Hello gens !
MERCI à Almayen, Zephiran, Zo, William, Abgrund, Mimi, Lunard, Reapersis, Luckias, Lwyz et cousingaelle pour vos reviews !
Et toujours des mercis à Nalou pour sa bêta lecture.
Bonne lecture !
Chapitre 9
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Comme John l'avait promis, la dynamique de vie dans l'appartement 221B changea sensiblement. Le médecin ne travaillait plus. Il essayait toujours de passer du temps avec Estelle, mais s'enfermait dans sa chambre dès que Sherlock apparaissait dans la cuisine, que ce soit pour y rester ou juste de passage. La vieille femme semblait plus triste qu'avant. Et même quand John était avec elle, il ne se sentait plus enjoué comme il avait pu l'être, à parler de la pluie et du beau temps pour la faire rire. Il se sentait incapable de se satisfaire des sourires et de la bouille enfantine de la vieille qui semblait pourtant employer sa meilleure volonté à lui remonter le moral par ses maigres moyens. John s'en voulait de voir ses joues s'affaisser quand le sourire qu'il lui renvoyait était faux. Il déprimait sérieusement, ne sortait quasiment plus de l'appartement, gravitait entre la cuisine, le salon et sa chambre quand la présence de Sherlock l'empêchait de rester dans les communs. Ce que le détective pensait de lui, il s'en foutait éperdument. Sa vie, la situation — tout était déjà trop lourd. Porter les humeurs versatiles du demi-loup en plus… non, ça ne l'intéressait pas.
Si Sherlock était revenu vers lui, sans doute aurait-il changé d'avis. Bien sûr qu'il aurait changé d'avis. La solitude ne lui faisait pas de bien. Sauf que Sherlock semblait se satisfaire totalement de la situation puisqu'il ne chercha pas une fois à lui adresser la parole. Les seuls moments où un son provenant du génie l'atteignait à travers la porte de sa chambre, c'étaient des entrechoquements de fioles de laboratoire et des morceaux de violons, que John écoutait avec amertume depuis l'autre côté du mur.
Le double meurtre ayant eu lieu un lundi, toute la semaine qui suivit fut donc… un désastre de rien paralysant. Les seuls moments où il avait activement fait quelque chose, c'était appeler la clinique pour dire qu'il n'y reviendrait pas et laisser les secrétaires médicaux se débrouiller avec ses patients à annuler. Formidable souvenir.
Quand le dimanche arriva, Sherlock passa la matinée dans la cuisine. John se trouvait très logiquement dans sa chambre. Il fut interrompu dans sa contemplation vide du plafond par des grattements à sa porte. C'était la première fois que qui que ce soit toquait à la porte de sa chambre depuis qu'il s'était installé dans cet appartement. Il hésita, tout en sachant parfaitement qui en était à l'origine et pourquoi, puis se tira du lit où il était allongé.
Le visage d'Estelle affichait un enthousiasme un peu éteint qui lui serra le cœur. Il n'eut pas le courage de lui dire qu'il ne se promènerait plus avec elle. Il ignora superbement le regard insondable de Sherlock qui lui picota la nuque, alors que John lui tournait ostensiblement le dos le temps de lacer ses chaussures. Si Sherlock n'avait que ça lui envoyer, des regards, alors il pouvait bien les garder.
Quand il reçut l'habituel « où êtes-vous ? » par SMS, il hésita, puis répondit. Sherlock les rejoignit une vingtaine de minutes plus tard. Sans dire un mot, il cala ses pas sur ceux de sa mère. Celle-ci crocheta ses deux mains parcheminées sur l'avant-bras de chacun des hommes qui l'encadraient. John se demanda si elle cherchait à les retenir. Il la laissa faire pendant une ou deux minutes, puis se haït un peu quand il défit doucement les doigts de son bras gauche. Estelle avait marché d'un pas plus guilleret en sentant son fils et son colocataire autour d'elle. Mais il laissa sans un mot le détective et sa mère, tentant d'ignorer le regard triste de la vieille dame qui lui donnait l'impression qu'une enclume de cinquante kilos pesait sur son dos.
