant à mi-voix. Elles n'avaient pas parcouru dix mètres que le geignement éraillé et sibilant de la machine résonna dans le couloir, bientôt recouvert par les vociférations haineuses et scandalisées du capitaine Hauser qui ne semblait pas approuver la disparition inopinée de l'artefact.
Nancy papillonna des paupières et se tourna vers Maggie, une expression faussement chagrinée sur le visage.
« La cabine de police bleue s'est enfuie. Pauvre Hauser. »
Maggie fronça le nez et ajouta :
« C'est une véritable catastrophe pour la sécurité de Midian, mais je ne parviens pas à m'en émouvoir.
— Ash n'avait pas l'air de s'inquiéter.
— Williams ne s'inquiète jamais de rien, Nancy. Il traite toute situation avec une insupportable désinvolture. »
Elle se remit en route et Nancy dut faire un effort pour entendre la fin de la phrase que Maggie murmura entre ses dents.
« Et il a en plus l'arrogance remarquable de tout réussir avec une efficacité insolente. »
Elles repassèrent en silence devant la cage du mogwaï duveteux qui ronronnait comme un bienheureux, insouciant et détaché des vilenies humaines qui se déroulaient non loin de lui. Nancy ralentit son pas et le regarda à la dérobée, émue par la petite créature exaltée qui semblait ivre de félicité. Les yeux mi-clos, les lèvres entrouvertes, le mogwaï chantonnait avec ferveur sa mélopée envoutante, ses mains minuscules battant une mesure approximative tandis que ses cordes vocales enfantines vibraient dans un soprano nasillard.
Nancy sourit, attendrie, peu encline à se rallier aux mises en garde de Maggie concernant cette peluche à l'aspect inoffensif. L'animal la vit et pépia avec ravissement en agitant ses doigts trapus dans sa direction.
« Ne vous attachez pas, Nancy, la sermonna Maggie.
— Je ne m'attache pas, rétorqua la jeune femme en haussant une épaule, agacée. Arrêtez de me prendre pour une gamine, Maggie.
— Alors cessez de vous comporter comme si vous en étiez une. Cette créature n'est pas un chaton innocent mais un fléau qui ferait passer les plaies d'Égypte pour une pluie de printemps. Je les ai vus à l'œuvre, lui et sa progéniture malfaisante.
— Laissez-moi deviner : ils se roulent dans l'essence, vous leur boutez le feu et les catapultez dans le camp adverse ?
— Ne me donnez pas d'idées qui pourraient fonctionner..., lâcha Maggie. Venez, Nancy. Je dois vous ramener à vos quartiers.
— Attendez, Maggie. »
Burroughs fit volte-face et l'interrogea du regard.
« Je veux le voir. »
Maggie secoua la tête, le visage fermé.
« Vous avez entendu Ash Williams. Nous devons quitter le Tartare.
— Si je me fie aux vagissements indignés d'Hauser, je dirais que le mystérieux engin qui focalisait toutes les attentions a disparu. Le couvre-feu qu'on nous a imposé n'est donc plus fondé. Je dois le voir, Maggie.
— Vous avez eu une longue journée, Nancy, dit doucement Burroughs. Je ne suis pas sûre que ça soit très sage de vous confronter à lui aussi tôt après votre rêve…
— Maggie… »
Nancy soupira bruyamment et fit claquer sa langue avec impatience.
Lorsque Claymore avait évoqué cette visite du Tartare, elle avait redouté l'idée d'une nouvelle rencontre avec Krueger. Elle n'était pas sûre de s'être suffisamment affranchie de ses peurs débilitantes pour oser le revoir si vite après leurs retrouvailles houleuses. Elle craignait que, rendu furieux par son retour en cellule, il ne remportât cette bataille-ci. Il en était capable, même avec cette puce censée contrôler ses pulsions violentes ses persiflages cruels et acérés pouvaient faire davantage de dégâts que les lames aiguisées de ses griffes.
Mais elle savait aussi, avec une implacable certitude, qu'en décidant d'aider la C.I.A. elle avait tacitement accepté de tolérer la présence nauséabonde du croque-mitaine à ses côtés. Il était plus que temps pour elle d'assumer les conséquences de ses choix et de se préparer à affronter ses démons.
Ses déambulations nocturnes parmi les abominations blasphématoires se nichant au cœur de Midian l'avaient plongée dans une sorte de fascination horrifiée et avaient curieusement relativisé l'angoissante perspective d'une entrevue avec le parasite indélicat de ses songes les plus intimes. Krueger était ce qui se faisait de plus humain au sein de ce bestiaire délirant et, comme elle l'avait dit à Maggie un peu plus tôt, il paraissait presque raisonnable comparé aux autres pensionnaires chtoniens, si éloignés de la normalité que son esprit avait encore du mal à concevoir que l'existence de telles créatures fût réellement possible.
