Le jeune inspecteur avait fini par dénicher au fond de sa penderie une chemise appropriée à son rendez-vous de ce soir, plus habillée que celles qu'il portait tous les jours. Pas question de paraître négligé : il était conscient qu'un minimum d'élégance s'imposait. Il enfila un jean et attacha sa ceinture, puis alla se regarder dans la glace. Il y avait bien longtemps que William n'avait pas pris la peine de soigner sa tenue, lui qui avait plutôt l'habitude de s'habiller avec le premier pantalon ou la première chemise qui lui tombait sous la main, au grand dam de sa sœur qui ne cessait de lui rappeler l'importance que les femmes accordaient aux tenues vestimentaires masculines. Combien de fois avait-elle froncé les sourcils lorsqu'il était arrivé vêtu d'un simple pantalon de jogging, inesthétique et peu seyant à son goût. Elle ne se privait jamais de lui faire remarquer son manque d'élégance et sur ce point, il devait reconnaître que Susannah avait bel et bien raison, elle qui se serait sans doute arraché les cheveux en voyant son maigre dressing. Il fallait d'ailleurs qu'il se décide à renouveler sa garde-robe sans tarder. Il aurait tant aimé que sa sœur soit à ses côtés ce soir pour l'aider et lui donner quelques conseils... Tout ce qu'il espérait, c'était ne pas avoir l'air ridicule : il craignait que son manque de pratique en matière de séduction ne le conduise tout droit à la catastrophe...
Il passa une énième fois la main dans ses cheveux sombres et attrapant sa veste, il ferma sa porte à clé et se dirigea vers la cabine de l'ascenseur.
Le trafic était dense en cette fin de journée et il commençait à s'impatienter. Il jetait toutes les deux minutes des coups d'oeil anxieux à l'horloge digitale du tableau de bord et ses doigts commencèrent à tambouriner nerveusement sur le volant. Il n'avait pas envie d'être en retard pour leur premier rendez-vous - qu'il espérait ne pas être le dernier - et passer pour quelqu'un d'impoli en la faisant attendre. Il voulait tellement lui faire bonne impression qu'il ne se rendait pas à compte à quel point il était devenu anxieux. Il n'avait cessé de penser à elle au cours de ces derniers jours et la semaine lui avait paru bien plus longue que d'ordinaire. Oui, il avait bel et bien succombé au charme envoûtant de cette psychologue... Il n'avait plus connu de tels sentiments depuis sa relation avec Liza, et il n'était pas réellement sûr de savoir exactement ce qu'il éprouvait.
Était-ce une simple fascination ou bien était-t-il en train de tomber amoureux ? Il se sentait incapable de trouver une explication logique à tout ce qui lui arrivait si soudainement et il espérait que cette soirée apporterait des réponses à toutes ses questions.
Le trajet jusqu'à l'hôpital prit finalement un bon quart d'heure supplémentaire et lorsqu'il se gara sur le parking encore rempli de voitures, il était déjà dix-huit heures vingt passées. Il se hâta en direction de l'entrée principale et se dirigea vers les ascenseurs, tout en pestant intérieurement en voyant qu'aucun d'eux n'était libre. Il patienta de longues minutes qui lui parurent interminables et s'engouffra dans la première cabine qui s'ouvrit, manquant de bousculer au passage un jeune couple qui en sortait. Il appuya rapidement sur le bouton du quatrième étage et s'aperçut que ses doigts tremblaient. Il regarda le voyant indiquer les différents numéros et consulta fébrilement sa montre. Dix-huit heures vingt-six. Dans quelques minutes maintenant il se retrouverait face à une femme qui lui était quasi-inconnue et qu'il avait pourtant invitée à sortir avec lui...
La porte s'ouvrit sur le hall éclairé du quatrième étage et William sortit d'un pas rapide, se dirigeant dans les couloirs comme s'il connaissait les lieux depuis toujours. Il sentait son cœur battre la chamade au fur et à mesure qu'il parcourait les derniers mètres qui les séparaient et son ventre étrangement noué le rendait de plus en plus nerveux... Il s'engagea dans le couloir qui menait à son bureau et il l'aperçut qui se tenait devant la porte, le dos tourné. Il s'arrêta quelques pas en arrière et admira un bref instant ses boucles qui s'échappaient de son chignon et tombaient délicatement sur sa nuque; ses yeux suivirent les courbes fines de sa silhouette et descendirent jusqu'à sa taille élancée, qu'une ceinture mettait gracieusement en valeur. Conscient qu'elle pouvait à tout moment se retourner, il s'arracha à sa contemplation et s'avança vers la jeune femme.
- Bonsoir, Docteur Ogden, dit-il d'une voix douce.