Leur tradition du dimanche ne mourut donc pas avec leur querelle. Querelle… John estimait que ça allait bien au-delà de cela, à vrai dire. Il ne savait pas ce qu'il attendait de Sherlock. Des excuses, un peu de considération ou... rien ? En ne parvenant pas à empêcher son cerveau de gamberger vers ce sujet, un jour qu'il s'était exilé dans sa chambre, il se rendit compte avec tristesse qu'il n'attendait rien, en réalité.
John voudrait y penser moins, peut-être parce qu'il est certain que Sherlock et lui auraient pu s'entendre, certainement, si sa vie n'avait pas mis John dans cette situation. Il avait senti, ce jour où Sherlock avait fini par le mettre hors de lui, qu'ils avaient été sur le point de commencer une relation qui aurait pu ressembler à de l'amitié, ou au moins de la complicité. Il n'était pas assez stupide pour ne pas voir qu'il était une exception dans le mode opératoire du loup, dans un sens comme dans l'autre. C'est aussi parce que cette certitude l'entêtait qu'il aurait voulu pouvoir y penser moins.
Elle lui semblait loin à cette heure-ci, cependant, la complicité. Totalement irréelle.
D'ailleurs, s'il avait pu continuer à gagner un peu plus sa vie que ce que lui jetait en pâture sa maigre pension militaire, il aurait trouvé un moyen de déménager. Vivre cinq mois sans croiser Sherlock avait été une chose : à l'époque, il ne savait même pas qui vivait avec lui. Maintenant, être confiné dans sa chambre quand le génie était dans l'appartement et savoir qu'il était en discorde avec lui semblait insupportable. Mais il n'avait pas les moyens financiers de trouver la situation insupportable. Alors il prenait son mal en patience. Il lui en fallait beaucoup, de la patience.
La quatrième fois où Sherlock les avait rejoints au cours de la promenade du dimanche après le début de leur guerre froide, il avait ouvert la bouche alors que John éloignait la main maigre d'Estelle de son bras. Le médecin avait spontanément tourné les yeux vers le visage du loup, oubliant instantanément sa résolution de l'ignorer — il n'avait plus entendu sa voix depuis un mois — et… et peut-être que quelque chose existait pour le sortir de sa misère. Juste un coup de pouce qui changerait sa vie.
Mais le détective changea apparemment d'avis, puisqu'il se détourna en scellant de nouveau ses lèvres. John aperçut le regard momentanément pétillant d'Estelle s'éteindre. Pour la première fois, il eut envie de hurler et de frapper Sherlock. Il plongea ses mains dans ses poches, à la place — il ne sortait plus avec sa canne, à la fois à cause de sa main gauche dans un premier temps et du fait qu'il n'en avait plus besoin, la plupart du temps, seule chose un tant soit peu positive dans toute cette histoire — et s'éloigna de ses colocataires en rentrant la tête dans les épaules.
Greg venait de rentrer chez soi. Ses cinq étages grimpés, son manteau accroché derrière la porte d'entrée et ses fesses fort peu galamment vautrées dans le canapé, il se frottait les yeux de ses index et pouce droits, épuisé.
Passer au 221B était devenu… pff, il ne savait même pas quel mot utiliser. John s'était remis à l'éviter, sa culpabilité légendaire et son sens de la protection altruiste atteignant un nouveau paroxysme. Et Sherlock… Sherlock était insupportable. Encore pire que d'habitude. Pas que le loup ait été particulièrement agréable avant, mais le policier hésitait de plus en plus avant de finir par lui confier une enquête, tant il redoutait les moments où il devait se retrouver face à lui.
Sans parler des âpres négociations de tous les instants menées ces derniers jours face à des administratifs qui renâclaient de plus en plus à mobiliser des agents pour surveiller les connaissances de John. Même Mycroft sous-entendait parfois que ce n'était peut-être plus aussi impératif qu'avant. Greg grimaça pour lui-même dans son canapé, incapable de se ranger à cet avis. Il avait pourtant été contraint de lâcher cette protection, aujourd'hui. On lui avait fait comprendre qu'il n'avait plus le choix. Que s'il n'ordonnait pas lui-même à ses hommes de changer d'objectifs, on le ferait pour lui. Destitution était la notion cachée derrière ces mots.
