Bonjour et bienvenue. Merci pour les reviews qui sont très motivantes. Je réponds aux guests directement sur les chapitres qu'ils ont commentés.

Bonne lecture :)


Lévana s'était allongée sur le pont pour essayer de garder son calme mais depuis qu'ils avaient repris la mer, sa magie semblait s'agiter plus fort que jamais dans sa poitrine. Les yeux clos, elle tenait serrée contre sa poitrine la carte d'Hermès. Comme lui avait conseillé Nessus, elle avait indiqué l'île de Circé dans l'espoir que celle-ci serait capable d'aider Sirius. Pour l'instant les marins suivaient un cap qui correspondait au sien mais quand ils dériveraient elle demanderait de l'aide à Philomène.

Lorsqu'elle avait évoqué le plan, sa maîtresse était restée dans une quasi-immobilité qui trahissait son malaise à l'idée de revoir la Sorcière Circé. Pourtant, elle n'avait pas cherché à convaincre son esclave qu'il s'agissait de folie ; elle avait même hoché de la tête et acceptée de prendre part à cette mission. Malgré cette soi-disant haine envers Sirius.

L'une des empreintes des marins s'étaient assombrie depuis leur arrêt à Eole. Il était animé par la paranoïa et semblait persuadé que Philomène et elle souhaitaient empoisonner Ulysse. Quand elle allait encore bien, elle avait essayé de le persuader du contraire mais il était resté bloqué à toute tentative de discussion. Qui avait pu attiser cette flamme de méfiance au point qu'elle fut incapable de l'apaiser ?

La brûlure s'intensifia dans sa poitrine alors qu'elle retint un hurlement de douleur derrière ses dents serrées. Elle tentait d'enterrer loin, au plus profond d'elle-même, cette puissance dévorante. La faire disparaître, l'oublier ! Mais elle revenait plus vite, s'acharnait sur ses remparts et luttait pour sortir.

Quelque chose d'humide et froid se posa sur son visage, ouvrant péniblement l'une de ses paupières, elle contempla avec un sourire l'ombre du chien noir. Mélanéus, c'était ainsi qu'elle avait décidé de l'appeler sous cette forme, restait silencieux mais près d'elle. Présence rassurante, il parvenait à l'aider sans le savoir.

Malgré tout ce soutien, d'un geste faible, Lévana porta sa main jusqu'à l'intérieur de son chiton dans une des petites poches secrètes pour y attraper la fiole de Sève qu'elle avait réquisitionnée à Nessus. Quelques gouttes suffiraient à la tuer avant qu'elle ne le fasse pour les personnes à bord. Elle aurait pu les prendre depuis longtemps pour apaiser sa souffrance mais elle se refusait à abandonner si rapidement. Elle avait déjà survécu à pire. Peut-être parviendraient-ils à atteindre l'île de Circé avant qu'elle ne se fasse réellement dévorer ? Découvriraient-ils une des Pierres magiques par hasard ?

L'espoir était une force étrange, bien plus forte que les autres émotions, elle se propageait comme une traînée de poudre dès lors que l'étincelle de la foi s'allumait. Peut-être suffirait-elle à la faire résister jusqu'à l'île.

Peut-être.


Il ne le supportait plus, il n'y arrivait plus. Akis s'éloigna brutalement de la barre pour se frotter les yeux. Depuis qu'ils avaient quitté le port, les hallucinations n'avaient pas cessé, qu'il soit éveillé ou endormi il voyait la mer s'agiter et les avaler. Il avait été forcé de laisser un des lieutenants prendre sa place.

Avant qu'il ne quitte le port, la fillette qu'il avait rencontrée dans la ruelle lui avait proposé une pomme. Etait-elle empoisonnée ? Etait-ce la raison de cette folie ? Ou son esprit était-il en train d'essayer de lui faire comprendre quelque chose ? Qu'ils étaient tous en danger ? Devait-il prévenir son Capitaine de ses doutes ?

