Kent – Grand Quartier Général de l'armée d'invasion – Jeudi 6 août 1801

Le Proconsul prit, selon son habitude, place sur son siège et se mit à observer la carte avec ses petits symboles représentants toutes les unités dont ils avaient connaissance.

– Ça résume la situation ou il faut me donner des détails ?

Murat regarda les autres et, comme d'habitude, fit office de porte parole.

– Non, tout est là dans les moindres détails. Les seules forces dont nous ne connaissons pas l'état sont les sections spéciales. Elles sont quelque part derrière les lignes en train de faire ce que vous leur avez donné ordre de faire.

d'Arcy leva les yeux de la carte et gratifia Murat d'un sourire.

– Ne vous en faites pas, même s'ils échouaient dans leurs missions, cela ne nuirait en rien à la bonne marche de cette opération.

– Nous pourrions déjà avoir pris Londres, fit remarquer Duroc, le fidèle et empressé espion du Premier Consul.

– Depuis deux jours pour être exact, reconnut d'Arcy. Mais comme je n'ai jamais eu l'intention de prendre Londres lors de cette phase de l'opération, je peux dire que tout se déroule selon mes plans.

– Londres entre nos mains serait une source d'intense satisfaction pour le premier Consul, insista Duroc qui avait tout du bouledogue.

– Le Premier Consul devra se satisfaire de l'intense satisfaction d'avoir soixante mille hommes débarqués en Angleterre.

Les yeux de d'Arcy parcoururent la petite assemblée. Leurs réactions à ce qu'il allait dire l'intéressait au plus haut point. Il avait besoin de ces hommes et il avait besoin de connaître les limites de leurs loyautés croisées.

– Nous ne voudrions pas donner trop vite et trop souvent d'intenses satisfactions au Premier Consul. Sinon, il risque de nous en vouloir si nous cessons de fournir à la vitesse qu'il estime satisfaisante. Sans compter qu'à trop donner d'intenses satisfactions au Premier Consul son cœur risque de ne pas résister et que ferait cette pauvre France sans son Premier Consul. J'en frémis d'avance.

Le regard noir de Duroc provoqua une –rare– expression d'hilarité chez d'Arcy.

– Mon cher Duroc, cessez de vous mettre ainsi en colère, vous risquez, vous aussi des problèmes de cœur. Et que penserait le Premier Consul si son plus fidèle espion venait à passer de vie à trépas ? Il s'imaginerait que je trame des choses dans l'ombre et cela le pousserait sans doute à des actes que tout le monde, y compris lui, regretterait très vite. Non, non, mon cher Duroc, vous m'êtes trop précieux vivant, ménagez votre cœur, je vous en conjure…

Il fit le tour de ses officiers généraux. Officiers qu'il avait tous choisis de fait de leurs compétences. Y compris Duroc qui, outre son indéfectible loyauté à Napoléon Bonaparte était une force de la nature que rien ne rebutait. Le moment venu, si les choses se passaient mal, il savait à qui il confierait le boulot de nettoyer derrière eux.

Il y avait là les officiers les plus expérimentés des campagnes Napoléonniennes, Junot, Murat, Lannes, Bessières, Dammartin et Carraffeli. Le gratin que le Premier Consul n'avait pas hésité à lui confier, conscient de l'admiration qu'ils éprouvaient pour leur premier commandant en chef. Mais de ça d'Arcy n'avait que faire. Ils étaient bons, ils savaient obéir et ils n'avaient pas le moindre doute quant au pourquoi de leur présence ici.

– Mais la question de Duroc a une valeur intrinsèque et je vais m'efforcer de vous expliquer pourquoi, à ce moment, je ne souhaite pas prendre Londres.

Il se leva et sa main passa par-dessus la côte sud de l'Angleterre.

– Ma priorité absolue c'est de réduire la marge de manœuvre de la Royal Navy. Pour ça, il faut que nous ayons capturé dans les plus brefs délais tous les ports d'attache importants de la flotte anglaise. Kléber doit être en train de prendre Plymouth et Kellermann doit se rapprocher de Southampton. Demain, à cette heure, la Fleet sera obligée de rallier Bristol pour se ravitailler. Et, si tout se passe bien, dans une semaine même Bristol sera tombé entre nos mains.

– Ils pourraient rallier Londres fit remarquer Bessières. C'est presque plus proche…

– Seulement pour la Flotte de la Manche. Les autres, ceux qui chassent nos frégates transporteuses de troupes, sont plutôt du côté de l'Irlande et lorsqu'elles reviendront de leur petite chasse, ils vont être surpris de la qualité française de l'accueil qui les attend dans leurs ports d'attache favoris.

Une bordée de rires accompagna sa remarque. Beaucoup de choses tenaient à la réussite de la diversion "irlandaise". Le débarquement aurait de toutes façons réussi, de cela d'Arcy était certain, mais plus longtemps les Amiraux britanniques ignoraient qu'ils n'étaient plus les maîtres des mers et plus longtemps certains premier Proconsul pourraient leur réserver des surprises désagréables.

Comme celle qui les attendait à l'embouchure de la Tamise.

– Ajoutons à cela que la première Flotte est à l'embouchure de la Tamise et vous comprendrez pourquoi Londres n'est plus et ne sera plus avant longtemps un port sûr pour nos amis de la Royal Navy.

Le doigt de d'Arcy pointa le port de Londres.

– Sans compter que si leurs majestés se décidaient à fuir, elles passeraient par là… Et je suis prêt à parier que si les vaisseaux britanniques sont encore autorisés à entrer, il n'y en aura plus aucun qui sortira…

d'Arcy fit le tour de ses officiers. Les yeux étaient brillants et intéressés. Il les sentait tangents. Ils étaient des partisans convaincus du petit Corse mais ils commençaient à se rendre compte qu'il y avait d'autres stratèges valables en France. Et leurs expériences communes en Égypte et en Syrie avaient créé les premiers liens. Sans compter que sa façon de prendre en main les affaires avait beaucoup d'avantages.

– Pour en revenir à Londres, je veux que Londres reste la capitale de l'Empire le plus longtemps possible. Tant qu'ils ont Londres, les ordres continuent à être rédigés au palais de sa gracieuse majesté, à monter sur un aviso et à partir pour leur destination finale.

Son doigt s'arrêta à l'embouchure de la Tamise.

– C'est-à-dire, exactement là !

Des rires vinrent souligner son petit mot d'esprit…

– Sans compter que si Londres tombe, rien ne les empêchera plus de quitter les lieux comme autant de rats quittant un navire qui coule. Et je veux qu'ils restent. Je veux qu'ils rappellent le plus de troupes possibles pour que nous puissions les écraser au fur et à mesure de leur venue. Tant qu'ils sont là, sous mes yeux, je peux réagir vite. S'ils se réfugient au Canada ou en Inde, je n'aurais copie de leurs décisions que des semaines après qu'elles eussent été prises.

Il releva la tête et se permit une moue complice.

– Et vous savez combien j'aime les nouvelles fraîches.

Même Duroc se laissa aller à rire.


Fin de la journée du jeudi 6 août 1801