Pour tenter de se dire que c'était justifié, il se répétait que si Mycroft avait raison, il n'avait pas réellement de souci à se faire. Le loup ne voyait plus John comme réelle cible dans cette histoire. Comme Sherlock l'avait annoncé il y a quelques semaines, c'était le cadet des Holmes qui venait d'être intégré à ce… jeu – c'était bien le terme qu'avait utilisé le jeune loup, n'est-ce pas ? Soupir.
Lassitude. Envie de passer une soirée à ne rien faire.
Il avait envoyé un message à Mycroft sur le chemin du retour pour le prévenir qu'il ne viendrait pas rue Kensighton Garden, contrairement à ce qui était prévu. Il avait besoin de calme et de solitude.
Depuis la soirée du concert, le loup et lui suivaient ce que Greg estimait être une évolution positive. Ils avaient eu l'occasion de se revoir pour des rendez-vous hors travail six ou sept fois — ce qui était beaucoup en un mois, étant donné leur emploi du temps respectif et l'équilibre encore mal défini de leur relation — et Mycroft n'avait abordé ni le sujet de ses fréquentations passées, ni quoi que ce soit qu'il aurait pu apprendre par ses services de renseignements. Greg savait pertinemment qu'il pouvait très bien feindre de respecter son engagement, mais il voulait croire que Mycroft faisait cet effort. Ils riaient ensemble, passaient de bonnes soirées – et midis, pour deux fois où ils avaient réussi à se caler pour un déjeuner. C'était agréable. Agréable de voir le regard de Mycroft sur lui quand ils se disaient bonjour, agréable de voir son sourire très discret, agréable de parler avec lui – et Mycroft, malgré sa culture invraisemblablement étendue, savait toujours discuter avec lui sans jamais lui donner l'impression d'être stupide ni ignorant, ce qui était singulièrement plaisant. Agréable de passer des nuits avec lui, aussi.
Cela n'arrivait jamais qu'à Kensinghton Garden, cependant. Le choix s'était chaque fois porté sur la maison du loup plutôt que sur l'appartement du policier. Ce dernier n'avait jamais proposé qu'ils aillent chez lui, à vrai dire. Ils n'avaient d'ailleurs jamais parlé de son trois pièces qu'il avait retapé avec un ami perdu de vue depuis, une quinzaine d'années auparavant, transformant un vieil appartement sous les combles en un espace dégagé et lumineux, murs blancs, charpente en bois et poutres porteuses apparentes, au sommet d'un immeuble vieux de trois siècles. Peu de personnes connaissaient son adresse.
C'est pourquoi, quand il entendit la sonnette retentir après dix minutes de zonage bien mérité dans son canapé, Greg leva très haut son sourcil. Il était à deux doigts de ne pas ouvrir – il était vingt et une heure et il n'avait aucun scrupule à laisser des dérangeurs impromptus dehors — mais son portable vibra. Mycroft, qui lui envoyait C'est moi qui viens de sonner.
Greg relut le message. Encore une fois. Et une troisième.
Merde.
Merde, il n'avait pas envie de le voir, ni ici, ni maintenant. Merde, il avait envie d'être tranquille. Et surtout merde, il avait annulé et l'avait prévenu qu'ils ne se verraient pas et Mycroft s'invitait malgré ça.
Il hésita, puis se leva malgré tout, appuya sur le bouton pour ouvrir sans prendre la peine de dire quoi que ce soit dans l'interphone. Si le loup avait son adresse, il devait aussi savoir qu'il vivait au dernier étage. Il s'en voulut instantanément de ne pas lui avoir dit de repartir. Profondément dans son ventre, quelque chose proche de la nausée le secoua.
Quand le loup arriva à la porte, Greg ne le salua même pas.
« Je pense qu'il vaudrait mieux que tu rentres chez toi.
Le loup fronça les sourcils. Greg se gifla intérieurement quand il vit une bouteille d'un vin rouge, français vu le nom, et ce qui ressemblait à un repas préparé dans un sachet plastique, au bout de son bras droit.
– Bonsoir à toi aussi, se contenta de répondre l'arrivant. Où puis-je poser mon manteau ?
