Bonjour à toutes à tous !

J'espère que ce chapitre vous plaira ! Souvenez-vous, nous terminions la dernière fois sur Harry ayant fait une excursion illégale à Pré-au-Lard, village où venait d'avoir lieu une sanglante agression... N'hésitez pas à me faire part de vos impressions dans les reviews et bonne lecture !

Thanks !


AD ÆTERNAM : Chapitre X

Face à face tendu

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A mesure que le regard charbonneux du Professeur s'obscurcissait, Harry sentait les battements de son cœur s'accentuer. Dans quels sales draps s'était-il encore fourré ? Snape n'était pas du tout dupe de son escapade à Pré-au-Lard. Il s'efforça de garder son calme. L'homme se tenait droit et raide, avait la mâchoire serrée et il le connaissait assez pour savoir qu'une colère contenue bouillait sous le masque figé de son visage. Il commençait à se sentir mal. Levant toutefois le menton vers Snape, il ne fit rien pour confesser sa faute et répondit docilement :

« Oui professeur. Je me suis avancé dans mes révisions à la Bibliothèque, et ce matin, je me suis entraîné au Quidditch pour le prochain match ».

Il espérait que le demi-mensonge maquillerait la supercherie. Mais il ne trompa personne. Lui-même se trouva particulièrement mielleux. Le fait que Snape puisse quasiment déceler un mensonge en recourant à la technique de l'Occlumancie lui traversa l'esprit un peu trop tard. Il détourna le regard. Devinant ses intentions, le Professeur haussa un sourcil, croisant les mains derrière son dos.

« Donc, vous étiez en train d'étudier à la Bibliothèque ? Je me demande pourquoi je ne vous y ai pas trouvé. Peut-être ai-je omis de jeter un œil dans tous les rayons, ou bien sans doute aviez-vous décidé de réviser caché sous votre cape d'invisibilité. C'est étrange, Mme Pince m'a pourtant juré qu'elle ne vous y avait pas vu de l'après-midi ».

« Ou peut-être que la mémoire de Mme Pince lui fait défaut, avec tous ces étudiants... » suggéra Harry d'une voix dégagée.

Il sentit ses mains devenir moites. A ses côtés, Ron retenait son souffle tandis que Hermione acquiesçait avec sérieux. Inutilement, toutefois. Car Snape était naturellement loin d'être crédule. Avec un calme contrôlé qui ne présageait rien de bon, l'homme étudia le jeune garçon, clairement sceptique.

« Compte tenu de la présence de la quasi totalité des élèves de troisième année et plus à Pré-au-Lard en ce premier jour de sortie et de loisirs, la Bibliothèque était déserte, seulement visitée par quelques jeunes téméraires. Aussi je doute fortement que Mme Pince ait oublié de voir qui fréquentait ses précieux rayonnages, ou bien nous devrions nous inquiéter de sa mémoire chancelante, n'est-ce pas ? ».

Aucune chance, objecta Harry. La bibliothécaire veillait jalousement sur son domaine, passant au crible chaque personne franchissant les portes de son territoire avec son regard de rapace.

« Et je présume que si je vous demandais de vider votre sac, vous m'en sortiriez des ouvrages et accessoires de cours, M. Potter ».

Se mordillant les joues, le jeune Gryffondor ne broncha pas.

« Décidément, ceci me rappelle une autre scène l'année dernière, une scène similaire » murmura Snape sur un timbre dangereux.

Nul doute qu'il faisait allusion à la fois où Harry avait été pris en flagrant délit de retour de Pré-au-Lard, après avoir lancé de la boue au visage de Malfoy près de la Cabane Hurlante. Il se souvenait alors avoir très injustement accusé les fantômes. Snape ne s'y était sûrement pas laissé tromper...

« Trêve de faux-semblants, M. Potter, je pense que vous n'avez pas mis un seul pied sur le parquet de notre Bibliothèque. Videz votre sac ».

Avec des gestes lents, Harry ouvrit son sac, offrant à Snape sa culpabilité sur un plateau d'argent. Il y avait là toutes ses friandises achetées chez Honeydukes, sa cape d'invisibilité roulée en boule qui trahissait définitivement son excursion clandestine, quelques mornilles, et ses Gnomes au poivre pitoyablement écrasés tout au fond. Ces derniers laissèrent échapper un faible gémissement plaintif avant de se taire, définitivement achevés. Curieusement, tandis qu'il s'attendait à ce que Snape jubile devant la violation flagrante du règlement de l'école, Harry ne vit luire aucune trace de triomphe dans les yeux d'onyx. Seulement de la colère. Une colère noire. Contenue. Elle couvait sous la surface, prête à exploser. Froide.

L'homme se tourna vers Hermione :

« Miss Granger, j'ignorais que Mme Pince, en plus de tenir une Bibliothèque, s'adonnait également à ses heures perdues à la vente de confiseries. Je retire quinze points à Gryffondor pour mensonge. Quelle déception venant de la part d'une élève si exemplaire... Ne vous avisez plus de me prendre pour un imbécile, surtout lorsque la sécurité de votre inconscient de camarade est en jeu ».

Hermione prit un teint cramoisi et hocha le menton en silence.

« Quant à vous M. Potter, la plaisanterie a assez duré. Votre autorisation de sortie à Pré-au-Lard n'est pas signée par vos tuteurs légaux, vous n'aviez donc aucun droit de vous y rendre. Et ayez au moins le cran de me regarder lorsque vous osez me mentir ».

Mortifié, Harry se força de lever la tête pour affronter le regard pénétrant de son professeur. Il tressaillit. Et baissa immédiatement les yeux.

« Regagnez votre salle commune et n'en ressortez pas » ordonna ensuite l'homme à Ron et Hermione.

Tous deux obtempérèrent sans rechigner et s'enfuirent dans la salle commune, trop heureux d'échapper à un savon de la Terreur des cachots. Au passage, Harry leur fourra son sac dans les mains. Il était persuadé que le professeur se ferait une joie de lui confisquer ses biens acquis à Pré-au-Lard -ou pire, sa cape d'invisibilité- et il refusait de lui donner ce malin plaisir. La manœuvre n'échappa guère à ce dernier, qui arbora une moue de dédain.

Snape attendit patiemment que le tableau de la Grosse Dame se fut refermé sur la salle commune de Gryffondor.

Puis, il jeta un rapide coup d'œil aux alentours, comme pour vérifier qu'ils étaient bien seuls.

Et soudain, il décroisa ses bras dans un froissement de cape, et avec fureur, s'exclama d'une voix de stentor :

« Que diable vous est-il passé par la tête, Potter ?! ».

Interdit, Harry amorça un mouvement de recul, tandis qu'un bruit de porcelaine brisée se faisait entendre. C'était la Grosse Dame qui, prise au dépourvu par cet éclat, venait de laisser échapper sa tasse de thé. Elle poussa un petit cri suraigu, plaquant une main sur la bouche. Snape serra les poings et fusilla le portait du regard. Il s'avança ensuite vers le Gryffondor et siffla entre ses dents :

« Suivez-moi. Immédiatement ».

