Disclaimer : L'essentiel des personnages de cette fic ne m'appartiennent pas, ils sont la propriété de RTD et la BBC (et My boss Chrismaz).
Beta : ma précieuse Arianrhod et le brillant concours d'Aviva pour la dernière MAJ (février 2011)
NB : univers alternatif, fin XIXème siècle, en plein Empire Britannique.
Merci à tous ceux/celles qui suivent cette histoire ! et à ceux qui m'ont mises en alerte^^
Partie Deux
Chapitre trois : promenons-nous dans les bois...
La pièce avait beaucoup changé depuis que Jones avait pris en charge le poste de secrétaire particulier. Il avait trié et rangé toutes les piles de papiers qui traînaient auparavant sur le bureau de bois. Il avait pris la liberté de faire ajouter des étagères qui lui avaient permis de classer les différents documents du Lord. Il avait arrangé ce bureau de manière agréable, qui donnait envie à Jack Harkness de venir travailler dans cette pièce qu'il fuyait habituellement. Cependant, il lui fallait être honnête avec lui-même, s'il passait autant de temps dans ce lieu désormais, ce n'était pas vraiment à cause de la nouvelle organisation de la pièce, mais plutôt à la présence de son nouveau secrétaire. Il s'était curieusement habitué à sa compagnie et lui faisait maintenant confiance pour tout ce qui concernait la gestion de son domaine. Il soulageait Rhys des tâches purement administratives ce qui l'enchantait. L'époux de Gwen était véritablement ravi de travailler avec lui. Il ne cessait de le rappeler au Lord dès qu'il avait un moment.
Jack était seul, absorbé par la lecture de la lettre d'Adam Smith qui lui était parvenue ce matin. Elle suscitait pas mal d'interrogations. Jones avait fait son travail en lui demandant un rendez-vous, sa réponse était curieuse.
Ianto entra dans la pièce avec célérité et toujours cette attitude respectueuse qui l'amusait. Il remarqua qu'il s'était tiré les cheveux en arrière et que des gouttelettes d'eau scintillaient encore le long de son cou, attirant son regard. Il lui souhaita le bonjour et l'invita à s'asseoir avant même que celui-ci ne s'excuse pour son retard.
– Je me doutais qu'après notre conversation de cette nuit, vous seriez un peu plus tardif aujourd'hui, mais je n'imaginais pas que vous sauteriez un repas. Vous ne devriez pas, vous êtes déjà trop mince.
– Veuillez m'...
Il s'arrêta, il avait promis de ne plus s'excuser. Jack nota que sa remarque de la veille avait porté ses fruits.
– Bien, nous avons reçu une réponse d'Adam Smith, cependant, je ne comprends pas bien où il veut en venir. Je vous en prie, lisez-le.
Monsieur Jones,
Je suis bien heureux d'avoir de vos nouvelles. Vous me manquez mon ami, sans vous, Londres paraît insipide. Pourtant, j'ai beaucoup entendu parler de vous dernièrement. J'ai cherché à comprendre, vous qui étiez un si bon précepteur. Heureusement, vous avez encore des amis dans cette ville. Il me tarde de vous revoir, nous pourrions reprendre nos conversations toujours édifiantes.
Vous me demandez un rendez-vous au sujet d'une affaire que votre nouveau maître souhaiterait me confier. C'est très aimable de votre part, mais vous êtes parti vous exiler bien loin de Londres et je ne puis pour l'heure me permettre de faire ce long voyage pour des raisons de santé. Vous m'en voyez fort désolé, j'aurais tant aimé discuter à nouveau avec vous des affaires criminelles sur lesquelles j'ai enquêté, notamment de la résolution de l'investigation sur deux jeunes hommes de la famille de F***. Vous comprendrez que même dans ce courrier, je ne peux citer le nom de mes clients.
Cependant, cet état maladif me laisse beaucoup de temps pour réfléchir et j'ai rattaché le nom de votre employeur à une affaire qui n'a toujours pas été résolue à ce jour. Un infirmier avait été découvert tué dans d'étranges circonstances, près du Bethlem Royal Hospital en 1892. Cette affaire m'a interpellé et j'ai donc commencé à effectuer des recherches qui m'ont amenées au nom de l'épouse de Lord Harkness. J'ai pu remonter jusqu'à leur rencontre aux Indes. Cependant, je n'ai pas encore entamé les prospections concernant son enfance et la période actuelle. Elle a été internée à Bedlam en 1891, je commencerai mes recherches à cet endroit.
Votre affaire m'intéresse fortement pour ne rien vous cacher, je sais que vous n'êtes pas homme à demander de l'aide pour rien et je suppose un intéressant mystère derrière cela. Je vous attends dans deux mois à mon office, ma porte vous sera ouverte comme toujours.
En espérant vous retrouver à nouveau, je vous prie d'agréer mes très chaleureuses amitiés.
PS. Mimi sera jouée par la Stradelli, ne manquez pas cela.
Vôtre, Adam Smith.
Jones termina la courte lettre et croisa le regard observateur de Jack.
– Eh bien, votre Adam Smith me semble plutôt amical.
– Oui, nous nous sommes assez bien entendus.
– Cependant, certaines choses me semblent curieuses, il ne parle pas des coûts exacts d'une telle enquête, ni pourquoi il ne peut venir à Blackwood.
– Apparemment, il est malade, dit Ianto, en souriant et pour les coûts de l'enquête, nous pourrons en discuter à Londres.
– Cela aussi m'étonne, comment sait-il que je dois m'y rendre dans deux mois ?
– Vous êtes un Lord et vous avez certaines obligations envers la couronne, pour lui, c'est facile de savoir que vous serez là-bas.
– Bien sûr, mais suis-je réellement obligé de vous emmener ?
– Maintenant oui, dit Jones en riant, cela ressemble fort à une invitation.
– Très bien, vous viendrez avec moi lorsque j'assisterai à la dernière session de la chambre des Lords. Cependant, pourquoi fait-il référence à la Stradelli ?
– Oh, c'est une de nos passions communes.
– Les chanteuses d'opéra, vous me paraissez un peu pauvre pour vous soucier d'une chanteuse.
