Le lendemain de leur expédition à l'usine Volskaya, les trois compagnons attendaient l'heure du rendez-vous que Sombra leur avait fixé.
Ils avaient quitté la Russie à bord de l'un des énormes porteurs d'Overwatch, un gigantesque bourdon de métal conçu pour pouvoir se rendre partout dans le monde en quelques heures. Propulsé par quatre réacteurs directionnels, il pouvait à la fois parcourir rapidement de très longues distances et se placer en mode stationnaire afin de débarquer les personnels et le matériel nécessaire à l'accomplissement des missions de l'organisation. L'intérieur était vaste, avec bien sûr un poste de pilotage à l'avant, et également un large espace central contenant tout le confort nécessaire aux longs voyages, ainsi que toute la logistique que requérait la variété des missions d'Overwatch.
Bien évidemment, l'immense majorité du matériel d'Overwatch avait été saisi lorsque l'organisation avait été interdite, mais elle était tellement étendue qu'il avait été impossible pour les autorités de tout inventorier et tout récupérer. Nombre de bases étaient secrètes – notamment celles de blackwatch, et éparpillées sur le globe. Beaucoup de lieux, de véhicules, d'armes ou d'équipement avaient tout bonnement disparus de la circulation, emmenés par les ex-agents, cachés ou tout simplement oubliés…
Winston s'était tapé la part belle dans ce domaine : il avait toujours gardé l'espoir que des jours meilleurs arriveraient pour Overwatch, que le monde en aurait à nouveau besoin… et pas question qu'à ce moment-là il se retrouve avec un fourgon GMC Vandura, un chalumeau et une mini 14 ruger.
Il avait donc soigneusement récupéré, entretenu et amélioré quantité de matériel et de lieux de repli. Son occupation officielle d'inventeur et d'aventurier, ainsi que son statut administratif indéfini l'y avait aidé. Il n'avait pas d'existence administrative, pas d'affiliation nationale, et cela lui permettait d'évoluer en dessous des radars.
En effet, comment pourrait-on être à la fois un citoyen respectable d'un pays, déclarant revenu et payant impôt, et ce qu'il était stricto sensu : un singe ? Et même en tant que singe, il n'était pas réellement en règle, étant né sur la Lune d'un programme scientifique pas très officiel mené par une organisation internationale finalement déclarée hors-la-loi…
En définitive, Winston était une sorte de citoyen du monde, presque une mascotte mondiale. La plupart des gens ordinaires le considéraient à la fois avec respect et méfiance (on le montrait aux enfants avec un sourire, puis on changeait de trottoir), mais il avait aussi de nombreux soutiens parmi les scientifiques et les personnalités politiques du monde entier, à la fois impressionné par sa nature et par la novation de ses travaux.
Tout cela faisait de Winston un être marginal, solitaire et pourtant connu et reconnu dans le monde entier. On ne s'inquiétait pas de le voir avec tel ou tel équipement, dans telle ou telle partie du monde, et son appareil franchissait la plupart des frontières sans être inquiété.
En l'occurrence, l'appareil en question avait quitté la Russie, cap au sud, et s'était dirigé vers la Méditerranée. Bien qu'ils n'aient pas été clairement identifiés par les Russes, ils avaient décidé de ne pas traîner dans le secteur.
Les indications laissées par Sombra après leur passage à l'usine Volskaya, ainsi que les événements de cette fameuse nuit les avaient laissés dans l'incertitude et ils avaient besoin de rassembler leurs pensées dans un lieu neutre et calme. Winston avait jeté son dévolu sur une île grecque baignée de soleil, qu'ils avaient atteinte en début de matinée.
Il avait posé l'autoporteur sur les collines surplombant un village de pêcheurs aux rues tortueuses, bordées de maisons aux murs blancs et aux toits bleus. Un lieu enchanteur et paradisiaque, mais vu la gravité de la situation, personne n'avait envie d'aller se faire bronzer.
Aucun d'entre eux n'avait pu trouver le sommeil et ils avaient passé le reste de la nuit silencieux, bercés par le ronronnement des réacteurs. Winston pilotait, Dama était perdu dans ses pensées, et Tracer tournait en rond comme un lion en cage, ruminant à la fois sur la situation, sur les mercenaires qui les avaient assaillis et sur la hackeuse mexicaine qui les avait plantés à la fin de la mission.