Il tourna un regard vers Lévana qui semblait souffrante. Sa main était plongée dans son chiton, sûrement à la recherche du poison. Pour tuer Ulysse ? Allait-elle se jeter sur lui pour l'assassiner comme il l'imaginait ? S'il n'agissait pas maintenant il le regretterait toute sa vie car il n'aurait pas été capable de sauver son Capitaine. Que devait-il faire ?

Le regard vers les eaux, il observa les vagues puissantes de son imagination qui ne les percutaient même pas. Ces raz de marée irréels prêts à les engloutir. Cette fois, n'y tenant plus, il rejoint la proue où se trouvait son roi.

- Capitaine, souffla Akis en se rapprochant d'Ulysse. Je dois absolument vous parler de quelque chose.

Le guerrier baissa les yeux, surpris par le ton inquiet qu'employait son second. La mer était pourtant calme, les marins effectuaient leur tâche avec une volonté ressourcée à terre, les Invités étaient calmes et discrets dans leur coin. Il suivit malgré tout Akis jusqu'à la cabine et lui proposa de s'assoir, mais l'homme refusa d'un geste de tête alors qu'il débuta une longue série d'aller-retour dans la pièce. Ses mains, elles, s'agitaient dans des gestes incontrôlés et saccadées.

- La femme, Lévana, s'exclama-t-il le souffle haché. Elle a acheté des poisons. Je pense qu'ils sont pour vous. Qu'elle veut votre mort.

Ulysse tenta de rester de marbre malgré son incompréhension grandissante. Qu'était-il arrivé à Akis ? Une fine pellicule de sueur brillait sur son front et ses tempes. Son teint était plus pâle qu'à l'accoutumée et ses yeux étaient cernés. Avait-il consommé l'une des drogues de l'île Eole ?

- Ulysse ! Je vous assure ! Elles veulent votre mort ! Je l'ai vu sortir de chez l'apothicaire ! Demandez-lui ?! Demandez à l'Esclave de vous montrer ce qu'elle cache ! Demandez-lui !

La puissance de sa voix était montée graduellement jusqu'à se transformer en un hurlement alors qu'il s'était mis à trembler.

Ulysse se redressa, à présent sûr qu'Akis était malade. Pourtant, même s'il n'aurait pas dû faire confiance à un homme dans cet état, il s'agissait de son second, de la personne, de l'ami ! Qui l'avait suivi depuis Ithaque jusqu'à Troie. Il n'avait pas le droit de douter de lui.

- Je lui demanderai, Akis, chuchota-t-il finalement en se redressant pour poser une main sur l'épaule brûlante de son camarade. Repose-toi. Tu sembles épuisé.

Lorsqu'Ulysse partit en fermant la porte derrière lui, Akis se laissa tomber à genoux sur le plancher de la cabine. Essoufflé et hagard, il contemplait d'un regard ahuri un horizon que lui seul voyait. Tempêtes et cyclones qu'il avait vus chaque instant depuis leur départ du port avaient disparu dès lors que son Capitaine lui avait touché l'épaule. Les sentiments désagréables qui l'avaient habité semblaient s'être éloignés pour le laisser seul. Apaisé.

Il en était venu à bout. Il avait sauvé son capitaine et roi.

Ses iris disparurent sous ses paupières alors qu'il s'effondrait, inanimé, face contre terre.


Ulysse passa entre les rangs des rameurs. Il cherchait à savoir si la maladie se propageait dans leurs rangs. Faisant mine de les saluer, il en profita pour poser une main sur la peau de chacun, analysant leur température. Mais aucun d'eux ne semblait prit de fièvre comme Akis. Il vérifia ensuite les quelques soldats, toujours sans résultat. La seule autre personne qui semblait malade était Lévana. Malgré sa peau brune elle abordait un teint blafard, ses yeux étaient cernés et une particule de transpiration luisante sur sa peau trahissait son état fiévreux.