Harry ne songea même pas à protester. L'homme fit volte face en faisant tourbillonner ses capes noires, et s'élança dans le couloir, d'un pas ample. Harry déglutit.

Oh, une raclée était à venir...

Gagné par la fébrilité, il suivit son professeur, courant à moitié pour le rattraper, jusqu'à une salle de classe vide située près de la Tour de Gryffondor, et Harry sentit ses jambes semblaient se transformer en du coton. Allait-il l'y enfermer et lui régler son compte à l'abri des regards ? Son sixième sens lui criait de s'enfuir en sens inverse et de se cacher.

Il pressentait l'imminence du danger. Il commençait sérieusement à regretter de s'être rendu clandestinement à Pré-au-Lard. Mais c'était trop tard pour ça, désormais. Il n'osait imaginer ce qui se passerait s'il tournait les talons. Son anxiété grimpa d'un cran lorsque le Maître des Potions pénétra dans une salle de cours et alluma les lumières d'un mouvement brusque du poignet. L'homme claqua la porte derrière lui avec rudesse, le faisant sursauter.

Il se tourna vers lui. Il fulminait. Ses yeux sombres lançaient des éclairs.

« A quoi donc pensiez-vous ?! A quel moment exactement vous êtes-vous dit qu'il serait intelligent de vous promener à Pré-au-Lard sans autorisation de sortie ? Votre expérience de l'année passée avec Sirius Black et les Détraqueurs ne vous a donc rien enseigné ?! ».

Avant que Harry ne puisse balbutier le moindre mot d'explication, l'homme était sur lui en une enjambée, tel une chauve-souris géante sur sa proie, l'écrasant de son regard assassin. Il se plaqua aussitôt contre le mur, tandis que son estomac faisait un bond.

Snape le saisit par les épaules pour l'obliger à lui faire face. Il ne le toucha que fugacement. Uniquement pour s'assurer que le garçon ne se déroberait pas à sa tirade.

Mais à cet instant précis, Harry eut la certitude que Snape allait le frapper.

C'était une évidence. La figure ronde, violacée et colérique de l'oncle Vernon et sa moustache frémissante s'imposa dans son esprit.

En une fraction de seconde, il lui revint en mémoire les violentes gifles que son oncle lui infligeait lorsqu'il était furieux contre lui. Il sortait plus rarement la canne, un modèle de l'établissement où étudiait Dudley. Mais quand il le faisait, il laissait éclater toute sa fureur et sa frustration. Il l'attrapait par les bras, les épaules ou les cheveux, avant de lui cingler le dos, les jambes. Et il frappait aveuglément. Sans mesurer sa force. Il se souvenait bien de la seule et unique fois où il avait usé de sa ceinture sur lui... La dernière fois, il l'espérait.

Mais Snape...

Snape, ce devait être une autre paire de manches.

Snape était infiniment plus effrayant. Plus dangereux. Il le sentait.

Une onde de panique s'engouffra en lui, et son cœur se mit à battre la chamade. Il fit alors quelque chose de tout à fait stupide. Dans une attitude de défense instinctive, il le repoussa d'une bourrade et recula contre le mur.

Il vit la stupéfaction traverser le visage anguleux de son professeur.

« Que venez-vous de faire, M. Potter ? » gronda-t-il.

Il fit un pas vers lui, avec la ferme intention d'en découdre. Harry fit alors la seconde stupidité de la journée, si l'on exceptait bien entendu toutes celles qu'il avait accomplies en allant à Pré-au-Lard.

Il dégaina sa baguette de sa cape.

Et visa son professeur.

Il regretta immédiatement son geste sitôt qu'il l'eut esquissé. Mais c'était trop tard pour reculer. Fait étonnant, sa main ne tremblait pas. Sa fermeté démentait l'angoisse qui palpitait dans ses membres. Face à cet affront qui semblait ni plus ni moins sonner comme une déclaration de guerre, Snape se figea net, pris de court, visiblement partagé entre la colère et l'incrédulité.

« Sérieusement, M. Potter ? » murmura-t-il avec lenteur.

Il savait que le gamin aimait faire fi de certains règlements. Néanmoins il ne le croyait pas assez téméraire, pas assez fou, au point de mettre en joue celui qui était considéré comme le professeur le plus respecté et craint du château.

« Que croyez-vous être en train de faire ? » s'enquit-il calmement.

Trop calmement. Harry sentit ses mains devenir moite.

Tétanisé sur place, il fut incapable d'expliquer son attitude et garda le silence. S'il abdiquait et baissait sa baguette, Snape allait lui faire payer cette rebuffade. S'il la gardait levée, il risquait tout aussi bien de se faire corriger. Comment Snape allait-il le punir ? Était-il un adepte de la ceinture comme son oncle ? Ou avait-il une préférence pour la canne comme la tante Marge ? A moins qu'il n'use de méthodes propres au monde sorcier ? Il passa en revue dans son esprit tous les objets magiques dangereux qu'il avait une fois découvert dans la miteuse boutique de Barjow & Burk dans l'Allée des Embrumes.

« Rangez votre baguette » ordonna le Professeur sans élever la voix.

Harry ne bougea pas. Bien que tout son être lui hurle de se rendre et de demander pardon pour ce dérapage. Pourtant malgré la peur qui s'insinuait lentement dans ses veines tel un poison, il ne baissa pas sa baguette. Pas impressionné, Snape se rapprocha imperceptiblement de lui. Comme une araignée tissant sa toile pour ferrer sa proie.

« Ne vous approchez pas » fit Harry.

Il regretta son ton suppliant.

« C'est une menace ? ».

« Une mise en garde, tout au plus ».

Sa voix était mal assurée, et ses mots sonnaient très présomptueux. En l'entendant, le professeur eut d'ailleurs un sourire amusé. Et il y avait de quoi rire... La supériorité de Snape était une évidence. De quel droit se permettait-il de menacer un professeur ?

« Je saurai m'en souvenir » promit l'homme.

Le Gryffondor ne se laissa pas démonter. Mais il sentit un frisson glacé lui parcourir l'échine. Car dans le regard et le ton caressant de Snape, il ne décelait aucun amusement. Voilà qui était une vraie menace. Dans un vrai duel, il y a une éternité qu'il serait mort. Une éternité. Il ne baissa pas les yeux, et soutint le regard inquisiteur sans ciller.

Par Merlin, qu'est-ce qui lui avait pris de répondre ça ? Menacer un professeur avec sa baguette… Snape, par-dessus le marché. Il allait terminer découpé en rondelles et terminer son existence dans les bocaux des sous-sols poussiéreux de Poudlard, tout juste bon à servir d'ingrédient à potion. Ou pire, il serait renvoyé. Devait-il se laisser corriger par Snape plutôt que de risquer un renvoi de l'école? Après tout, il était habitué à la violence de son oncle et de son cousin. Il pouvait bien faire un effort et supporter celle de son professeur.

Il avait déjà surmonté des coups. Il en surmonterait d'autres.