Après avoir fait la connaissance de ses futurs petits camarades de jeu, elle ne trouvait plus Freddy Krueger si inhumain. Au moins pouvait-elle tenir une conversation à peu près intelligible avec lui en dépit de l'irritation inévitable à laquelle conduisait son usage périodique et peu reluisant d'une inépuisable réserve de grossièretés misogynes.
Elle avait découvert la Chimère et le Clown, deux monstres anthropophages au comportement tellement violent et imprévisible qu'ils étaient enchaînés et enfermés dans des cages scellées par des moyens magiques incompréhensibles pour elle.
Elle tourna la tête pour aviser le doudou acoustique qu'était le mogwaï, au-delà de tout soupçon sous son crin pelucheux mais visiblement doué du même pouvoir de destruction qu'un rockeur anglais dans une chambre d'hôtel.
Même Candyman, pourtant doté d'une apparence humaine et semblant tout-à-fait apte à communiquer par des moyens conventionnels, était cloitré dans une cellule hermétiquement close. Ses geôliers s'attendaient donc de sa part à une tentative de fuite digne d'un thaumaturge.
D'après Maggie, Krueger n'était retenu que par des barreaux d'argent. Point de prison imperméable ou de confinement magique pour lui. Il était incapable de s'échapper.
Parce qu'il n'avait aucun pouvoir surnaturel ici, dans le Monde Réel. Aucune prise physique sur ses fantasmes ou ses peurs.
Elle ne craignait pour ainsi dire rien.
Elle voulait s'imposer ce nouveau face-à-face pour surmonter le sentiment de panique qui risquait de la submerger à tout moment depuis qu'elle avait été emmenée de force, à peine vingt-quatre auparavant.
Le plus tôt serait le mieux.
« Je dois le voir », répéta-t-elle, entêtée.
Maggie la dévisagea avec attention. Nancy la vit réfléchir en mordillant sa lèvre inférieure avec opiniâtreté, puis, au bout de plusieurs secondes de silence, elle baissa les yeux et hocha la tête, résignée.
« OK, Nancy. Mais on ne reste pas longtemps. Hauser serait ravi de nous tirer une balle dans le cul en prétendant nous avoir pris pour des intrus.
— Cinq minutes », promit Nancy.
~o~
Même en fermant les paupières, l'éclairage criard et aseptisé le dérangeait. Ils ne le coupaient jamais, ne faisaient jamais varier son incommodante intensité. Nuit et jour, il devait supporter inlassablement cette clarté artificielle qui le rendait fou.
Il aimait les ténèbres. Il avait l'habitude d'y vivre et de s'y tapir. D'y piéger ses proies. L'ombre était son refuge, depuis toujours, et il y trouvait une forme d'apaisement à laquelle ces satanés néons ne lui permettaient pas d'accéder depuis deux ans.
Deux ans.
Cela faisait deux ans qu'il était emprisonné ici, dans cette cellule, au vu et au su de tous, surveillé, étudié et moqué. Une bête de foire. Voilà ce qu'il était devenu. Un putain de rat de laboratoire, se débattant comme un beau diable pour le seul plaisir pervers des huiles de la C.I.A.. Comment Maggie avait-elle osé le remettre aux mains de ces connards prétentieux du gouvernement ?
Après tout ce qu'il avait fait pour elle…
Il rouvrit les yeux et fut aussitôt ébloui par la lumière crue qui brillait comme un astre incessant au-dessus de son lit, placée là à dessein par ses ignominieux amphitryons. Il avait plusieurs fois déjà brisé le luminaire, qui avait systématiquement été remplacé dans les dix minutes qui suivaient. Lui avait été puni méthodiquement par Hauser et ses hommes, sous l'œil indifférent de la caméra qui l'espionnait vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Cela faisait longtemps qu'il avait cessé de distinguer le jour de la nuit. Les va-et-vient constants des matons et leurs rondes irrégulières achevaient de fausser ses perceptions et il avait depuis belle lurette cessé de chercher à s'adapter à leur rythme erratique qui perturbait ses fonctions vitales les plus élémentaires.
Il avait savouré les quelques minutes d'obscurité qui avaient envahi la zone de détention moins d'une demi-heure auparavant, malgré la sirène hurlante qui lui avait agressé les tympans, et s'était même autorisé un fou rire en comprenant que le cloaque immonde et surprotégé qu'était cet endroit semblait être la cible d'une attaque extérieure. Cela n'avait malheureusement pas duré et il regrettait amèrement les trop courts instants de paix que lui avait procurés le visiteur indésirable.