Winston avait beau garder confiance, sans renseignements supplémentaires, ils n'avaient pas grand-chose.
Le rendez-vous avec Sombra était fixé en fin d'après-midi, ils avaient donc une journée entière à tuer, ce qui mettait l'anglaise dans un état de nerf à la limite de l'explosion.
Elle décida d'aller courir.
Elle adorait courir. L'activité physique en elle-même lui procurait une sensation de bien-être, tout en favorisant l'introspection, et elle pouvait courir des heures, perdue dans ses pensées. Aujourd'hui, elle jouissait en plus d'un paysage magnifique, à base de collines verdoyantes, de falaises rocheuses ocres, et d'une mer turquoise à couper le souffle. La journée était belle, mais pas trop chaude, avec une légère brise.
Ce qu'il y a d'embêtant avec le fait d'être perdu dans ses pensées, c'est qu'on ne contrôle pas forcément les pensées en question, et aujourd'hui, après avoir risqué sa vie pour la énième fois, les pensées n'étaient pas très joyeuses.
Elle pensa d'abord aux événements de la nuit, à cette ambivalente mexicaine, aux attentats passés, et sans doute à venir.
Puis ses pensées furent plus… personnelles. Elle croisa un couple de touristes tenant un enfant par la main, et cette image d'un bonheur simple la remplit de mélancolie.
Toute sa vie – toute la vie ? - n'était faite que de frustration.
Oh, bien sûr, cela restait très profondément caché en elle. La plupart du temps elle était heureuse.
Mais il y avait toujours cette volonté d'aller plus vite, d'aller plus loin, une envie irrésistible de frapper, de courir jusqu'à perdre haleine… Et en même temps, une envie de quiétude, de stabilité et de calme… qu'elle fuyait dès qu'elle s'en approchait.
Fonder un foyer, avoir des enfants, une maison…
Elle avait pour ainsi dire tout vécu : des aventures extraordinaires aux aventures nocturnes plus intimes, la réussite professionnelle, la fraternité, et même l'amour. Et pourtant restait toujours ce sentiment de doute, de vide…
Elle se demandait souvent si ce qu'elle ressentait était dû à sa propre situation ou si tout le monde y était confronté. Etait-ce le poids du monde sur ses épaules ? sa place dans Overwatch ? son accident et son problème de chrono-stabilité ? ou tout simplement une impression de vide universelle et très… humaine, cette envie de vivre à 200 à l'heure et en même temps d'avoir une vie calme et apaisée, vivre des aventures, et avoir une famille, une soif de reconnaissance, de gloire, et de tranquillité… une frustration insupportable, avec laquelle il fallait vivre, qu'on oubliait parfois mais qui ne disparaissait pas tout à fait…
Sans s'en rendre compte, elle avait accéléré la cadence et courait maintenant à vive allure. Elle suivit des panneaux écrits en grec, qu'elle ne comprenait pas, pour arriver dans un décor de ruines antiques, temples délabrés et colonnes isolées, qu'elle traversa, émerveillée. De nombreux touristes fréquentaient l'endroit, mais elle slalomait au milieu sans presque les remarquer.
Dans un petit renfoncement pavé de pierre, un homme en toge avec une barbe blanche parlait à un groupe d'étudiants assis à même le sol. Tracer n'était que peu réceptive à la philosophie, mais l'image d'un Aristote enseignant à ses disciples lui tira un sourire.
Sur une pierre, quelqu'un avait gravé : « Ο κόσμος, ποτέ δεν χάνουν τη χαρά της μάθησης ». Traduit en dessous, cela donnait : « Ô monde, ne perd jamais le plaisir d'apprendre ». Cette phrase occupa ses pensées pendant l'heure qui suivit, l'arrachant aux pensées plus obscures, et le poids de l'Histoire dans ce lieu sembla relativiser ses propres angoisses.
Elle sortit finalement des ruines pour se diriger vers un village en contrebas, où elle mangea un morceau – il était déjà midi ? – avant de refaire le chemin inverse dans l'après-midi.
Cette fois elle prit plus le temps, et cela la calma. Elle prit même le temps de s'arrêter un instant pour contempler la mer.