– Non, c'est La Bohème de Puccini, qui sera jouée pour la dernière fois à Londres.
– Vous aimeriez le voir ? Je ne vous savais pas amateur d'opéra.
– Pas n'importe lequel des opéras, La Bohème, dit-il en ouvrant de grands yeux où brillaient la passion, Puccini est réellement moderne. J'aimerais beaucoup le voir.
– Très bien, je vous emmène donc à l'Opéra au mois de juin. C'est une promesse.
– Je vois que vous aimez faire des promesses, saurez-vous bien les tenir cette fois ?
– Évidemment, j'aimerais entendre, moi aussi, cet opéra. Je serais vraiment stupide de ne pas écouter les conseils de mon précepteur sur une œuvre pareille.
Jones sourit, amusé par la sortie de son employeur, Jack le regarda interloqué. C'était la première fois qu'il le voyait sourire de manière aussi franche et aussi douce. Son cœur battit un peu plus vite, il tourna rapidement son regard ailleurs. Ce jeune homme était décidément un peu trop attirant pour son bien.
– Bien, vous nous avez manqué au petit déjeuner, vous avez raté mes touchantes réconciliations avec Steven.
– Miss Sato me l'a raconté, fit Ianto, remarquant le changement de sujet immédiat, je suis ravi que vous ayez cessé de mettre ce jeune garçon à l'écart.
– Ne recommencez pas, Jones, fit Harkness en fronçant des sourcils, j'ai déjà eu mon content de remontrances de votre part.
– Je ne vous ai fait aucune remontrance, se récria le jeune homme, seulement des conseils.
– Très bien, vos conseils ont porté ses fruits, vous savez. Vous aviez raison, Steven est bien mon fils, il... est comme moi au même âge, regardez...
Le Lord sortit une photographie de son portefeuille. Jones la prit et la ressemblance lui sauta aux yeux une nouvelle fois. C'était un daguerréotype qui montrait un groupe d'hommes, l'air sérieux, qui se tenaient par les bras. Un gamin blond aux yeux clairs souriait à l'objectif, debout sur les épaules des six hommes. Ils étaient jeunes, barbus, habillés comme des soldats et semblaient croquer la vie à pleines dents.
Ianto releva la tête du portrait de groupe et le lui rendit.
– Ce sont des amis ?
– Ma famille, dit Jack d'un ton étouffé, caressant le morceau de papier. Ma seule famille.
– Ah.
Jones ne dit rien d'autre, il regardait simplement, attendant qu'il veuille lui expliquer, le Lord dont les traits étaient contractés.
– Ils ont disparus maintenant, ils me manquent, leurs camaraderies et leur amour me manquent.
– Ce sont vos frères ? l'interrogea-t-il, se rappelant trop tard les préventions d'Owen qui lui avait demandé de ne pas le questionner.
Il eut la surprise de l'entendre lui répondre.
– Non, ce sont les personnes qui m'ont recueilli lorsque j'étais enfant. Ils m'ont sauvé la vie.
Jones resta figé devant la révélation. Il était de notoriété publique que le Lord avait été anobli par la Reine, mais personne ne savait d'où provenait exactement cet homme. Le temps qu'il songeât à l'interroger, le moment était passé. Le Lord avait rangé sa photographie, puis remisé son émotion sous un masque amusé. Il se doutait que Ianto mourait d'envie de le questionner sur son enfance, qui devait bien lui paraître mystérieuse. S'il savait… son sourire s'accentua en regardant son bibliothécaire.
– Donc, en recueillant Steven, vous agissez exactement de la même manière.
– Sauf que Steven est réellement mon enfant, en cela, vous aviez raison. Ces yeux, ce sont vraiment les miens, pourquoi je ne m'en suis pas rendu compte plus tôt ?
– Sans doute parce que vous résistiez aux armes de la raison !
Jack lui jeta un regard sombre avant de rire sourdement.
– Je me rends. Vous aviez tous raison, d'ailleurs, vous allez écrire une lettre pour Davidson afin qu'il rédige un acte pour la reconnaissance de mon fils. Ce soir, nous allons fêter cela.
– Vous ne l'avez pas déjà fait cela hier soir ?
– Cela est méchant, Maître Jones !
– Non, c'est bien la réalité, non ?
– Oh, je vois, vous êtes fâché, j'aurais dû vous inviter, vous aviez sûrement besoin de vous détendre vous aussi.
Ianto rougit alors que le Lord lui décochait encore un de ces regards qui le mettaient si mal à l'aise. Il se moquait de lui de toute évidence.
– D'ailleurs que faites-vous pour vous amuser ?
– Je lis, je traduis des textes anciens, j'écris mon journal.
– Brrr, ce sont de bien trop sérieux loisirs, vous ne faites rien de plus léger ? Vous ressemblez à Toshiko avec cet air si sérieux.
– Je dessine, j'aime me promener dans la campagne, je ne pensais pas qu'il y aurait autant de fleurs ici, je les reproduis. Cela sera intéressant pour Steven de pouvoir les reconnaître. Nous pourrions même faire un herbier.
– Vous aimez vous promener en forêt ?
– Oui, parfois, mais les bois sont un peu éloignés d'ici, je ne peux emmener un jeune enfant là-bas.
– Qui vous dit d'y emmener Steven ? Allez, prenons les chevaux et allons nous promener.
– À cheval ?
– Oui, vous savez monter, je présume.
– Oui, mais cela fait très longtemps que je n'ai pas mis le pied à l'étrier.
– Ne vous inquiétez pas, une fois appris, cela ne s'oublie jamais. L'essentiel est de faire confiance à votre animal. Alors, nous y allons ?
Jones resta sidéré. Le Lord voulait-il dire maintenant ? Son visage refléta sa stupeur et Jack reprit plus doucement.
– Bien sûr, nous sommes samedi et vous n'avez pas pris un seul jour de congé depuis votre arrivée. Vous avez besoin de prendre l'air, je suis sûr qu'Owen serait d'accord avec moi.
– Bien, très bien, dit Ianto qui ne savait plus que répondre à la soudaine invite de son maître.
– C'est à moi de prendre soin de vous aujourd'hui, en remerciement de ce que vous avez fait pour Steven et moi. Allez, suivez-moi.