Quelles punitions les sorciers pouvaient-ils administrer aux élèves récalcitrants ? Il avait déjà entendu Rusard se rappeler avec nostalgie des châtiments à l'ancienne, où l'on suspendait des étudiants avec des chaînes aux poignets. Ça ne devait pas être si terrible que ça à supporter, non ? C'était une peine nécessaire à subir pour ne pas être renvoyé. Oui, car s'il se faisait renvoyer, où irait-il ?

Retourner vivre chez les Dursley comme si de rien n'était et renier sa qualité fondamentale de sorcier ? Les deux mois d'été étaient suffisamment pénibles en leur compagnie, alors une année entière, il préférait ne même pas l'imaginer... L'horreur. Partir en cavale avec son parrain ? Sirius ne donnant plus aucune nouvelle depuis juillet, ça risquait d'être quelque peu compliqué. Et puis il ne voulait pas être recherché par le Ministère de la Magie. Il voulait garder sa baguette et continuer à pratiquer la magie.

Si la seule alternative qui s'offrait à lui était de vivre traqué, il pouvait tout aussi bien se livrer directement aux partisans de Lord Voldemort. Le bon côté des choses était qu'au moins, il n'aurait pas à continuer le Tournoi des Trois Sorciers. Si les prochaines tâches étaient aussi dangereuses que la première, il préférait lui-même s'échapper de l'école. Et tant pis pour le serment magique archaïque qui le liait à la compétition.

Quelles étaient ses chances de quitter le pays ?

Raisonne-toi, se reprit-il. Cesse de divaguer. Il délirait complètement.

Un renvoi de Poudlard était justifié par des comportements gravissimes. Hagrid par exemple avait été renvoyé après qu'on l'eut accusé d'avoir ouvert la Chambre des Secrets, et lâché un monstre froid et rampant dans les couloirs du château. Ce n'était pas lui le coupable, mais il n'en demeure pas moins qu'il avait élevé en cachette Aragog, une araignée tout aussi monstrueuse, qui représentait un danger sérieux pour les étudiants. Harry aimait beaucoup le demi-géant, mais sa propension à accueillir et dorloter tout ce qui s'apparentait à une bête féroce ne plaidait pas vraiment en sa faveur.

Il ne serait pas renvoyé pour avoir pointé sa baguette sur un professeur qui voulait le corriger. D'aucuns avaient déjà fait bien pire que lui, et étudiaient toujours à Poudlard.

Ce n'était que de la légitime défense. Contre son oncle, il ne pouvait pas se défendre car l'usage de la magie hors des murs du château était formellement interdit. Il était condamné à se protéger du mieux qu'il pouvait, et à compter le nombre de gifles ou de coups de ceinturons reçus. Mais ici, dans le monde sorcier, il pouvait se défendre. Il avait sa baguette. Il n'était pas obligé de se faire frapper sans piper mot. Et comme il était bien moins puissant et expérimenté que Snape, il se ferait battre à plate coutures et il devrait en assumer les conséquences. Ce n'est pas grave. Il était habitué.

Mais au moins, il aurait essayé.

Oui. Il valait mieux se faire tabasser plutôt que de quitter le château.

Face à lui, Severus ne bougeait pas, l'air aussi redoutable que possible.

Le garçon arborait une posture bravache.

Mais Severus n'était pas un imbécile.

Avec toutes ses années d'expériences, il avait appris à lire entre les lignes et à déchiffrer les comportement et les émotions. Et Potter, sous cette attitude d'assurance superficielle, était clairement sur la défensive. Il lisait dans les prunelles émeraudes du garçon presque comme dans un livre ouvert. Il était encore peu rompu aux techniques d'impassibilité, et les yeux verts lui reflétaient la panique et la nervosité. Sa mâchoire serrée et son corps tendu ne faisaient aucun doute sur à son inquiétude.

Évidemment que le gamin était conscient de viser et menacer un sorcier beaucoup plus puissant que lui. Il pouvait voir le combat intérieur que menait le garçon, partagé entre la peur qui le poussait à se défendre, et l'envie de jeter sa baguette et supplier son indulgence. Il semblait plongé dans une espèce de torpeur.

Dire qu'il n'aurait pas voulu, à cet instant, recourir à l'Occlumancie pour déchiffrer précisément les pensées tourbillonnantes de Potter était un mensonge. Mais ce n'était pas une séance d'entraînement. Il n'avait pas à le faire. Il devait se contenter d'effleurer la surface. Il ordonna avec une onctuosité dangereuse:

« Baissez votre baguette. Immédiatement ».

Il vit l'hésitation passer furtivement sur le visage du garçon, mais ce dernier n'obéit pas davantage. Il était résolument muré dans le silence. Alors il choisit de jouer la carte de la provocation.

« Qu'allez-vous faire à présent ? Me lancer un sort ? J'espère que vous êtes sûr de ce que vous faîtes, car vous n'aurez pas d'autre occasion d'agir. Vous n'êtes absolument pas en mesure de me menacer, et vous le savez très bien. Je vous l'ordonne pour la dernière fois : lâchez cette baguette ».

Le Professeur durcit son regard, renforçant son emprise sur celui de Harry.

« Potter ! » aboya-t-il soudain.

Son ténor fit sursauter le jeune Gryffondor.

« Expelliarmus ».

Sa baguette s'envola pour atterrir dans la main de Snape, le laissant désarçonné. Désarçonné… le gamin avait-il cru qu'une autre issue qu'être désarmé était viable ?

« Vous ne pensiez tout de même pas réellement pouvoir me défier en toute impunité, mon garçon ? ».

Harry sentit un poids tomber dans son ventre. Mon garçon... Si la formule était méprisante dans la bouche de l'oncle Vernon, prononcée par Snape elle lui déclencha un frisson sur la nuque. Retranché contre le mur, il évalua du regard la distance qui le séparait de la porte de la salle de classe. Il estimait avoir le temps de l'atteindre, mais si le Professeur l'avait magiquement verrouillée il ne pourrait pas sortir. Et même si elle n'était pas verrouillée, il doutait pouvoir quitter cette pièce sans encombre. Il était seul avec la Terreur des Cachots dans une salle déserte. A deux pas de la salle commune de Gryffondor. Personne ne saurait jamais qu'il allait prendre un savon.

Severus vit le garçon pâlir. Il remarqua qu'il serrait les poings le long de son corps. Probablement pour masquer des tremblements de peur.

Peur.

Le gamin avait peur.

Peur de lui. Peur qu'il le frappe… ?

Jamais, depuis qu'il le connaissait, celui-ci n'avait manifesté de la réelle peur à son égard. Il faisait peur à beaucoup d'étudiants, mais pas à Potter. Pourtant, c'était bien de l'affolement, si ce n'est de la panique, qu'il lisait sur le visage crispé du garçon. Et ce regard paniqué lui fit l'effet d'une gifle. L'espace d'une seconde, cela lui rappela de sombres souvenirs. Ce regard perdu et effrayé… Était-ce la peur de la punition qu'il ne manquerait pas de lui accorder pour s'être rendu à Pré-au-Lard clandestinement d'une part, et pour l'avoir délibérément menacé de sa baguette magique d'autre part ? Probablement pas. Il avait bien son idée sur la question.