Seule la pensée Shambali avait quelque peu réussi à l'apaiser, lui enseignant qu'il fallait accepter ses frustrations et les faire siennes. Une chose était sûre, les événements de sa vie n'étaient pas toujours en adéquation avec ses envies profondes. Quoi qu'elle souhaite, quoi qu'elle fasse, et quoi qu'elle choisisse, la vie semblait tout lui imposer, sans laisser la place à ce qu'elle voulait. Peut-être était-ce ça le secret : accepter les aléas, s'y adapter du mieux possible, renoncer à certains rêves pour vivre intensément le reste.
Elle expira longuement, et sourit. Après tout, elle n'était pas tant à plaindre, et pouvait assouvir au moins deux de ses passions : botter les culs de ses adversaires, et se blottir contre l'épaule de son amie. C'était déjà pas mal ! Elle décida d'être à l'avenir aussi positive à l'intérieur qu'elle ne l'était à l'extérieur.
Revigorée par cette pensée – et bien qu'elle ressentit à ce moment-là une violente envie de botter un cul et de se blottir dans une épaule accueillante, elle rentra au vaisseau plus apaisée qu'elle ne l'avait quitté, satisfaite d'avoir fait passer ce temps de cette manière. Elle reviendrait un jour ici dans des circonstances plus calmes et, qui sait, peut-être même s'assiérait-elle sur la pierre pour écouter Aristote.
En pénétrant dans le vaisseau, elle trouva Winston absorbé dans des recherches sur l'une des consoles. Il ne l'entendit même pas revenir. Dama était invisible. Elle regarda l'heure, prit une douche dans sa cabine à l'arrière du véhicule, puis elle se prépara un thé au citron et attendit le moment du rendez-vous en affichant une patience des plus contrôlée.
Un vrai bonze, se félicita-t-elle, avant de pouffer en constatant qu'elle battait du pied sans même s'en rendre compte. On ne se refait pas.
Dama réapparut par la porte principale et à son allure, Tracer comprit qu'il avait occupé son temps à réparer son corps, car il n'y avait plus une trace du combat de la nuit. Il s'inclina vers Léna, qui lui rendit son salut, et s'assit sur la banquette à côté d'elle.
Ils bavardèrent un moment – notamment du fait qu'un omniaque avait toute possibilité sur son corps, et si Dama soutenait qu'un corps ordinaire lui donnait la crédibilité sociale dont tout le monde avait besoin, Tracer prônait une approche plus… fantaisiste de la chose. Elle prit même un crayon pour dessiner plusieurs corps – costumes ? –, notamment un corps blanc aux muscles ronds et saillants, avec des épaules, un poitrail et un crâne violet, des membres inférieurs à trois doigts et une longue queue, que Tracer, avec son goût très british, qualifia de « classe ».
La politesse Shambalienne de Dama fut mise à rude épreuve lorsqu'il dut apprécier le travail de l'anglaise, et Winston lui sauva la mise en les rejoignant à ce moment.
Le grand singe avait l'air sombre. Il s'assit sans dire un mot, avec juste un signe de tête, et cela suffit à transformer le bel optimisme de Tracer en inquiétude.
Finalement, ce fut Dama qui ouvrit les hostilités. Il sortit la carte postale imprimée que Sombra avait envoyée, la contempla un moment et dit juste :
- Sydney, hein ?
Winston croisa ses immenses bras devant lui et afficha une mine renfrognée.
- Nous avons découvert pas mal d'éléments, finit-il par dire, mais la perspective qu'ils offrent ne me convient guère… J'ai eu plusieurs contacts avec Sombra aujourd'hui, on dirait qu'elle s'est plutôt impliquée dans cette recherche… Elle a beau paraître un peu hors-la-loi, je pense qu'elle a un bon fond et qu'elle sert la justice, en définitive.
Comme Overwatch, pensa Tracer. Pas étonnant qu'elle ait plu à Winston.
- Et j'ai parlé avec Torbjorn, poursuivit le primate, il ne devrait pas tarder à se connecter.
Comme pour lui donner raison, un signal sonore retentit. Winston manipula une commande sur un boîtier fixé à son avant-bras et le visage du nain suédois apparut sur l'un des écrans de la salle.
- Salut Torbjorn, lança Tracer.
- Salut jeune fille, répondit-il. Dama. Re, Winston.
- Du neuf ? demanda le primate sans fioriture.