Il grogna et replia un bras pour le poser sur ses yeux éblouis. Son chapeau lui manquait cruellement. D'ordinaire, il lui offrait une protection bienvenue contre l'éclat impitoyable des plafonniers et les tentatives d'intimidation de ses geôliers. Sans lui, il se sentait… nu. Vulnérable. Sans lui, les regards haineux des gardes lui semblaient plus affûtés, plus efficaces, et faisaient mouche avec une redoutable acuité, forant dans son âme et le fragilisant d'une manière inacceptable.
Était-il possible que ce stupide chapeau défraîchi détînt la clef de son arrogance et de son flegme légendaire ?
Il ferma à nouveau les yeux et inspira profondément, sentant ses poumons racornis par les remugles brûlants se déplier douloureusement pour accueillir le peu d'oxygène qu'ils pouvaient encore contenir.
Non. La perte de son précieux fedora n'avait rien à voir avec cet étrange tourment qui le harcelait avec la hargne d'un moustique obtus et le plongeait dans un état de fébrilité tel qu'il n'en avait plus connu depuis bien longtemps.
Sa brève incursion dans son monde avait réveillé un appétit qu'il avait craint ne plus jamais éprouver et l'avait laissé entrevoir des bribes de son ancien pouvoir et des infinies possibilités qu'offrait celui-ci. Une insatiable soif de liberté le taraudait depuis son brusque retour anticipé dans le Monde Réel et rien n'indiquait qu'elle voulût se tarir. Elle enflait comme un furoncle infecté, suintant la lâcheté et la résignation passive dont il avait fait preuve en se laissant enfermer et réduire au statut d'animal.
Jusqu'à présent, il avait aimé croire que le détachement indigné dans lequel il s'était drapé n'était que le reflet de l'ennui profond que lui inspiraient cette situation ubuesque et les hommes qui l'avaient causée, mais, à la lumière des derniers événements, il était forcé d'admettre qu'il s'était leurré : il avait abandonné.
Un déplaisant sentiment de honte s'infiltra sournoisement dans son esprit, fouaillant ses viscères et enveloppant son cœur putréfié de ses doigts glacés.
Oui, il avait abandonné. Il s'était habitué à cette cellule et aux brimades quotidiennes des gardes, à leurs coups et leur vindicte. Il s'était fait à l'idée de croupir dans cet endroit stérile et de n'en jamais sortir. Il avait accepté d'être traité comme un objet docile à l'usage précis et limité.
Il devrait penser à remercier la douce Nancy. Leurs retrouvailles enflammées l'avaient sorti de sa torpeur abrutissante et il éprouvait la gratitude du noyé émergeant de son immersion létale pour aspirer une grande goulée d'air salvatrice.
Il veillerait personnellement à ce que sa belle reçût le témoignage mérité de sa reconnaissance éternelle.
Un claquement de langue agacé vint ponctuer ces réjouissantes pensées. Cette foutue lumière lui éborgnait la rétine. Une telle introspection n'était pas dans ses habitudes et prendre conscience de son abdication face à la C.I.A. l'avait rendu encore plus irritable.
Il avait entendu le capitaine Hauser hurler peu après que la lumière eût été rétablie et il soupçonnait qu'il avait vu son mystérieux touriste importun s'enfuir sous son long nez d'aigle sans pouvoir réagir. Bien que tout ce qui pouvait nuire à Hauser le réjouît au plus haut point, il n'ignorait pas que le capitaine avait coutume de passer sa colère sur les prisonniers. Il n'ignorait pas davantage qui était son souffre-douleur préféré. Il appréhendait donc une visite prochaine de ses gardes-chiourmes et gardait l'oreille tendue, à l'affût du moindre indice pouvant le renseigner sur la venue d'un intrus.
C'est donc sans surprise qu'il se redressa sur son lit avec la vivacité d'un chat en percevant des bruits de pas s'approchant de sa cellule.
Deux personnes venaient vers lui d'un pas rapide, trop léger pour être celui d'hommes chaussés de rangers et alourdis par des pièces d'armure. Curieux, il se leva et croisa les bras, attendant que ses visiteurs se fassent connaître.
« Cinq minutes, Nancy », entendit-il.
L'instant d'après, la tête ébouriffée de Nancy apparut derrière ses barreaux et il resta un long moment à la contempler, ahuri, tandis que Maggie Burroughs se postait à ses côtés, les mains plaquées sur les hanches et le menton relevé dans une ridicule pose de super-héros vindicateur. Ses cheveux noirs encadrait son visage fier, si familier, et il vit briller dans ses yeux une haine qu'il avait pris grand soin d'attiser de son mieux au fil de leurs rencontres.
Il s'ébroua et reprit ses esprits en plaquant un sourire mauvais sur ses lèvres.