De son côté, Harry guettait et anticipait chaque mouvement de Snape, prêt à fuir si l'homme recourait à la violence physique. Sa fuite serait vaine, mais il obéissait à un pur instinct de survie. Il fallait d'abord l'amadouer, songea-t-il. Procéder comme avec l'oncle Vernon. Le brosser dans le sens du poil. Désamorcer le conflit.

« Je... je peux vous expliquer ».

« Que signifie ce comportement, M. Potter ? Explications. Maintenant ».

« Je voulais simplement me protéger. Je... Je ne voulais pas vous menacer ».

Pas la chose à dire. L'éclat dans les yeux de Snape se durcit.

« Pardon ? Vous protéger ? Et vous protéger de quoi, exactement ? ».

Sa voix était glacée. Tétanisé, Harry n'osa pas broncher.

« Répondez » ordonna l'homme. « Allez jusqu'au bout de votre pensée, M. Potter. Allez-y ».

Lentement, avec une pointe d'hésitation, il fit :

« Vous alliez me frapper ».

C'était davantage une affirmation qu'une question, et le Professeur comprit parfaitement l'allusion.

Severus serra les poings, s'exhortant au calme intérieur. Il aurait été quelque peu déplacé de briser un pupitre de colère alors même qu'il prétendait ne pas être physiquement violent … envers les plus faibles que lui, du moins.

Lui revinrent alors en souvenir les traces de coups et les marques laissées par une ceinture, qu'il avait constatés cet été lorsqu'il s'en était allé extirper le Gryffondor de son piège à Privet Drive. Il avait vainement tenté d'en apprendre plus, mais le garçon s'était braqué dans un silence obstiné après que l'implication de son oncle n'ait plus fait aucun doute. Les séances d'Occlumancie lui auraient permis de confirmer ses soupçons mais il n'était pas allé fouiller dans des souvenirs aussi privés. Pas encore. Toutefois il avait brièvement assisté à des scènes de colère de la part d'un gros homme moustachu, et il supposait qu'il s'agissait de son oncle. Le responsable des coups de ceinture sur Potter.

Y avait-il d'autres violences ? Il le saurait tôt ou tard. Tôt, de préférence. S'il fallait donner un électrochoc à Potter pour l'inciter à fermer son esprit, alors il irait jusqu'au bout.

« C'est faux ».

Potter ne répondit pas. Snape le vit dans son regard : il ne le croyait pas.

Le garçon l'observait toujours de ses yeux inquiets. Face au silence inconfortable qui s'éternisait, Snape choisit de revenir en terrain plus prudent. Il aborderait le sujet des violences plus tard. Chaque chose en son temps. Cuisiner Potter ne réussirait qu'à le braquer: il avait déjà vu comment le gamin était fermé. Il avait pour l'instant un autre message à faire passer, un message urgent qu'exigeait la situation. Et il devait s'assurer que cet incorrigible Gryffondor le comprenne de gré ou de force.

« Je ne comprends pas pourquoi vous vous évertuez à défier les règles de cet établissement, Potter » s'exclama Snape avec férocité, le toisant de sa hauteur. « Est-ce pour le seul plaisir de récolter des punitions ? Ou bien le plaisir de souffrir ? Prenez-vous de l'amusement à dédaigner les règles au mépris de votre sécurité ? Ou serait-ce une façon pathétique de réclamer que l'on vous porte de l'attention ? ».

Tétanisé, Harry resta muet, ne sachant s'il devait répondre. Son professeur baissa la voix, son ton devenant aussi caressant que le velours, aussi froid que l'acier. C'était presque pire.

« Vos mésaventures passées ne vous ont-elles pas servies de leçon ? ».

Silence.

« Répondez ».

Le cœur battant, Harry obtempéra :

« Si vous parlez du Tournoi des Trois Sorciers, je n'ai pas violé le règlement ».

« Vous savez très bien de quoi je veux parler, n'éludez pas ma question. Votre manie de vous fourrer dans les mauvais coups... Les règles, même si elles vous déplaisent, ne sont pas là pour nuire mais pour veiller à votre sécurité. Pourquoi croyez-vous que, sans autorisation d'un tuteur légale, vous n'ayez pas le droit de vous rendre à Pré-au-Lard ? Comment avez-vous pu imaginer une seule seconde, avec les événements de cet été, le Tournoi truqué, et votre vision, que vous balader au village au vu et au su de tous était une idée digne de ce nom ? ».

L'homme se rapprocha du garçon avec lenteur, le faisant se rencogner davantage contre le mur.

« Vous croyez que tout ceci n'est qu'un jeu ? Une vaste supercherie où des jokers vous permettent de vous en sortir à chaque fois ? ».

« Non, je ne le pense pas du tout ».

« Vraiment ? Cela signifie donc que vous n'êtes pas assez intelligent pour faire la part des choses et refréner votre désobéissance chronique ».

Harry ne se voyait pas expliquer à Snape qu'il ne contrariait pas le règlement pour le simple plaisir de nuire aux autres, mais simplement pour profiter de Pré-au-Lard discrètement. Qu'aurait-il pu risquer de grave en compagnie de ses camarades ? A qui aurait-il pu nuire ?

« Comment quelqu'un qui me voudrait du mal aurait-il pu deviner mes intentions ou même seulement me retrouver à Pré-au-Lard ? ».

Snape éclata d'un rire sans joie.

« Vous sous-estimez largement le champ des possibilités des partisans du Seigneur des Ténèbres ».

Parole d'expert.

« Pourquoi n'êtes-vous pas rentré en même temps que vos amis ? ».

« Nous avons été séparés » répondit Harry.

Il expliqua très rapidement ce qu'il avait fait à Pré-au-Lard. En revanche, il ne jugea pas pertinent de conter le passage où il s'était retrouvé comme un idiot face à la devanture éteinte et fermée de Honeydukes. Inutile d'avouer à Snape l'existence du passage secret qui menait jusqu'à la Sorcière Bossue. Bien entendu, il pouvait le connaître. Après tout, cet homme semblait savoir beaucoup trop de choses. Mais tant qu'il n'était sûr de rien, il préférait rester vague.

« Ron, Hermione et les autres sont rentrés au château mais j'ai préféré rester un peu plus longtemps pour voir si je pouvais en apprendre plus. Comme j'avais ma cape d'invisibilité avec moi, j'en ai profité ».

« Consternant... Vous feriez un parfait journaliste avec votre inénarrable curiosité, à l'affût d'informations alléchantes. Mieux que Rita Skeeter ».

« Elle n'a... ».

« Poursuivez ».

Être comparé à cette plaie de Rita Skeeter… Harry secoua la tête.

« Les journalistes et les passants étaient empêchés de s'approcher, mais je me suis faufilé ».

« Évidemment ».

« Plus loin, il y avait plein de gens pour enquêter. Et parmi eux, certains semblaient plus importants que les autres ».