– Je suis sérieux Mycroft. Je ne t'ai pas invité à venir ici. Je ne souhaite pas te voir ici. Il… Il vaudrait mieux que tu t'en ailles maintenant.
– Il m'a bien semblé dans ton message que tu ne voulais pas me voir maintenant, mais j'ai pensé que c'était le fait de te déplacer jusque chez moi qui te dérangeait. Pas qu'on se voie tout court. C'est pour ça que je suis venu, pour une fois.
– Je ne veux pas te voir ici. Ni maintenant ni à un autre moment.
Silence. Puis une ombre frigorifique saisit l'appartement avec la voix du loup :
– Ça a au moins le mérite d'être clair. Il ne fallait pas hésiter à m'en informer avant, Gregory.
– Il fallait prévenir. Rien que demander mon adresse, pour que je puisse te dire Non. La base du respect, quoi. Encore une fois.
C'était fou comme le flic pouvait s'en vouloir autant qu'il en voulait au loup, en cet instant. Il avait envie de s'arracher les cheveux. Mais cette situation n'aurait pas dû arriver. Il aurait dû avoir la liberté de dire de lui-même, un jour, « Hé, ça te dit de venir chez moi ? » Mais non. Mycroft l'en avait encore empêché en s'imposant là où il n'était pas voulu. Quand il n'était pas voulu, plus exactement, puisque son grappillage constant des limites de Greg ne laissait jamais assez de temps à ce dernier pour proposer de lui-même un peu plus de son intimité.
La voix du loup était nettement peinée dans sa froideur quand il répondit :
– Je voulais te faire une surprise.
Je sais, voulut hurler Greg.
– Je t'avais dit qu'on ne se verrait pas, répondit-il à la place, le ton peut-être un peu plus irrité qu'avant, parce que merde, il savait très bien que c'était désagréable d'arriver ici, dans cette situation, et de se faire envoyer voir ailleurs, et qu'il s'en voulait d'imposer ça à Mycroft et qu'il en voulait plus encore à Mycroft d'insister.
Mais le laisser entrer serait pire. Là, il s'en voudrait réellement, et il lui en voudrait d'autant plus, et lui dire « oui » maintenant mettrait en péril tout ce qu'ils avaient réussi à construire prudemment ensemble. Ce que le loup refusait visiblement de comprendre, puisqu'il renchérit :
– Et, encore une fois, j'ai pensé que t'apporter un repas et de quoi te détendre pourrait te faire du bien après ta journée. Je n'ai visiblement pas saisi les conventions des relations amoureuses.
– J'ai juste pas besoin de ça ce soir. Ne rends pas ça plus compliqué que ça ne devrait l'être.
– Je ne rends rien compliqué, Gregory. Je me contente de venir ici pour te soutenir. Je suis capable d'entendre que tu as besoin d'être seul, très bien. Quand bien même je préférerais que ça ne soit pas le cas. Par contre, être accueilli de cette façon, je ne comprends pas. Qu'y a-t-il dans ton appartement que tu souhaites me cacher à ce point ?
– Rien.
– Pourquoi tu me refuses l'entrée ? Pourquoi nous ne sommes jamais venus ici, et pourquoi ce soir semble être un soir où, particulièrement, ma venue ici tombe mal ? Est-ce qu'il y a quelque chose ou quelqu'un que tu ne voudrais pas que je voies ici, Gregory ?
– Quelqu'un ? Qu'est-ce que tu sous-entends, exactement ?
Cette fois, le flic en était certain : ce soir n'était définitivement pas un bon soir.
– Quelque chose auquel moi-même je me refuse à croire, étant donné que tu ne sembles être impliqué dans aucune activité relationnelle du type de celle que nous entretenons, en dehors de la nôtre. Mais je me permets d'en douter.
Putain. Comment Mycroft pouvait estimer qu'il n'était dans… comment il avait dit déjà ? Ah, oui, Aucune activité relationnelle du type de celle qu'ils entretenaient. C'était quoi, les caméras de Londres qui permettaient au loup de savoir ça ? Des indics ?
