Kyoya marchait depuis plusieurs jours maintenant sans aucune destination précise. Il se contentait d'avancer toujours plus profondément dans la province Japonaise. Il ne s'arrêtait que pour manger et dormir quelques heures. Le reste du temps il marchait, inlassablement, faisant un pas devant l'autre, dans un cycle sans fin. Il marchait dans la chaleur du jour et la froideur de la nuit. Contre la pluie ou contre le vent. A travers le brouillard ou à la clarté. Sous les rayons du soleil ou à la lueur de la Lune. Il marchait, marchait et marchait encore. Jamais il ne pourra aller assez loin parce que, jamais, il ne pourra échapper à ce qu'il tentait désespérément de fuir : lui-même. Ou plutôt, celui qu'il était devenu.
Kyoya avait quitté Gingka dans un paradoxal sentiment de lourde sérénité. Sérénité parce que savoir que Gingka continuerait à pratiquer et transmettre le beyblade qu'il connaissait lui était apaisant. Sérénité aussi parce que lui dire enfin ce qu'il pensait de lui avait été une libération, telle une véritable confession. Et puis, savoir que les quelques mots qu'il lui avait dit avaient rendu à Gingka sa confiance en lui et, se faisant, l'avaient rendu invincible était particulièrement apaisant puisque Kyoya pouvait désormais être certain de pouvoir se dire qu'il avait été vaincu par un blader invincible. Mais quelle ironie ! Pour lui qui n'avait cessé de vouloir vaincre Gingka depuis qu'il le connaissait, il venait de signer lui-même, et consciemment, l'arrêt de mort de son propre but. Enfin, ce n'était peut-être pas tout à fait vrai. Son échec était surement assuré depuis la victoire de Gingka contre Némésis. Mais qu'importait ! Il n'en restait pas moins que son abandon était devenu sincère et officiel à l'instant où il avait prononcé, sans vraiment peut-être mesurer toute la portée de sa parole, cet aveu d'échec : l'admission à voix haute et devant son rival que ce dernier était meilleur que lui. Cette constatation sur son propre comportement le glaçait de stupéfaction. Il ne se reconnaissait plus. Lui qui se maitrisait toujours de façon tellement précise, tellement rigoureuse. Lui qui maitrisait son regard, sa voix ses gestes et ses paroles, lui qui allait jusqu'à contrôler ses pensées pour rester dans la concentration la plus grave et la détermination la plus pure, lui enfin qui ne reculait devant aucune manœuvre pour parvenir à ses fins, venait de faire l'aveu de ce qui serait sûrement son plus grand regret : son infériorité. Encore aujourd'hui, alors que ce sentiment lui était devenu familier, alors même qu'il l'avait avoué, il continuait de le hanter. Non jamais il ne pourrait s'habituer à être seulement bon et pas le meilleur. Jamais il ne pourrait s'habituer à cette place de deuxième que l'univers s'obstinait à lui donner. Et jamais il ne pourrait se supporter lui-même s'il était devenu faible au point de renoncer à devenir le premier.
Et pourtant, c'était ce qu'il venait de faire.
Comment avait-il pu ? Il avait prononcé ces mots sans vraiment en avoir conscience. Et le pire de tout cela, c'est qu'avec son amertume, sa douleur et cette foule de sentiments négatifs mélangés qu'il parvenait de moins en moins à distinguer, il en avait ressenti du soulagement. N'était-ce pas plus simple à présent ? Après tout, avait-il besoin de continuer de courir derrière des rêves inaccessibles ?
Oui, il en avait besoin. Tout son corps, toute son âme lui hurlaient qu'il avait fait le mauvais choix. Il avait fui. Lâchement. Il avait été faible. Il s'était trahi. Il sentit sa mâchoire se serrer à lui en casser les dents. Mais il valait mieux cela que de laisser exploser la rage et le désespoir que sa bouche semblait tenir. Il savait que s'il relâchait la pression, ne serait-ce qu'une seconde, il ne pourrait plus se maîtriser. Ses poumons n'attendaient que ça pour se dégager. Sa gorge le brûlait de ne pouvoir hurler. Et il y avait cette ceinture invisible sur son torse qui le serrait, le comprimait, l'empêchait de respirer. Ses tripes, il voulait les recracher. Son esprit embrumé lui faisait mal. Toutes ses voix ressurgissant de son vécu hurlaient à ses oreilles. Des sensations mêlées, des douleurs non identifiées. C'était à en devenir fou ! Son corps se révoltait ! Son esprit le lâchait ! Lui-même se haissait ! Il aurait dû mourir ! Il aurait dû mourir en même temps que Ryuga ! Il aurait dû mourir avant que ce qu'il était autrefois si fier d'être ne disparaisse ! Les flammes dansaient devant ses yeux, et derrière elles, lui-même. Il fallait qu'il l'atteigne ! Il fallait qu'il le tue ! Ce traitre, ce misérable, ce faible ! Il aurait dû le tuer il y a longtemps !