« Le Ministère de la Magie pour votre gouverne, M. Potter. Ils ont des capes violettes, facilement reconnaissables ».

« Non, pas eux. Il y avait les représentants du Ministère, bien sûr, mais il y avait aussi les autres. Ils étaient trois je crois, en uniforme bleu marine avec des redingotes, des capes et des chapeaux. Ils avaient vraiment l'air importants. Et j'ai entendu Karkaroff et le professeur McGonagall en parler quand j'attendais devant les grilles du château de pouvoir rentrer ».

Snape fronça les sourcils. Cette description n'était pas anodine.

« Avez-vous remarqué quoi que ce soit d'inhabituel dans leur tenue ? Une dague, par exemple ? ».

« Je n'ai pas fais attention, je … ».

« Leurs armoiries représentaient-elles un lynx ? ».

« J'étais trop loin pour les distinguer ».

« Si ces hommes étaient présents, alors cette agression est beaucoup plus grave qu'un simple fait divers de bas étage. Avez-vous entendu ce qu'ont dit Karkaroff et le professeur McGonagall ? ».

Une fois de plus, Harry haussa les épaules :

« Ils ont évoqué les Prætors ».

Il ne compris pas pourquoi Snape avait soudain pris cette expression si suspicieuse.

« Les Prætors. Exactement, Potter ».

« Professeur ? ».

« Savez-vous qui sont les Prætors ? ».

« Aucune idée. Ron n'en avait jamais entendu parler, même pas Hermione ».

« Les Prætors sont une formation d'élite, des Langues de Plomb, une branche indépendante travaillant en étroite collaboration avec le Ministère de la Magie et les instances officielles du Royaume-Uni. Nul ne réussit par hasard à pénétrer le cercle fermé et énigmatique des Praetors, ils viennent de milieux aussi divers que surprenants, depuis des Aurors triés sur le volet jusqu'à cet individu banal mais choisi car possédant des qualités exceptionnelles de réflexion et de sang-froid. Autrement dit, si ces hommes étaient présents tout à l'heure à Pré-au-Lard, c'est que l'agression n'avait rien d'un banal règlement de comptes sanglant. Est-ce que vous comprenez ce que cela signifie ? ».

Constatant l'air ahuri du garçon, il n'en avait rien déduit. Severus soupira avec agacement. Par Merlin, le faisait-il exprès ?

« Laissez-moi éclairer votre lanterne, M. Potter. Croyez-vous qu'il faille s'inquiéter de votre sécurité si ce n'était qu'un règlement de compte entre contrebandiers ? En quoi le fait qu'une brigade d'élite des Aurors ait pris la peine de se déplacer jusqu'à Pré-au-Lard soit problématique ? ».

Harry se passa une main sur le front. Il commençait à comprendre.

« Ce sont les Aurors qui viennent pour enquêter sur les infractions criminelles ordinaires. Les Prætors eux s'occupent des affaires plus délicates, et notamment celles qui concernent la sécurité du pays et des sorciers britanniques. Il y a une raison si peu de gens connaissent leur existence. Ils n'étaient pas là par hasard ».

Harry frissonna. Qu'est-ce qui pouvait être une affaire plus grave qu'un bandit baignant dans une mare de sang dans une ruelle obscure de Pré-au-Lard, à deux pas d'une foule fourmillante ? L'interrogation sur son visage fut interceptée par Snape. L'homme ouvrit la bouche pour se lancer dans une diatribe cinglante, mais le garçon répondit avant qu'il ne parle:

« D'accord, ce n'était peut-être pas crime ordinaire. Mais qu'est-ce qui prouve que j'étais en danger ? Je n'ai pas quitté les autres Gryffondors une seule fois, et quand j'étais seul, j'étais sous la cape. Personne n'aurait pu s'en prendre à moi ».

Il vit la mâchoire de Snape se contracter et une veine palpiter sur son cou.

Il avait été stupide de croire que la colère noire de l'homme était retombée.

Elle était toujours là, tapie dans l'ombre.

« Ce qui me prouve qu'il ne s'agissait pas d'un crime ordinaire ? A part la présence des Prætors ? Mais par Merlin, M. Potter, avez-vous ne serait-ce que la moindre idée des conditions dans lesquelles cet individu a été agressé ? ».

A en juger par l'expression ignorante du jeune garçon, non, il n'en avait de toute évidence aucune idée. A sa décharge, comment aurait-il pu ? Il était trop tôt pour communiquer à ce sujet, et Snape n'avait eu connaissance de cette information que dans la soirée, lorsque McGonagall l'avait prévenu de l'agitation au village. Il n'était pas supposé lui livrer les détails car il fallait respecter le secret de l'instruction, mais puisque le gamin s'évertuait à faire semblant de ne rien comprendre, il ne lui laissait pas le choix. De toute façon, les détails sordides auraient tôt fait de fuiter dans la presse. Les journalistes s'en assureraient, il n'avait aucun doute là-dessus.

« Il a été éviscéré » siffla l'homme entre ses dents. « Étripé. Par quelqu'un, ou quelque chose doté d'une paire de griffes. Est-ce que ça suscite une réaction particulière dans votre cerveau obtus ? ».

« Que…? Comment savez-vous ça ? ».

Snape laissa échapper une exclamation exaspérée. Par Merlin !

« Je tiens mes sources de la direction de Poudlard, qui les tient elle-même du Ministère de la Magie ! » aboya-t-il, énervé par cette manie chez Potter de refuser de voir le problème en face. « Répondez-moi ! Quelle conclusion en tirez-vous ? ».

Coi, Harry le regardait sans bouger.

Une bête sauvage lui a retourné le ventre. N'était-ce pas ce qu'avait crié quelqu'un dans la cohue lorsque la victime avait été découverte? Il sentit son cœur se nouer. La conversation de ses camarades aux Trois-Balais avait dérivé sur l'hypothèse d'une attaque animale. Se pouvait-il que ce soit vrai ?

« J'attends ! » tonna Snape, et Harry sursauta.

« Si un animal sauvage s'était baladé dans le village, quelqu'un au moins l'aurait vu. Non ? ».

« Vous ne répondez toujours pas à ma question M. Potter. Faîtes un effort, je suis certain que vous pouvez y arriver. Quelle conclusion tirez-vous de cet assassinat en plein village, village où se trouvait votre auguste personne pas plus tard que cet après-midi ? ».

« Qu'on peut se faire tuer en plein jour sans que personne n'intervienne ? ».

« Ne soyez pas si désinvolte, petit idiot » gronda Snape.

« Je ne suis pas désinvolte » protesta Harry avec calme.

En effet, il était l'air mortellement sérieux. Aujourd'hui la place près de laquelle était survenu le drame avait été bondée. Comment l'assassin avait-il pu passer inaperçu avec tout ce monde ? Comme s'il avait deviné ses pensées, Snape s'avança :

« Un quidam peut se faire tuer en plein jour sans que personne n'intervienne, M. Potter, car au milieu d'une foule de gens, personne n'est attentif à son prochain. Dès lors, il devient beaucoup plus facile pour un tueur de s'y mouvoir avec aisance et de perpétrer son méfait dans l'indifférence générale. Mais nous ne sommes pas ici pour développer le mode opératoire d'un assassin ».