Il ouvrit la porte et l'engagea à le suivre. Quelques minutes plus tard, ils étaient en selle. Jack montait son habituel étalon alezan, sa robe presque jaune étincelait au soleil. Rhys avait sorti Glad pour Jones, un cheval au caractère doux et à la robe noire. Ianto avait doucement caressé sa monture entre les naseaux. L'animal lui avait fait comprendre qu'il aimait la caresse en frottant sa tête contre son flanc. Ils allaient emprunter le chemin des grilles au pas, lorsqu'une voix amusée les arrêta.
– Pouvons-nous nous joindre à vous ?
Owen Harper et Toshiko Sato, habillée d'une tenue cavalière, tenaient leurs chevaux par la bride.
– Nous avions prévu de faire une promenade aujourd'hui, nous pourrions la faire ensemble.
– Bien sûr, plus on est de fous, plus on rit, dit Jack d'un ton un peu rogue.
Visiblement, cela ne l'enchantait guère de partager sa promenade avec Jones, mais il ne pouvait trouver un prétexte pour refuser.
Ils entamèrent donc leur balade sous un ciel éclatant. Le printemps avait décidément bien fait les choses, les fleurs étalaient leurs corolles odorantes sur les talus verdoyants. Les chevaux marchaient d'un bon pas, heureux de respirer un air différent de celui de l'écurie. Ils piaffaient d'impatience à l'idée de partir en un trot plus enlevé. Toshiko montait sa jument grise en amazone et retenait sa monture qui ne cessait de chercher celle de Jack, c'était la saison des amours après tout. Le hongre gris pommelé d'Owen était plus placide, moins joueur, l'âge sans doute. Celui de Ianto était tout aussi doux, mais l'air printanier semblait lui donner des ailes.
Jack observait son secrétaire, pour un homme habitué à l'atmosphère sèche et poussiéreuse des bibliothèques, il se débrouillait très bien à cheval. Il tenait ses rênes de manière très académique et son assiette était vraiment correcte, assis très droit sur sa selle. Il lui jetait des fréquents coups d'œil, amusé par sa découverte. De toute évidence, ce n'était pas parce qu'il était le fils d'un tailleur qu'il ne savait pas monter à cheval. Jones avait appris à Eton, il fallait bien se montrer au même niveau que les autres. Cela avait même été une de ses missions de s'occuper des écuries et des chevaux de l'école, notamment les monter quotidiennement pour qu'ils s'habituent à la présence humaine. C'était vraiment une des tâches qui lui avaient le plus plu dans ces murs. Les animaux étaient doux et compréhensifs, silencieux, ils ne cherchaient jamais à le blesser, eux. Il aimait les chevaux, tout simplement. Mais il ne les avait plus approchés depuis son départ de l'école.
Il entendait Toshiko et Owen discuter derrière lui. Mais il n'avait pas envie de parler, seulement envie de sentir les muscles de sa monture bouger entre ses jambes. Il se sentait vivant, joyeux, serein. Il jeta un nouveau coup d'œil au Lord qui formait avec son cheval un couple formidable, un centaure vivant. Il avait une assiette exceptionnelle et suivait tous les mouvements de son animal avec une telle aisance qu'il l'admirait sans s'en rendre compte. Jack Harkness, lui, s'en aperçut, il lui fit un clin d'œil amusé et talonna son cheval.
Jones ne résista pas plus longtemps, son cheval bondit au trot prestement, dès qu'il lui laissa le mors libre. Il talonna le Lord puis pressa des genoux sa bête qui les dépassa sous l'œil amusé de Jack. Celui-ci voulait faire une course, il avait trouvé un adversaire en sa personne.
S'engagea alors entre eux une course effrénée, les deux animaux s'émulaient naturellement et s'amusaient autant que leurs deux cavaliers. Ils descendirent à fond de train le chemin en direction de la forêt. Ils étaient au même niveau en arrivant à la lisière du bois. Jones poussa un peu plus Glad qui passa devant Moqueur. Il s'engagea dans un sentier qui s'évadait au milieu de la forêt. Il jeta un coup d'œil triomphant à Jack qui s'amusait comme jamais, le poursuivre de cette manière lui plaisait décidément.
Il fit accélérer son cheval, tandis qu'ils galopaient maintenant sous les branches de la forêt. Ils se disputaient mutuellement la tête de l'équipée sauvage, leurs montures étaient couvertes de sueur et leurs bouches ruisselaient d'écume. Les arbres autour d'eux étaient de plus en plus épais, Jack Harkness jugea que leur course folle devenait dangereuse, il ralentit le pas de sa bête. Il connaissait les bois, il fallait être plus prudent. Jones tenta de ralentir le sien à son tour. Cependant, l'animal, pris par la folie de la course, s'emballa soudain et partit à fond de train sous les frondaisons de plus en plus sauvages que Ianto devait esquiver.
En tirant durement sur le mors pour faire arrêter Glad, il ne vit pas une branche qui le cingla en pleine tête, il relâcha les rênes. Libéré de l'égide de son cavalier, le cheval paniqua et accéléra dans le chemin de plus en plus tortueux. Le sang de Jack ne fit qu'un tour lorsqu'il vit le jeune homme brinqueballé, se cramponnant vaille que vaille au pommeau de sa selle. Il talonna Moqueur et courut derrière Jones qui se coucha sur la selle. Il tentait de reprendre les rênes, aveuglé par le sang. Le terrain devenait de plus en plus dangereux, au bout du tapis de mousse verte de la lisière, s'étendait un terrain plus découpé où des roches traîtresses avançaient leurs pièges. Glad s'affolait de ne pas sentir son cavalier reprendre le contrôle, il évitait les trous, sautait des obstacles, mais inexorablement descendait la pente accidentée qui menait vers la rivière. Jack savait où ils se trouvaient, la Brèche du Dragon, une cascade écumante qui interrompait le cours de la rivière qui miroitait en contrebas. Il harponna violemment Moqueur pour se retrouver à la hauteur de Jones, le visage en sang, les épaules basses, il ne se tenait au pommeau de sa selle que par la force de la volonté. Il était brinqueballé à droite et à gauche par la course de son cheval.
