Edgeworth prit quelques instants afin d'analyser la situation. Il venait de découvrir l'indice manquant qui liait chacune des victimes. Toutefois, la révélation que Turner pouvait être impliqué directement…
« Notre ami Turner a donc été l'un des principaux acteurs de cette histoire et, qui plus est, à cette époque, c'était un officier supérieur. »
Le procureur marqua une pause avant de poursuivre son raisonnement.
« Angels m'a dit que ça ne faisait que deux ans qu'il était son assistant et le DV-7 a eu lieu il y a près de deux ans. Non… c'est impossible que ce soit une coïncidence; Turner a été rétrogradé suite à cette affaire. Il n'a pas volontairement choisi de devenir l'assistant d'Érika, c'est évident! C'est donc la mort de la victime, Viktor Tuga, qui est la cause de tous ces meurtres. »
Il relut les dernières pages attentivement, mais il tomba sur une impasse.
« Mais je ne comprends pas! Turner a été innocenté, ainsi que le constable Nicotti. Le juge a déclaré que considérant la situation tendue et le comportement très dangereux de la victime, Turner n'avait pas mal agi en tant que tel. Le danger pour les policiers était bien réel : La défense classique de protection de soi-même et de force majeure. Me Deuvres a magistralement bien plaidé », conclut Edgeworth.
Le jeune procureur avança dans le dossier afin de vérifier les arguments du Procureur Hykule. Il fronça les sourcils en lisant que, malgré la charge ivre de l'étudiant armé d'un large couteau, le procureur avait cru bon de plaider contre les policiers l'homicide volontaire sans nuance.
« L'imbécile! grommela Edgeworth. À quoi s'attendait-il en déclarant qu'un individu sévèrement intoxiqué, armé et se ruant sur les policiers ne constitue nullement un danger? Un procureur médiocre le demeurera pour toujours, c'est bien obligé… »
Il relut encore une fois le déroulement du procès, mais n'en tira pas plus de renseignements.
« La séance a été interrompue à maintes reprises par le public venu assister au procès. Le greffier aurait par ailleurs expulsé un groupe de jeunes filles, amies de la victime, qui auraient juré que la mort des accusés viendrait. On peut donc élaborer l'hypothèse qu'il pourrait s'agir d'une vengeance de la part d'amis du défunt, toutefois… »
Le jeune procureur déposa le dossier sur son bureau et leva les yeux au ciel.
« Toutefois, cela ne règle pas le cas de notre bon sire Turner ni ce qui a bien pu arriver après ce procès. Dommage que les contrecoups de cette sale histoire ne figurent pas au dossier, soupira Edgeworth. De plus, je voudrais bien savoir par quel prodige ce dossier a pu atterrir dans mon bureau… »
Il se leva lentement de sa chaise, agrippa le dossier DV-7 et se dirigea vers la sortie avec un regard malicieux.
« Mais tout cela, j'ai bien l'impression qu'un individu pourra y répondre. Il est temps de procéder à un léger interrogatoire ».
Bien installé dans son fauteuil, Bastien Turner sortit un mouchoir de sa poche et nettoya ses lunettes machinalement. Ses épais sourcils broussailleux trahissaient une frustration profonde, frustration ayant un rapport direct avec le conflit entre Adams et lui quelques heures plus tôt.
L'assistant-légiste soupira longuement avant de saisir un stylo et de griffonner quelques notes. Il fit un geste dans le but de saisir un manuel avancé de biologie se trouvant sur le coin de son bureau, mais il fut interrompu par trois coups sourds frappés à sa porte.
« Entrez! » clama Turner, surpris de cette visite. Et pour cause, d'habitude, la Docteure Angels ne frappait pas avant d'entrer.
L'assistant légiste écarquilla les yeux en voyant Miles Edgeworth franchir le pas de la porte en arborant un air semi triomphant.
« Bien le bonjour, Turner! Érika est occupée avec un cadavre particulièrement récalcitrant. J'espère que je ne vous dérange pas?
- Vous êtes toujours le bienvenu. En quoi puis-je vous être utile?
