16 Juillet 2016, Bretagne, Pointe du Raz, 14h08
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Fourbu, Shin dépassa les dernières voitures alignées parallèlement le long des traits blancs peints au sol et monta les quelques marches à pas lents. Des barrières métalliques forçaient les visiteurs à converger vers un point précis où une grande tente carrée de toile verdâtre était installée, occupée par des hommes armés en tenue de camouflage. Au loin, le ciel bleu semblait s'obscurcir peu à peu, éclipsant le soleil radieux de l'après-midi. Autour de lui, de grands panneaux décrivaient le lieu touristique. En titres, affichés en gros caractères, tous portaient la même mention :
Pointe du Raz
Il était arrivé à destination. L'archer interrompit sa marche quelques instants, s'étira longuement et esquissa un sourire satisfait. Ça n'avait pas été de tout repos. Oh que non.
Il avait erré, seul, pendant de heures et des heures, au hasard des routes, regrettant amèrement de ne pas avoir demandé à Mélusine s'il pouvait emporter sa carte avec lui. Le chemin pour parvenir jusqu'à la pointe du Raz avait été long, et il s'était trompé de direction plusieurs fois. Personne ne lui avait jamais répondu lorsqu'il avait tenté de demander son chemin, et il avait fini par comprendre confusément que pour la majorité des personnes de ce monde, il était purement et simplement invisible. Le fait que Mélusine ait été capable de l'apercevoir avait été un véritable miracle ! Il comprenait mieux comment Jean-Louis avait pu ignorer sa présence dans le grenier, lorsqu'il avait levé la tête vers la lucarne au bord de laquelle il était pourtant distinctement assis.
Après plusieurs heures de marche dans les herbes hautes au bord des routes à se faire frôler par d'innombrables voitures aux vitesses incroyables, Shin était finalement parvenu dans une ville dont il avait oublié le nom, avec un port. En explorant les environs, il avait déniché à force de patience et d'obstination quelques chemins de randonnée. Là, nulle voiture, et s'il en croyait un panneau d'information qu'il avait eu tout le loisir d'examiner à l'entrée de l'un de ces chemins, ces grands sentiers se trouvaient un peu partout et faisaient le tour de la région. Il étudia attentivement la carte qui allait avec, s'assura une dernière fois que le parcours qu'il s'apprêtait à emprunter le mènerait bel et bien là où il le désirerait, puis poursuivit son périple.
Il croisait parfois des marcheurs, seuls, en couple ou en famille. Le plus souvent, il s'effaçait dans la végétation pour les laisser passer. Lorsqu'il lui arrivait de heurter l'un des passants, ou même de simplement l'effleurer, celui-ci sursautait violemment et regardait tout autour de lui avec des yeux écarquillés sans rien distinguer. Forcément, puisque personne ne le voyait… Par pur réflexe, Shin s'excusait platement et poursuivait son chemin, tandis que dans son dos, les promeneurs arrêtés se remettaient en marche sans trop comprendre ce qu'il venait de leur arriver.
Le plus compliqué avait été quand ceux qu'il croisait avaient des chiens. Les animaux devenaient subitement surexcités et se mettaient à aboyer sans raison. Leurs maîtres tentaient de les calmer en vain et tiraient sur leur laisse avec difficulté pendant que Shin, pas fou, prenait ses jambes à son cou. Il avait déjà donné au verger avec Athos et Télo, merci bien.
Habitué à cheminer à travers le Cratère avec ses amis (bon, même si la plupart du temps ils étaient à cheval, hein), Shin avait marché d'un bon pas sur les sentiers, escaladant sans peine les passages les plus abrupts et s'octroyant même le luxe de faire quelques pauses çà et là pour admirer les paysages qui s'offraient à lui. Il grignotait consciencieusement la réserve de pommes qu'il avait emporté de chez Mélusine et se servait ponctuellement de ses pouvoirs de demi-élémentaire d'eau pour trouver quelque chose à boire.
Lorsque la nuit tombait, il s'écartait du sentier en priant pour réussir à le retrouver le lendemain matin et s'enfonçait sans peine dans les broussailles touffues qui l'environnaient. La première fois, il avait tenté de passer à travers un massif de jolies fleurs jaunes. Mauvaise idée : les plantes étaient sacrément piquantes, et il n'avait pas parcouru deux mètres qu'il s'en était aussitôt extirpé avec des couinements de douleur ridicules pour un Aventurier aguerri tel que lui. Mais bon, c'était que ça faisait mal, cette saloperie !