– Tiens bon... lui cria Jack, je vais essayer quelque chose.
Avec son étalon, il se plaça entre lui et le précipice. Il poussa Glad sur le côté et longèrent le ravin dans lequel courait la rivière. Il se força à ne pas regarder dans le vide et maîtrisait Moqueur qui tremblait. Il entendait la cascade qui rugissait, les sabots des chevaux qui s'abattaient sur le sol avec fracas, le monde qui semblait bouger seulement autour d'eux, le vent de leur course qui sifflait à ses oreilles.
Il eut sa chance alors qu'ils arrivèrent enfin sur un terrain plus plat. Glad ralentissait, la présence de Moqueur le retenait. Il se pencha en avant en une figure de voltige pour attraper les rênes qui pendaient autour de la tête de la monture de Jones. Il se remit en selle et sauta dans le même mouvement derrière le jeune homme. C'était une manœuvre désespérée qui réussit heureusement. Il se rétablit sur la croupe de Glad et enroula si fort les rênes autour de son bras que le cheval se cabra brutalement. Le mors lui rentra dans la bouche et la douleur faillit lui faire jeter à bas ses deux cavaliers.
Le mouvement fut tellement violent que Jones fut projeté contre le Lord qui maîtrisa Glad d'un geste ferme et le fit s'arrêter. Il sentit la tête du jeune homme rouler contre sa poitrine, la bouche molle. Il le serra instinctivement entre ses bras pour qu'il ne tombe pas. Il ne bougeait pas, il reposait contre lui. Jack sentit un frisson glacial lui remonter l'échine.
– Jones ? Jones ? Ianto.
– Mhumm...
– Es-tu conscient ?
– Mhumm...
– D'accord, ne bouge pas, laisse-moi voir ton visage.
Le jeune homme était mou entre ses bras, mais il semblait encore conscient, il gémissait en réponse aux questionnements de Harkness. L'angoisse qu'il ressentait l'avait fait passer au tutoiement sans s'en rendre compte. Il glissa sa main sur son front et eut un choc en la découvrant couverte de sang. Sa blessure au visage saignait abondamment, il fallait qu'il l'allonge immédiatement.
– Bien, Ianto, tu m'entends ?
– Mhumm, oui.
Le son de sa voix étouffée lui tordit le cœur.
– Tu es blessé, je vais descendre. Cramponne-toi là.
Il le repoussa en avant et guida ses doigts sur le pommeau. Le jeune homme se laissa faire, leurs mains glissèrent l'une contre l'autre, poisseuses de sang.
Jack lança les rênes sur un arbre et descendit en sautant de cheval comme un Indien sauvage. Il se précipita pour soutenir Jones qui glissait sur le coté. Il l'attrapa et le prit dans ses bras, il était un peu plus léger qu'il ne le pensait. Sa tête ballait à droite, à gauche, une poupée de chiffon entre ses bras. Le sang maculait complètement son front et s'écoulait abondamment d'une déchirure. Il était pâle et semblait à peine conscient, la respiration heurtée.
– Ianto ? Tu m'entends ? Reste avec moi, je t'en prie.
– Mhmmm.
Il le porta vers la rivière qui serpentait en contrebas. Elle coulait joyeusement sur les cailloux brillants de son lit, inconsciente du drame qui se jouait sur ses berges vertes. Jack déposa son fardeau sur la mousse. Cela lui faisait une couche moelleuse, élastique qui s'enfonça sous le poids du jeune homme. Il soupira faiblement, mais ses yeux restèrent fermés, ombrés de cernes sombres. Ses traits fins et délicats étaient comme relâchés, il ne semblait pas souffrir, mais Jack était anxieux, il n'aimait pas le voir ainsi. Il fouilla son habit et en sortit un mouchoir de grande taille, immaculé. Il alla le tremper dans l'eau de la rivière et vint le tordre au-dessus de sa bouche, essayant de le faire boire. Une fois essorée, il utilisa l'étoffe pour taponner et essuyer délicatement le sang qui coulait encore. Il dégagea les cheveux poisseux de sang qui se mêlaient à la blessure. Il rinça le mouchoir et revint le poser doucement sur son front pour empêcher la déchirure de saigner. Elle était profonde et découpée. La branche avait rudement frappé son pauvre crâne.
Il s'occupait de le soigner tout en lui parlant pour le faire revenir à lui. Il lui disait des mots sans aucun sens, juste afin que le son de sa voix le ramène à lui. Le jeune homme tardait à reprendre conscience et Jack sentait l'angoisse et la culpabilité le tarauder. C'était de sa faute, il n'aurait jamais dû l'entraîner dans cette course sur un terrain qu'il ne connaissait pas.
– Non... non... je ne veux pas, je suis fatigué... NON !
– Ianto ! s'exclama Jack en entendant ses dénégations.
Jones papillonna des yeux et finit par les ouvrir. Son regard bleu, embué de larmes, ne parvenait pas à se focaliser sur le Lord qui lui tenait la main à genoux à ses côtés. Il grimaça alors que la douleur se rua en lui et gronda sous son crâne. Jack lui serra la main plus fort. Jones l'agrippa en retour et tenta un pauvre sourire qui dégénéra en grimace.
– Te voilà enfin... Ianto !
– Mhumm, j'ai mal.
– J'imagine, tu as failli te fendre le crâne en deux.
– Je ne me rappelle de rien... que s'est-il passé ?
Il tenta de se relever, Jack le repoussa en arrière. Trop faible pour résister, il reposa la tête dans la mousse. Le Lord se débarrassa de sa veste et la plia en oreiller l'installant confortablement au mépris des taches de sang sur cette veste bleue.
– C'est mieux ainsi ?
– Oui, j'ai soif... pourrais-je ?
– Ne bouge pas, s'écria Jack en retirant sa chemise et la plongeant dans l'eau.