– Tu m'as fait surveiller. Nan, ne réponds pas à ça, laisse tomber. Juste… Il n'y a personne, Mycroft. Et si tu as si peu confiance en moi que tu te retrouves à croire que c'est pour ça que je ne veux pas de toi ici…
– J'essaie juste de comprendre. Quel est le problème, alors ? C'est parce que tu vis dans un trois pièces et que tu as peur de mon regard sur un habitat qui n'est pas aussi cher que le mien ?
– Jusqu'à ce que tu poses question, non, ce n'était certainement pas une de mes appréhension, mais c'est parfait de pointer cette différence du doigt maintenant.
Parce que, merci bien, il aimait son F3. Il aimait l'activité dans la rue, le bruit des voitures, les escaliers en colimaçon étroits, leur pierre lissée et creusée par le temps et les pas de générations avant lui. La vie de poupée dans une allée proprette, très peu pour lui, et ce n'était pas ce qu'en pensait Mycroft qui aurait le moindre impact.
Sauf que Mycroft se permettait d'en penser quelque chose, quoi que ça puisse être, ou il n'aurait même pas songé à poser cette hypothèse.
Greg savait qu'il ne venait pas de crier à proprement parler, mais qu'il avait élevé la voix et son ton avait été absolument venimeux. Peut-être que leur horizon social différent était un point sensible, après tout. Qui s'ajoutait, en cet instant, au reste.
– Je pense qu'il est réellement temps que tu rentres chez toi, Mycroft, » asséna-t-il finalement d'une voix qui ne souffrait aucune réponse, cette fois.
Le loup plissa le regard. Glacé. Perdu, aussi, et Greg s'en voulut, évidemment. Mais il était pour le moment bien plus en colère qu'il ne se sentait coupable, alors il tint bon.
Mycroft finit par poser un peu brusquement son sachet sur le parquet flottant de l'entrée, de même que la bouteille qui teinta d'une façon profondément énervante. Puis le loup se détourna et descendit d'un pas raide les marches de pierres qui le mèneraient à la sortie. Greg ferma fort les yeux dès qu'il fut certain que le loup ne pouvait plus le voir. Il ne les rouvrit qu'en entendant la porte claquer, cinq étages plus bas.
C'est à ce moment-là qu'il se frappa le front de son poing.
Et merde. Quel con. Mais pourquoi Mycroft s'était pointé, aussi ? Il était arrivé comme ça, comme en territoire conquis, et s'attendait à être accueilli à bras ouverts, et… et…
Greg fulminait toujours contre le loup, lorsqu'il se glissa sous ses couvertures, une heure et une douche plus tard. Une demi-bouteille de scotch descendue, aussi, ce que son estomac de quarantenaire plus proche de la fin de la dizaine que du début lui reprochait déjà chèrement.
Alors, dans le noir, il réalisa ce qui venait de se passer. Il comprit Pourquoi. Et s'agonit encore plus qu'il ne le faisait déjà.
Il hésita longuement. Puis s'aperçut qu'il avait grandi, vieilli – mûri, diraient certains – depuis la dernière fois qu'un homme avait tenté d'entrer et surtout de rester dans sa vie et qu'il l'avait éjecté bien plus tôt qu'il ne l'avait fait avec Mycroft. Pour des raisons qui n'étaient pas si différentes, cependant.
Il hésita plus longuement encore avec l'impression qu'admettre ça, admettre qu'il s'était trompé, que ce n'était pas Mycroft le problème, que ce n'était pas de sa faute, revenait à s'aplatir devant lui. Il ferma les yeux, fort. Serra les dents. Puis il se souvint que le loup s'était excusé de son comportement intrusif, la dernière fois.
Alors il attrapa son portable, réfléchit, écrivit un message, l'effaça, le recommença, se sentit ridicule, se demanda quand il était redevenu adolescent — tel qu'il imaginait les adolescents aujourd'hui du moins, puisqu'il avait eu le bonheur de grandir avant que les portables empêchent de rompre le contact un instant. Il finit par s'obliger à appuyer sur l'icône d'envoi. Puis il éteignit l'appareil pour ne pas être tenté d'attendre anxieusement une réponse et parce qu'il se sentait suffisamment stupide comme ça.