Décidé à vérifier les dire de son second, Ulysse s'avança jusqu'à la poupe où elle se trouvait, en l'entendant s'approcher, elle ouvrit doucement et péniblement l'une de ses paupières. Déglutissant difficilement, Ulysse scruta l'iris brillante qui comme une tâche d'encre s'étendait dans le blanc de son œil de manière inhomogène. Elle étouffa un gémissement en refermant son œil, sûrement éblouie par la lumière :

- Que voulez-vous, Ulysse. De quoi me croyez-vous coupable ?

- Je ne…

Il s'arrêta. Réalisant qu'il avait été sûr le point de lui mentir. C'était inutile. S'il n'était pas sûr qu'elle soit réellement coupable de vouloir l'assassiner comme avait voulu le persuader Akis, il pensait malgré tout qu'elle était responsable de l'état de celui-ci. A ce sentiment, s'ajoutait cette ombre étrange, cette présence différence de celle de Philomène mais tout aussi insistante qui lui hurlait de se méfier de ce groupe.

- Me cachez-vous quelque chose ? demanda-t-il finalement après avoir repoussé cette sensation.

Un vague sourire étira les lèvres livides de la femme.

- Que pensez-vous qu'elle vous cache ? demanda Philomène ne se plaçant entre son esclave et Ulysse, le défiant du regard.

- Un poison ?

La surprise qu'il aperçut sur les traits de la Grecque était la confirmation qu'il cherchait à avoir. Elles étaient donc réellement de nouveau en possession d'un poison. Elles l'avaient déjà été et grâce à ça, ils avaient échappé au cyclope ! Mais pourquoi se seraient-elles réapprovisionnées si vite si ce n'était qu'elles avaient prévu d'utiliser ce poison à d'autres fins ?!

Comme le tuer ?!

Une vague d'horreur et de colère le submergea stimulées par l'ombre dans son esprit.

- Donnez-moi le poison, ordonna-t-il en se rapprochant d'un pas, une main au pommeau de son glaive.

Mais Philomène ne semblait pas prête à le laisser passer. En contraire, sa présence dans son crâne se fit plus forte et il poussa un hurlement en laissant tomber son arme. Agenouillé au sol, les mains agrippées à ses tempes, il serra les dents pour retenir ses cris. Les marins s'étaient approchés, alertés par son comportement.

- Qu'attendez-vous ?! gronda-t-il en luttant contre la femme qui se trouvait dans son crâne. Attrapez-les !

Les soldats sortirent leur arme, les marins se redressaient rames à la main, menaçants. Ils s'assemblèrent lentement autour des Invités pour les cerner. Aucun n'avait de doute. Ils avaient vu Poséidon affronter les deux femmes, elles étaient forcément l'origine de tous leurs maux. Et il y avait quelque chose de plus, cette rage brûlante qui ne leur appartenait pas mais qui s'infiltrait malgré tout par tous leurs pores pour venir se loger dans leur poitrine et se mêler à leurs propres sentiments. Ce feu nouveau les encourageait dans leur démarche qui ne pouvait être que la bonne.

Eliminer les invités était devenue une tâche d'une importance primordiale, presque plus que de diriger le navire.

Mélanéus s'était redressé sur ses pattes, relevant les babines sur des crocs solides. Ses aboiements et grognements firent reculer quelques hommes mais cette technique de dissuasion ne suffit pas. Trois passèrent à l'attaque, l'un le repoussa en le frappant du plat de la rame, les autres se rapprochèrent de Philomène. L'attrapant par les bras ils l'immobilisèrent avec une facilité déconcertante, persuadée qu'elle se rendait les suivants décidèrent de se rapprocher de Lévana. Mais quand l'un d'eux fit mine de l'attraper, il se retrouva propulser dans les airs, ligoté par des liens invisibles contrôlés par la Grecque.