- Vous pouvez m'être encore bien plus utile que ce que vous pensez. Je suis convaincu que vous pouvez me fournir des informations capitales concernant les meurtres de ces derniers jours, commença Edgeworth en se tapotant la tempe.
- Je vois. Sûrement faites-vous allusion au rapport que j'ai fourni à la Docteure Angels. Je travaille justement ici à une nouvelle version concernant… »
Le procureur hocha négativement la tête avec un sourire méprisant.
« Je ne doute pas de la qualité de vos rapports écrits, sergent. Malheureusement, je suis ici pour autre chose. J'aurais voulu en savoir un peu plus sur vous-même, intima le procureur en se rapprochant du bureau de l'assistant légiste.
- Sur moi? Grand dieu, qu'ai-je bien d'intéressant à raconter? J'ai le regret de vous dire que ma vie n'est en rien palpitante.
- Vous vous sous-estimez, Turner! N'avez-vous pas, avant de devenir l'assistant d'Érika, connu une brillante carrière de policier?
- Hum… on peut dire cela… il est vrai que dans mon jeune temps, il s'est passé bien des choses.
- Beaucoup d'action, je suppose? »
Turner eut un moment d'incertitude qui n'échappa pas au procureur. Il poursuivit d'une voix méfiante.
« Oui bien sûr, le métier de policier comporte évidemment un important volet d'action, mais je ne vois pas où… »
Le procureur comprit vite que Turner ne dévoilerait rien au cours d'une conversation amicale et anodine. Il fallait passer à l'offensive avant que l'assistant-légiste ne saisisse le stratagème.
« Ça n'a aucune importance! coupa Edgeworth. Pourquoi avoir troqué ce métier auquel vous avez consacré la majeure partie de votre vie pour un poste de sous-fifre dans un laboratoire?
- J'ai vieilli voilà tout. J'adore la science, il est donc normal que j'ai été voir la Docteure Angels pour…
- Je ne vous crois pas! Pardon de vous en informer, mais vous êtes un très mauvais menteur, alors cessez de vous empêtrez dans vos faussetés… Capitaine Turner! »
Le coup avait porté. Turner parut déstabilisé par l'attaque du procureur, mais sa réponse ne fut pas modifiée.
« Je ne vois pas ce que vous voulez dire. Si vous êtes venu pour m'accuser de quoi que ce soit, ce n'est pas en m'intimidant que ça fonctionnera! » répondit-il avec colère.
Le procureur ne broncha pas. Il affichait un sourire de satisfaction.
« Il s'énerve, pensa Edgeworth. Il est sur la défensive et c'est évident qu'il se demande jusqu'à quel point je connais son passé. Je le tiens. »
Edgeworth imposa son ultimatum avec calme :
« Je vous offre une dernière chance, Turner. Dites-moi précisément votre rôle dans cette histoire ou je me verrai obligé d'être beaucoup moins conciliant.
- Encore une fois, je n'ai rien à vous dire! Pourquoi ces questions et ces accusations idiotes? Je n'ai strictement rien à me reprocher!
- Très bien, si c'est ce que vous voulez… » conclut Edgeworth d'un ton faussement désolé.
Le procureur brandit le dossier du DV-7 et le déposa sans douceur sur le bureau de Turner; ce dernier, curieux, l'ouvrit avec prudence. Quelques secondes s'écoulèrent et l'assistant légiste devint blême comme si son plus affreux cauchemar venait de se manifester.
« C'est… c'est impossible! IMPOSSIBLE! » hurla Turner en se cachant la tête dans les mains.
Edgeworth demeura impassible. Il se contenta d'attendre que le vieil homme se remette de sa surprise.
« Comment avez-vous eu accès à ce dossier? demanda Turner d'une voix chevrotante.
- Je l'ignore à vrai dire, répondit Edgeworth avec un sourire cruel. Mais peu importe! La réaction qu'il vous a occasionnée en dit bien long. C'est tout de même curieux que vous ayez pu croire que personne ne ferait de liens entre les trois victimes.
- Mais je vous dis que c'est impossible! rugit Turner incrédule. Ce dossier n'a pas pu se rendre jusqu'à vous, comment se fait-il que… »
Turner cessa de parler et un soupçon de terreur traversa son regard.