Torbjorn eut un silence, puis il dit :
- Oui, on peut dire ça… J'ai discuté avec la fille, elle ne devrait pas tarder.
Tracer se sentit soudain un peu inutile. Apparemment Winston, Torbjorn et Sombra avaient passé la journée à travailler pendant qu'elle se baladait… mais après tout, ils avaient chacun leur domaine de compétences, et fouiller dans des archives numériques ou pirater des bases de données ne faisait pas partie de son champ d'action.
Quel était son champ d'action, déjà ? Botter des culs et …
Elle secoua la tête avec un petit rire et termina son thé.
- Hola, que tal ?
La dernière gorgée faillit ressortir alors que la voix de Sombra avait résonné dans les haut-parleurs du vaisseau.
- Mademoiselle Sombra, dit Winston. Ravi de vous entendre. Je vais vous…
Le visage de Sombra apparut dans un écran à côté de celui de Torbjorn.
- … connecter, finit Winston.
Il se racla la gorge et se leva, imité par Dama et Tracer. Il se dirigea vers une holo-table qui servait à illustrer les briefings.
- Nous avons un hologramme si vous voulez, je vous donne le …
Sombra se matérialisa à côté de la table, diaphane mais suffisamment solide pour qu'on distingue ses traits.
- … code, poursuivit piteusement Winston. Vous pourriez arrêter de faire ça ?
Sombra ignora totalement la question. Elle observa un instant ses doigts holographiques, visiblement amusée.
- Cool, dit-elle en regardant autour d'elle. Vous ne vous privez pas.
- Commençons, voulez-vous ? dit Winston. Tout d'abord, j'aimerais revenir sur les événements de la nuit dernière. Officiellement, il ne s'est rien passé. Les explosions et les tirs que les habitants ont vus sont dus à des essais d'armes. Aucun cadavre retrouvé, aucun dommage. Ca, c'est la version officielle, pas vraiment étonnante : il s'agit de rassurer la population concernant la première entreprise de défense russe. Mais j'ai fouillé un peu, et j'ai trouvé des choses plus intéressantes. Tout d'abord, c'est le colonel Chekov, le chef de la Sécurité Nationale Russe en personne qui a donné l'ordre aux mécas de surveillance de ne pas intervenir, et c'est également lui qui a donné l'ordre contraire un peu plus tard, alors que nous avions mis en déroute nos assaillants.
- Ce serait lui qui aurait voulu nous empêcher de récupérer les données dans l'usine ?
- Non, pas lui en personne, mais sûrement quelqu'un qu'il connaît.
- J'ai épluché ses communications, continua Sombra. Il a reçu deux appels, de la même personne, l'un dans la journée, l'autre au moment où les marcheurs sont finalement intervenus.
- « N'interviens pas », puis « Fonce dans le tas et débarrasse-moi de ces gêneurs »…
- Probablement quelque chose comme ça… J'ai remonté leur piste, mais elle était trop brouillée, je n'ai pas réussi à identifier la source…
Le regard de l'hologramme se perdit un instant dans le vide.
- Mais ? demanda finalement Winston.
- Mais celui qui a hacké les défenses de l'île m'a… laissé un message suite à l'attaque.
Il y eut un silence.
- « L'ambroisie et le nectar n'aurait jamais dû parvenir aux mortels. Ils doivent retourner à leur place légitime. Ne vous mettez pas en travers de mon chemin. » Et c'est signé « Tantale ».
- Tantale ? répéta Tracer. Comme celui de la mythologie ?
- Oui, répondit Sombra. Tantale était un homme aimé des dieux, et qui était souvent invité à leur table. D'après la légende, bien qu'admis par les dieux, il leur a dérobé des mets précieux, l'ambroisie et le nectar, justement, ou des secrets divins selon d'autres sources, pour les offrir aux hommes. Il en a été châtié par le fameux supplice de Tantale.
- Condamné à mourir de soif au milieu d'une eau qui se retire sans cesse… continua Winston, et de faim au milieu d'arbres fruitiers dont le vent repousse sans cesse les branches, le paroxysme de la frustration et de l'impuissance.
- Drôle de pseudo, commenta Tracer.
- Certes, concéda le primate, mais maintenant au moins, notre ennemi à un nom.