Elle était parvenue à libérer l'une de ses mains qu'elle tenait tendue vers sa proie qui s'agitait désespérément dans les airs. Mais la force de la mer, celle qui l'empêchait de se contrôler, s'insinua dans son bras de puissance et l'englouti. La victime retomba brutalement au sol, sonnée et terrifiée. Philomène tenta de nouveau d'utiliser la magie mais celle-ci n'était plus malléable, elle parvint par miracle à repousser une nouvelle tentative d'approche du groupe assoiffé de sang mais savait qu'elle n'y parviendrait pas une deuxième fois. Pas sans les tuer…

À ses doigts les bagues perdaient de leur couleur pour s'assombrirent à une vitesse terrifiante.

Lorsqu'ils attaquèrent de nouveau, l'un des coups l'atteint à l'arrière de la tête et elle s'effondra en avant, sonnée. Sa vision n'était plus claire, les étoiles dansaient devant ses yeux alors qu'elle luttait pour rester consciente. Elle avait peur.

Peur de mourir.

La magie qui restait dans la dernière de ses bagues se déchaîna, sans le moindre contrôle. Deux hommes moururent sur le coup alors que d'autres s'effondrèrent en hurlant, bras ou jambes leur manquant.

Mais cette petite victoire n'était rien face à la terreur qu'elle ressentait à présent.

Toutes les bagues à ses doigts étaient à présents noires d'onyx. Il ne restait aucune goutte de magie. Elle était démunie. La peur se mua en terreur tandis qu'elle hurlait, les bras serrés contre sa poitrine alors qu'elle tentait de survivre à cette sensation de manque qui grandissait en elle.

Les sentiments de sa maîtresse la frappèrent si brutalement que Lévana hoqueta. Cela faisait un moment qu'elle n'avait pas eu libre accès à l'esprit de Philomène. Panique, terreur, laissaient un goût amer sur la langue, comme celui de la mer. Ou celui des larmes. Mais plus loin, le courage se diluait dans la haine pour former le fond et la puissance de cette femme qu'elle admirait.

Plus loin, la Perse sentait qu'une force poussait les marins à les attaquer, quelqu'un était parvenu à prendre possession de leur conscience. Sans aucun doute Poséidon. Faisait-il le choix de ne pas se salir les mains ?

Devait-elle se laisser mourir ? Emporter avec elle tout le navire ?

- Lévana, sauve-moi, souffla Philomène.

Le feu de sa puissance grandit dans sa poitrine. L'honneur d'une telle demande alimenta l'espoir et elle serra les poings.

Il fallait qu'elle les emmène à bon port. Il fallait qu'ils aillent voir Circé. Elle leur viendrait en aide et punirait ces hommes qui avaient osés chercher à les tuer.

Alors plutôt que de lutter contre sa magie, elle la libéra, d'un flux aussi contrôlé qu'elle le pouvait dans l'espoir de ne pas blesser les personnes qui l'entouraient. Par ses mains son énergie gagna les eaux et les vents, alors que son cœur enchanté par la carte indiquait le chemin à suivre.

Lorsqu'elle étendit sa conscience dans la mer, elle réalisa quelque chose. La raison pour laquelle les peuples magiques cherchaient tant à se rapprocher d'Elle alors qu'Elle était censée éradiquer tout contrôle. Elle avait une conscience propre, Elle était leur alliée et non leur ennemie. Il n'y avait aucun raison de l'affronter, il suffisait de se laisser aller, de lui offrir de la magie en échange de son aide.

Poséidon n'avait rien d'un être puissant.

Il s'était contenté de prendre ce que lui offrait la Mer et avait gardé le secret de son contrôle.

Tricheur, pensa-t-elle alors qu'elle se laissait glisser dans la fraicheur revigorante et offrait à Mer toute l'énergie qu'elle désirait, en échange d'une seule promesse. Celle d'arriver à bon port.


