Chapitre 5 (partie 2)


La douleur.
Sana pensait savoir ce que c'était. Dans sa courte existence, elle avait à plusieurs reprises rencontré la souffrance physique et morale. Elle connaissait les déchirures, les brûlures, les coups.
Mais ce n'était rien, comparé à ce dont ces hommes semblaient capables.

Elle se disait qu'elle aurait pu s'y attendre, à ça, à ce qu'ils la torturent avec cette arme, qu'ils abusent de cette faiblesse qu'elle avait d'être née femme. Elle pensait aux garçons, à Eizon et Tekka, qui l'attendaient dans la cellule, et pour qui sonnerait le glas si elle avouait. Elle pensait à Katara, qui donnerait sa vie pour celle de son fils, et même pour l'enfant de quelqu'un d'autre, parce que c'était juste.

Pour l'instant, ils n'avaient pas recouru à de tels « procédés », mais ils en avaient à plusieurs reprises évoqué l'imminence si elle ne parlait pas. Pour l'instant, ils ne l'avaient pas souillée. Ils s'étaient contentés des coups et des menaces, et de la marquer de cicatrices. Pour l'instant.

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Depuis trois jours, les soldats apparaissaient à intervalles réguliers pour embarquer l'un d'eux, avec lequel ils jouaient pendant une bonne demi-heure, avant de venir le jeter dans la cellule.

- Tu sais ce qu'on peut te faire, fille de l'eau, menaçait le grand soldat, son haleine tiède bien trop près du visage de la jeune femme. Tu sens qu'on en meurt d'envie.

Et pour accompagner ses paroles, il laissa glisser ses énormes mains sur le corps de Sana. Une impression de nausée se logea immédiatement dans la gorge de la jeune femme.

- Dis-nous qui est l'Avatar, et où on peut le trouver.

- Je ne connais personne qui sache maitriser les quatre éléments, déclara-t-elle sans ciller.

Le plus petit soldat intervint :

- Elle ne dit pas toute la vérité. Peut-être qu'une nuit de réflexion sur ce que nous serions disposés à faire à ses amis ou elle lui déliera la langue. Puono, tu peux en disposer.

Un soldat aux sourcils épais enfila un sac sur la tête de Sana, empoigna ses chaines, et la traina dans les corridors de cette prison. Prise de panique, la maitre de l'eau se mit à gigoter, à se débattre comme une furie, à tirer sur ses menottes de toute ses forces. Son gardien réagit vite, l'agrippant par les avant-bras avec colère et lui intimant l'ordre de se taire.

- Tu vas te calmer, chienne, je te ramène à ta cellule !

Sana n'entendit pas vraiment ce qu'il lui dit, parce que ses autres sens étaient en éveil. Toucher et odorat lui indiquaient clairement que le dénommé Puono venait de la bruler là où il l'avait attrapée. Ses poignets piquaient et l'air portait l'odeur distincte de la chair cuite.

- Tu es un maitre du feu ? s'étonna-t-elle avant de sauter à la conclusion la plus partialement logique : Vous travaillez pour Azula !?

Le soldat éclata d'un rire froid

- Mauvaise pioche, petite. Aucun de nous n'envisagerait ne serait-ce qu'un seconde de se soumettre à cette sorcière !

- Pour qui faites-vous ça, alors !?

Le ricanement du maitre du feu s'interrompit :

- Pour nous, répondit-il calmement.

Une seconde plus tard, il ôtait le sac du visage de Sana et la poussait violemment vers le mur du fond de la cellule. Avant qu'elle le heurte de plein fouet, les corps de Tekka et Eizon ralentirent sa course.

- À demain ma jolie, susurra Puono. Avec un peu de chance, je m'occuperai moi-même de ton « interrogatoire »...

- Va te jeter du haut d'une falaise ! cracha Sana vers la porte de fer qui venait de se clore.

Les garçons la portèrent à moitié jusqu'à la paillasse, où ils s'appliquèrent tous deux à éponger sa lèvre ouverte et sa pommette bleue.

- Ça va, souffla Tekka, ils ne t'ont pas autant amochée que notre Princesse.

Eizon ignora le commentaire, et ajouta gentiment

- Vraiment, fille de l'eau, les hématomes te vont bien au teint.

- Ahah... grinça Sana. Merci, les gars, vous êtes gentils.

Les deux jeunes hommes sourirent. Elle les attira dans un câlin dont elle avait terriblement besoin, et aucun ne protesta.

Tekka se redressa et jeta un coup d'œil haineux vers la porte.

- Qu'est-ce qu'ils t'ont fait, ces porcs ?

Evidemment, songea Sana, la remarque de Puono n'est pas tombée dans l'oreille d'un sourd.