« Maggie, susurra-t-il langoureusement. Ça fait longtemps.
— Pas assez à mon goût, rétorqua-t-elle avec dégoût.
— Voyons, chérie, se lamenta-t-il, affectant d'être peiné. Moi qui croyais que nous étions amis… »
Elle haussa les épaules et lui décocha un regard noir qui le fit éclater d'un rire sec et râpeux.
« Ça va, Nancy ? dit-il en se tournant vers la jeune femme qui l'accompagnait. Bien dormi ? Joli pull… »
L'intéressée inclina la tête sur le côté et, l'air ennuyé, brandit son majeur tendu dans sa direction. Le croque-mitaine s'esclaffa et s'approcha encore, la dévorant du regard.
« Cela dit, je préférais la nuisette…
— T'as quoi à la gueule ? », maugréa-t-elle en effleurant sa propre joue.
Il avait oublié l'incident avec les matons mais ce bref rappel suffit à raviver sa douleur et il sentit une bouffée de rage sourdre dans ses veines, enflammant son désir de vengeance.
« Oh. Ça, dit-il, nonchalant, en caressant la plaie purulente qui pulsait juste sous son œil. J'ai glissé.
— C'est Hauser ? », intervint Maggie.
Il tourna le regard vers elle et garda le silence, les mâchoires serrées.
« Il m'avait pourtant promis de mieux tenir ses hommes, dit-elle, les lèvres pincées.
— Je n'ai pas besoin de ta protection, chérie.
— Nous ne voulons pas que tu sois blessé, rétorqua-t-elle en secouant la tête
— La CIA ne veut pas qu'on casse ses jouets, ricana-t-il.
— Quelque chose comme ça, approuva-t-elle avec froideur.
— Moi qui pensais que tu t'inquiétais pour moi… », soupira-t-il, emphatique.
Il s'avança et s'arrêta à quelques centimètres des barreaux chatoyants, toisant les deux femmes de toute sa hauteur. Il leva les yeux et les fit rouler, faisant mine d'explorer avec intérêt le plafond de sa propre cellule avant de fixer son regard glacial sur Burroughs.
« C'était donc à ça que tu me destinais, ma princesse ? demanda-t-il d'une voix basse et vibrante.
— Non, répliqua-t-elle en soutenant son regard. Si ça n'avait tenu qu'à moi, tu croupirais dans une caisse lestée au fin fond des abysses de la Fosse des Mariannes où tu mourrais lentement de faim, de froid et de soif.
— Tout un programme », dit-il, feignant l'intérêt .
Elle lui adressa un sourire figé et poursuivit :
« Mais je n'étais pas la seule à prendre les décisions.
— Je suppose que je dois m'en sentir soulagé.
— En es-tu bien sûr ? insinua-t-elle.
— Et toi, Nance, dit-il soudain en se détournant de Maggie. Qu'est-ce que notre cher docteur t'a fait croire pour que tu la suives ? Que t'imagines-tu ? Que tu vas sauver le monde ? »
Il s'approcha encore, sentant à travers ses vêtements la morsure de l'argent courant comme un arc électrique sur sa peau roide et épaisse.
« Crois-tu que nous allons sauver le monde ensemble, tous les deux ? Toi et moi ? Comme c'est fluffy…
— Tu as enfin l'occasion de faire quelque chose de moins glauque que de tuer des enfants.
— Pourtant, c'est chouette de tuer des enfants, Nance, murmura-t-il en laissant trainer langoureusement la dernière syllabe de son prénom. C'est excitant.
— Ferme-la, Krueger ! »
Il ricana et, avisant de nouveau Maggie, lui désigna Nancy d'en mouvement du menton.
« Regarde-la, ta protégée, chérie. Tu la crois capable de me tenir tête ? Elle va échouer. Que se passera-t-il si elle ne parvient pas à me tenir en laisse ? »
Il quitta sa posture alanguie pour se mettre à marcher lentement le long des barreaux, sans lâcher les deux femmes du regard.
« Si elle me laisse m'enfuir ? » continua-t-il en plongeant ses yeux clairs dans ceux de Nancy.
Il se redressa devant la jeune femme et lui décocha un clin d'œil énamouré.
« Ou si je la tue ? susurra-t-il, la faisant sursauter. Que ferez-vous, toi et ton équipe de bras cassé ?
— Nous te capturerons, répondit froidement Maggie. Encore. Nous l'avons déjà fait, Krueger. Tu as oublié ?
— Non, Maggie. Je n'ai pas oublié. Mais ton gros estropié de negro n'aura pas assez de ses deux bras et de sa jambe la prochaine fois.
— Sale fils de pute ! », jura Maggie en frappant violemment les barreaux du plat de la main.