- Un nom que je n'ai retrouvé utilisé nulle part ailleurs, reprit Sombra… Ce Tantale est plutôt discret, et doué pour effacer ses traces.
- Tu crois que c'est lui qui est aussi à l'origine des dérèglements omniaques ?
- Possible… La façon dont il a désactivé les défenses automatiques de l'usine prouve qu'il est très doué en informatique. D'ici à dire que c'est lui qui pirate les omniaques, j'en sais rien. En tout cas il veut nous empêcher d'y mettre un terme.
- Y a-t-il autre chose sur l'attaque d'hier ?
- Et bien, les équipes de protection de l'usine étaient également en sous-effectifs, mais là c'était l'ordre de Katya Volskaya en personne, probablement pour faciliter notre intervention.
- Je ne comprends toujours pas pourquoi elle nous a aidés, intervint Tracer…
- Elle nous a aidés au-delà de ça, annonça Sombra. Avec notre opération j'ai aussi récupéré quelques données financières intéressantes… Notamment l'accès à un compte particulier, qui a appartenu à son père, dont Katya a hérité, et qu'elle a elle-même bloqué juste après votre passage à la Tour Volskaya. C'est ce qui a attiré mon attention, et regardez.
Elle mit l'une des fenêtres en évidence. Des nombres y dansaient, annonçant des virements en débit, pour des sommes extraordinaires. Sombra mit une ligne en lumière.
- Un milliard ! s'exclama Tracer après avoir pris une seconde pour compter les zéros.
- Oui, confirma Sombra. Il y a eu sur ce compte bon nombre d'énormes transactions, mais celle-ci dépasse tout…
- Est-ce qu'on sait à quoi ça a servi ?
- Malheureusement non, je n'ai pas réussi à remonter la piste. Pourtant une somme pareille ne passe pas inaperçue, mais celui ou celle qui l'a perçue n'est pas n'importe qui. Dans les autres transactions, il y a beaucoup d'achats de matériel scientifique, des matériaux, ça s'est affolé ces dernières années, et surtout, on trouve beaucoup de gros virements vers une société de mercenaires, les Patriotes Rouges, qui officient surtout en Russie. On les dit nombreux, bien équipés, bien organisés, et pas très regardants sur la moralité des missions… bien qu'à mon avis, ils sont un peu moins nombreux depuis cette nuit.
- Attends, objecta Tracer, ça ne colle pas. Tu dis que d'énormes sommes d'argent appartenant à Volskaya ont transité sur ce compte, servant aussi à payer les mercenaires qui nous ont attaqués… mais finalement Katya bloque le compte, et dans le même temps, elle nous ouvre les portes de l'usine… ? Je ne comprends pas.
- Je pense que Katya sait qui est derrière tout ça. Elle a compris ce que cette personne voulait faire et elle s'y oppose à présent. Apparemment elle ne peut agir directement alors elle nous a montré le chemin et facilité la tâche dans l'usine… jusqu'à ce que notre mystérieux adversaire décide de nous prendre de vitesse. D'ailleurs, il est probable que c'est la fermeture du compte qui a poussé cette personne à agir rapidement à l'usine, pour nous empêcher de récupérer tous ces indices…
- C'est bien possible, dit Winston. Qui pourrait utiliser le compte des Volskaya à part Katya ?
- Ou qui pourrait la forcer à l'utiliser ? renchérit Sombra. Un petit chantage est si vite arrivé !
- Un fils caché peut-être ? Igor a pas mal trempé dans la biologie de pointe…
- Le jumeau maléfique de Katya, prénommé Tantale ? suggéra Tracer avec un sourire.
- Il faut creuser encore… continua Winston sans faire attention, mais pour l'heure, venons-en à ceci.
Il tapa quelques commandes sur l'holo-table et l'image du globe terrestre qui tournait au-dessus du plateau disparut, pour laisser place à la modélisation d'un long corridor qui descendait en spirale.
- Ce sont les plans 3D de la base que Sombra m'a envoyés hier.
- Vous n'avez pas perdu de temps, reconnut la Mexicaine.
Winston zooma. La base semblait constituée de plusieurs pièces aussi larges que hautes, en enfilade, reliées par des voies d'accès pouvant laisser passer deux véhicules de front. Le plan 3D était parfaitement détaillé, et l'on distinguait les tuyaux, les marches, les passages. La base s'enfonçait sous terre jusqu'à une pièce finale pour laquelle, contrairement aux autres, on ne distinguait aucun détail.