- Rien... encore, souffla la maitre de l'eau en s'appuyant contre le mur et en croisant fermement les bras autour de ses genoux.

Le maitre de l'air la regarda longtemps, les mâchoires serrées.

- S'ils te touchent, je les tue ! gronda-t-il.

Jamais Sana n'avait vu Tekka plus comme un grand frère qu'à ce moment-là.

Les deux garçons de dix-huit ans avaient très bien perçu quel genre de torture on pouvait faire subir à une jeune femme, et si l'un affichait une colère sourde, l'autre semblait dégouté et inquiet.

- Dis-leur, plaida Eizon, rompant le silence. Dis-leur, ne les laisse pas te faire ça !

- Mais ils se débarrasseraient de vous aussi vite ! répondit Sana.

- Peu importe ! éclata le prince. Tu n'as pas à subir ça. Pas à cause de nous !

- C'est absurde ! Si c'était pour céder à leurs menaces, j'aurais pu me dénoncer tout de suite, tu n'aurais pas eu le nez cassé, Tekka n'aurait pas l'oreille déchirée !

Voilà pourquoi ils ne nous ont pas séparés, comprit Sana. Depuis leur enfermement, elle cherchait la raison de les tenir dans une même cellule quand, certainement, ils en avaient bien d'autres à disposition. Elle avait été persuadée qu'ils seraient plus forts, à trois. Mais leur attachement les uns aux autres, ou du moins l'attachement des deux garçons à la fille, était surtout une faiblesse. S'ils pouvaient endurer la douleur qui leur était infligée, ils ne supporteraient pas qu'on s'en prenne à elle, et elle n'accepterait pas longtemps qu'on leur fasse du mal.
Elle se demanda un instant si l'éclat brulant dans les yeux d'Eizon à l'évocation de ce que les soldats envisageaient de tenter le lendemain était le résultat d'un simple « attachement », mais elle n'eut pas le temps d'explorer cette voie.

- Tu es complètement fou ? Elle ne se sauvera pas en se dénonçant, rétorqua Tekka. On ne sait même pas ce qu'ils ont l'intention de faire de l'Avatar une fois qu'ils l'auront trouvé !

- Mais... avança Eizon.

- Non ! Le mieux qu'on puisse faire, c'est réfléchir à un moyen de s'évader d'ici demain.

- Bien sur, on se casse la tête depuis trois jours mais c'est là, en quelques-heures, qu'on va avoir l'illumination !

Ils avaient noté que la porte en métal comportait plusieurs serrures et qu'il faudrait un grand nombre d'heures à Eizon pour les faire fondre. Ils savaient que le couloir était solidement gardé. Et le prince pensait qu'ils étaient en sous-sol, profondément enterré, car il ne ressentait que faiblement la présence du soleil. La prison, elle, semblait bien inviolable...

- Tu as raison, pourquoi s'inquiéter puisque ton Fire-paternel est en route ? Oh, non, suis-je bête, il est trop occupé à draguer ma mère !

- Euh, les garçons... intervint Sana.

- J'en ai assez de ton attitude, princesse Zonzon ; j'en peux plus de tes grands airs, de ton impression que tout t'est dû. Je déteste la façon dont ton père et toi agissez, débarquez partout comme chez vous, parlez aux gens de ma tribus comme à des attardés, et surtout...

Sana était étonnée de découvrir une telle tension chez Tekka. En voyant ses deux amis interagir, elle avait été convaincue qu'ils s'entendaient bien, qu'ils avaient enterré la hache de guerre. Elle avait fait- tacitement- la paix avec chacun d'eux, pourquoi n'en étaient-ils pas capables ?

- Surtout, j'aime pas comment ton père regarde ma mère comme si... comme si elle lui appartenait !

Oh, ça...

- Oh, tu crois que ça me plait de voir cette sorcière tourner autour de mon père ? Tu crois que ça me plait de te voir lorgner sur ma petite sœur qui n'a que treize ans, espèce de barbare !? gronda Eizon en se levant.

- Tu me feras la leçon quand tu décolleras tes sales yeux de Sana ! grogna Tekka en écrasant férocement un doigt menaçant dans la poitrine du prince.

Et d'où ça sort, ça ?

- La manière dont je regarde Sana ne te concerne en rien, rétorqua le prince de son ton supérieur.

- Elle est comme une petite sœur pour moi, expliqua Tekka.

- Pour toi, oui. Et tu ne t'es jamais demandé si elle te voyait comme ça...

- Ça ne te regarde pas, bec-cassé.

- Tu n'as aucun droit sur elle, répliqua Eizon, fumant de colère ; parce que tu n'as pas voulu d'elle et que sans ton comportement de brute nous n'aurions pas tous failli la perdre !