Il eut un rictus de mépris. Harry ne sut dire s'il lui était destiné, ou s'il traduisait ce que pensait l'homme des gens inattentifs à leur environnement. Sûrement un peu des deux.

« La conclusion que vous devez en tirer rejoint ce que je vous ai déjà énoncé maintes fois, ce que votre esprit étroit se refuse à retenir: vous êtes en danger et vous devez rester sur vos garde. Que dit Alastor Maugrey, déjà ? Oui... Vigilance constante ! ».

Il aboya les derniers mot dans une imitation remarquable de Fol Œil. Harry sursauta une nouvelle fois, grimaçant. Il devait arrêter ça, il sursautait beaucoup trop à son goût, ces dernières minutes.

« Votre professeur de Défense Contre les Forces du Mal a-t-il seulement pris la peine de vous expliquer son sempiternel refrain ? Ou faut-il que je m'en charge moi-même comme si vous n'aviez pas plus de jugeote qu'un enfant de deux ans ? Car c'est le cas, mon garçon. Vous êtes irresponsable et irréfléchi, et vous n'avez aucun instinct de préservation ».

Harry ouvrit la bouche pour protester, avec plus de véhémence cette fois, mais Snape leva la main, lui interdisant de s'exprimer. Il referma la bouche, vaincu.

« La conclusion qui s'impose repose sur ces deux mots: vigilance constante. Si c'est par hasard que vous avez été attrapé cet été à la Coupe du monde de Quidditch par deux affiliés Mangemorts, ce n'est pas par hasard que des loups domptés et fou furieux étaient à vos trousses dans cette forêt des Highlands. Dois-je vous rafraîchir la mémoire en vous rappelant qu'ils portaient des colliers en cuir ? Vous m'avez révélé l'autre jour que vous aviez découvert qu'il s'agissait de Lycaons argentés. Le simple fait qu'ils aient été après vous ce soir-là signifie que vous êtes dans le viseur de quelqu'un. Je présume que les mouvements dans les rangs des partisans du Seigneur des Ténèbres déchu n'y sont pas étrangers. Et si le choix de votre nom par la Coupe de Feu ne vous a pas mis la puce à l'oreille que quelque chose se trame, alors j'ignore ce qu'il vous faut de plus ».

Snape parlait d'un débit fluide, avec dureté.

« Je ne prétends pas que l'attaque de cet homme à Pré-au-Lard est liée à vous. Mais dans le contexte actuel, celui dans lequel vous êtes visiblement infichu de rester à moins d'une lieue à la ronde de tout ce qui constitue un danger, vous devez penser à votre propre sécurité. Vous n'étiez plausiblement pas visé aujourd'hui, mais je vous le répète: si les étudiants n'ayant pas fait signer leur autorisation de sortie par un tuteur n'ont légitimement pas le droit de se rendre au village, c'est qu'il y a une raison ».

Tout en parlant, il se rapprochait de Harry qui lui, n'osait pas bouger, pris en tenaille contre le mur. Il était plongé en pleine confusion. Tout à l'heure, il lui avait semblé que l'homme était sur le point de le frapper. A présent, il n'en était plus tout à fait certain. Cependant, la colère qui couvait dans ses mots incisifs ne le rassurait pas. Il ne devait pas relâcher son attention.

« Si des ennuis vous étaient arrivés à Pré-au-Lard » poursuivit Snape « Que croyez-vous que la direction de l'école aurait pu expliquer à vos tuteurs légaux ? Votre famille ? Je suppose qu'ils auraient été enchantés d'apprendre que vous violez le règlement uniquement pour votre égoïste plaisir, sans vous soucier de votre sécurité ».

Harry lâcha un rire amer.

« Ma famille ? Ma famille se fiche de me savoir en sécurité ».

D'ailleurs, il ne considérait pas vraiment les Dursley comme étant sa famille. Ils auraient été littéralement ravis de savoir qu'il avait l'occasion de se mettre en danger. Et sûrement très déçus de savoir qu'il échouait à mourir. S'il le leur expliquait, il était à peu près sûr d'obtenir l'autorisation de sortie de la part de l'oncle Vernon. Mais il n'échouerait plus très longtemps à mourir désormais, si la deuxième tâche lui réservait un monstre digne de la Vouivre. Il n'y survivrait pas à nouveau... Quel comble quand on s'appelait le Survivant.

« Ne racontez pas d'inepties » siffla Snape. « Sa famille n'est pas assez bien pour le grand Potter… ».

Son timbre de voix dédaigneux ne reflétait pas ses pensées. Il pris la décision d'orienter son approche de legilimens lors des prochaines séances. Snape n'était pas homme à frapper les enfants ou les adolescents. Et il désapprouvait totalement la punition qu'avait dû recevoir l'insupportable garnement lorsqu'il l'avait trouvé cet été. Corriger le garçon avec une ceinture, même s'il s'était rendu coupable d'une exceptionnelle bêtise, était proprement inadmissible.

Il devrait en avoir le cœur net. Il posa son regard d'obsidienne sur le Gryffondor. Il voyait bien que le garçon brûlait d'envie de lui lancer une réplique assassine, mais quelque chose l'en empêchait. La peur, peut-être ? Non, ce n'était plus de la peur qu'il lisait sur son visage. Visage qui avait repris quelques couleurs, en passant. C'était plutôt de la colère. Et de l'amertume.

« Ne tentez pas le diable plus que nécessaire ».

Un éclair d'indignation traversa les yeux émeraudes.

« Oui, vous tentez le diable ! » assena Snape.

« Ce n'était qu'une sortie à Pré-au-Lard, je ne risquais pas véritablement grand chose » se défendit calmement Harry.

Calmement, parce que sa conversation avec le Professeur n'était pas terminée, et il pouvait encore se défouler sur lui. Son intervention fut mal accueillie, car l'homme se figea dans une posture sévère, les poings serrés.

« Vous ne comprenez décidément pas » cracha-t-il avec dégoût. « Vous n'avez aucune commune mesure du danger que vous auriez pu courir. Puisque votre instinct de ne fonctionne qu'à la sanction et que vous vous obstinez à ne pas regarder la vérité en face, vous viendrez réfléchir en retenue. Votre virée à Pré-au-Lard vous coûtera deux semaines de retenues. Ainsi que trente points en moins pour Gryffondor ».

Trente points en moins… Il venait d'annuler le total de points récoltés par Hermione cette semaine. Et il se garderait bien de l'en avertir...

« Et ne grimacez pas, vous devez aimer ça au fond puisque vous ne tirez aucun enseignements de vos punitions ».