Une gerbe d'étincelles vertes jaillit des montants et Krueger recula prudemment d'un pas, les lèvres étirées sur un sourire obscène qui découvrit ses dents gâtées.
Il secoua la tête et, levant sa main droite, agita son index en guise d'avertissement.
« Tu-tut, dit-il, amusé. Renseigne-toi mieux, fillette. On ne pouvait pas faire plus éloignée d'une pute que ma pauvre maman.[1] La tienne, en revanche… Toujours à fourrer son nez partout…
— Laisse ma mère en dehors de ça !
— Oh. Sujet sensible, ricana-t-il. Encore fâchée, chérie ?
— Va te faire foutre, Krueger », cracha Maggie, hors d'elle.
Elle se tourna vers Nancy, furibonde, les yeux exorbités.
« La visite est terminée, Nancy, dit-elle d'une voix sourde. Je vous ramène. »
Elle tourna les talons et s'éloigna de la cellule à pas vifs. Nancy fit mine de la suivre et Krueger se colla aux barreaux brûlants jusqu'à l'extrême limite de sa résistance pour l'interpeller.
« Hé, Nancy ! C'était quoi, ce bordel tout à l'heure ? »
Elle revint vers lui et l'observa avec circonspection.
« La boîte bleue, lui confia-t-elle, énigmatique.
— La boîte bleue ? »
Il gratta son crâne chauve d'un air perplexe et, alors qu'elle s'éloignait à nouveau, il la rappela.
« Nance ! »
Elle ne se rapprocha pas mais tourna la tête vers lui et attendit qu'il poursuive.
« Il est interdit de courir dans les couloirs… »
Il appuya sa phrase d'un sourire de connivence et lui adressa un nouveau clin d'œil. Nancy cilla, interloquée, avant d'étouffer un petit rire incrédule. Elle se hâta de rejoindre Maggie qui l'attendait en tapant du pied quelques mètres plus loin.
« Ca y est, vous avez fini ? grogna-t-elle avec mauvaise humeur.
— Ca ne s'est pas passé si mal que ça…, commenta Nancy, les joues roses.
— Pourquoi ne veut-il pas que vous courriez dans les couloirs ?
— C'est… quelque chose qui s'est passé il y a longtemps, bredouilla la jeune femme en repensant à sa première rencontre avec le croque-mitaine. [2]
— Je vois. Vous avez déjà vos petits secrets, c'est touchant, grinça Maggie, acide.
— C'est quoi le truc avec votre mère ? », rétorqua Nancy que l'attitude agressive de Burroughs commençait à agacer.
Maggie s'arrêta et baissa la tête. Un long soupir affaissa ses épaules et elle regarda Nancy d'un air las.
« Il l'a tuée. »
La jeune femme plaqua ses mains sur sa bouche, horrifiée par son manque de tact.
« Maggie, bafouilla-t-elle, je suis désolée, je…
— Ca va, Nancy, l'apaisa l'autre. Pour être franche, je m'en souviens à peine. Je devais avoir cinq ou six ans.
— Cinq ou six ans ? répéta Nancy, surprise. Mais…
— Oui, je sais ce que vous vous dites. Il était encore humain.
— Je croyais qu'il n'avait tué que des enfants avant que mes parents… et les autres… »
Maggie acquiesça, la dispensant d'en dire davantage.
« Des enfants, et n'importe qui se mettant sur sa route. Ma mère avait découvert son secret par hasard et avait à l'époque voulu le dénoncer de crainte qu'il ne s'en prenne aussi à moi. Il l'a fait taire. On m'a trouvé une famille d'accueil loin de Springwood.
— Une minute, Maggie…, souffla Nancy, médusée. Springwood ? Vous habitiez Springwood ? A Elm Street ?
— Oui, avoua Maggie, penaude.
— Vous m'avez menti.
— Non, se défendit-elle. J'ai omis un détail.
— Je trouve que vous omettez beaucoup de choses, Maggie, gronda Nancy, ulcérée. Et vous m'avez bel et bien menti : je ne suis pas la dernière enfant d'Elm Street. Vous n'aviez pas besoin de moi pour votre plan foireux !
— C'est vrai, j'ai bien vécu dans Elm Street étant enfant, reconnut Maggie, mal à l'aise. Mais cela ne fait pas de moi une enfant originelle : contrairement aux vôtres, mes parents n'ont pas participé au meurtre de Krueger. Vous étiez indispensable pour la réalisation du programme.
— J'en ai marre de vos secrets, Maggie ! A chaque fois que je commence à vous trouver sympathique, vous laissez filtrer une information importante qui remet totalement en question ma confiance à votre égard. Qu'allez-vous m'apprendre la prochaine fois ? Que votre père aidait Krueger à dépecer les gosses ? »
Le visage de Maggie enfla un court instant, prenant une teinte dangereusement violacée, puis elle se détendit au prix d'un effort qui sembla colossal et reprit son chemin, les épaules basses, en faisant signe à Nancy de la suivre.