Il l'avait soigneusement contourné et s'était faufilé un peu plus loin. Se désintéressant des fougères, épis de blé et autres herbes qu'il connaissait déjà, l'archer avait examiné pendant un moment avec curiosité les espèces qui lui étaient inconnues, parce qu'inexistantes dans le Cratère. Au fil de ses pérégrinations, il avait atterri au cœur d'un petit bosquet d'arbres. Parfait pour y passer sa première nuitée en solitaire. La nature, ça le connaissait : il n'avait eu aucune peine à arranger quelques branches et feuillages divers pour s'établir un petit camp de fortune. Il n'avait pas de quoi allumer un feu, un peu la flemme de s'en charger avec son arc et un bout de bois (d'habitude c'était Bob qui s'en occupait), et puis il avait décrété qu'il faisait assez chaud comme ça. Il s'était contenté de bâtir vite fait un petit abri au cas où il y aurait de la pluie et de se concocter un couchage avec trois fois rien. Il avait mangé sa dernière pomme et il s'était endormi.
Le lendemain, il s'était éveillé tard dans la matinée et avait repris sa route. Sachant où chercher, il pouvait boire tout son soûl, mais son estomac avait bien vite crié famine, et malgré ses réticences et son honnêteté, Shin avait fini par chaparder de quoi se nourrir dans les petits villages qu'il rencontrait parfois. Ce n'était pas grand-chose, quelques bouts de pains sur les étals, des fruits cueillis aux arbres des jardins. Juste de quoi tenir le coup. Voler les types qui les faisaient chier, ouais, ça y'avait pas de souci, il cautionnait à fond. Mais de pauvres habitants qui ne lui avaient rien fait et qui ne pouvaient même pas le voir, quand même, ça avait plus de mal à passer.
Le soir, le demi-élémentaire s'était de nouveau tranquillement apprêté à passer sa seconde nuit à la belle étoile, après s'être perdu sur les chemins et avoir passé plusieurs heures à retrouver la bonne route. Mais il fut délogé de sa jolie clairière par un groupe de campeurs qui avait lui aussi décidé de s'y installer. Tout seul face à une dizaine d'hommes, Shin n'avait pas eu le cœur ni l'envie de lutter pour son territoire, malgré l'avantage que lui procurait son invisibilité. Il avait plié bagage, marché un peu au clair de lune et s'était rapidement dressé un autre camp à un ou deux kilomètres de là. Puis il s'était endormi comme une souche et ne s'était encore éveillé que tard dans la matinée.
Fatigué par ces deux jours de marche, il avait progressé un peu plus lentement aujourd'hui, mais ses efforts avaient tout de même payé : il était enfin parvenu à sa destination, la pointe du Raz. Il n'était pas peu fier de lui. Ça ne s'était pas si mal passé, finalement.
Shin hésita puis, par acquit de conscience, décida malgré son invisibilité de passer sous la tente gardée. Curieux, il s'arrêta pour lire au passage l'affichette collée sur la toile verte. Elle expliquait comment réagir en cas d'attaque terroriste. Les hommes ne l'arrêtèrent pas, puisqu'ils ne le voyaient pas, et le demi-élémentaire se faufila entre eux sans peine, un sourire sarcastique aux lèvres.
Théo est considéré comme un terroriste, maintenant ? Voilà autre chose…
Encore une route. Il la suivit, traversant la lande. Au loin, il entendait très vaguement le brouhaha de l'océan, mais à sa droite et à sa gauche, c'était une mer végétale qu'il apercevait. Des herbes, des mousses, et encore ces satanés bosquets de plantes jaunes piquantes. Décidément, il y en avait partout de ces machins ! Au milieu de la route, Shin hésita, puis s'arrêta et mit ses mains en porte-voix avant de pivoter sur lui-même en criant.
« THÉO ? C'EST SHIN ! T'ES LÀ ? »
Il tendit l'oreille. Pas de réponse. Au-dessus de sa tête, les nuages noirs s'étendaient et l'atmosphère autour de lui s'alourdissait. Il ne tarderait pas à pleuvoir (pour son plus grand bonheur !), et l'archer aurait juré que le paladin n'était pas étranger à tout cela. Il devait très certainement être dans le coin. Mais où, telle était la question…
Bof, et après tout, il lui suffisait d'attendre d'apercevoir un éclair, hein. Si Théo était bel et bien derrière tout ça, alors il se trouverait forcément en-dessous, c'était obligé. Shin balaya l'horizon du regard et avisa un monument s'élever un peu plus loin au bout de la route, une sorte de statue. Parfait ! De là-haut, il aurait un super point de vue sur les alentours. Il se remit en marche. Quelques gouttes de pluie commencèrent à s'écraser au sol autour de lui, de plus en plus nombreuses, et les coins de sa bouche se courbèrent lorsqu'il en sentit plusieurs s'abattre sur sa capuche. Il repoussa légèrement les manches de sa tunique pour pouvoir sentir les gouttelettes glisser délicieusement le long de sa peau.