« Le rapport d'autopsie d'il y a quelques jours! Non, ce n'est pas vrai… c'est la Docteure Angels qui a… » commença Turner.
Il s'interrompit en voyant l'expression intéressée du procureur.
« Oui? Vous disiez? insista Edgeworth
- Rien! Je… me suis trompé, je voulais dire…
- Turner! gronda le procureur. Je vous jure que si vous persistez à me prendre pour un imbécile, j'aurai fait en sorte que ce soir même, vous soyez incarcéré dans la prison de ce commissariat! »
Le sexagénaire voulut protester, mais devant le regard courroucé du procureur, il baissa la tête, complètement désespéré.
« Je vois que je n'ai pas vraiment le choix… débuta Turner la mine basse. Ce dossier n'aurait jamais dû se rendre à vous; une innocente maladresse est la cause de tout ceci… Les deux dossiers se trouvaient sur mon bureau, la Docteure Angels a dû s'emparer du DV-7 par distraction en croyant qu'il s'agissait du dossier qui vous était destiné. Je n'ai pas songé à vérifier le rapport d'autopsie avant de…
- C'est donc ça! Pour une fois que l'étourderie d'Érika m'est bénéfique! C'est ainsi que le DV-7 s'est retrouvé chez moi et que le rapport d'autopsie… »
Edgeworth s'interrompit et fixa Turner d'un regard accusateur.
« Mais pourquoi le DV-7 était-il en votre possession, j'aimerais bien le savoir. Et surtout, pourquoi n'y avait-il aucune note au registre sur le fait que vous l'aviez emprunté. Il n'y avait aucune autre indication hormis celle que le dossier s'était volatilisé… »
La réponse lui parut soudainement évidente. Quel meilleur moyen que de faire disparaître l'élément qui reliait les trois meurtres et surtout, d'empêcher que l'enquête remonte jusqu'à lui?
« Vous! Vous l'avez volé aux archives! Tout le système informatique est remis à neuf en ce moment et sans ce dossier, il n'y aurait eu aucune information le concernant dans les archives électroniques! Ce dossier aurait disparu et aucune copie intégrale n'aurait pu être retrouvée. »
Edgeworth poussa son raisonnement plus loin. Toutes les ficelles se rejoignaient.
« Quant au dossier original… Dites-moi, Turner! Le rapport d'autopsie que vous avez pris par erreur, qu'en avez-vous fait? » demanda Edgeworth, agressif.
Turner resta muet, le procureur interpréta son silence comme la confirmation de son hypothèse.
« Vous l'avez détruit en pensant qu'il s'agissait du DV-7, n'est-ce pas? Ainsi, il n'y aurait plus aucune trace de cet épisode affreux de votre carrière. Vous vouliez qu'il disparaisse à tout jamais de ce commissariat… »
Edgeworth fit une pause et conclut avec un rictus désobligeant.
« Afin que personne ne fasse le lien avec vous une fois les trois meurtres commis… Vous avez voulu faire disparaître cette preuve embarrassante pour protéger vos arrières afin de pouvoir tuer en paix tous les acteurs du DV-7 sans que l'on puisse remonter à vous! »
Edgeworth était maintenant appuyé à deux mains sur le bureau de Turner. L'assistant légiste, toujours un peu interdit, changea de posture et parut désormais abandonner son état de vieil homme effrayé. Le procureur avait la sombre impression que les yeux de Turner étaient plus perçants qu'à l'origine et que sa voix possédait un timbre plus assuré et provocant.
« Vous vous trompez, mon cher Edgeworth. Votre raisonnement est plus qu'intéressant, mais il ne tient malheureusement pas la route. Croyez bien que j'en suis navré, déclara Turner avec un regard de défi.
- Il ne contient peut-être pas tous les éléments du casse-tête, mais c'est plus que suffisant pour vous faire arrêter! »
Turner balaya l'air d'un revers sec et brusque de la main comme s'il repoussait physiquement la déclaration du procureur.