- Oh, bonsoir... Inspecteur, répondit-elle en se retournant, surprise.
- J'espère ne pas vous avoir effrayée, continua-t-il en voyant son visage légèrement pâle.
Vous n'avez pas oublié notre rendez-vous ? demanda-t-il.
Elle consulta sa montre et s'aperçut qu'il était déjà dix-huit heures trente passées.
- Non, non, je vous attendais... Je .. je prends mon sac et ma veste, et je suis prête.
Elle paraissait étrangement troublée et quelque chose semblait l'avoir contrariée.
- Tout va bien, Docteur ? questionna William.
- Oui, oui, je... j'ai eu une dure journée, c'est tout, répondit-elle avec un petit sourire.
Elle retourna dans son bureau récupérer ses affaires et William jeta un coup d'oeil au fond du couloir, à l'endroit où la jeune femme regardait quelques minutes auparavant. Il scruta les portes des autres bureaux, mais toutes étaient closes et il ne remarqua rien d'anormal.
- C'est bon, nous pouvons y aller, lui dit Julia, en fermant son bureau à clé.
Il l'observa un bref instant, subjugué par sa beauté, et la jeune femme se mit à rire :
- Et bien, Inspecteur, ai-je quelque chose qui vous déplaît ?
- Non, non, bredouilla William, se sentant complètement idiot. Je... Vous êtes parfaite, ajouta-t-il en rougissant.
- Alors, allons-y. J'ai hâte de voir où vous m'emmenez.
Il avait eu comme un pressentiment. Il avait senti à sa façon de lui parler qu'elle lui mentait. Il avait fait mine de s'éclipser mais une fois hors de sa vue, il avait préféré rester derrière la porte battante au fond du couloir. Il brûlait d'envie de la suivre, de voir où elle allait, avec qui elle allait sortir ce soir, ce qu'elle allait faire... Il n'eut pas à attendre très longtemps pour que sa curiosité soit satisfaite : un homme brun s'approcha d'elle quelques instants plus tard. Il était trop loin pour entendre ce qu'ils se disaient, mais il devina qu'ils avaient rendez-vous. Il la vit disparaître à l'intérieur de son bureau, tandis que l'homme patientait. Voyant que celui-ci tournait la tête dans sa direction, il se recula pour éviter de se faire remarquer. Il sentit une bouffée de colère l'envahir, sa mâchoire se contracta et il serra les poings de rage.
Il ne supportait pas qu'elle lui ait menti. Pourquoi lui laisser croire qu'elle voulait sortir avec lui pour ensuite le rejeter comme un malpropre ? Pourquoi lui dire qu'elle voyait ses amis ce soir alors qu'elle avait rendez-vous avec un homme ? Il ne l'avait jamais vu, il ne le connaissait pas, et il était certain qu'il ne faisait pas partie de son cercle d'amis. Elle s'était visiblement habillée et maquillée pour lui, pour lui plaire, et parce qu'elle devait sans doute avoir envie de lui...
L'idée qu'il puisse la toucher, l'embrasser, lui faire l'amour, le mettait hors de lui.
La garce, pensa-t-il. Elle m'aguiche, puis elle me repousse... pour se jeter dans les bras du premier venu. Je ne la laisserai pas à se donner à un autre homme, pas question ! Elle m'appartient ! Si je ne peux pas l'avoir, alors aucun homme ne pourra l'avoir...
Il regarda à nouveau par le hublot et il la vit rire, puis ils s'éloignèrent en direction de l'ascenseur. Elle semblait si à l'aise avec lui... Il se demandait depuis combien de temps ils se voyaient, depuis combien de temps elle le menait en bateau...
Il poussa un profond soupir et s'adossa contre le mur, essayant de retrouver son calme. Il observa ses mains et constata qu'il s'était pratiquement entaillé les paumes avec ses ongles sous l'effet de la colère. Il lui fallait désormais réfléchir et concocter un plan pour la reconquérir. Il était bien décidé à ne pas abandonner la partie, quoi qu'il lui en coûte...
Ils avaient réussi à trouver une petite table légèrement en retrait, au fond du bar que William avait choisi. La musique qui y était diffusée créait une ambiance calme et chaleureuse, et Julia avait tout de suite aimé l'endroit. Il n'y avait pas trop de monde pour un vendredi soir. Ils avaient commandé un cocktail à base de citron vert, de menthe, et d'une légère pointe de rhum et, tout en attendant que le serveur leur amène leur commande, ils avaient commencé à bavarder. Ils avaient appris que leur famille respective était originaire de Toronto, ville qui occupait une place importante dans leur cœur.
- Nous avons un point commun, à ce que je vois, alors, dit William.
- En effet, répondit Julia avec ce sourire qui ne manquait pas de lui faire ce drôle d'effet.