Il lui fallut bien une demi-heure pour trouver le sommeil, malgré sa fatigue et sa lassitude. Le message tournait sous son crâne. À force de l'avoir lu et relu avant de l'envoyer, il le connaissait par cœur. Parce que c'était sa vie, aussi, et que ça avait eu un impact assez important sur toute son existence jusqu'à aujourd'hui, il en prenait conscience. Et puis parce qu'il n'en avait parlé à personne avant.
Il ne prévenait jamais du moment où il allait passer chez nous, ma mère passait sa vie à l'attendre dès qu'elle n'était pas au travail alors qu'il ne donnait parfois pas de nouvelles pendant une, deux, cinq semaines, il la saluait à peine en arrivant, ne s'excusait jamais, attendait seulement d'elle qu'elle soit là et disponible pour lui quand il avait envie de se changer les idées. Lui avait bien sûr promis qu'il se séparerait de sa femme. Ne l'a évidemment jamais fait. Il venait toujours à l'improviste, y compris dans les mauvais moments. Surtout dans les mauvais moments.
Et c'était tous les souvenirs désagréables d'une époque qui aurait dû être son adolescence et son enfance qui lui revenaient.
Quand il s'éveilla après avoir trop peu dormi, le lendemain matin, il vit qu'aucune réponse de Mycroft n'était arrivée. Il sourit, amer. Pensa sombrement : Alors papa, heureux de savoir que même maintenant, tu continues de ruiner ma vie ? Il lui fallut plus d'une heure à ruminer en boucle sur ce thème pour finir par comprendre que ce n'était pas son père qui avait fait fuir Mycroft. Greg s'en était très bien chargé lui-même. Avec brio.
Alors il ravala une nouvelle fois sa fierté et envoya, parce qu'il se rendait compte ne l'avoir écrit ni prononcé ni même pensé à aucun moment :
Je suis désolé.
Il n'eut pas de nouvelles avant cinq jours. Cinq jours qui lui en parurent bien plus. Ce fut un message du loup qui demandait Es-tu libre ce soir ? qui rétablit le contact.
Samedi soir. Oui, Greg était libre. Mieux encore, son week-end officiel venait de commencer et aucune affaire urgente n'attendait sur le feu. Celles du patient de John et de sa belle-sœur, tombées cinq semaines auparavant, ne relevaient pas de son service puisqu'elles concernaient des loups et John. Les criminels semblaient par ailleurs s'être mis en hibernation depuis quelques temps, et il se sentait globalement reposé. Si on omettait cette certitude rongeante qu'il avait tout foiré avec Mycroft, évidemment.
Mais ce n'était peut-être pas le cas, puisque le loup le relançait ce soir.
Greg se rendit au restaurant que Mycroft lui avait suggéré sans qu'une berline noire ne vienne le prendre. Le loup ne le lui avait pas proposé, n'était pas apparu dans la nuit au volant d'un véhicule quelconque, et la partie rationnelle en Greg songea qu'il apprenait, finalement. L'autre partie, celle qui l'irritait vraiment en cet instant, l'obligea à admettre qu'il aurait bien aimé voir la voiture noire s'arrêter silencieusement devant lui au pied de son immeuble. Sois un peu cohérent avec toi-même, bordel.
Mycroft était déjà assis quand le maître d'hôtel l'amena à la table réservée au nom de Holmes. Le loup se leva quand il le vit approcher, avec quelque chose qui ressemblait à un sourire hésitant, avenant malgré tout. Il lui tendit sa main gauche ouverte, et Greg ne réfléchit pas avant de la prendre dans sa main droite et de la serrer avec une expression qui devait ressembler à la sienne. Depuis le concert, le flic avait compris que cet échange serait ce qu'ils auraient de plus démonstratif en public. C'était donc un soulagement de voir que Mycroft le lui offrait, même après leur dernière dispute.
« Comment vas-tu ? demanda le loup.
– Mh. Globalement bien, j'imagine, répondit-il – il hésita avant d'admettre dans un sourire qu'il imaginait plein d'autodérision : Soulagé de te revoir. Excuse-moi, Mycroft. J'ai… J'ai été vraiment con, lundi soir.
Le loup fit un geste de la main pour lui faire comprendre que ça n'avait pas d'importance. Mais ça en avait pour Greg. Alors, quand ils furent assis de part et d'autre de la petite table ronde à nappe blanche, il bénit Mycroft qui lui demanda avec douceur :
– Tu veux en parler ?