« Je suis désolé, mais vos preuves sont bien trop minces pour me lier à tous ces meurtres. Oui, j'ai joué un rôle dans le DV-7, mais pourquoi aurais-je tué tous ces gens? J'ai été innocenté après tout; je n'ai absolument aucun mobile et surtout, comment expliquez-vous mon alibi lors de l'attaque sur Vicky après laquelle on a retrouvé mon badge sur les lieux? »
Edgeworth ne répondit pas aux questions immédiatement. Bien entendu, il ne possédait pas encore toutes les explications de cette affaire. Il se contenta de brandir un index accusateur au visage de Turner.
« Le mobile, je l'ignore encore, avoua Edgeworth. Par contre, on ne peut exclure l'usage d'un ou plusieurs complices pour vous garantir un alibi. Il est bien facile de demeurer sagement au bureau pendant qu'un homme de main accomplit la besogne. Être commanditaire de meurtres entraîne les mêmes peines que si vous les aviez commis! »
Le vieil homme ricana de dérision.
« Fort bien, où sont vos preuves de tout ceci? Où se trouvent ces fameux complices? Quelle preuve avez-vous que c'est bien moi qui ai commis ces meurtres ou qui les ai ordonnés? Non, monsieur Edgeworth, vous ne tenez absolument rien sur moi… répliqua Turner en souriant du coin des lèvres.
- Pas encore effectivement! Mais ça ne saurait tarder, je suis sûr que le commissaire Adams appréciera beaucoup ce dossier, lui qui manque si cruellement de lecture de chevet, répondit Edgeworth du tac au tac.
- Oh! Mais le commissaire Adams est parfaitement au courant de tous les détails de cette histoire Vous ne lui apprendrez rien de nouveau, je vous assure. »
Edgeworth, légèrement déstabilisé par la déclaration de Turner, battit en retraite. Il ne pouvait croire qu'Adams connaissait tous les détails du DV-7, mais qu'il était resté muet sur le sujet. Le procureur continua tout de même la charge.
« Très bien, admettons qu'Adams soit au courant du DV-7. Peut-être qu'une histoire de destruction de preuves et de vol de matériel strictement policier l'intéressera davantage. Vous ne vous sortirez pas indemne du sort que vous réserviez à ce dossier », reprit Edgeworth avec assurance en brandissant le DV-7 devant la figure de Turner.
Ce dernier répondit avec une arrogance que le procureur ne lui connaissait pas :
« Vous qui vouliez m'incarcérer pour meurtre, voilà que vous voulez me faire arrêter pour vol d'un dossier de plus de deux ans. Vous ne vous contenteriez que du menu fretin? J'en doute. »
Turner fit une pause. Sa nervosité d'il y a quelques minutes avait cédé la place à une confiance en soi presque effrontée.
« Non, je vois que vous avez beaucoup de questions et que vous voulez des réponses à propos du DV-7. Je vous propose un marché… débuta Turner.
- Vous n'êtes nullement en position de me proposer un marché, j'en ai bien peur, coupa Edgeworth ne désirant pas perdre l'avantage.
- Vous me soupçonnez ardemment d'être le meurtrier dans cette histoire, c'est visible. Toutefois, vous verrez que ma proposition est intéressante. En échange de votre silence à propos du léger chapardage, je vous offre de répondre à toutes vos questions concernant le DV-7. »
Edgeworth déglutit discrètement. L'idée de marchander avec Turner le répugnait, mais ce dernier avait raison : Un verdict coupable pour vol de dossier ne l'intéressait nullement.
« Par ailleurs… poursuivit Turner. Je vous assure que je suis la seule personne qui consentira à éclairer vos lumières sur le sujet. Seuls les officiers supérieurs encore en poste aujourd'hui sont au courant de tout ce qui est arrivé et ils ne vous apprendront rien. Adams leur a cousu la bouche pour toujours, ils n'oseront jamais le défier. Les simples policiers en sont au même niveau que vous, ils connaissent peut-être le procès, mais pas ce qui a suivi; vous n'apprendrez rien d'eux non plus. »
Le procureur se mordit la lèvre inférieure. L'assistant légiste était convaincant et il avait la nette impression que dénouer la vérité à propos du DV-7 lui permettrait d'élucider le mystère des récents meurtres beaucoup plus rapidement.