Harry retint son souffle et plissa les yeux, attendant de savoir si le Professeur n'avait pas d'autre punition à ajouter. Mais l'homme resta là devant lui, à le fixer d'un air glacial. Si la colère était toujours présente à en juger les flammes dans ses yeux noirs, il ne semblait pas déterminé à le frapper. Harry relâcha doucement sa respiration, rassuré. C'était tout ? Pas de ceinturon, pas de fouet, pas de chaînes ? Juste une retenue et des points en moins ? Il pouvait encaisser cette punition. Elle était mille fois mieux qu'un renvoi de l'école. Mille fois mieux qu'une correction physique.

Snape nota le soulagement qui s'empara du corps de Potter. Il s'était détendu, moins sur la défensive. L'idée que le garçon ait pu croire qu'il allait le cogner faillit à nouveau le mettre fou de rage. Il devait rétablir les faits. Il lui remit sa baguette subtilisée et susurra doucereusement :

« Je vous interdit formellement de recommencer ce geste à mon égard, ou ne serait-ce que d'en avoir la simple idée. Quoi que vous pensiez, cela ne vous octroie certainement pas le droit de me menacer impunément. Est-ce bien clair, mon garçon ? ».

Oh la menace était parfaitement claire. Harry opina du chef. Les joues brûlantes, il regarda ailleurs et sentit la honte le submerger. Bon sang, il avait menacé Snape ! Snape. Il allait lui faire payer cet affront, et les retenues s'annonçaient autant douloureuses qu'interminables. Il aurait voulu lui dire combien il était désolé, navré, consterné, de l'avoir menacé. Mais aucun son ne sortait de sa bouche. Il était comme... paralysé.

Snape demeura silencieux quelques instants. Il fallait se féliciter que Potter ait quelques réflexes de défense, bien qu'il s'appliquât à démontrer consciencieusement le contraire. Bien sûr, il ne croyait pas une seconde que le garçon n'avait pas de réflexe défensif. Il en avait, c'était certain. Sinon, il n'aurait pas dépassé sa première année indemne.

D'ailleurs, cette scène ridicule lui rappelait la fois où lui, Granger et Weasley l'avaient assommé en juin dernier dans la Cabane Hurlante, alors qu'il s'apprêtait à ferrer l'infâme Sirius Black. Dans son immense mansuétude, il avait d'abord mis cette agression sur le compte d'un sortilège de Confusion que le chien aurait pu lancer au Trio. Puis quelques heures et quelques bosses plus tard, il avait vite changé de point de vue en découvrant que le traître de Lily et sa famille n'était pas Black mais le lâche et rongeur Peter Pettigrow, et qu'il avait été attaqué par des adolescents de leur plein gré. Il aurait dû être hors de lui. Il avait bien ressenti des vagues de haine, à l'époque. Mais dirigées exclusivement contre Pettigrow, qui s'était une nouvelle fois échappé.

Il était finalement heureux qu'il ait été assommé.

En un sens, il avait compris la réaction de Potter et ses amis, pour l'empêcher d'arrêter un innocent. Oh, de son ample avis, Black était coupable de nombreux méfaits. Mais pas celui d'avoir trahi le lieu de résidence de son ami d'enfance James Potter. S'il avait été éveillé et qu'il avait appris la culpabilité du rat dans la Cabane Hurlante, nul doute qu'il aurait commis un meurtre en bonne et due forme, sous les yeux de trois gamins idiots, irréfléchis et empêtrés dans des émotions qui les dépassaient. Il avait donc passé l'éponge sur cet acte de rébellion.

Oui, Harry Potter avait des réflexes défensifs, c'était indéniable.

Malgré cela, il s'entêtait à ne pas comprendre qu'il y avait un terrain favorable au danger autour de lui. Pour n'importe quel autre étudiant, le non-respect du règlement concernant l'autorisation de sortie à Pré-au-Lard n'était pas si dangereux que ça. Le seul risque était de tomber nez-à-nez avec un professeur au détour des Trois-Balais, et que cette rencontre hasardeuse se solde en une retenue. Mais Potter, c'était autre chose. Snape ne pouvait pas évaluer précisément le danger qui se profilait, cependant il était au moins sûr d'une chose: quelqu'un qui voudrait s'en prendre à Potter n'aurait pas besoin de se déplacer jusqu'au château. Il pouvait tout simplement l'attendre et le guetter à Pré-au-Lard puis le cueillir comme une fleur. Ce n'était pas une bande d'adolescents de son âge qui allaient arrêter un tueur déterminé.

Il ne s'agissait là que de spéculations. Rien ne prouvait qu'un assassin embusqué se tenait tapi dans l'ombre, prêt à égorger Potter dès qu'il poserait son orteil hors du château.

C'était de l'inconnu dont il fallait se méfier.

Jusqu'à la reprise des cours en septembre, le danger venait de l'extérieur: l'intervention des trois Mangemorts à Privet Drive, et l'horrible surprise des Lycaons argentés, où Potter avait été la cible. C'est par hasard qu'il avait été surpris errant à proximité du stade géant lors de la Coupe du monde de Quidditch, par hasard que deux individus peu recommandables l'avaient reconnu et avaient transplané on ne sait vraiment dans quel but, dans un coin du pays. Par la grâce de Merlin, Potter leur avait faussé compagnie, évitant ainsi d'être pris dans les griffes du sale rat Queudver. ça n'avait pas été difficile d'échapper à ces deux imbéciles tellement occupés à se chamailler qu'ils ne faisaient pas attention à leur jeune hôte.

Ces crétins-là n'étaient pas les plus terrifiants des partisans de Lord Voldemort, songea Snape avec cynisme. Ni les plus brillants. Malheureusement.

Mais ce n'est pas par hasard que lui et l'effronté Gryffondor s'étaient retrouvés en charmante compagnie lupine. Il ne faisait aucun doute que quelqu'un ayant eu vent de la proximité de Potter, avait lancé les bêtes féroces à ses trousses. Il ne fallait pas non plus être doté d'une intelligence redoutable pour en déduire que Queudver était lié à cette affaire.

Le crime qui avait eu lieu au village pouvait être le fruit du hasard, il l'admettait. Cette agression pouvait tout à fait s'inscrire dans une trame plus vaste, et c'était son hypothèse. Plusieurs enjeux se mêlaient. Et in autre enjeu était le Tournoi des Trois Sorciers. Cet ennemi-là venait sûrement de l'intérieur, et c'est bien ce qui inquiétait Severus.

Il posa ses prunelles noires sur Potter.

« Il est bien regrettable que vous n'ayez des réflexes de défense que face à un professeur, M. Potter ».

Le ton était glacé.

« Vous vous fourvoyez gravement, si vous vous figurez que je suis votre principal ennemi ».

« Je suis... ».

« Taisez-vous » ordonna Snape, les poings serrés. « Comment avez-vous quitté le château ? En contrôlant les sorties, Rusard aurait dû s'apercevoir que vous n'êtes pas inscrit sur la liste des étudiants autorisés à se rendre à Pré-au-Lard».

« La cape... » commença Harry.

« Ne mentez pas, vous vous y êtes rendus de la même sorte que l'année dernière. Vous avez emprunté un passage secret, n'est-ce pas ? J'en suis intimement persuadé, vous... ».

