CHAPITRE 9 : les faveurs de Sa Majesté
Le chat blanc s'était brusquement apaisé, comme soulagé d'un poids, m'accordant ainsi sa soumission la plus totale. Je ne l'avais pas refusée : la victoire par l'esprit est une victoire bien plus délectable que celle obtenue par la force. Et après tout, nous devions nous montrer dignes de notre espèce, nous n'étions pas de ces humains qui ne font que se chercher des noises et qui finissent, inlassablement, par se quereller comme des malpropres.
Mon nouveau sujet avait alors accepté de me dévoiler la bien triste histoire de cette île réduite à l'oppression et l'asservissement cruels d'une dyarchie ancienne et rétrograde. En effet, deux gros chats gris se partageaient ce lumineux royaume insulaire, s'appropriant ses richesses et ses splendeurs, abandonnant ses occupants à une misère profonde. Les femelles, en particulier, souffraient de ce joug barbare, tout juste bonnes à transmettre la vie. Telle était la vision, immodérément limitée, de ces deux méprisables tyrans… Comme si ce rôle fondamental dans la chaîne immortelle pouvait être réduit à une tâche ingrate de filiation ! Même ma royale personnelle avait été privée de sa maigre contribution, afin de ne pas décevoir la postérité par une descendance indigne de moi.
Et nos jugements sur l'affaire, à ce blandinet et moi, étaient semblables. Ainsi, je venais de m'offrir un allié de choix, fort et brave, mais surtout, qui poursuivait le même objectif : renverser le pouvoir.
Je vous passe notre brillante collaboration à la conquête du cœur des opprimés, au rassemblement de ces âmes oubliées et au soulèvement de ceux et celles qui deviendraient sous peu mes plus dévoués fidèles. Après tout, cela ne changeait guère de mon quotidien. En revanche, peut-être m'attarderais-je à vous conter ce que je remarquai de ma récente acquisition humaine, Trois-Griffes, que je ne manquai de croiser au hasard de mes triomphes.
« Ah, heu… Salut, je m'appelle…
- J'veux pas l'savoir… »
L'échange avait été bref. Mon second, qui parcourait inlassablement les ruelles sous un soleil de plomb afin de s'imprégner de la géographie de l'île, s'était brusquement retourné et avait fendu la foule vers une silhouette au poil blond qui jouait du couteau sur un étal regorgeant de victuailles. Lui saisissant le poignet, il l'avait attiré sans ménagement dans un endroit moins fréquenté et plaqué contre un mur. Le traitement était rude alors même que cet humain ne faisait pas partie de nos opposants. Tout du moins, c'est ce que je devinais au regard que mon bras-droit posa sur lui. Il n'y avait aucune trace d'hostilité et pourtant, j'y devinais quelque chose de profondément sauvage.
Hésitant, l'objet de cette féroce détermination essaya d'obtenir quelques éclaircissements mais la voix de Trois-Griffes avait coupé court à sa réplique. Ni froid, ni engageant, il avait simplement imposé un silence apparemment nécessaire. L'échange était alors devenu muet. Un chaos que j'avais parfois entrevu agitait mon second tandis que, chez l'inconnu, l'incompréhension avait cédé sa place à une discrète curiosité puis à un intérêt grandissant à vue d'œil jusqu'à ce qu'il reprenne un improbable dessus.
Quelques arrangements auprès du propriétaire de l'étal plus tard, Trois-Griffes s'était ainsi laissé guider, quelques rues plus loin, à l'intérieur de l'une de ces innombrables bâtisses de terre rouge aux allures modestes mais qui participaient à l'agréable harmonie de ma future capitale. La porte s'était refermée sur eux. Cependant, il fallait bien plus que cela pour m'empêcher de poursuivre ma fine observation. Ce n'est pas que je ne faisais pas confiance à mon second… Disons simplement que sa réaction avait suscité mon intérêt.
Alors que je contournais le bâtiment à la recherche d'une faille quelconque, je perçus tout d'abord des bruits étonnamment familiers, relativement proches de la rémunération d'informations. J'aurais pourtant juré qu'il s'agissait d'un mâle. J'atteignis rapidement le rebord d'une fenêtre et jetai un bref coup d'œil au travers. Il s'agissait effectivement d'une rémunération. Et il s'agissait effectivement d'un mâle.
Il faudrait que je repense à ma vision du monde, finalement bien limitée aussi, pour ne pas à nouveau me laisser surprendre. Mais, à l'heure actuelle, il y avait plus urgent.