Bref sourire franc du policier. Ce n'était pas tant une envie qu'un besoin.
– Qu'est-ce que tu sais ? interrogea-t-il malgré tout.
– Ce que j'ai appris lors de mes toutes premières recherches à ce propos. Hum… Celles qui ont mené à notre… à une de nos premières disputes sur le fait que je me renseignais sur toi.
– Ouais, je vois laquelle, s'empressa de le couper Greg, parce que parler d'une autre de leur querelle n'était peut-être pas approprié maintenant.
– Je… te demande pardon, d'ailleurs, continua malgré tout le loup. Pour cette fois-là. Je conçois en quoi ça a pu te sembler intrusif, d'autant plus que j'avais mal compris. Je pensais que tu ne savais pas qui était ton père, à ce moment-là, et que j'allais te l'apprendre. Et donc je sais qu'un homme marié et riche, travaillant à la City, avait pour maîtresse ta mère qui était, elle, beaucoup plus jeune. Classique. Je sais qu'elle est tombée enceinte de lui, qu'il ne t'a jamais reconnu, même s'il a continué à fréquenter ta mère longtemps après ta naissance.
– Jusqu'à sa mort, ponctua Greg. La mort de ma mère.
Mycroft se contenta d'acquiescer. Il n'ajouta rien et Greg eut besoin de combler le silence qui s'allongeait entre eux.
– On a appris pour son cancer quand j'avais vingt-deux ans. Le cancer de ma mère. Je vivais encore chez elle, je devais encore supporter qu'il vienne lui rendre visite, qu'il la prenne pour une conne, qu'elle se laisse prendre pour une conne. Elle lui a dit qu'elle était malade. Il a disparu du jour au lendemain. Pendant les quatre derniers mois de vie de ma mère, il n'est pas venu la voir une seule fois. Il n'a pas su qu'elle a été hospitalisée un mois après lui avoir annoncé sa maladie. Il s'est pointé chez nous – chez moi, corrigea-t-il en sentant sa voix s'étrangler dans sa gorge, deux ou trois semaines après sa mort. La bouche en cœur, il m'a demandé des nouvelles en voyant que c'était moi qui ouvrais – je ne lui ouvrais jamais jusque-là, quand je voyais que c'était lui par le judas ou quand je le devinais aux horaires ou à je-sais-pas-quels-signes.
Greg sentit toute l'amertume dans sa voix. Putain, c'était surprenant comme ça lui faisait encore mal même après vingt ans. À force de ne pas en parler, d'enterrer ça en lui, il était presque parvenu à oublier que c'était réellement arrivé. Que sa mère avait été amoureuse de ce connard au point de gâcher sa vie de cette façon. Au point de pleurer jusqu'au dernier jour l'absence de cet homme à son chevet, quand elle était malade. Il avait presque réussi à se convaincre que cette histoire était celle d'un autre. La vie d'un personnage qu'il aurait lu dans un livre, peut-être…
Quand le flic leva des yeux qu'il n'avait pas conscience d'avoir baissés sur les verres de vin blanc que Mycroft leur avait commandés avant son arrivée, il vit le regard ulcéré du loup. Il n'avait pas l'air de tout savoir de cette histoire.
– Qu'est-ce que tu as fait ?
– Je lui ai foutu le coup de poing que j'ai toujours eu envie de lui mettre depuis que j'ai compris pourquoi ce type qui venait si souvent chez nous et qui n'en avait rien à foutre de moi m'évitait comme la peste. T'imagine pas, quand j'étais ado, j'étais obligé de sortir de la maison quand il était là. Je savais que sinon, j'allais lui en foutre une dans la gueule. J'étais tellement en colère ! J'en voulais à tous les gosses de riches que je rencontrais dans la rue. Je me disais que c'était peut-être un de ses gamins à lui et qu'à cause d'eux, ma mère était malheureuse et je n'avais pas de père. Pas officiel. Pire que pas de père. Et puis j'arrivais pas à comprendre comment un type pouvait faire ça. Faire un gosse, puis faire comme si de rien n'était. Mentir à une femme qui l'aimait, comme ça… S'il avait été honnête, qu'il lui avait dit qu'elle n'était qu'un passe-temps pour lui, qu'il ne quitterait jamais sa femme pour elle… je me dis qu'elle aurait peut-être réussi à passer à autre chose. À arrêter de se faire du mal. Elle était tellement certaine qu'elle pouvait lui faire confiance… Ça m'écœurait.