« Mon père a disparu en même temps que ma mère, dit-elle, radoucie. Ne vous trompez pas d'ennemi, Nancy. Krueger nous a fait du mal à toutes les deux. Il nous a tous pris des personnes qui nous étaient chères.
— Habile détournement de conversation, railla Nancy. Mais puisque vous en parlez, je suis de moins en moins convaincue que ça soit une bonne idée de collaborer avec lui.
— Ce n'est pas une bonne idée de collaborer avec lui, confirma Maggie. Mais de cette façon au moins, nous savons où il est et ce qu'il fait.
— A propos, cette cellule dans laquelle je l'ai vu, demanda Nancy avec curiosité, c'est le seul espace dont il dispose ?
— Oui, comme tous les autres monstres du Tartare. Vous préfèreriez qu'il ait une suite au Ritz ?
— Je ne l'aime pas plus que vous, Maggie. Mais je me demande quel degré de participation volontaire vous espérez lui soutirer en le traitant moins bien qu'un chien ? Et cette plaie qu'il a au visage ? Vous avez laissé entendre qu'Hauser pouvait en être responsable.
— Le capitaine Hauser nous pose des problèmes, admit Maggie. Il semble croire qu'il dispose des pleins pouvoirs ici et qu'il est en droit de corriger les détenus comme il l'entend. Krueger tout particulièrement. Evidemment, le fait qu'il soit le seul pensionnaire à ne pas disposer de facultés surnaturelles qui le rendraient moins vulnérable conforte Hauser dans son sentiment d'impunité. Nous l'avons déjà réprimandé à ce sujet.
— Vous devriez réprimander plus fort…, maugréa Nancy, abasourdie par ces révélations.
— Je vous avais dit que ce n'était pas vous que Krueger détestait le plus, dit Burroughs avec un faible sourire d'excuse.
— Merde, Maggie ! C'est un fou dangereux et vous tous ici ne faites qu'envenimer les choses ! Je vous rappelle que c'est moi, et moi seule, que vous envoyez au casse-pipe ! Vous pensez vraiment que je suis capable de canaliser toute la haine qu'il a accumulée contre vous depuis qu'il est ici ?! Hauser le torture, bon sang ! Et vous fermez les yeux !
— Ne me dites pas que vous pleurez sur son sort, Nancy ?
— Que les choses soient claires : il mériterait de subir cent fois plus. Mais nous ne sommes pas dans un contexte de vengeance aveugle. J'ose vous rappeler qu'il est ici pour servir vos desseins et que vous comptez sur sa collaboration pleine et entière. Or, vu les conditions d'incarcération que vous lui imposez, j'espère que vous avez de bons d'arguments pour le convaincre en dépit de son inconfort…
— Nous sommes tombés d'accord avec le major Taggart pour une concession importante : il aura l'autorisation de faire ce qu'il voudra des personnes dont il envahira les rêves.
— Oh ! Alors ça, c'est une brillante idée ! Il va donc tuer avec votre bénédiction. Que vous considériez ses futures victimes comme des ennemis de la nation ne change rien au fait qu'ils représentent pour lui un vivier d'âmes non négligeable. S'il en absorbe suffisamment, il retrouvera ses pouvoirs. Que ferons-nous lorsqu'il sera devenu trop fort pour nous ?
— Nancy, il était au sommet de sa puissance au moment où je l'ai vaincu. Il avait réduit Springwood à l'état de ville fantôme. Il n'y avait plus aucun enfant lorsque je suis arrivée là-bas et les rares adultes qui avaient survécu baignaient dans une sorte d'hébétude psychotique il était plus fort que jamais. Mais nous en sommes venus à bout. Je connais ses points faibles et je sais comment les exploiter contre lui.
— Tout ça va nous péter à la gueule, prédit Nancy, lugubre, renâclant devant tant de mauvaise foi et d'optimisme béat.
— Je comprends que vous ayez peur, Nancy, répondit Maggie d'une voix apaisante. Mais je ne suis pas votre ennemie dans cette histoire. C'est vrai que c'est vous que nous envoyons au front et j'aurais souhaité que les choses puissent se faire différemment, mais je vous promets de toujours veiller sur vous. Vous devez me faire confiance et ne jamais lui montrer à quel point il vous effraie.
— Facile à dire, Maggie. Ce n'est pas vous qui vous retrouvez face à lui dans vos rêves. »
Elles étaient arrivées devant la porte fermant l'accès au Tartare. Le garde de faction les observa, sourcils froncés, avant de leur ouvrir.