J'avais recroisé mon bras droit aux côtés de son mâle quelques heures plus tard. Après avoir habilement esquivé mon équipage qui s'était finalement reformé, Trois-Griffes avait étrangement délaissé son nouveau jouet pour subir les furieuses réprimandes de la navigatrice. À mon humble avis, il aurait mieux fait de les éviter complètement… Il réussit néanmoins à s'isoler à nouveau sous l'œil surpris du petit groupe qui semblait plus que sceptique devant son explication confuse. Alors que mon second rebroussait chemin, il fut rattrapé discrètement par celui qu'il venait de quitter quelques instants plutôt.
« Zoro…
- Oï, Love-Cook, désolé. J'avais une affaire à régl…
- C'était tes camarades de voyage ? Vous repartez bientôt ? »
Le jeune mâle avait été plus sec qu'à son habitude.
« Ce n'est pas ce que… »
À nouveau, il interrompit mon second, mais plus calme, le regard voilé d'une douce tristesse.
« C'est bon, je suis pas stupide. C'est évident que tu n'es pas du coin et t'es pas prêt de t'installer ici. Il nous reste quoi… un jour, une heure ? »
Il y eut un silence avant que mon bras droit ne consente à répondre.
« Je dois m'absenter ce soir, mes nakamas auront besoin de moi. Demain, nous ferons sans doute la fête, je pourrai m'absenter pendant un temps mais nous partirons le jour suivant. Le log pose…
- … sera rechargé d'ici-là. »
Le mâle soupira avant de reprendre.
« Essayons au moins de profiter de ces quelques moments qui nous restent, sans penser à ton départ. »
À la tombée de la nuit, je recroisai Trois-Griffes à nouveau flanqué du vrai Poil-Blond et de nos acolytes habituels ce qui, quelque part, me rassura un peu. Ils firent face à une bande de malfrats, dont celui qui ressemblait le plus au chef de la bande trônait sur un immense siège, ridiculement rehaussé par une estrade au luxe inadéquat face à l'étonnante bassesse du personnage. Sur chaque accoudoir, un énorme chat gris, objet de ma présence, dodelinait, manquant de peu une chute ô combien méritée.
Rapidement, la bataille fit rage. Chacun se trouva un opposant, bien peu digne de lui, mais qu'il fallait malgré tout vaincre pour le bien de cette île et de ses occupants. Les coups de mon bras droit, luttant dos à dos avec le démon, me parurent parfois moins puissants, moins précis, ce qui ne l'empêcha pas, lui aussi, de terrasser son adversaire. Ils vidèrent les lieux que je m'empressai d'occuper, perdant ainsi Trois-Griffes de vue. Cependant, je ne doutais pas qu'il avait du rejoindre son petit mâle.
Posté sur le rebord de la fameuse bâtisse de terre rouge dont la fenêtre était restée entrouverte, j'aperçus mon second et son compagnon enlacés dans de longs draps immaculés.
« Alors, tu pars vraiment demain ?
- On avait dit qu'on arrêtait d'en parler…
- T'en fais pas, je vais pas te prendre la tête, c'est juste que… »
Le jeune mâle s'interrompit un instant.
« J'ai… vraiment vécu un rêve, avec toi. »
Mon bras droit s'autorisa un léger sourire, brusquement distant.
« Pourtant… tu ne m'aimes pas. Enfin… pas toujours, pas en entier. C'est… étrange. Pourquoi est-ce que tu m'as abordé, ce jour-là ? »
- Parce que ça pouvait enfin être différent.
- Encore une réponse qui n'en est pas une… Je n'arrive pas à te comprendre.
- Alors n'essaie pas. Ça ne vaut pas le coup. Dans quelques heures, tout sera terminé. »
À ces mots, Trois-Griffes retira délicatement son bras qui enserrait les épaules du mâle pour basculer au-dessus de lui, bien décidé à renouveler le paiement. Il esquiva le regard azur qui, déjà troublé, tentait de plonger dans le sien, et préféra fondre sur la bouche offerte de son créancier. Celui-ci se força à le rompre bien vite, glissant un doigt sur les lèvres de mon second, avant de perdre complètement le contrôle de ses émotions.
« Une dernière chose… Pourquoi est-ce que tu as refusé de goûter ma cuisine ? »
Mon bras droit soupira avant de s'autoriser, enfin, à offrir ses yeux déjà emprunts de remords, à son partenaire.