« Soit… j'accepte. Parlez-moi un peu des circonstances du DV-7 de votre point de vue. »
Le procureur prit une chaise et vint s'installer en face du bureau de Turner.
« Vous avez probablement déjà lu le dossier de fond en comble, alors inutile de vous conter des histoires. Il y avait eu une manifestation monstre d'étudiants dans la ville il y a plus de deux ans. C'est-à-dire plusieurs milliers de jeunes turbulents agglutinés au même endroit et j'ai reçu l'ordre d'aller les encadrer avec une troupe de 20 policiers, débuta Turner.
- Et qui vous a donné un ordre aussi biscornu? » intervint Edgeworth, scandalisé.
Turner eut un sourire narquois.
« Vous n'allez pas aimer la réponse. C'est notre bon Adams qui s'est mis en tête de nous envoyer au casse-pipe. Une fois sur place, ma patrouille et moi, nous nous sommes rendus compte que nous devions mater plus de 20 000 individus agressifs et, dans le cas de certains, sous influence de l'alcool. J'ai envoyé un message d'urgence une fois sur les lieux. J'ai reçu la réponse agréable de me débrouiller, parce que le budget était serré, énonça Turner avec amertume.
- Tristement, je ne vois aucune raison de mettre en doute votre récit, répondit Edgeworth en songeant au côté radin du commissaire.
- Bref, alors j'ai fait ce que j'ai pu. On a dressé une barricade pour ne pas que les manifestants causent du grabuge plus loin et on les a enjoint de se disperser. Les procédures standards que nous avons suivies ont rajouté une dose d'agressivité chez les manifestants. C'est alors que tout a viré à l'émeute!
- Et c'est à ce moment que le malheur est arrivé si je vous suis bien.
- Exactement! Un des jeunots s'est rué vers nous, armé. D'un seul coup d'œil, j'ai vu qu'il avait bu et pas qu'un peu! Il a écorché un de mes hommes en première ligne avec son couteau, c'est à ce moment que j'ai demandé à mon meilleur agent de tirer…
- Thomas Nicotti, le coaccusé, n'est-ce pas? » précisa Edgeworth.
Turner retira ses lunettes et se frotta les yeux.
« Il n'y a pas un jour qui passe sans que je regrette ce que j'ai fait. J'aurais dû laisser ce pauvre jeune me poignarder plutôt que de donner l'ordre de l'abattre. Quand je pense à Thomas…
- Vous vous égarez, Turner. Tenez-vous en aux faits! Le constable Nicotti a tiré sur Mr. Tuga. Pourquoi avez-vous été dégradé? coupa Edgeworth.
- J'y viens, Mr. Edgeworth, j'y viens. Thomas a tiré et l'étudiant a été mortellement blessé et son décès a été constaté quelques heures plus tard. C'est seulement par après que l'on s'est rendu compte de la gravité de la situation… ce n'était pas un simple étudiant qui avait été tué…
- J'étais à l'étranger à cette époque et je n'ai pas entendu parler d'un fils de politicien mort durant une manifestation.
- Oh c'était bien pire qu'un fils de politicien en quelque sorte. Thomas avait abattu le président de la fédération des étudiants universitaires de l'état », répondit Turner d'une voix grave.
Edgeworth fronça les sourcils, il ne saisissait pas toute la portée de cette nouvelle information.
« Je dois vous avouer que je ne vois pas vraiment le lien de causalité entre ceci et ce qui a pu vous arriver par après.
- Oh je vous assure que j'ai réagi comme vous. Au départ, j'ai considéré cette histoire comme un simple incident malheureux. C'était regrettable, mais on n'a fait que notre devoir. C'est par la suite que tout a déboulé.
- Vous avez été arrêtés et convoqués au procès? demanda Edgeworth.
- Oh non! Ça n'a pas été automatique. Dès le lendemain de l'incident, tous les journaux de l'état ne parlaient que de ça. Pareil pour la télévision et la radio; la mort du jeune Tuga bénéficiait d'une couverture médiatique très généreuse. C'est à ce moment qu'on s'est aperçu qu'on avait abattu une des têtes d'affiche du mouvement étudiant. Viktor Tuga était un jeune très connu et très populaire auprès des étudiants et surtout des jeunes femmes… résuma Turner.