Circé avait revêtu un chiton d'un rose pâle au-dessus duquel elle avait placé un himation d'un blanc brillant qui couvrait ses épaules et glissait dans son dos. Alors qu'elle nouait quelques perles dans sa chevelure de feu, elle descendit les quelques marches de son palais pour rejoindre le grand jardin suspendu qui surplombait la mer. Prenant un instant pour contempler sa maison, elle esquissa un sourire fier. Aucun porteur de baguette ne pouvait prétendre à pareil fortune, elle seule possédait une demeure digne des Olympiens. Le bâtiment s'étendait sur la montagne, les colonnes et ouvertures étaient taillées à même la falaise et les plantes grimpaient et s'infiltraient, ponctuant le paysage de marbre blanc de quelques éclats verts et rosés.

Elle s'approcha de la grande rambarde pour observer la mer à l'horizon. Quelque chose l'avait tirée de son sommeil, et alors qu'elle entortillait une mèche autour d'une des pierres, elle plissa les yeux vers la ligne pâle qui s'éparait ciel et Mer.

Une galère filait à toute allure, sans rame, uniquement portée par un vent magique et les flots de Mer. De nouveaux venus, pile lorsqu'elle commençait à s'ennuyer. Mer était généreuse. Un sourire étira ses lèvres alors qu'elle La remercia pour son cadeau.

Philomène observait entre ses larmes la jeune femme qui brillait de mille feux. La magie se déversait dans la mer sous forme d'énergie liquide, se mêlant à l'eau dans de magnifiques tourbillons dorés étincelants. La peau de Lévana se faisait aussi fine que de la soie, laissant apparent l'ensemble de son réseau sanguin qui luisait. À la pointe de ses doigts là où la puissance s'échappait, elle s'effritait pour rejoindre l'air sous forme d'une légère poussière d'or.

Cette scène avait coupé les hommes dans leurs élans, ils restèrent immobiles, effarés et surpris, les yeux écarquillés et rivés sur Lévana, ne songeant plus à se battre.

Les deux voiles s'étaient gonflées d'un vent brûlant de magie alors que le gouvernail s'agitait par lui-même, modifiant la direction du navire qui filait à la surface d'une eau plus calme que jamais malgré les étranges volutes qui s'y diluaient.


Circé s'était installée calmement dans son imposant trône, laissant glisser son regard elle analysait les personnes qui lui faisaient face. Ils s'étaient tus dès qu'ils l'avaient aperçue. Son allure devait les avoir estomaquée, elle avait bien fait de choisir ses plus belles parures. Diadème, collier et bracelet, ils s'agissaient d'œuvres plus que de vulgaires bijoux. D'un geste discret elle épousseta son himation, le faisant scintiller dans la lumière douce du soleil rasant qui rentrait par la grande ouverture à même la falaise.

Elle n'avait pas les capacités des immortels pour analyser d'un regard les gens mais elle possédait quelque chose de plus. Lentement, elle se redressa et s'avança vers les hommes. Les yeux clos elle tenta de s'imprégner de leurs odeurs. Sueur et sel couvraient le parfum de leurs sentiments mais elle parvint rapidement à sentir la colère. Une haine amère et épicée qui n'avait rien de mortel. Quelqu'un les manipulait et il lui semblait sentir l'essence de Poséidon… Mais pourquoi s'en prendrait-il à de simples mortels ?

- Nous vous remercions de votre accueil, lança l'un des homme.

Le capitaine, devina-t-elle à son accoutrement de guerrier plus propre et plus colorée que les autres. Il y avait quelque chose sur lui. Non… En lui. Son odeur, sur sa peau, était normale ; habituelle plutôt. Mais le sang qui parcourait son corps était infesté. Un autre sang ? Faisant mine de s'approcher de lui, elle lui prit doucement le bras, levant sa main jusqu'à son propre visage, elle posa ses lèvres sur les doigts longs et prit une profonde inspiration, en tentant de faire jaillir ses sens animaux tout en faisant abstraction de son humanité.

Un sourire moqueur étira les lèvres de la jeune femme alors que son nez la piquait. Elle reconnaissait cette fragrance. Elle avait appris à le craindre et le respecter.

- Où se trouve Philomène ? demanda-t-elle.