Il revint se mettre à genoux auprès de Ianto et la tordit devant sa bouche. Les quelques gouttes qui tombèrent furent vite attrapées par ses lèvres et sa langue sèche. Ce simple mouvement mit la fièvre au Lord qui le regarda, interdit, les yeux écarquillés. Ianto retomba dans l'inconscience, l'effort semblait lui avoir ôté toute force. Il avait les yeux mi-clos, la bouche entrouverte, ses cheveux dénoués auréolant son visage détendu, beau comme un ange, malgré le mouchoir qui recouvrait son front. Jack eut l'impression que son cerveau ne pouvait plus réfléchir sereinement, c'était une invite à la débauche que ce corps alangui sur la mousse.
Un sentiment d'urgence lui serra douloureusement le ventre. Il se pencha sur la bouche de Ianto et l'embrassa doucement. Cette douceur, cette délicatesse lui fit fondre le cœur. Il caressa de sa langue les contours de cette bouche offerte, quémandant ardemment une réponse. Le gémissement terrifié du jeune homme l'arracha à cette fièvre qui menaçait de lui dévorer le corps. Il le repoussait. Il se rejeta en arrière, atterré par ce qu'il venait de faire. Le jeune homme venait de rouvrir les yeux et ce regard le chavirait par tout ce qu'il endiguait. Il y lisait la peur qui le tétanisait, la honte dans laquelle il se noyait, la colère qui lui redonnait des forces.
Jones détourna le regard, brillant de larmes contenues. Il tenta de le fuir, roulant sur le côté en gémissant. Jack se gronda intérieurement, la situation lui avait échappé. Il n'avait pas projeté de l'embrasser ainsi, sans sa permission. Cette peur qu'il voyait dans ses yeux lui faisait mal. Jones, de toute évidence, n'aimait pas être embrassé par un homme et il le repoussait.
– Je suis désolé, s'entendit-il dire, bien que cela ne lui ressemblait guère.
Ianto tenta de se lever, ses pieds glissant faiblement sur la mousse, il lui voulait lui échapper. Jack se releva et trempa à nouveau sa chemise. Il retourna auprès du jeune homme qui lui tournait le dos. Celui-ci trembla alors qu'il l'approcha.
– Non, non, je ne veux pas... je…
– Allons, allons, fit Jack, troublé par le comportement perturbé du jeune homme.
Il lui semblait particulièrement angoissé à l'idée qu'il le touchât à nouveau. Pourtant, ce n'était qu'un baiser, rien de plus, une simple idée qui l'avait saisi sur le moment, une façon pour lui de le réconforter. Au lieu de l'apaiser, cela semblait provoquer chez lui une réaction contraire, une peur viscérale. Il connaissait le mépris, le dégoût, la colère, mais la peur était une réponse qu'il ignorait totalement dans ce genre de situation.
– Ianto, regarde-moi !
– Non, non, je ne veux pas, j'ai mal, ma tête.
Jack lui passa de l'eau sur le visage, ses mouvements désordonnés avaient fait couler à nouveau le sang de sa blessure. Il lui fallait de l'aide. Il ne pouvait pas rester ainsi.
– Jack, Jones ! Où êtes-vous ? entendit le Lord dans les bois, Owen et Tosh étaient à leur recherche.
– ICI, cria Jack d'une voix tonnante, passant par-dessus le son de la rivière.
Il se sentait soulagé, Owen n'était pas loin, Owen saurait quoi faire, Owen saurait réconforter ce jeune homme qui fuyait son contact.
– Par ICI, cria-t-il à nouveau, les guidant au son de sa voix. ICI.
Il les entendait s'approcher, il abandonna Jones qui venait de s'évanouir à nouveau. Il fallait qu'il agisse, qu'il fasse quelque chose. Il ne pouvait pas rester sans rien faire. Il coupa des branchages et les assembla en une sorte de traîneau qu'il attacha à l'aide de sa ceinture et de sa chemise tordue pour la rendre plus solide. Il aurait aimé prendre la ceinture de Jones mais il lui sembla que cela n'allait certainement pas lui plaire s'il revenait à lui à ce moment-là.
Owen arriva enfin, suivi de Toshiko, ils descendirent l'escarpement avec plus de précaution que les deux hommes. Ils arrivèrent sans encombre auprès de la petite crique que la rivière formait à cet endroit. Le médecin sauta de cheval et se précipita auprès de Ianto. Le jeune homme reposait sur le flanc, le nez dans la veste de Jack et respirait doucement. Il souleva le mouchoir plein de sang et renifla de mécontentement. Toshiko descendit plus doucement et s'approcha de Jack qui continuait rondement son activité, attachant maintenant la couverture de Moqueur au cadre triangulaire qu'il avait confectionné.
– Comment s'est-il fait cela ?
– Il a pris une branche en pleine tête lorsqu'on faisait la course, résuma le Lord d'une voix monocorde, il ne l'a pas vue. Elle a failli l'assommer.
– Non, non, murmurait Ianto sans pouvoir s'arrêter.
– Chut, chut, Jones, laissez-moi regarder ton visage, n'ayez pas peur, je ne vais pas vous faire de mal.
– Que fais-tu Jack ? demanda Toshiko, observant son activité.
– Un traîneau pour le ramener au manoir, ce sera beaucoup plus simple. Les Indiens aux Amériques font cela depuis des siècles pour transporter toutes sortes de choses. Tiens, peux-tu me donner ton foulard ?
– Tu vas me l'abîmer !
– Bien sûr ! J'aurais aussi besoin des rênes de Moqueur pour accrocher solidement le traîneau à ma selle. Owen, comment va-t-il ?
– Il est assommé, sa blessure ne saigne presque plus, tu as bien fait d'arrêter le saignement en baignant la plaie. Mais ses extrémités sont froides, il faut le ramener au manoir !
– Ok, c'est prêt.
– Tu ne préférerais pas le tenir entre tes bras pour le ramener plus vite… Ce serait plus facile et il aurait beaucoup plus chaud.
– Non, il sera mieux ainsi, crois-moi. Il s'agitera moins, surtout qu'on va l'attacher. Nous irons tout aussi rapidement, ne t'inquiète pas.
– Ok, faisons vite, c'est tout ce que je te demande.