« Détrompez-vous, dit Maggie en franchissant le seuil. Même absent, il hante mes nuits autant que les vôtres.
~o~
Nancy bailla longuement, ses yeux brûlants peinant à accommoder pour suivre les images sortant de l'antique poste de télévision qui trônait, solitaire, sur un meuble monté de guingois.
Maggie l'avait comme promis ramenée à ses quartiers – un mot bien pompeux pour désigner les locaux décatis qu'on lui avait alloués – et l'avait plantée là sans autre forme de procès. A sa décharge, elle avait paru encore plus éreintée que ne l'était Nancy et, malgré l'animosité que celle-ci éprouvait contre le docteur, elle comprenait que la journée avait été éprouvante pour tout le monde et que chacun méritait un minimum de repos avant d'attaquer la suite des événements. Suite dont Nancy n'avait par ailleurs pas la moindre idée. Qu'allait-il se passer maintenant ? Certes, elle avait réussi à attirer Krueger dans ses rêves – un exploit qui la retirait définitivement de la liste des lauréat au Prix Nobel de la Paix – mais après ? Personne n'avait cru bon de lui préciser quel serait son rôle exact dans ce programme et, dans la précipitation des dernières heures, elle n'avait simplement pas pensé à poser les bonnes questions. Ils étaient tous si évasifs et langue-de-bois… Elle supposait que Krueger lui aussi naviguait à vue. Lui qui avait l'habitude de toujours tout contrôler, cette précarité imposée ne pouvait que le contrarier et le rendre dangereusement imprévisible.
Krueger. La seule évocation de son nom lui paralysait les sens. Malgré la longue douche brûlante sous laquelle elle s'était écorchée la peau à force de frotter, elle croyait encore sentir sur elle la puanteur nauséabonde du croque-mitaine derrière le parfum entêtant du savon bon marché dont elle avait usé avec vigueur. Malgré l'air bravache qu'elle avait affiché avec une assurance toute feinte au cours des dernières heures, ses vieilles peurs avaient ressurgi, plus vivaces que jamais, et elle luttait à présent avec l'énergie du désespoir contre un sommeil qu'elle appréhendait et qui, comme un fait exprès, se faisait de plus en plus pressant.
Il n'avait pas changé. Laid, puant, démoniaque, grande gueule et facétieux. Elle s'était aperçue avec consternation qu'il exerçait encore sur elle cette fascination malsaine qui la rendait si vulnérable au fil aiguisé de son discours malveillant. Il avait toujours parfaitement su comment la manipuler pour la plier à sa volonté et elle constatait avec colère et regret que cela non plus n'avait pas changé. Elle était aussi malléable qu'avant face à lui et à son bagou fielleux.
Mais plus inquiétant encore, ces retrouvailles, bien que mouvementées, s'étaient déroulées selon le schéma habituel de leurs confrontations et chacun d'eux avait réendossé son rôle à la perfection. Comme s'ils s'étaient quittés hier.
Elle se rendit compte avec effroi que pendant toutes ces années solitaires, loin de tout et de tous, pourtant débarrassée de sa présence étouffante et maléfique, il avait toujours été là, avec elle, dans chacune de ses pensées, et il avait prévalu au moindre de ses actes.
A son corps défendant, elle l'avait tacitement autorisé à prendre une place prépondérante dans sa vie, jusqu'à devenir le centre de ses préoccupations.
Qu'elle le veuille ou non, il faisait partie intégrante d'elle et de son existence.
Toute à ses réflexions, elle contemplait sans le voir le minuscule écran qui diffusait une boucle ininterrompue de vidéos amateur et de reportages racoleurs sur les attentats de Bruxelles survenus plusieurs heures auparavant. La voix exaltée du présentateur peroxydé narrait par le menu les quelques détails que ses journalistes étaient parvenus à grappiller de leurs serres avides, revenant sans cesse sur des informations qu'il fallait rectifier et dont l'authenticité semblait être le cadet de ses soucis.
« Nous pouvons désormais affirmer avec certitude qu'il s'agissait bien d'attentats, bramait-il avec un enthousiasme malsain. L'État Islamique a revendiqué les explosions de l'aéroport de Zaventem et de la station de métro de Maelbeek et tout porte à croire qu'il s'agit là de représailles suite à la capture du désormais tristement célèbre Salah Abdeslam. Nous vous rappelons que Salah Abdeslam, seul rescapé de l'équipe terroriste impliquée dans les attentats de Paris en novembre dernier, a été arrêté il y a quatre jours, le dix-huit mars, dans la ville de Molenbeek après une longue opération policière qui avait demandé la coordination des forces belges et françaises. Nous revoyons ici les terribles images de cette interpellation, dans cette petite ville de Molenbeek qui a littéralement vécu l'enfer : des tirs nourris d'armes de guerre et des déflagrations ont fait de ce quartier tranquille le théâtre d'un assaut violent et meurtrier avant finalement d'aboutir à l'appréhension des membres de cette cellule islamiste lourdement armée. »
Nancy regarda d'un œil morne les images d'un vieil immeuble en train de s'affaisser, résultat de l'explosion d'une ceinture d'explosifs dans l'appartement où se terraient les terroristes.