Il luttait. Il se battait contre les sentiments qui l'assiégeaient et les souvenirs. Il se jetait sans pitié sur la porte, griffant le bois, aboyant et grognant. Mais malgré ses coups, elle tenait bon, elle ne faisait que trembler sur ses gongs lorsqu'il se projetait de tout son corps sur le panneau.

Il se fichait de la douleur qui lui brûlait la peau, ni même du sang qui maculait ses pattes. Il voulait juste sortir, se libérer de cette pièce exiguë où on les avait enfermés. Il voulait voir le ciel, il avait besoin de voir le ciel. Il avait bien trop peur de rester enfermer.

Ses yeux roulèrent sous ses paupières alors qu'il se sentit vaciller. Il ne voulait pas sombrer dans l'inconscience, il avait bien trop peur de ce qu'il pourrait y voir, s'y rappeler.

Derrière lui, Philomène tenait son esclave dans ses bras, étroitement serrée contre elle. Elle était restée droite, fière, malgré les traces de larmes qui sillonnaient ses joues. Sa main passait dans les cheveux courts et hirsutes de Lévana, dans un geste régulier qui se voulait apaisant. Depuis qu'ils étaient arrivés à terre et que les hommes les avaient enfermés, la jeune femme n'avait même pas fait mine de reprendre conscience. Il semblait même à la Grecque qu'elle se refroidissait.

Pourtant son cœur battait toujours.

Elle ne pouvait pas être morte !

Prenant une profonde inspiration, elle se blottit plus fortement. Elle ne devait pas pleurer, elle s'était suffisamment humilier lorsqu'elle avait supplié pour de l'aide, pour sa vie. Essuyant rageusement son visage sur son épaule, elle ferma les yeux pour se concentrer sur ce sentiment âcre, cette honte brûlante qui réanimait son sang-froid.

Circé étouffa un rire lorsque les hommes la conduire jusqu'à la galère. D'après leur dire ils avaient barricadé les deux femmes dans la cabine. Philomène ? La Grande Philomène ? La prétentieuse et désagréable Philomène ? Enfermée ? Par des mortels ?

Une main sur sa bouche pour cacher son sourire, elle fit tourner la clé dans la serrure, écoutant avec intérêt les mécanismes sommaires s'activer pour déverrouiller la porte. Ce n'était même pas magique, pas la moindre trame de sort. Pourquoi les deux femmes ne s'en étaient donc pas libérées ?

Lorsque la porte s'entrouvrit dans un grincement, Circé s'écarta en remontant sa main jusqu'à son nez dans l'espoir peut-être de le couvrir et d'empêcher l'odeur de l'attaquer.

Il régnait entre ses murs une terreur sans nom.

Un chien surgit brutalement, s'échappant par le petit espace. Il glapit en se laissant tomber quelques mètres plus loin. Elle avait d'abord pensé par son comportement qu'il s'agissait d'un véritable animal pourtant elle percevait une conscience humaine mais si loin et si distance qu'elle était persuadée de se tromper.

Qui es-tu ?

L'animal se retourna vers elle. La scrutant de ses yeux gris.

Il était humain, ça ne faisait aucun doute puisqu'il l'avait entendue. Mais pourquoi restait-il sous cette forme ? Pourquoi ne lui répondait-il pas ?

- Circé ?

La voix enrouée et rauque la ramena à l'observation de la prison de fortune. Deux femmes s'y trouvaient. Philomène égale à elle-même, malgré ses cheveux dépeignés, sa tenue tâchée, restait d'apparence sûre d'elle. Elle aurait certainement voulu se redresser pour se retrouver en position de force face à la sorcière, mais son Ombre avait la tête posée sur ses genoux.

- Que lui est-il arrivé ? demanda Circé en s'avança dans la pièce.

De ses mains il ne restait qu'un paquet de chair sanguinolente duquel perçaient les os blancs et lisses de ses doigts. Ici et là, sa peau pendait en lambeaux. Circé remonta légèrement son himation pour cacher son dégoût et chasser la nausée qui lui avait enserrée la gorge à cette vision.