- Bref? intima le procureur.
- Bref, les médias s'en sont donnés à cœur joie. Les journaux affichaient des témoignages de ses amis dénonçant la mort odieuse d'un « jeune qui n'avait rien fait de mal ». La télévision diffusait des images de dizaines de jeunes filles en pleurs réclamant la justice au nom de Viktor Tuga. Dans les semaines qui ont suivies, le commissariat était inondé de lettres d'insultes et Thomas et moi avons eu droit à plusieurs lettres et appels de menace. Toute la communauté s'est retournée contre nous; on venait de commettre l'irréparable », énonça Turner en grimaçant.
Le procureur tapa du pied avec impatience.
« Mais alors, le procès? insista-t-il.
- Oui, j'y viens. Vous êtes procureur, alors vous savez que nous avons agi comme n'importe quel autre policier aurait agi. Nous étions en danger et j'ai dû prendre une décision. Après les événements, nous avions l'opinion publique contre nous, mais la loi demeurait de notre côté. Ce faisant, au bureau des procureurs de l'état, aucun d'entre eux n'a voulu se saisir du dossier et tenter de nous faire déclarer coupable. Tout le commissariat pensait alors que l'histoire était close, mais malheureusement….
- Ils ont trouvé quelqu'un d'assez suicidaire pour s'occuper de cette affaire bien entendu.
- Effectivement et bien sûr, la politique s'en est mêlée. L'opinion publique a accusé le gouverneur et son cabinet de refuser de nous poursuivre, Thomas et moi, pour meurtre. Les politiciens ont ainsi eu peur pour leur réélection. Devant la fureur des gens, ils ont donc fouillé chaque recoin du bureau afin de trouver quelqu'un pour être le procureur au procès. Ils ont choisi un type fraîchement sorti de l'université sans aucune expérience. Un jeune blanc-bec qui se croyait supérieur à tout le monde, mais enfin… le gouvernement se fichait bien de qui allait représenter l'état au procès. L'important était qu'il y ait quelqu'un comme procureur, c'était essentiel pour apaiser le public. Le reste leur importait peu.
- Et Adams dans tout ça? demanda Edgeworth.
- Le commissaire nous a épaulés du mieux qu'il a pu, mais il recevait son lot de remontrances et il a été impuissant quand on nous a arrêtés. Il m'a assuré que tout irait bien et que je ne serais coupable de rien. Je dois avouer qu'il avait vu juste sur ce point de vue. Au procès, il y avait des centaines de jeunes qui nous invectivaient; Thomas et moi sommes restés de marbre et nous avons laissé le procès suivre son cours. Le verdict nous a été favorable. Je dois vous avouer que le procureur nous a grandement aidés; son arrogance et ses erreurs ont profondément agacé le juge et notre avocate a agi de main de maître. Je regrette énormément sa mort… mentionna Turner avec tristesse.
- Et après le procès? C'est cette partie en particulier qui m'intéresse.
- Bien, j'aimerais pouvoir vous dire que cette sale histoire s'est terminée à ce moment- là, mais ce ne fut pas le cas. Thomas et moi-même avons été déclarés non coupables par le juge. Le lendemain, nous sommes retournés au commissariat, prêts à recommencer à travailler. L'accueil fut glacial : après tant de mois de bataille juridique, nos collègues et amis ne nous ont pas adressés la parole ni même salués. Il faut dire que dans la minute qui a suivi notre arrivée, nous avons été convoqués par Adams. Jamais je ne me serais attendu à ce qui allait suivre », ronchonna Turner en fronçant les sourcils.
Edgeworth se redressa sur sa chaise, le moment crucial arrivait.
« Adams avait reçu le matin même des appels furieux de grosses légumes gouvernementales. Le procès n'avait rien arrangé et l'opinion publique continuait de grogner. Après tout ce que nous venions de vivre, le commissaire nous a informé que des têtes allaient rouler… »
Edgeworth fit un signe affirmatif de la tête. La suite allait de soi.