Winston dézooma, puis fit défiler l'holo-modélisation jusqu'au sommet.
- Par l'Iris, jura Dama.
La base était construite sous l'Opéra de Sydney. La silhouette si particulière de l'édifice formait comme un chapeau sur le sommet de l'enroulement de tunnels.
- Qu'est-ce c'est que ça ? dit Tracer. Qu'est-ce qu'on regarde ?
- C'est une ancienne base militaire secrète, répondit Winston. Elle a été construite en même temps que l'Opéra, dont les travaux ont commencé en 1958. Evidemment tout cela était secret et les travaux d'aménagement ont été masqués par ceux de l'Opéra. On ne sait pas trop à quoi elle était destinée à la base, peut-être un bunker anti-atomique, ou au contraire un centre de recherche… Toujours est-il que cette base n'a servi que quelques années, sans doute pas assez pratique à utiliser discrètement au quotidien. Elle est désaffectée depuis un demi-siècle… ou du moins elle est censée l'être.
- Qu'est-ce qu'elle foutait dans les ordinateurs de Volskaya ?
- Ce sont les entreprises Volskaya qui l'ont construite, répondit Sombra, comme beaucoup d'autres à travers le monde. Volskaya est la référence pour tout ce qui est équipement militaire, y compris ce genre de bunker. La plupart ont été construits en Russie ou en Europe de l'Est, mais si vous vouliez faire ce genre de chose assez discrètement, rien de mieux qu'un constructeur Russe, aussi discret qu'efficace.
- Okay, murmura Tracer, peu encline à écouter l'historique de la construction d'une vieille base australienne. Le rapport avec notre affaire ?
Sombra eut un petit rire.
- Et bien tout d'abord, j'aimerais pouvoir dire que c'est mon flair légendaire qui l'a trouvé, mais lorsque j'ai scanné l'ordinateur de Katya Volskaya la nuit dernière, le fichier des plans avait été renommé : « Pour Sombra ». Katya l'y avait laissé à mon intention. Tout d'abord je n'ai pas compris pourquoi elle l'avait fait, mais une fois en possession du code Volskaya, j'ai commencé à chercher des traces de l'attaque de Dama à l'Opéra, et je n'ai rien trouvé. Rien dans les relais, rien dans les réseaux, aucun indice ne permettant de montrer que quelque chose avait été émis à l'intérieur du bâtiment, ou en provenance de l'extérieur. C'est alors que j'ai repéré ceci.
Le plan sur l'holo-table se déplaça et zooma sur la partie haute de la base, quelques étages au-dessous de l'Opéra.
- C'est une antenne, expliqua Sombra. Et là, un câblage indépendant de celui de l'Opéra. Je me suis alors rendu compte que s'il n'y avait aucune trace dans les relais de l'Opéra, c'est parce que le signal est venu de sous l'Opéra. J'ai remonté la piste et j'en ai eu la preuve, le code y était bien. Je n'ai pas poussé plus loin par peur d'être repérée – si la personne qui a essayé de me contrer à l'usine se cache là-bas, elle me repérera à coup sûr si j'essaie d'aller plus loin, mais le signal qui a tenté d'infecter Dama a été enregistré pour la première fois ici. Il venait de là, de cette base.
- Bon, qu'est-ce qu'on attend ? lança Tracer. Je crois que c'est clair, non ?
- J'ai trouvé un dernier lien, continua Sombra : L'administrateur de l'Opéra, un certain Calder, touche des dividendes d'une société immobilière, qui depuis presque vingt ans, affiche des profits monstrueux. Elle marche suffisamment bien pour que personne ne se pose de questions, mais en piratant ses comptes, j'ai découvert… ceci.
Elle afficha une nouvelle fenêtre : de nouvelles lignes de transaction. Sombra en avait mis certaines en surbrillance.
- C'est le même compte ! s'exclama Dama.
- En effet, confirma Sombra. Le compte « Volskaya » verse depuis plus de vingt ans de grosses sommes à une société qui paie l'administrateur.
- Il… loue la base ?