- Elle a besoin de soin, souffla Philomène sans lâcher la jeune femme.

Jamais Circé n'aurait jamais cru ça possible. La voix de Philomène avait tremblé, elle s'inquiétait réellement pour son esclave. Personne n'aurait pu penser que cela arriverait. Mais peut-être parce que personne n'avait jamais réellement compris la relation qui existait entre ces deux femmes ?


Les hommes mangeaient avec appétit. Ils n'étaient pas libérés de l'emprise de Poséidon mais celle-ci se faisait moins forte. Ils riaient aux éclats, parlaient forts, agissaient comme les mortels avides de chaires qu'ils étaient. Ils mordaient à pleines dents la viande fraiche, sans se soucier de sa provenance.

Assise à l'extrémité de la table, Circé les observait avec un sourire sournois qu'elle cachait derrière sa main. Lesquels garderait-elle pour son bon plaisir et lesquels offrirait-elle à Mer ? Elle avait déjà décelé deux d'entre eux qui se distinguaient des autres. Le capitaine Ulysse et son Second, Akis. Le deuxième semblait malade et il mangeait avec peu d'appétit contrairement à ses camarades, mais le premier faisait véritable preuve de raisonnement. Pourtant comme les autres il goûtait à cette chaire tendre qu'elle avait elle-même préparée afin qu'elle ne libère tous ses arômes. Elle regrettait d'avoir gâché un tel festin en l'assaisonnement pas comme à son habitude. Epices qui auraient assommées ces ivrognes suffisamment longtemps afin qu'elle fasse son choix en toute tranquillité. Mais elle n'avait pas encore le temps de jouer avec eux. Pas alors que la vie de la Mékhanè de Philomène se jouait.

Tournant un regard vers l'une de ses ouvertures, elle contempla le ciel sombre de la nuit. Elle apercevait au loin vers la ligne fine de l'horizon un léger éclaircissement qui annoncer l'arrivée prochaine du soleil. Cela faisait donc un bon nombre d'heures qu'ils étaient ainsi attablés.

- Messieurs, si vous voulez bien m'excuser, lança-t-elle en se redressant doucement.

Bien qu'ils tournèrent tous le regard vers elle, seuls quelques-uns s'arrêtèrent de manger pour la saluer. Les autres n'étaient que des porcs obnubilés par la nourriture. Ils ne s'arrêteraient que lorsqu'ils n'y auraient plus rien dans les plats, prêts à manger bien au-delà de la satiété. Alors qu'elle quittait la pièce, dans un coin de sa tête elle identifia et classa chaque homme grossier pour faciliter son futur choix.

Elle monta quelques marches et s'appuya sur un des portes de bois du couloir. Son touché activa les mécanismes magiques et celle-ci se déverrouilla dans un doux cliquetis rassurant. Elle rentra dans la pièce en remontant son chiton, nouant soigneusement sa ceinture pour qu'elle retienne le tissu au-dessus de ses mollets.

La pièce était un immense jardin intérieur dans laquelle des centaines d'herbes magiques poussaient. D'un pas doux, elle franchit quelques mètres, le regard penché sur quelques feuilles, elle en attrapa soigneusement deux et continua son chemin jusqu'à une grande table où bouillonnait une potion qu'elle préparait. Elle les découpa soigneusement, les aplatis de la lame d'un couteau pour en sortir quelques perles de jus et la plongea dans le mélange que contenait la petite marmite de bronze. Touillant pendant quelques secondes elle observa le liquide prendre une teinte violette. Se plaçant au-dessus, elle renifla le fumet qu'il s'en dégageait.

Alors qu'elle analysait sa préparation son esprit s'éloigna vers la chambre au-dessus de sa tête. Une fois l'esclave installée dans un lit, Circé avait réfléchi un moment, réalisant que ce n'était pas la première fois qu'elle voyait ces stigmates. C'était juste la première fois qu'elle les voyait aussi contrôlées. Dans son village, là où elle était née, il n'était pas rare que les enfants meurent ainsi. Mais ce n'était pas que leurs mains qui étaient attaquées, ils fondaient, littéralement, dévorés de l'intérieur par leur magie.

