- Nous avions un père aimant et attentionné, débuta Elena, le regard perdu dans un souvenir pourtant si longtemps enfoui en elle. Il faisait tout pour nous assurer une bonne vie malgré notre basse condition. Un jour, cependant, tout bascula. Notre père tomba gravement malade. Il réussit de peu à échapper à la mort, mais cette terrible expérience de souffrance et d'angoisse l'avait transformé. Il n'était plus le même, ce gros papa ours que nous aimions tant, si généreux et attentif. Il commença à boire, à fumer, à sortir tard le soir pour suivre ses amis des docks dans les rues les plus malfamées de la ville. En somme, il avait laissé tomber le bon côté de la vie pour se rouler dans le vice et la luxure. J'ai bien tenté de comprendre son nouveau comportement, bien tenté de percer ce mystère si incompréhensible à nos yeux. J'ai pris mon courage à deux mains et je lui ai posé la question : pourquoi faire cela ? Il m'a aussitôt rit au nez et expliqué que je ne pouvais pas comprendre. Alors j'ai insisté, au risque de me prendre une claque en pleine figure parce qu'il était, à ce moment-là, la tête pleine des vapeurs de l'alcool.

« Contre toute attente, il m'a répondu : "j'ai côtoyé la mort, lorsque j'étais malade. J'ai toujours été bon dans ma vie. Je t'ai donné un toit, à toi et ta soeur, je vous ai nourri, j'ai aimé votre mère même si elle m'a trompé et m'a quitté. C'est en repensant à toutes ces choses que j'ai compris... j'ai compris qu'il était vain d'être bon en ce monde, que la gentillesse ne permettait en rien le bonheur et que j'avais donc, tout ce temps, gâché mon existence à jouer le brave homme."

Isa enchaîna :

- Malgré ses dires, nous n'avons pas pu nous ranger de son côté. Comme il devenait de plus en plus incontrôlable lorsqu'il était à la maison, nous partîmes à l'âge de dix-huit ans pour ne plus avoir à subir son mauvais tempérament. Le déclic avait été qu'il comptait nous marier à des hommes beaucoup plus âgés que nous sous le prétexte qu'il en avait assez de s'occuper de nous. C'était tout à fait intolérable pour nous.

Elena prit la suite :

- Les rues n'étaient pas fréquentables pour des jeunes filles de notre âge. Vous devinez ce qui a bien pu se passer ensuite. Une dame nous a abordé et nous a fait croire qu'il y avait une place de servante pour chacune d'entre nous dans une demeure qu'elle connaissait bien. Nous l'avons suivie en toute innocence, et l'instant d'après, ses canines étaient plantées dans le cou de ma soeur.

Elles s'échangèrent un regard. Beth en profita pour intervenir :

- Mais comment a-t-elle fait pour vous mordre alors que vous étiez deux ?

- Certains vampires ont des aptitudes particulières, répondit Isa.

Mick confirma d'un hochement de tête.

- Cette vampire-ci avait le don d'hypnotiser ses victimes. Un grand classique, me direz-vous, mais finalement c'est un pouvoir assez rare chez notre espèce.

- J'ai dû regarder ma soeur se faire vider de son sang, poursuivit Elena d'une voix blanche. Imaginez combien cela a été pénible pour moi de la voir mourir sans que je ne puisse rien faire !

Beth la scruta de ses yeux bleus.

- Cela aurait dû vous dégoûter de votre état de vampire, non ? Je ne peux pas prétendre comprendre votre souffrance, mais c'est une souffrance tout de même marquante, qui n'a pas pu vous laisser indifférentes !

Les soeurs sourirent en choeur, l'air soudain moins grave et plus matois.

- Vous ne comprenez vraiment pas, se moqua Isa. Quand nous avons repris nos esprits, c'était comme une renaissance ! Une nouvelle existence s'offrait à nous, plus riche, plus subtile, et un nouveau sang coulait dans nos veines, un sang d'immortalité et de jeunesse éternelle. Étant jumelles, nous avons ressenti ce changement plus intensément que tous les autres. C'était merveilleux et indescriptible !

Prise de court par cette passion évidente, la journaliste resta muette de stupéfaction. Elena la toisait comme si elle n'était qu'une enfant encore trop petite pour tout bien saisir. Ce qui était le cas. Ce que la jeune femme avait pu deviner à travers leur récit était une époque pas si lointaine et pourtant qui la mettait à une place de ridicule petite humaine si elle comptait bien les années. Elle percevait encore les traces d'un accent anglais dans leurs paroles et leurs manières ne semblaient pas avoir vraiment changées, bien qu'elles aient clairement évolué, c'était certain.

- Vous êtes nées à l'époque victorienne, en Angleterre, n'est-ce pas ? osa-t-elle demander après un instant de réflexion.

La surprise étira tout d'abord leurs traits, mais elles se reprirent vite et Isa s'exclama :

- Vous n'êtes pas si bête ! Bravo, vous avez trouvé.

Elle pivota vers sa soeur.

- Ca va mieux, dit celle-ci en soupirant, une main sur un coeur qui ne battait plus.

- Bien.

Et elles se tournèrent dans un même ensemble vers leurs prisonniers, un sourire plus cruel aux lèvres.

- Maintenant que vous savez toutes ces choses à notre propos, il est temps de dire adieu à la vie.

Instinctivement, Jack se plaça devant Beth pour la protéger, car Mick n'avait pas eu le temps de le faire. Déjà, Isa était prête à leur sauter dessus, toutes griffes dehors et les canines sorties, mais voyant bien qu'elle ne pourrait pas atteindre Beth si ce satané loup jouait les protecteurs, elle choisit une option plus rapide et moins salissante. Rapide comme l'éclair, elle agrippa un de ses sbires, lui prit son arme à feu sans ménagement et la pointa ensuite vers eux. La balle partit et toucha Jack à l'épaule, qui hurla et s'écroula sur Beth. Mick rugit de fureur, il n'avait pas pu l'empêcher car il était aux prises avec d'autres sbires qui l'avaient éloigné encore plus de son amie. Il cria son nom mais comme Jack ne se relevait pas, il ne put savoir si elle avait été touchée ou non. Il se débarrassa sans tarder de l'asiatique en le projetant contre une des étagères vitrifiées et repoussa la vampire brune contre un mur.

Soudain, la porte valdingua à travers la pièce et vint s'écraser lourdement sur l'asiatique, qui n'avait pas eu le temps de se relever lui non plus. Une silhouette apparut dans l'encadrement, que Mick reconnut aussitôt avec son air triomphant et son costume impeccable.

- Josef !

- Alors, dit celui-ci sur un ton faussement attristé, on fait la fête sans moi ?