- Vous êtes tous les deux des brutes ! éclata Sana en s'évadant dans le coin le plus éloigné de la cellule.

Comment le maitre du feu avait pu apprendre la raison de sa tentative de noyade ne l'intriguait qu'à demi : il l'avait très vite comprise, et il parvenait à se glisser sous sa peau d'une manière presque irritante. Le fait que le seul nom de Tekka crée un malaise chez la jeune femme devait constituer un indice suffisant pour quiconque avait un minimum de psychologie et de sensibilité.

Mais qu'il en parle comme ça, à l'intéressé en plus, comme si elle n'était pas là... Sana n'aurait pu décrire l'impression qu'elle en gardait. Même si son penchant naturel la poussait d'ordinaire à crever l'abcès au plus vite, cette situation particulière lui inspirait une toute autre attitude : la fuite. Elle était amère et énervé et honteuse et perdue. Et pour la première fois depuis qu'ils étaient enfermés, elle doutait, et craignait pour leur vie.

Ce n'est qu'une heure plus tard, après que Tekka ait été trainé hors de la cellule par un garde très massif, qu'Eizon ravala sa fierté et s'approcha silencieusement de Sana pour venir s'agenouiller derrière elle.

- Sana... ? appela-t-il si doucement qu'elle doutait presque de l'avoir entendu. Sana, écoute, je- je te demande pardon.

Si Sana était sure d'une chose à propos de la famille royale de la Nation du Feu, c'était bien qu'ils s'excusaient au moins aussi souvent qu'il ne neigeait sur leur capitale.

- Je n'aurais pas dû dire... ce que j'ai dit.

Les bras croisés, elle se tourna d'un quart et répliqua

- Que Tekka et toi ne puissiez pas vous supporter, je peux l'admettre et même le comprendre. Que vous tentiez de vous entendre pour moi, je l'apprécie et, vraiment, je l'admire. Mais que vous vous serviez de moi comme arme dans vos joutes verbales, ça... ça- rah ! elle grogna de défaite, puis acheva en plantant ses yeux dans ceux d'Eizon, ça me fait mal.

Le prince ne détourna pas le regard, mais hocha la tête, discrètement, comme un tremblement. Sana soupira, et bougea encore pour faire pleinement face à son ami.

- Pourquoi, commença-t-elle, pourquoi tu m'as pas dit que tu savais ?

Il hésita, se mordit les lèvres, et Sana réalisa qu'elle faisait de même.

- Je peux pas te dire les raisons. Seulement que... je t'ai regardée et que j'ai plus eu envie que tu penses aux vagues... ou à lui.

Sana écarquilla les yeux, reconnaissant un peu de ses propres mots dans ceux d'Eizon. Elle sourit et ouvrit les bras, comme une invitation, et il vint s'y loger gentiment.

Ils ne dirent plus rien, mais dans cette étreinte trainait une promesse muette qu'aucun n'était sûr de pouvoir tenir « Tout va bien, ne t'en fais pas, on est ensemble et on va s'en sortir ».

« Tiens bon, je ne les laisserai pas te faire du mal. Je te le promets. »

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Trois hommes entrèrent dans la cellule. Il fallut un certain temps aux détenus pour reconnaitre leur ami au milieu, pantelant, essoufflé, et le visage tordu de douleur. Sana laissa glisser son regard vers les épaules, le torse, et toujours plus bas jusqu'à voir ce qui causait ses grincements plaintifs : sa jambe droite était entourée de tissus abondamment ensanglantés. Les deux gardes le jetèrent sur la paillasse, et lancèrent un avertissement aux deux autres :

- Voilà ce que vous obtiendrez si vous tentez de vous évader.

Ils sortirent.

Eizon et Sana s'approchèrent du blessé. Tekka entrouvrit les yeux et sourit en coin

- Je me suis un peu - gnnn ! - dégourdit les jambes, fit-il.

Il attendit un instant, ménageant son effet, théâtral. Style Sokka. Enfin, il offrit aux regards interrogateurs une explication.

- Au moment où ils en ont eu assez de se défouler sur mon pauvre corps, je leur ai fait une petite démonstration de ce dont un maitre de l'air, même débutant, est capable. Je me suis offert une petite visite des locaux...

Il n'en fallait pas plus pour raviver l'espoir dans le cœur de Sana

- Tu as trouvé la sortie ?

- Euh, nan. C'est un vrai labyrinthe, en fait, admit Tekka sans que son sourire satisfait ne quitte son visage.

- Rah, viens-en au fait ! lança Eizon, impatient.

Le maitre de l'air leva ses yeux gris vers le maitre du feu avec l'air de dire « C'est moi qui raconte ». Sana se retint de rire devant leurs réactions de vieux couple.