Elle-même n'avait été sauvé que parce qu'elle avait choisi de prendre une baguette. Sa main se resserra sur son arme. Fine et longue, elle était taillée dans le bois comme toutes les baguettes mais elle l'avait recouvert d'une fine couche d'argent pour lui conférer un aspect plus distingué et parfaitement lisse, brillant. Elle frappa le bord du chaudron deux fois de sa pointe, murmurant l'incantation. Du violet la potion passa au noir. Elle transvasa le liquide jusque dans un petit bol et monta jusqu'à la chambre.

Devait-elle parler à Philomène de la possibilité que son esclave n'ait besoin d'une baguette ? Cette femme refuserait, elle attachait une trop grande importance à sa haine envers les sorciers. Jamais elle ne laisserait sa Mékhanà devenir l'un des leurs.

Elle entra dans la chambre sans même frapper et s'arrêta un moment sur le seuil. Plusieurs heures étaient passées et elle avait cru que Philomène aurait fini par s'assoupir mais celle-ci luttait contre le sommeil en s'agitant dans la pièce. Elle faisait les cent pas. Bien que ses habits n'aient été changé et sa coiffure arrangée, elle ne pouvait pas à cacher son épuisement par son apparence. Ses traits étaient bien trop creusés. Entendant l'arrivée de la nouvelle venue, elle s'arrêta de marcher pour regarder la potion avec grand intérêt.

- Tu penses que ça pourra l'aider ? demanda-t-elle de sa voix vacillante.

- Ca peut aider certaine personne, souffla simplement Circé ne voulant pas lui donner de faux espoirs.

Elle se pencha sur le lit et redressa à bout de bras Mékhanè pour tenter de lui faire boire quelques gouttes de sa potion. Soulagée, Circé l'observa avaler. Elle ne s'étouffait pas, ne recrachait pas même si une partie du liquide s'écoulait par le coin de sa bouche. Peut-être récupérerait-elle ?

- Circé, il me faut des pierres.

- Des pierres ? demanda celle-ci en reposant le récipient par terre. Quelles pierres, j'en ai beaucoup à te proposer.

- Les Pierres Maudites.

Ce fut une chance qu'elle ait reposé son bol avant que Philomène ne parle sinon elle l'aurait fait tomber et il se serait brisé. Elle n'arrivait pas à croire qu'elle puisse oser parler de ce genre de choses. Pas alors que tant de personnes en avaient soufferts.

- Je ne suis pas sûre de comprendre, tenta-t-elle en se levant doucement.

- Ces pierres permettent à Lévana de rester en vie. Elle en a besoin, murmura Philomène en plissant les yeux alors qu'elle serrait ses doigts les uns contre les autres.

Circé renifla, anxieuse. Il y avait quelque chose de plus. De la culpabilité ? Pourquoi Philomène se sentait-elle coupable ? Et surtout pourquoi Circé parvenait-elle à percevoir ses émotions ?! C'était impossible ! Elle était incapable de sentir les émotions des immortels ! Elle pouvait sentir leur présence, et les reconnaître mais certainement pas flairer leurs sentiments !

Son regard surpris glissa sur Philomène, à la recherche du moindre détail qui pourrait lui prouver que ses suppositions étaient fausses. Mais elles furent validées lorsqu'elle aperçut les bagues noires. Cette pierre noire qui les constituait était celle des Pierres maudites qui en contact avec des êtres magiques étaient censées dévorer leur énergie pour se teinter d'or.

Or elles conservaient leur noirceur.

Elle, fille d'immortelle, n'avait pas la moindre magie en elle.

Pas Mage, ni même Douée !

Totalement mortelle.


J'imagine qu'il était évident depuis un moment que Philomène était cracmolle mais maintenant les choses sont dites clairement :).

A bientôt pour de nouvelles aveeeentures.