D'un bond, Kyoya se précipita sur sa vision dans un accès de folie. L'anéantir ! la tuer ! la massacrer ! Il fallait exterminer cette racaille, la trucider, la poignarder ! Il sentait ses bras qui frappaient, il entendait au loin des voix qui gémissaient. C'était bien, il allait gagner, il allait vaincre ! Il allait se reprendre ! Il allait se retrouver !
Au bout de quelques secondes ou de plusieurs heures, il n'aurait su le dire, il s'arrêta enfin de frapper. Les voix dans sa tête s'étaient tues. Les flammes devant ses yeux avaient disparues. Son regard s'éclaira enfin et redevint lucide.
La première chose qu'il vit fut un liquide rouge visqueux. Du sang. Il y en avait partout. Sur le sol terreux, sur ses doigts, sur les vêtements de l'inconnu dont le corps inerte sur le sol ne faisait aucun doute sur son état de mort. Mais Kyoya ne réalisait pas encore ce qu'il voyait. Il laissa ses yeux remonter jusqu'au visage de l'homme. Un jeune homme brun d'une vingtaine d'années qu'il ne connaissait pas, qu'il n'avait jamais vu. Stupéfié il se releva d'un bond, contemplant avec horreur le meurtre qu'il venait lui-même commettre. Il fut pris d'un vertige et recula de plusieurs pas, ne voulant pas croire à cette abominable réalité. Mais son recul fut bien vite bloqué par un mur de pierre contre lequel il s'applati, écrasé par la culpabilité. Ce n'est qu'à ce moment que son regard quitta la scène de crime des yeux pour trouver une échappatoire et qu'il se rendit alors compte qu'il était cerné par des dizaines de personnes. Des curieux qui le regardaient agir en silence, dans une sorte d'ébahissement général. Kyoya les survola du regard les uns après les autres, tentant de jauger, dans son esprit confus, leurs pensées et leurs actions futures.
Soudain, un clappement de mains se fit entendre, puis deux, puis quatre. Bientôt, tout ceux qui avaient assisté à la scène d'horreur ou qui venait de se joindre à eux en courant l'applaudissaient. Cette réaction accentua la confusion de Kyoya qui était à présent persuadé de sa folie.
Les applaudissements ne cessèrent que lorsqu'un petit homme rondouillet se détacha de la foule et lui dit :
« _ Tu viens de tuer le chef du groupe de voyous appelé « Terreur des Ombres » et qui terrorise la ville et ses villageois. En tant que maire, reçoit toute notre gratitude pour cette action ».
Dans un premier temps, Kyoya ne réagit pas. Il y avait là, bien trop d'informations contradictoires à admettre.
Il acquiesça sans parler et s'éloigna d'un pas qu'il tenta de rendre ferme et décidé mais qui ressemblait bien plus à la boiterie d'un vieil homme sénile.
Les habitants de la ville ne le suivirent pas. Tant mieux. Il avait besoin de remettre de l'ordre dans ses idées, de comprendre ce qu'il venait de faire, ce qu'il venait de se passer. Mais il n'en n'eut pas le temps car quelques secondes et rugissements de moteurs plus tard, un groupe de motards l'encerclèrent.
« -Qu'est-ce que vous voulez ?, demanda violemment Kyoya.
- C'est toi qui a tué Norio ? Notre chef ? »
Kyoya ne répondit pas. Il ne savait même pas qui il avait tué et n'avait pas envie de s'attirer des problèmes inutilement.
« -Je suis Kasuhiko. Le sous-chef du gang de la terreur des ombres. Si c'est toi qui as tué notre chef, nous voulons te proposer de prendre sa place à notre tête. »
Kyoya se figea de surprise mais se repris promptement en lançant les bras croisé et la tête baissée dans une attitude détachée et indifférente :
« -Vous n'avez pas l'air bien triste de la perte de votre chef dites-moi…
-Tu ne connaissais pas Norio. C'était un chef sanguinaire. Aucun de nous ne regrette sa perte. »
Kyoya les regarda en fronçant les sourcils.
« -Alors ? Acceptes-tu d'être notre nouveau chef ? Et comment t'appelles-tu ? ».
Kyoya hésita. D'un côté, être chef d'une bande de malfrats à motos dans un petit village de province ne l'intéressait pas plus que ça. D'un autre, qu'avait-il d'autre à faire ?