Son sourire s'élargit tout à fait et se fit resplendissant lorsqu'en approchant de la grande statue de pierre, il avisa deux silhouettes qui y étaient adossées, dont une qu'il reconnut immédiatement. Son cri fusa à travers le rideau de pluie.
« Bob ? C'est toi ?! »
L'une des deux personnes, celle la plus proche de lui, bondit sur ses pieds à son appel et tourna la tête dans sa direction. Lui aussi se mit à sourire.
« Shin ! »
« Putain, que je suis content de te voir ! » lâcha le demi-élémentaire avec soulagement.
« Et moi donc ! » renchérit le pyromage.
Ce fut avec joie qu'ils se retrouvèrent. Les longs cheveux bruns de Bob, complètement détrempés, lui retombaient sur les épaules, sa robe de mage ressemblait à une serpillère tant elle était gorgée d'eau et une ombre semblait obscurcir son regard, mais aucun doute, c'était bel et bien lui. Shin se retint de toutes ses forces pour ne pas lui sauter dans les bras sous le coup de l'émotion. Il se pencha sur le côté et s'intéressa à la deuxième personne qui l'accompagnait, sans pouvoir dissimuler sa déception – ce n'était ni Théo, ni Grunlek… Mais son expression désappointée se dissipa bien vite lorsque Bob lui présenta la jeune femme, qui répondait au nom de Léa, et lui raconta sa rencontre avec cette dernière et la manière dont sa famille l'avait aidé. Shin expliqua à son tour ce qu'il lui était arrivé tandis que la fameuse Léa demeurait silencieuse et l'observait du coin de l'œil, visiblement intriguée. Soudain, un puissant roulement de tonnerre les interrompit et la foudre déchira les cieux dans un crépitement sonore.
Tout le monde sursauta et se tourna vers l'océan déchaîné.
« Théo ! » cria aussitôt Shin, en chœur avec Bob.
L'éclair s'était abattu juste là, en contrebas, sur le dernier monticule rocheux formant la pointe du Raz.
Sans prêter attention à Bob, se doutant bien qu'il allait le suivre de toute manière, Shin piqua un sprint, utilisant ses pouvoirs sous le coup de l'émotion et de l'impatience. Grâce à son déplacement élémentaire, il bondit littéralement de rocher en rocher et distança le demi-diable sans problème. Parvenu au bas du monticule, l'archer s'interrompit un instant et leva les yeux vers son sommet, là où était tombée la foudre, plissant les yeux. À travers le déluge, il distingua non pas une, mais plusieurs silhouettes. Trois. L'une d'entre elles était petite et trapue, l'autre était encore plus basse et avait quatre pattes. Shinddha souriait tellement qu'il allait finir par avoir des crampes. Mais il ne pouvait pas s'en empêcher. C'était si bon de les retrouver enfin !
« Théo ! Grunlek ! Eden ! »
Il fendit les airs et rejoignit ses amis en moins de temps qu'il n'en fallait pour le dire. Un sourire resplendissant collé aux lèvres, il salua le paladin et le nain. Ils eurent même le temps d'échanger quelques paroles avant que Bob n'arrive à son tour, toujours accompagnée de Léa. Shin remarqua l'état de fatigue avancé de Théo et s'en inquiéta d'un regard. Les yeux levés au ciel de Grunlek lui indiquèrent que, comme d'habitude, l'inquisiteur avait voulu n'en faire qu'à sa tête…
Bob finit par les rejoindre, dégoulinant et pestant dans sa barbe contre la pluie et – Shin se demanda pourquoi – la magie. Mais il s'apaisa néanmoins en retrouvant à son tour Théo, Grunlek et Eden. Tous avaient le regard brillant et le sourire aux lèvres. Malgré les épreuves traversées, malgré leur solitude, malgré leur fatigue, leur faim ou leur soif.
Les Aventuriers étaient de nouveau réunis, enfin.
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À suivre dans "Terraventures - Léa" …
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Merci beaucoup d'avoir suivi cette partie de l'histoire ! :-)