Ils se hâtèrent, Ianto gémit le temps qu'ils le soulèvent et le portent dans le traîneau avant de le recouvrir de la couverture de Glad. Jack remonta Moqueur et le dirigea avec les genoux en l'absence de rênes. Il prit la tête afin d'éviter tout cahot au jeune homme qui reposait bien attaché sur l'attelage, la tête calée par la veste du Lord. Celui-ci s'en voulait de l'avoir entraîné dans cette promenade qui s'était soldée par un tel désastre. Il avait été blessé et Jack avait découvert qu'il n'appréciait pas du tout d'être embrassé par lui. Owen avait raison, ce jeune homme qu'il trouvait si irrésistible ne partageait pas ses goûts et quel dommage, car sa bouche était d'une exquise suavité. Jack se demanda s'il arriverait à oublier cette sensation. Alors qu'il devrait s'inquiéter de l'état de sa blessure, il ne pensait qu'à ses lèvres si douces, à son corps si mince qui avait tremblé sous ses mains.
Owen brisa le silence qu'il trouvait trop pesant, jamais il n'avait vu Jack aussi silencieux. Il devait vraiment être affecté par la blessure de son bibliothécaire pour se taire ainsi, à moins qu'il ne se soit passé autre chose dans les bois. Il n'était pas du genre à se taire, pourtant, parfois à son grand dam.
– Jack, arrête-toi, je veux voir comment il va.
– D'accord !
D'une pression de bottes, il arrêta le bien éduqué Moqueur. Owen sauta de cheval, donnant ses rênes à Toshiko, Jack descendit à son tour.
Ianto avait le visage pâle, aucune couleur aux pommettes et aux lèvres qui étaient sèches et craquelées. Cependant, il était semi-conscient, il battit des paupières lorsque Owen lui toucha le front pour regarder la blessure. Il amorça un mouvement de recul en découvrant Jack, trop près de lui. Le Lord se sentait responsable de sa personne et cette réaction lui faisait mal au ventre. Il ne voulait pas qu'il le fuit ainsi. Il se promit d'éclaircir cette situation au plus vite, dès que cela lui sera possible.
– Très bien, cela ne saigne plus, mais il risque une commotion, nous devons rentrer.
– Je le sais, Owen, mais je ne veux pas non plus trop l'agiter. Sommes-nous encore loin de Blackwood Manor ?
– Encore une heure, à cette vitesse, malheureusement. Qu'est-ce qui vous a pris de courir ainsi sous les arbres ? Tu le sais que c'est dangereux, non ?
– Si tu remarques bien, ce n'est pas moi qui suis blessé pour une fois.
– J'ai bien remarqué, tu as fait attention à toi. Mais pauvre Jones, j'espère qu'il va bien s'en tirer.
– Je l'espère aussi, fit Toshiko d'une voix attristée, il voulait seulement s'amuser en prenant l'air. Le pauvre.
– Ouaip, il n'a vraiment pas de chance, fit Owen, allez, on avance. Ce n'est pas en restant ainsi dans les bois qu'on pourra faire quelque chose pour lui.
Une heure plus tard, ils arrivèrent au manoir et ce fut toute une histoire pour calmer Gwen qui s'était beaucoup attachée à Ianto Jones. Elle ne cessa de jeter les hauts cris que lorsque le Gallois ouvrit les yeux et tenta de lui parler. Elle lui prit la main et lui arrosa le corps avec ses larmes. Elle pleurait sur le sort de son ami. Owen dut se montrer ferme afin qu'elle leur cède le passage.
– Gwen, si tu nous laisse pas entrer, nous n'allons pas pouvoir le soigner, allez, dépêche-toi, ma belle.
– Dans ma chambre, dit Jack, il sera plus à l'aise que dans la sienne. Et puis, tu auras plus de place pour le soigner. Je n'aime pas les lit-cages, il n'y a jamais assez d'espace.
Owen lui jeta un coup d'œil interloqué mais ne releva pas la remarque.
– D'accord, Rhys, aide-moi à le porter là-haut.
Avec l'aide du majordome, ils déplacèrent le jeune homme jusqu'à la chambre de Jack. Celle-ci avait été ouverte pour laisser entrer l'air et il y faisait froid, malgré son orientation au Sud-ouest. C'était la plus belle chambre du manoir, quoi de plus normal pour la chambre du Lord. Entièrement tapissée de cuir clair, elle ouvrait sur le parc et laissait entrer une belle lumière. L'ameublement de bon goût et moderne semblait neuf et s'accordait avec le caractère du Lord, précieux mais sans ostentation, solide mais avec goût. Le lit à baldaquin sur lequel ils couchèrent Jones était grand, large et ferme. De moelleuses couvertures laissées ouvertes pour les aérer laissaient voir des draps de toile fine, immaculées et brodées au chiffre de Harkness. Deux énormes oreillers de plume accueillirent la tête de Ianto qui gémit quand ils l'y déposèrent.
Il était à moitié conscient et les efforts qu'il faisait pour conserver ses yeux ouverts étaient visibles. Owen, qui avait fait chercher son nécessaire par sa fiancée, lui donna à respirer des sels afin qu'il revienne complètement à lui. Il l'examina calmement, tout en lui posant des questions qui pouvaient paraître triviales, mais qui avaient leur importance pour le médecin qu'il était. Depuis qu'il était attaché à la personne d'Harkness en tant que médecin privé, il avait eu son content de blessures, bobos, maladies diverses et variées. Il savait exactement ce qu'il avait à faire et quelles questions poser à son patient. Jack rongeait son frein dans un fauteuil près de la tête du lit, invisible aux yeux de Jones. Il avait déjà pensé à le voir reposer sur ses oreillers mais pas de cette manière. Il écoutait attentivement Owen, sans intervenir, bien qu'il lui en coûtât.
– Jones, combien de doigts je vous montre ?
– Trois, répondit le jeune homme en semblant hésiter.
– Voyez-vous trouble ?
– Un peu, comme une ombre de ce côté-là, dit-il en lui esquissant un geste vers la gauche.
– Peut-être du sang dans l'œil… on va nettoyer cela. La douleur est-elle supportable ?
– Oui. Mais… je…
Il semblait avoir des difficultés à parler, il posa sa main sur sa bouche précipitamment.
– Des nausées ?
Jones hocha brièvement la tête, les yeux battus.