Greg se tut, désarçonné par sa propre virulence à propos d'une affaire qu'il pensait avoir efficacement laissé derrière lui. Et puis finalement, il ne fut pas si surpris que ça. Il devait se rendre à l'évidence : il n'avait jamais été aussi souvent prompt à la colère que depuis qu'il fréquentait Mycroft.
– Je me suis toujours dit que je ne ferais jamais ça à personne, reprit-il finalement. Et j'imagine que j'ai aussi pris la décision, sans vraiment le savoir, de ne jamais laisser personne me mettre dans cette position. Comme l'individu sexiste que je suis apparemment, je n'ai jamais eu peur qu'une relation avec une femme me mène à ça – attendre que, mariée et riche, elle daigne m'accorder son temps. Par contre, pour les hommes, c'est plus compliqué. Même si je sais depuis très longtemps qu'ils m'attirent. Certainement parce que je sais depuis très longtemps qu'ils m'attirent, justement. Entre ce que je veux et ce que je tolère.
Ce n'était pas évident de soutenir le regard du loup, en cet instant. Surtout quand il était perçant à ce point. Ce dernier déclara avec délicatesse, cependant :
– Surtout, j'imagine, si l'homme en face de toi est lui-même fortuné et jouit un pouvoir certain.
Greg lui envoya un bref sourire en coin qui ne monta pas jusqu'à ses yeux.
– Très freudien tout ça, non ? plaisanta-t-il en essayant vraiment fort d'en rire.
– Il y a un complexe d'œdipe non réglé, c'est certain, admit Mycroft dans un sourire moqueur envers ses propres paroles. Dieu soit loué, les théories freudiennes sont de plus en plus controversées, ce qui nous évitera de trop nous torturer l'esprit avec tout ça.
– Tout ça est la base de toutes nos disputes depuis le début. Je ne veux pas te contredire, mais j'ai peur que ça continue de nous poursuivre. De me poursuivre, et toi par extension. Il a fallu longtemps pour comprendre pourquoi je réagissais comme ça avec toi et j'ai peur que ça continue de nous bouffer.
Mycroft sourit, l'air compréhensif. Puis dit :
– Mais maintenant je saisis mieux tes réactions qui, par conséquent, étaient légitimes en soi. Et tu les comprends mieux toi-même. Ça nous permettra certainement de faire la part des choses, dans nos futurs désaccords.
Greg l'observa une seconde, puis acquiesça. Il ne s'arrêterait même pas sur la sensation de soulagement ridicule d'avoir pu décharger cette histoire auprès de Mycroft. Il fut obligé de la contempler, pourtant, quand dit dans un sourire doux :
– Tu as raison. On comprend bien mieux quelqu'un en l'écoutant qu'en faisant des recherches sur sa vie. Ta confiance me touche, Gregory. »
Le flic lui rendit son regard, son sourire. Il eut l'impression, soudain, qu'un énorme poids venait de disparaître de sa poitrine. Il se sentit heureux. Amoureux et, pour la première fois, ça ne lui fit pas peur.
Optimiste pour l'avenir, aussi, d'une façon très différente qu'il avait pu l'être ces dernières années, s'il était parfaitement honnête avec lui-même.
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À suivre
Merci pour votre lecture !
(Quand je relis pour publier, je me rends compte du point auquel cette histoire est du Mystrade. J'en avais pas conscience avant. Je l'ai commencée comme Johnlock, le Mystrade ne devait même pas exister ou être une toile de fond qui a pris de l'importance de façon inopinée et tardive. Cette fanfic est bien Johnlock aussi, mais selon une ligne tellement différente qu'elle en apparaît définitivement plus Mystradienne. Bref, j'avais ça dans mes pensées après la relecture finale de ce chapitre, alors je vous le partage).
À bientôt dans vos reviews et à vendredi pour la suite !
Nauss