- J'ai erré dans les couloirs pendant plus d'un quart d'heure sans trouver aucun accès vers l'extérieur. Sur ce temps, la cavalerie a débarqué, mais ils ne s'attendaient pas vraiment à affronter mes rafales...

La maitre de l'eau souriait aussi, malgré son irritation devant l'incapacité -génétique ? - de Tekka à achever un récit sans en mettre plein la vue- et les oreilles- de ses auditeurs. Mais il semblait si fier d'avoir achevé quelque-chose avec sa maitrise qu'elle n'avait pas le cœur de l'interrompre. C'était son heure de gloire.

- ... et je me suis échappé sur mon air-scooter. Et j'ai trouvé refuge- tu devineras jamais où- dans les cuisines !

Il ponctua en sortant de sous sa tunique trois bananes et une mangue qui avaient, manifestement, été passées à tabac. Mais elles semblaient encore mangeables.

- Et là... là j'ai rencontré ma bonne nouvelle pour vous... Ata.

- Oui, ça fait vingt minutes qu'on attend que tu achèves, grogna Eizon.

- Non, Ata.

- Ata ? insista Sana, sentant venir la suite avec une pointe de jalousie.

- Ouais, Ata. Petite brune, des yeux verts pas croyables. Elle travaille dans les cuisines ici parce que ses parents sont membres d'une secte de dingue- secte qui nous retient prisonniers- les Exilés ou les Bannis de je-ne-sais-quoi.

- Mmh, on va aller loin avec une information si précise, fit le prince, sarcastique.

- Le garde qui m'a ramenée tout à l'heure m'a dit qu'ils ne soutenaient pas Azula, commenta Sana.

- Non, en fait, ils seraient plutôt contre elle. Mais j'ai pas tout bien compris. L'idée, c'est qu'Ata n'est pas d'accord avec leurs méthodes et qu'elle va nous aider !

- C'est une bonne nouvelle ! fit la maitre de l'eau, enthousiaste.

- Et comment tu t'es retrouvé avec la jambe ouverte ? demanda Eizon, sceptique.

- Ah, ça... C'est Ata qui m'a jetée hors de sa cuisine avec un clin d'œil en me lançant des couteaux et en hurlant après les gardes. Elle ne ma pas raté.

- Tu as mal ? s'enquit Sana, ne sachant trop si la réponse satisferait à la fois son gros cœur et son démon vert.

Tekka jeta un œil à sa blessure et grimaça :

- Honnêtement, fit-il, j'ai jamais eu autant envie de me cacher dans les jupes de ma mère...

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Tous trois attendirent donc l'intervention salutaire de la jeune -et jolie- Ata.

Ils attendirent, plusieurs heures, toute la nuit, avec un espoir de plus en plus teinté de doute, l'apparition promise de la petite cuisinière.

Elle ne vint pas.

Et le lendemain, Puono apparut, comme prévu, sur le pas de la porte, près à « interroger » Sana.

Un regard lancé à ses amis lui donna la force de suivre le garde la tête haute. Si elle résistait, si elle se taisait, ils seraient épargnés. Son corps pour un jour de sursis pour eux, songea-t-elle. Elle était prête à payer ce prix.

Il y eut une petite discussion entre les gardes, et elle eut la vague impression qu'ils tiraient à la courte paille pour savoir qui « passerait en premier ». Sa gorge brula. La nausée ne la quitterait pas.

Puono chuchota à son oreille, et elle supposa qu'il était le vainqueur. Et je suis le prix.

Elle résista quand il la souleva et l'allongea sur une table ; hurla et lança des coups de pieds sauvages quand il tenta de lui arracher son pantalon.

Il jura et grogna « Ah, si tu veux le prendre comme ça ! »

Elle préférait ne rien prendre du tout, mais ce porc ne semblait pas disposé à le comprendre.

Il s'approcha encore, menaçant.

Elle pouvait avouer, maintenant. Après, il serait trop tard.

Elle se tut.

Les larmes d'appréhension avaient cessé de couler.
Sana ferma les yeux, mordit jusqu'à sang l'intérieur de ses joues, et chercha en dedans d'elle-même une échappatoire.

Aang, aide-moi, priait-elle. Je ne sais pas quoi faire. Je ne veux pas, je ne peux pas...

Et la réponse apparut

Défends-toi, Avatar Sana


AN: Aaaah, deux chapitres en moins d'une semaine! Wahoooo! Et ce dernier d'une taille plus raisonnable. Je suis contente *modeste*. Et vous?!

Merci à Fanatii'k-Kawaii- Il faut pas le répéter mais Eizon est mon chouchou aussi ^^
et à prenses556- Tes questions m'ont un peu relancée, ce chapitre est pour toi.

A très bientôt!