« Comme Thomas était celui qui avait tiré, il a été renvoyé de la police sans pension ou compensation. Quant à moi, j'ai été démis de mes fonctions de capitaine. J'ai été rétrogradé comme sergent et affecté chez la Docteure Angels comme assistant légiste, là où personne ne pourrait me voir. L'humiliation plutôt que la mort au fond. J'ai protesté; je suis vieux et j'aurais été capable de me débrouiller, mais le pauvre Thomas… il n'avait pas 30 ans et la police, c'était toute sa vie. Il s'est retrouvé seul, sa femme étant partie avec son fils durant le procès, et sans emploi. Comment allait-il faire pour se trouver un autre boulot : sa figure avait fait la une des journaux et on le considérait désormais comme un assassin sans cœur. J'ai supplié Adams de me renvoyer et de garder Thomas… il n'a rien voulu entendre, il avait des ordres… »
Turner fit une pause, ses yeux devenaient de plus en plus humides. Il vidait ce qu'il y avait de plus caché au fond de son cœur. Edgeworth ne broncha pas et attendit la suite.
« Et c'est ce qui nous amène à aujourd'hui. Quelqu'un tue tous les acteurs de cette sombre histoire pour je ne sais quelle raison. Je crois bien qu'il faudra assurer ma sécurité; en tant que coaccusé, je suis une victime potentielle, fit remarquer Turner.
- Oh j'en doute, Turner, j'en doute
- Vous me croyez encore coupable de ces meurtres? Quel avantage aurais-je eu à vous dire la vérité à propos du DV-7 en ce cas? protesta Turner.
- Je ne vous crois pas coupable de ces meurtres, non.
- Ah! Tout de même! »
Edgeworth sourit et sa réponse fut tranchante comme une lame bien effilée.
« Je vous crois plutôt complice! Il y a quelqu'un sur cette planète qui a des motifs beaucoup plus puissants de tuer que vous. Et vous avez décidé d'apporter votre aide à ce pauvre bougre que vous essayez d'excuser depuis un bout de temps.
- Comment osez-vous? Thomas n'est pas un criminel! Il n'aurait jamais tué ces gens et je ne l'aurais certainement pas aidé! répliqua Turner, furibond.
- Alors dites-moi où il se trouve, j'aurais bien des questions à lui adresser », tonna Edgeworth, offensivement en se levant brusquement de sa chaise.
Turner se leva à son tour. Il fixa son bureau, l'air absent.
« J'ignore où il est. Il est devenu chômeur après l'incident et il a dû vivre un bout de temps dans la rue. J'ai cherché à le contacter afin de l'aider, mais je n'y suis jamais parvenu.
- Évidemment, quel grand cœur vous avez! clama Edgeworth d'un ton cassant. Dernière question : si vous n'êtes coupable de rien, pourquoi avez-vous cherché à détruire le DV-7? Vous l'avez dérobé AVANT que le premier meurtre ne survienne, n'essayez pas de me faire croire qu'il ne s'agit que d'une coïncidence! »
Turner réfléchit longuement. Il se mordit les lèvres comme si la réponse lui semblait la plus pénible du monde.
« Cela ne vous regarde pas… » finit-il par dire à mi-voix.
Edgeworth sourit. Turner ne pouvait plus nier son implication dans les récents meurtres.
« Vous n'avez pas les mains propres dans cette histoire, Turner. Vous le savez et je le sais! Lorsque la justice pincera le coupable, vous serez entraîné aussi! Ne protégez pas le coupable et aidez-nous à le débusquer et vous pourrez espérer la clémence », argumenta le procureur.
L'assistant légiste resta insensible. Il leva des yeux fatigués et répondit :
« Vous ne comprenez pas et vous ne comprendrez jamais à quel point vous avez tort. J'ai répondu à vos questions, veuillez sortir de mon bureau, je vous prie », énonça-t-il calmement.
Edgeworth, furieux, frappa le bureau de sa main droite, les dents serrées.
« Ce n'est que partie remise! Soyez heureux que je vous aie donné ma parole de ne rien dire à propos de vos agissements, mais sachez que je ne vous lâcherai plus d'une semelle! Un jour, vous ferez une erreur et vous vous en repentirez! » conclut le procureur, menaçant.