Les mêmes commentaires tournaient inlassablement sur les bannières au bas de l'écran, précisant tour à tour le nombre de victimes et les numéros d'urgence à contacter et relayant les réactions offusquées de divers chefs d'état.
L'art de faire du rien, comme disait son père.
Elle soupira et se frotta énergiquement le visage. Un nouveau bâillement lui mit les larmes aux yeux et elle s'étira en gémissant sur le canapé inconfortable. Lorsqu'elle se rassit, ses yeux tombèrent sur le petit comprimé blanc qu'elle avait déposé sur la table, à côté de la lampe de lecture. Maggie lui avait recommandé de ne plus prendre le moindre comprimé d'Hypnocil afin de ne pas perturber davantage son métabolisme et de ne pas mettre le programme en péril. Elle lui avait assuré que Krueger ne pouvait pas intervenir spontanément dans ses rêves, qu'il avait besoin pour ça que Doc recommence tout ce protocole compliqué impliquant ondes delta, activité du noyau préoptique ventrolatéral et verre de lait tiède. Etrangement, cela n'avait pas rassuré Nancy et elle était parvenue à subtiliser adroitement un unique cachet du flacon confisqué par Burroughs. Juste au cas où.
« Les premières photos issues des caméras de surveillance de l'aéroport montre trois hommes poussant des bagages. Deux d'entre eux marchent à visage découvert tandis que le troisième se dissimule soigneusement sous un chapeau, tenant d'échapper à la vigilance des caméras. Il s'agirait selon toute vraisemblance des terroristes et la police recherche activement leur identité. »
Nancy ferma les yeux. Sa tête dodelina lentement et la main qui tenait la télécommande glissa de l'accoudoir pour tomber sur le sofa avec un bruit mat.
Elle perçut le bruissement feutré d'un corps se déplaçant à ses côtés, glissant sur le revêtement rugueux des coussins. Un souffle chaud inonda son oreille tandis qu'une voix profonde chuchotait son nom dans une douce volupté.
Elle s'éveilla en sursaut, la tête tournée vers la gauche, là d'où venait la voix. Son cœur battait une chamade effrénée et une sueur glacée lui coulait dans la nuque, trempant ses cheveux et le bord de la couverture de laine épaisse dans laquelle elle était enveloppée. Le souffle court, elle parcourut frénétiquement son salon du regard, craignant de voir Krueger surgir d'un recoin ou d'un meuble. Ses yeux se posèrent sur le suppresseur de rêves et, sans hésiter, elle le prit et l'avala.
Sa tête retomba en arrière, heurtant les coussins ramollis du canapé et elle lutta pour apaiser son angoisse. Les yeux grands ouverts, elle contempla le plafond fendillé et mal repeint qui la surplombait, toute envie de sommeil évaporée. Le murmure de la TV finit par l'emporter sur ses râles haletants, transperçant péniblement la brume qui engourdissait son cerveau et elle tâcha de se concentrer dessus, fermement décidée à ne pas dormir.
« Et maintenant, des nouvelles de l'écrivain Paul Sheldon, que l'on croyait mort dans un accident de la route. Monsieur Sheldon a en réalité été recueilli par une ancienne infirmière, admiratrice passionnée, qui l'a séquestré et torturé, l'obligeant à réécrire son dernier livre parce qu'il mettait en scène la mort de son personnage fétiche, Misery Chastain. Paul Sheldon s'en sort bien et nous sommes heureux de penser qu'il dispose désormais de nouvelles idées pour un futur roman. Nous en profitons pour lancer ce débat, qui sera développé lors de notre chronique du soir : les fans ont-ils tous les droits ? »
[1] Amanda Krueger, la mère de Freddy, était une nonne qui travaillait au contact de dangereux aliénés dans un asile. Un soir, elle s'est retrouvée accidentellement enfermée parmi les détenus qui l'ont cachée et violée pendant des jours. Lorsque l'équipe de sécurité l'a retrouvée, elle était à moitié morte et enceinte.
[2] Dans le premier opus, Nancy, endormie en classe, rêve et traverse son lycée à la poursuite du cadavre de son amie Tina. Elle se heurte à un Freddy alors grimé en surveillante qui la prévient qu'il est interdit de courir dans les couloirs.