Leurs cocktails arrivèrent et Julia écarquilla les yeux en contemplant son verre :
- Dites donc, je ne m'attendais pas à ça, s'exclama-t-elle. Il n'était pas précisé sur la carte que c'était un verre XXL !
- Ne vous inquiétez pas, Docteur, il n'y a pas beaucoup d'alcool et puis, nous avons tout notre temps... répondit William en riant.
Ils en goûtèrent une petite gorgée puis, tout en sirotant leur cocktail, la conversation s'orienta sur le travail de Julia, et William écouta attentivement la jeune femme parler avec enthousiasme et passion des enfants qu'elle aidait au quotidien.
- Mais je suis un peu trop bavarde, je suis désolée, s'excusa alors Julia. Je ne voudrais pas vous ennuyer avec mon travail...
- Mais vous ne m'ennuyez pas du tout, répondit William; je trouve votre métier fascinant, au contraire... Je suis impressionné par tout ce que vous semblez capable d'accomplir auprès de ces petits garnements ! Et si vous m'appeliez plutôt William, proposa-t-il d'une voix douce.
- Bien volontiers, acquiesça Julia, mais dans ce cas, il n'y a plus de docteur Ogden qui tienne. Julia sera suffisant.
Ils restèrent un moment à se fixer, sans dire un mot, et la jeune femme finit par détourner les yeux, soudain gênée par l'intensité de ce regard sombre posé sur elle. William se racla la gorge et Julia rompit le silence :
- Et vous, Insp..., William, c'est à votre tour, maintenant. Parlez-moi un peu de vous.
Ce fut au tour de William d'évoquer brièvement son quotidien et Julia eut la désagréable sensation de revivre les instants douloureux de son passé, mais elle l'écouta avec attention et fit en sorte de ne rien laisser paraître de son malaise. Elle n'était pas une criminelle, après tout, et elle n'avait aucune raison de se sentir coupable de quoi que ce soit. Il lui faudrait peut être lui dire la vérité plus tard, mais pour l'instant elle ne voulait en rien gâcher cette agréable soirée.
Ils continuèrent à discuter de tout et de rien et leurs verres étaient déjà vides depuis longtemps lorsque Julia consulta sa montre :
- Je ne veux surtout pas vous paraître impolie, William, mais il est temps pour moi de rentrer, je dois me lever tôt demain matin car j'ai des dossiers à terminer à l'hôpital...
- Je comprends, je suis de garde tout le week-end et je dois également partir de bonne heure alors allons-y.
William insista pour régler les consommations, puis il raccompagna Julia jusqu'en bas de son immeuble où elle avait garé sa voiture plus tôt dans la soirée. Le jeune homme avait tenu à faire le chauffeur, puisque c'était lui qui l'avait invitée.
- Vous voilà de retour chez vous, Docteur, l'informa William.
- Merci pour cette charmante soirée, Inspecteur, répondit Julia, j'ai passé un agréable moment...
- Mais vous n'avez pas envie de me revoir, c'est ça ? demanda-t-il en la voyant hésiter.
- Non, non, pourquoi dites-vous ça ? Je m'apprêtais à vous donner mon numéro de portable, reprit-elle.
Quel idiot je fais, pensa William en se mordant la lèvre inférieure. Je ferais mieux de réfléchir avant de dire n'importe quoi...
Elle arracha une feuille d'un calepin tiré de son sac à main et griffonna un numéro, puis lui tendit le morceau de papier :
- Si vous avez envie de passer une autre soirée en ma compagnie, n'hésitez pas à me téléphoner, je serai vraiment ravie de vous revoir.
Evidemment qu'il avait envie de la revoir, de partager d'autres moments avec elle, et peut être plus encore...
- Et bien, bonsoir William, lui dit-elle, en posant la main sur la poignée de la portière.
- Bonsoir, répondit-il.
Il n'arrivait pas à détacher son regard d'elle, de ses cheveux, de ses yeux, de son sourire, et sans réfléchir, il lui effleura la joue du bout du doigt. Elle ferma les yeux au contact de cette douce caresse et il se pencha vers elle pour lui déposer un baiser sur sa joue. Ses lèvres remontèrent vers celles de la jeune femme qui frissonna et lui rendit son baiser. Ils restèrent un court instant accrochés l'un à l'autre, puis Julia l'arrêta :
- Je ferai mieux d'y aller, murmura-t-elle en lui caressant à son tour la joue.
- Oui, vous feriez mieux, en effet, répondit-il à regret.
Julia descendit de la voiture et se précipita à l'intérieur de son immeuble, tandis que William restait les yeux rivés sur la porte, s'enivrant de l'odeur de son parfum et du goût légèrement acidulé de ses lèvres ...