– D'accord, Rhys, un seau s'il te plaît… et puis quittez-moi cette chambre, dit-il à toute l'assemblée qui semblait s'être réunie dans la chambre de Jack.
Le majordome apporta un seau et poussa tout le monde au-dehors, seuls Owen et Jack, dissimulé par le ciel de lit, restèrent. Jones se libéra dans le récipient avec un son qui fit frémir le Lord.
– Ça va mieux ? demanda Owen, d'un ton compréhensif.
– Oui, mais… j'ai soif.
– Attendez un peu, je vous nettoie et je vous donne de l'eau, juste un peu, sinon vous allez encore rendre.
– Qu'est-ce que j'ai ? demanda Jones d'une voix faible alors que le médecin le nettoyait de toute trace et lui donnait de l'eau additionnée d'une mixture au goût amer.
– Une coupure au front et une grosse bosse… c'est tout. Vous allez vous reposer ici et tâcher de dormir. Je reviendrai vous voir un peu plus tard, d'accord ?
– Oui, fit-il à voix basse alors que le médicament faisait effet.
– Jack, viens avec moi.
Jones se raidit visiblement dans le lit, il ouvrit à grand peine les yeux et découvrit les lieux. Il n'avait pas compris auparavant qu'il se trouvait dans la chambre privée du maître de Blackwood et que celui-ci avait été témoin de sa faiblesse. Il trouva quelque part suffisamment de sang pour rougir, ce que ne manqua pas de remarquer Jack, qui en conçut un curieux sentiment entre joie et culpabilité. Ianto le vit suivre le médecin dans une sorte de brouillard opiacé, tous les contours de la pièce semblaient se fondre en une espèce de brume indistincte où seul le visage concerné du Lord émergeait. Il sombra dans le sommeil, rapidement. Owen et Jack se firent face près de la porte menant à l'antichambre.
Le Lord paraissait inquiet, troublé aux yeux d'Owen, quelque chose dans son comportement lui apprenait que ce n'était pas seulement à cause de la blessure du jeune homme.
– Bien, il faut qu'il se repose, le fait qu'il ait vomi ne me plaît pas du tout, il doit souffrir d'une commotion cérébrale.
– Pour un simple choc à la tête ? demanda Jack la voix pleine d'émotion.
– C'est possible, reste à voir comment il va passer la nuit, je lui ai donné quelque chose pour dormir, cela va calmer la douleur, mais il va falloir le surveiller…
– Je reste à son chevet, l'interrompit Jack précipitamment.
– Si tu veux… mais s'est-il passé quelque chose entre vous ?
– Que veux-tu dire ?
– Jack ? insista le médecin qui connaissait, par cœur, chacune des expressions de son ami.
– Je l'ai embrassé, avoua-t-il, alors que je m'occupais de sa blessure. Avant que vous n'arriviez...
– Tu as fait quoi ? s'écria Owen jetant un coup d'œil au Lord qui avait perdu de sa superbe.
– Je l'ai embrassé, répondit à nouveau Jack en baissant la tête d'un air contrit, évitant son regard.
Le médecin lisait un peu trop facilement en lui et il n'avait pas envie d'une énième leçon de morale. Sans succès !
– Tu l'as embrassé, répéta Owen, alors qu'il est blessé, tu as profité de son état de faiblesse !
– Je l'avoue, mais il n'a pas eu l'air d'apprécier mon baiser.
– Bien sûr, mais à quoi pensais-tu donc ? Il est blessé, le crâne à moitié ouvert, saignant comme un goret et tu l'embrasses ! Dieu du Ciel, Jack mais à quoi penses-tu franchement ? Pourrais-tu réfléchir avec un autre organe que ta queue ? Et si nous n'étions pas arrivés, que se serait-il passé ? demanda le médecin d'un ton incisif.
Owen était en colère et Jack aussi navré qu'un gamin pris la main dans le pot de confiture. La réprimande de son meilleur ami lui fut insupportable.
– Non, ce n'est pas cela, se défendit-il furieusement, je ne pensais pas avec ma queue ! Mais avec mon cœur ! Le voir ainsi m'a fait mal et j'ai simplement eu le sentiment qu'il fallait que je le fasse. Je voulais le réconforter, seulement.
– Pas étonnant qu'il refuse de te regarder, ou bien qu'il fuie ton contact. Il doit avoir peur de ce que tu pourrais lui faire subir. Je t'ai dit qu'il ne partageait pas tes goûts. Je te l'avais dit !
– Je devais sans doute vouloir en avoir confirmation, bon sang, je pensais qu'il ne m'était pas hostile. Au contraire, je me disais qu'il appréciait mon attitude aguicheuse, que je lui plaisais. Là, je me sens mal, comme sale, comme si j'avais abusé de lui, pire comme si je l'avais violé.
– Mon pauvre Jack, dit Owen en lui serrant le bras, atténuant la tension qui régnait entre eux. Il faudra attendre un peu avant que vous ne vous expliquiez. Il faut qu'il pense à sa guérison, non pas aux raisons qui l'ont fait te repousser. Les prochains jours vont être capitaux, je ne te cache pas que je suis inquiet pour lui. Une commotion cérébrale, cela peut être mortel.
– Je comprends, fit le Lord. J'attendrai avant de lui parler, ce n'est pas comme si j'avais mis toutes mes espérances en lui. Je l'aime bien, je n'en pas envie de le faire souffrir.
– Très bien Jack, allons retrouver les autres, tu veux bien ?
Le Lord acquiesça et sur un dernier regard inquiet sur la forme endormie de Ianto, suivi Owen dans l'antichambre qui paraissait pleine à craquer.
Toshiko, Gwen, Rhys, Miss Tyler, même Ewen, qui espionnait derrière la porte, attendaient des nouvelles du jeune homme. Tous les visages se tournèrent vers le médecin et le Lord, les traits tendus par l'anxiété. Ils entendaient une rumeur sourde provenir du couloir. Alors que Gwen, le dragon ne se trouvait pas à les réprimander, les employés laissaient éclater leur curiosité. Gwen était bien trop inquiète pour les prier d'aller ailleurs, elle savait de plus que le jeune homme était particulièrement apprécié. Toujours calme, doux, s'exprimant avec politesse, il avait gagné les cœurs de la maisonnée en quelques semaines. Il savait se faire aimer, sans même imposer sa présence.