- C'est probable. Enfin, sans doute pas Calder en personne. Il touche sûrement sa part, mais si cette base est désaffectée depuis 50 ans, elle n'a pas disparu pour autant. Je penche pour un groupe de vieux militaires qui se servent de ce genre de secret pour améliorer leurs retraites, un peu comme les généraux soviétiques qui ont revendu les stocks d'armes russes à l'effondrement de l'URSS.
- En tout cas quelqu'un se sert de cette base sans que personne ne le sache. L'administrateur fait en sorte qu'on ne voit pas les allers et venues, arrose un peu ceux qui posent des questions, et le tour est joué.
- Si je résume bien, dit Dama, quelqu'un se sert d'un compte Volskaya pour dépenser des sommes folles, et notamment louer en secret une base, construite par Volskaya, se sert du code d'Igor Volskaya… Tout nous ramène aux entreprises Volskaya.
- Non, pas aux entreprises… intervint Torbjorn. Tout nous ramène à Igor. Ce compte était le sien, ce code était le sien, et je te fiche mon billet que Chekov est un ancien ami à lui.
Sombra pianota un instant sur son clavier virtuel, sourit, et afficha une photo, la photo de deux hommes : l'un devait avoir une quarantaine d'années, en uniforme militaire, l'autre était plus vieux et portait une blouse.
- Ils se connaissent effectivement, commenta Sombra en continuant à chercher. Ils ont collaboré sur de nombreux projets militaro-scientifiques et… Chekov est le parrain de Katya.
- Mais… intervint Tracer… euh… Igor, il est … mort, hein ? Hein, Torbjorn ?
Elle interrogeait l'écran du regard, mais le Suédois semblait perdu dans ses pensées.
- Oui… oui, finit-il par répondre. Son avion s'est écrasé alors qu'il survolait le pôle Nord. Il est mort il y a… une vingtaine d'années.
- Juste après que n'ait commencé la « location » de la base de Sydney, intervint Dama.
- Sans déconner… s'exclama Tracer.
- Mais ça ne peut quand même pas être lui, affirma Sombra, dont les doigts s'agitaient en permanence. A l'époque de sa… disparition, il était déjà presque mort.
Elle afficha un bulletin de santé. Nom du patient : Igor Volskaya – Tracer ne put s'empêcher de trouver un peu effrayant la rapidité avec laquelle la Mexicaine se procurait les plus confidentiels des documents.
- Cancer de l'intestin au dernier stade… sans compter qu'il avait déjà plus de 90 ans et une vingtaine d'autres pathologies ! S'il vivait encore, ça serait une momie…
- Bon, conclut Winston en posant ses deux gros poings sur l'holo-table, une chose est sûre : les réponses sont dans cette base. Je ne sais pas ce qu'on va y trouver, mais nous avons affaire à des gens dangereux, qui ne reculeront devant rien, et qui ont les moyens de leurs ambitions.
- Je viens avec vous, annonça Torbjorn avec un air sombre. Je dois… bricoler un ou deux trucs. Sombra, j'aurais besoin de toi.
- Pas de problèmes, répondit la Mexicaine, donnez-moi juste accès à…
- Jamais de la vie ! Je te recontacte.
L'écran s'éteignit. Sombra haussa les épaules avec un sourire. Elle fit un clin d'œil à l'assistance et l'hologramme disparut à son tour.
Dama regardait attentivement le plan de la base.
- Des couloirs plutôt étroits, des goulots d'étranglement… c'est le paradis de l'embuscade là-dedans… Si on veut prendre ça d'assaut, dit-il, ça ne va pas être simple.
- Oui, répondit Winston, nous allons avoir besoin de renfort… un renfort de poids.
Le télépod sonna alors que Tracer dormait.
L'autoporteur avait décollé peu après la réunion, et volait à moyenne allure vers le sud-est, vers l'Australie.
Du poste de pilotage, Winston et Dama avaient juste entendu quelques éclats de voix, avant que l'Anglaise ne sorte en trombe de sa cabine.
Elle n'était vêtue que d'un débardeur court et d'une culotte, et Winston lui lança un regard moralisateur, qu'elle renvoya d'un haussement d'épaule : un omniaque, et un primate génétiquement modifié… les orientations sexuelles de Tracer étaient certes assez libres, mais il y avait une marge avant qu'elle ne se sente gênée face à ces deux-là.
Elle posa une main sur l'épaule de Winston.
- Changement de cap, annonça-t-elle.