Ils furent soudain interrompu dans leur discussion par un étrange caquètement qui leur parvint de l'autre côté de la porte. Celle-ci s'ouvrit brusquement et laissa surgir un personnage de l'apparence d'un lutin. Coiffé d'un chapeau haut de forme, une tête ronde, des yeux noirs et fureteurs, il souriait, un air sournois s'étalant sur son visage.

« J'ai entendu des voix de ce côté-ci, ça avait l'air d'une dispute... Potty et Servilus, quelle belle surprise ! » la voix criarde, l'être malingre s'en alla flotter devant eux. « Tiens donc, la chauve-souris est sortie de son antre reptilienne ? En charmante compagnie avec Langue-de-Serpent, à ce que je vois ! ».

Il esquissa un sourire bardé de dents pointues et poussa des cris perçants, dans une grossière imitation d'une chauve-souris en chasse.

Merlin, songea Snape. Ce nuisible choisissait décidément le pire moment pour semer le chaos.

« Peeves... » commença-t-il d'un ton onctueux tandis que l'être lui tirait la langue. « Hors de ma vue, Peeves ».

Quiconque connaissait un tant soit peu le caractère ombrageux du Maître des Potions devait savoir, lorsqu'il utilisait cette voix particulière, qu'un grand danger se profilait pour lui. Totalement inconscient, le petit personnage s'intéressa à Harry :

« Potter la vipère, la Langue-de-Serpent... Héritier du grand Salazar … Adorateur des Vouivres infernales... Que fais-tu à Gryffondor ? Servilus devrait te recruter chez Serpentard, tu y aurais toute ta place... La vipère, c'est Potter la vipère ».

Il commença à entonner une chanson de son cru spécialement dédiée au Gryffondor, concernant sa performance lors de la première tâche, et ponctuée de grossièretés.

« Peeves, dernier avertissement » prévint Snape.

L'esprit frappeur de Poudlard était un véritable enfer ambulant : seuls Dumbledore et le fantôme de Serpentard, le très taciturne Baron Sanglant, parvenaient à se faire obéir. Et pour tous ceux qui voyaient leur autorité contestée par cet arrogant personnage fouineur, c'est à dire le reste du monde sorcier, il fallait user de stratagèmes plus élaborés. Le Maître des Potions pour sa part ne s'embarrassait pas de politesses, recourant directement à l'usage de la violence. Beaucoup plus efficace que les pourparlers. Il n'y avait pas lieu de négocier avec cet insupportable farfadet.

Peeves continua sa chansonnette, et s'accrocha au lustre de la salle de classe, avec l'intention claire de le dévisser. Excédé, Snape leva sa main droite et figea l'esprit frappeur qui resta immobilisé dans les airs, les bras tendus vers les lampes. Ses yeux bougèrent dans tous les sens, manifestement furieux. Puis il étudia le Gryffondor interloqué de ses prunelles noires :

« Nous n'avons pas terminé cette conversation, M. Potter. Je vous ferai parvenir par hibou les modalités de votre sanction. Disparaissez, à présent, et regagnez directement vos quartiers».

« Professeur, je... ».

Snape leva la paume de sa main :

« Ne vous avisez pas de me désobéir et de traîner dans les couloirs avec ce qu'il s'est passé aujourd'hui, je pourrais vous en faire regretter les conséquences. Est-ce bien compris ? ».

Les bras ballants, Harry hocha la tête.

« Est-ce bien compris ? » répéta Snape avec un air mauvais.

« Oui » répondit-il.

« Oui, qui ? Je ne vous dispense pas des règles de politesse, que je sache ».

« Oui, Monsieur ».

Il y eut un moment de flottement où tous deux se dévisagèrent. Snape sentit que Potter voulait dire quelque chose. Il attendit, renforçant l'intensité de son regard sur lui. Le garçon jetait des coups d'œil nerveux autour de lui. Visiblement, la façon dont se terminait leur conversation n'était pas de son goût. Qu'avait en tête ce sinistre insolent ? Quand il fut évident qu'il ne se lancerait pas Snape s'enquit sur une tonalité doucereuse :

« Un problème, M. Potter ? ».

Le garçon cessa de papillonner et fixa son regard vert sur lui. La colère froide et contenue tressaillait encore dans l'attitude de son professeur.

« Aucun, Monsieur », répondit-il finalement avant de se détourner aussitôt.

Puis, d'une démarche hésitante qui ne convainquit guère le Professeur, il longea le mur, l'effleurant du bout des doigts, avançant vers la porte. Il tourna prudemment la poignée, comme s'il s'attendait à ce qu'elle soit fermée. Il se retourna vers l'homme. Vérifiait-il qu'il ne l'attaquerait pas par surprise ? songea Snape avec ironie.

« Je suis désolé. Je n'aurais pas dû vous menacer ».

Et, avant que Snape ne puisse dire quoi que ce soit, il était dans le couloir, direction la Tour de Gryffondor.

Le Maître des Potions regarda la porte se refermer doucement, patientant de longues secondes. Puis, poussant un soupir, il libéra l'esprit frappeur. Celui-ci, furieux d'avoir été immobilisé, lui lança une ribambelle d'injures.

C'est alors que Severus réalisa que l'intervention inopportune de Peeves avait éclipsé de sa tête ce qu'il voulait dire à Potter, à savoir qu'il n'était pas homme à frapper les enfants ou les adolescents. Il avait nié à demi-mots l'accusation. A peine dénié... Aurait-il voulu que Potter le croit véritablement capable d'un tel acte, qu'il ne s'y serait pas pris d'une autre manière. Maudit Peeves ! Maudit ectoplasme...

« Servilus, espèce de... ».

« SILENCE, PEEVES ! » rugit-il, alors que le vilain personnage lançait à nouveau des cris stridents de chauve-souris.

Ulcéré, le Serpentard ne lui laissa pas le temps de reconsidérer son comportement. Il dégaina sa baguette plus vite que son ombre et le terrassa d'un rayon lumineux qui l'envoya violemment bouler contre le mur du fond. L'affreux ne se releva pas, assommé. Hors d'état de nuire. L'avantage avec ces engeances du démon, était qu'on pouvait pleinement expérimenter des sortilèges sur eux sans risquer de les blesser gravement. Il ne comprenait pas pourquoi Dumbledore s'obstinait à le garder à Poudlard. Si lui avait eu le pouvoir de vie ou de mort, il y a belle lurette qu'il serait piégé, enfermé dans un cachot profond et lugubre dans les sous-sols du château, à subir mille tourments.

Cela n'apaisa cependant pas la colère qui avait dangereusement palpité en lui depuis qu'il avait attrapé ce satané Gryffondor en flagrant délit de violation du règlement, et qui n'avait cessé d'enfler durant leur conversation. Sans même chercher à refréner le flot de violence qui inondait ses veines, il abattit furieusement un poing serré sur un pupitre de la classe.

Il n'aima pas que le bois lui résiste, alors il souleva brutalement la table et la renversa avec fracas, sans que cela ne lui apporte la moindre satisfaction.