Owen fronça des sourcils en voyant l'antichambre aussi remplie.
– Jones a besoin de silence et de calme. Il a été blessé à la tête et je crains une commotion cérébrale. Il faudra le veiller cette nuit et sûrement demain, afin de voir comment cela se passe. Gwen, Toshiko, voulez-vous m'aider ?
– Bien sûr, répondirent les deux femmes.
Miss Tyler leva la main et dit qu'elle aussi souhaiter se rendre utile. Owen l'accepta. Jack ne dit rien et sortit de la chambre. Le médecin crut qu'il avait compris la remontrance et allait laisser le jeune homme se reposer tranquillement. C'était sans compter avec le caractère du Lord. Il laissa Toshiko s'installer au chevet du jeune homme, prête à lui donner de l'eau ou lui regonfler les oreillers au moment où il se réveillerait. Owen surveilla ses préparatifs et lui donna des indications pour sa veille. Il sortit à son tour pour retrouver Jack qui l'attendait dans l'antichambre à présent vidée de toute la foule qui avait attendu des nouvelles de Jones. Le Lord, assis dans un fauteuil, avait les sourcils froncés par l'inquiétude.
– Tu ne parles à personne de ce que je t'ai raconté, pas même à Toshiko, est-ce clair ?
– Tout à fait clair, tu n'as pas envie qu'on te remonte les bretelles comme nous l'avons fait pendant six ans ?
– Non, franchement pas envie, d'autant plus que c'est lui qui a su se montrer le plus convaincant.
– Tu n'as pas pu résister à ses beaux yeux ou bien tu as agi sous une impulsion ?
– Ouch, c'est perfide, cela ! dit Jack en se renfonçant dans son fauteuil. D'ailleurs, pourquoi toi, son médecin, ne reste-tu pas à son chevet ?
– Pour devoir t'entendre te lamenter sur ce baiser et le fait qu'il n'est pas attiré par toi, non merci !
– Ne plaisante pas, dit Jack en fronçant les sourcils.
– Certaines tâches m'attendent dans le laboratoire, dit finalement Owen en haussant les épaules.
– Encore une nouvelle expérience en cours ? Cette fois, de quoi s'agit-il ?
– Tu le sauras, lorsque j'aurais terminé, mais je peux te dire que cela modifiera totalement le rapport que nous avons avec la science.
– Tant que cela ne fait pas exploser l'aile dans laquelle tu es installé, comme tu l'as fait avec ta propre demeure.
– Je te remercie de me rappeler cette erreur de dosage dans mes mélanges. D'ailleurs, elle est bientôt terminée, tu viendras la visiter avant que je ne la montre à Toshiko ?
– Sera-t-elle prête pour le mariage ?
– Le mariage est dans deux mois, elle sera prête, n'aie crainte pour ta précieuse pupille, j'ai fait décorer une aile qui lui rappellera son pays d'origine.
– Comme c'est délicat de ta part de lui rappeler qu'elle ne pourra jamais y remettre les pieds !
– Gosh, Jack, tu es impossible !
– C'est pourquoi tu dois me laisser veiller sur Ianto, cette nuit.
– Rien ne pourra te faire changer d'idée ?
– Évidemment que non !
– Toshiko restera avec lui pour cet après-midi, puis je demanderai à Gwen de venir la remplacer, pour le repas. Je viendrai cette nuit. Avec ce que je lui ai donné, il va certainement dormir jusqu'à ce soir, tu devrais en profiter pour prendre un peu de repos toi-même, surtout si tu as l'intention de le veiller.
– Tu as certainement raison, fit Jack en se relevant de son fauteuil, c'est l'heure du thé, joins-toi à moi. Je reviendrai ce soir auprès de lui, au lieu de Gwen.
– Je ne pourrai pas te faire changer d'avis, n'est-ce pas ?
– Non, c'est de ma faute s'il est dans cet état, je suis responsable de lui.
– Cette sollicitude est-elle motivée par un tout autre désir ? demanda Owen narquoisement. N'oublie pas qu'il n'est pas intéressé par ta personne.
– Tu me l'as déjà dit, mon ami. Je tiens simplement à m'excuser, fit Jack les yeux flamboyants.
– Il me fallait juste être certain.
– Lord Jack, demanda Gwen en passant la tête par l'entrebâillement de la porte menant au couloir, voulez-vous que je vous apporte le thé ici ?
– Ne t'inquiète pas pour moi, Gwen, sers-nous dans le petit salon.
– Je m'inquiète plus pour lui que pour vous, vous n'avez pas été blessé, vous.
– Si, Gwen, il a été touché par une flèche en plein cœur.
– Owen, fit Jack en roulant des yeux menaçants.
– J'ai faim, Gwen, pourrais-tu nous faire quelques sandwichs ?
– Cela ne m'étonne pas que vous soyez affamé. Vous êtes partis en promenade ce matin, sans même emmener un casse-croûte. Il est 17 h tout de même.
La gouvernante les houspillait gentiment, c'était une manière pour elle de chasser l'inquiétude dans laquelle l'état de Jones la jetait. Elle appréciait beaucoup ce jeune homme qui était toujours agréable avec elle. Ce n'était pas comme certains secrétaires qui, sitôt arrivés au manoir, faisaient sentir leur différence de rang. Inutile de dire qu'elle avait bien souvent remis à leur place les faquins qui osaient la rabaisser. Gwen avait un caractère entier qui ne s'en laissait remontrer par personne, sauf peut-être par son époux, dans l'intimité de leur chambre.
Jack prit le thé sans décrocher un mot, à la grande surprise de Miss Tyler qui n'était pas habituée à un tel comportement de la part de son ami. Elle soupçonna qu'il était plus inquiet pour son secrétaire qu'il ne voulait bien le dire. Il alla s'enfermer dans son bureau le reste de l'après-midi, rongeant son frein et son inquiétude. Ses amis et ses domestiques jugèrent plus prudents de ne pas aller le voir, son humeur était si sombre qu'il pouvait se montrer amer, voire injuste.
A suivre..