Il jaugea chaque visage présent devant lui minutieusement. Ne prendrait-il pas un énorme risque en dévoilant son identité ? Non, aucun risque. Et puis il pouvait les mettre au tapis facilement. Il n'aurait même pas besoin de Léone pour ça.
Finalement, il prit un ton détaché pour déclarer :
« -Je m'appelle Kyoya. Kyoya Tategami. Et j'accepte votre proposition ».
Aussitôt, tout le gang prit une mine rassurée. Apparemment, la décision de Kyoya leur faisait plaisir.
« -Viens chef !, fit Kasuhiko. On va te montrer notre quartier général ».
Kyoya le suivit sans répondre. Cette situation lui était déjà familière. Il en avait vécu une semblable en devenant chef des chasseurs de tête même s'il n'avait tué personne cette fois-là. Il sentait d'instinct comment un digne chef devait réagir et il ne se trompait pas.
Comme lorsqu'il était le chef des chasseurs de tête, son rôle consistait principalement à ordonner des casses ou des trafics mais contrairement à l'époque où il était le chef des chasseurs de têtes, il n'y prenait plus aucun plaisir. D'une part, ses hommes étaient déjà organisés et il n'avait donc que peu d'ordre à donner. D'autres parts, parce qu'il s'ennuyait. En effet, tous ses hommes avaient compris qu'il valait mieux se tenir à carreau en sa présence. Tous savaient qu'il pourrait les tuer sans remord ni regret en quelques instants et sans qu'ils puissent se défendre. C'était d'ailleurs la raison pour laquelle ils l'avaient choisi pour chef. En conséquence, nul ne défiait jamais Kyoya. Ce dernier s'en ennuyait ferme. Etre le chef d'une bande de minable ne l'amusait plus. Entre-temps, il avait trop vécu. Entre-temps, il avait connu la douleur de la défaite et la volonté de vaincre. Entre-temps, il y avait eu Gingka. Gingka qui avait apporté à sa vie plus d'aventure que n'importe quel gang pouvait lui promettre.
Les jours passaient dans un ennui mortel pour Kyoya. Ce dernier se moquait royalement de son gang et le délaissait chaque jour un peu plus. Autrefois, il était un bon chef pour les chasseurs de tête. Ses gars lui devaient informations et obéissance. Kyoya maitrisait tout et commandait tout. Aujourd'hui, il laissait ses sous-fifres, livrés à eux-mêmes, faire ce qu'ils voulaient. Ses hommes raquettaient des petits, volaient à l'étalage, vendaient de la drogue. Lui n'avait rien à y redire. Il n'avait même rien à en dire. Ses hommes s'organisaient d'eux-mêmes. Kyoya n'était utile en rien. Et il le savait. Cependant, la peur qu'inspirait Kyoya sur ses hommes lui assurait sa place et le respect même si les Terreurs des Ombres voyaient bien que leur chef se désintéressait d'eux.
Deux mois étaient passés. Deux mois durant lesquels Kyoya s'était isolé de plus en plus de son groupe. Il restait seul de longues heures, se perdant dans ses pensées en regardant sa reluisante Léone avec nostalgie. Un jour, il emmena avec lui une bouteille d'alcool qu'un de ses hommes avait volé. Seul dans sa mélancolie, il but toute la nuit, s'enfonçant dans l'ivresse. Le lendemain, il recommença avec deux bouteilles. Et le jour suivant avec une de plus. Il continua tant et si bien qu'il devient rapidement soul à longueur de temps dans l'espoir d'apaiser un peu sa douleur. Mais c'était peine perdue car l'effet euphorisant de l'alcool passé, il lui faisait voir ses idées d'une façon encore plus sombres qu'elles ne l'étaient auparavant. Mais ça lui plaisait. En s'enfonçant dans le désespoir et la douleur sans fin, il avait l'impression que les choses trouvaient leur place. Qu'il pouvait pleinement exprimer sa souffrance. Mais ce n'était pas encore assez. Aussi, continuait-il de boire, encore et encore jusqu'à ce que la dernière goutte d'espoir, le dernier soupçon de joie et le dernier frémissement de sourire ait quitté son corps.
Ses hommes avaient bien remarqué l'attitude de Kyoya mais n'avaient fait aucun commentaire : Kyoya était leur chef, il pouvait faire ce qu'il voulait. Pourtant, cette nouvelle habitude ne leur facilitait pas la vie car Kyoya qui leur était déjà indifférent et peu avenant d'ordinaire était devenu effrayant, diabolique, intransigeant et indomptable. Et rien ne semblait pouvoir le tirer de son état de béatitude indifférente qui ressemblait de plus en plus à une lente agonie.