Turner n'eut pas le temps de répondre, la porte de son bureau s'ouvrit à la volée et Érika et Vicky Angels firent irruption.
« Bonjour monsieur Turner! Comment…. Oh! s'interrompit Vicky en voyant le procureur, les poings serrés, devant l'assistant-légiste.
- Mais qu'est-ce qui se passe ici? Vous vous battez? » demanda Érika, paniquée.
Edgeworth et Turner se toisèrent quelques instants, mais finirent par se décontracter.
« Non, nous discutions tout simplement et nous nous sommes un peu énervés, voilà tout. Rien de grave », assura Turner.
Edgeworth se retourna vers les sœurs Angels.
« Oui… c'est bien cela, un peu énervés, mais nous avons terminé maintenant », ajouta Edgeworth avec un sourire forcé.
Il se retourna vers l'assistant légiste et ramassa le DV-7 brusquement.
« Je suppose que ça ne vous dérange pas si je l'emporte avec moi. Ce serait bien dommage de le perdre », susurra le procureur avec un regard de défi.
L'assistant légiste lui rendit son regard et se pencha vers le procureur.
« Allez au diable… » murmura-t-il, imperceptiblement.
Le manège n'échappa pas à Vicky.
« On peut savoir ce que contient ce dossier? » demanda-t-elle, tout sourire, à Edgeworth.
Le procureur se tourna vers la jeune femme et lui sourit. Turner semblait horrifié de la scène.
« Mais bien entendu, Vicky! Seulement voilà, je suis légèrement pressé, alors demande à Turner, il se fera une telle joie de te répondre.
- Ah très bien alors! répondit Vicky avec un grand sourire. Alors monsieur Bastien? »
Turner figea devant le regard radieux de la jeune femme à la tignasse épaisse. Il prit au moins cinq bonnes secondes à répondre de façon intelligible, les joues rosées. Edgeworth profita de son désarroi pour sortir du bureau en coup de vent, la Docteure Angels sur ses talons.
« Mais attends-moi, Miles! rugit Érika Angels. À quel jeu joues-tu?
- Attraper des criminels! Et on en a un gros qui, jusqu'à présent, nous as toujours échappé! Mais plus maintenant… cette fois, la chance est de notre côté! » répondit Edgeworth en montant rapidement les escaliers qui menaient à la salle principale du commissariat d'où provenait un vacarme infernal.
Finalement arrivé à destination, le procureur scruta les lieux à la recherche d'une personne familière.
« Non mais plus vite que ça! aboya une voix bourrue, alors qu'Edgeworth et Angels pénétraient dans la salle principale.
- Notre cher commissaire n'a pas l'air de plaisante humeur visiblement… » fit remarquer Angels.
Edgeworth ne la laissa pas terminer, il marcha d'un pas déterminé vers le commissaire moustachu.
« Ah vous voilà vous! rugit Adams en se tournant vers le jeune procureur. Gumshoe vient de me raconter une histoire complètement folle comme quoi je devrais couper son salaire; il va finir par travailler bénévolement si ça continue! Vous voulez bien m'expliquer?
- Plus tard, commissaire! Nous avons une chasse à l'homme sur les bras! Nous devons commencer sur l'heure! » tonna le procureur avec un geste d'agacement.
Adams écarquilla les yeux et eut un rictus de dérision.
« Ces procureurs… Ils croient toujours avoir trouvé quelque chose et ils alarment tout le monde pour une chiquenaude. À qui voulez-vous qu'on file le train cette fois-ci? demanda Adams en allumant sa pipe.
- L'ex-policier Thomas Nicotti », énonça le procureur sans sourciller.
Adams poussa un juron. Il venait de se brûler l'index en allumant sa pipe et tout le tabac s'était éparpillé sur le sol. Le commissaire, livide, ajusta son regard vers Edgeworth; on venait de lui rappeler l'un des souvenirs les plus affreux de toute sa vaste carrière. Un silence pesant s'abattit d'un bout à l'autre du commissariat devant la scène surréaliste des deux hommes se fixant sans dire un mot.