« Pour ne pas briser ton rêve… Ni le mien. »
Un silence pesant accueillit sa déclaration, tension qui retomba lentement lorsque mon second baissa doucement la tête, rompant leur échange visuel.
« Au fait, je m'appelle… »
Les épaules de Trois-Griffes se crispèrent immédiatement, ses doigts agrippant les draps, ses phalanges cherchant à en atteindre la teinte innocente.
« J'veux pas l'savoir, j't'ai dit…
- Suni. Moi, je voulais que tu le saches. »
Mon bras droit relâcha la pression accumulée, écarta mécaniquement les draps et commença à se rhabiller, sans un mot. Le mâle se mordit les lèvres, le regardant tirer un trait sur leur aventure, sans comprendre, encore une fois. Alors que la main de mon second s'approchait dangereusement de la poignée, l'inconnu refusa une dernière fois de tomber dans l'oubli.
« Où tu vas ? »
Trois-Griffes lui offrit un dernier regard où la confusion rêveuse avait laissé sa place à une amertume grandissante.
« Désolé. »
Il partit.
Tout cela ne ressemblait pas au deux-pattes qui m'avait juré fidélité. Je l'avais connu fort, sûr de lui, maître de ses émotions et du moindre de ses gestes. Il tenta vainement de m'expliquer la situation lorsque je le rejoignis pour une brève réunion stratégique. Au fond, nous n'avions pas besoin de parler. Je savais pertinemment, certes depuis peu, ce dont il avait besoin et il était temps que j'assume mon rôle de roi bon et juste, au service de ses adorateurs.
Vint très vite le temps du départ. J'avais confié le commandement à mon allié précieux qui assurerait la sécurité de ma capitale en mon absence. Étrangement, il avait semblé terriblement soulagé de notre séparation. Sans doute n'était-il pas si facile de souffrir la comparaison, vivant au jour le jour aux côtés d'un souverain ?
La furie avait été ravie de recevoir le remboursement de son service, en pièces sonnantes et trébuchantes venues tout droit des amoncellements de richesses des deux matous déchus, ainsi qu'une large avance pour la poursuite de son précieux labeur. Elle était redoutable en négociations et je savais qu'il valait mieux éviter tout délai de paiement. Je ne comptais pas laisser mon royaume sombrer dans une crise économique sans précédent, et tout ça pour une carte, celle de mes territoires, certes, mais une simple carte, malgré tout.
Enfin, les vagues éloignèrent notre embarcation de l'île somptueuse dont s'estompaient doucement les cris de vie et les lumières éclatantes. Sur la rive, nombreux étaient les visages tournés vers notre départ. Parmi eux, j'avais bien vite retrouvé un regard azur qui avait longtemps fixé la silhouette de son ancien amant avant de découvrir à ses côtés, amèrement, un autre homme aux mêmes cheveux blonds, aux mêmes mains précieuses et au même regard azur. Le jeune mâle se détourna brusquement et s'enfuit loin de sa douloureuse découverte. Parfois, il vaut mieux ne pas savoir…
« Trop marrant ! J'ai cru voir un gars comme toi, Sanji ! annonça le capitaine d'apparat, amusé comme toujours. »
Le commentaire disparut, sans importance, dans les propos de mon équipage. Seul Trois-Griffes avait, imperceptiblement, agrippé plus fortement la rambarde de notre plancher flottant.
La bête avait les larmes aux yeux. Il est vrai que je lui offrais là un privilège dont il n'était pas digne mais la condition de mon second en dépendait.
« Tu veux… Tu veux que je te serve d'interprète ? Vraiment ?
- C'est bien cela mais ne me le fait pas regretter ! sifflai-je. »
Je le laissai déblatérer quelques immondices, l'air honteusement satisfait, pour le guider vers le destinataire de mon message. Arrivé à ses pieds, je me postai fièrement face à lui, attendant patiemment qu'il remarque que ma royale personne consentait en ce jour à converser, ou plutôt à lui signaler mes directives. Lorsqu'il daigna enfin se tourner vers moi, il leva un sourcil interrogateur. Je miaulai alors mon discours que la bête s'empressa de traduire. Fière, elle gonfla la poitrine et commença à déclamer :
« Sa Majesté, le roi d'Işik Şehir et des îles alentours jusqu'aux terres originelles d'Augury, désire s'entretenir un instant avec vous.
- Rien qu'ça…
- Sa Grâce tient à vous informer que le corps de Trois-Griffes réclame une femelle… Non, heu… le terme n'est pas clair… Une… Un… partenaire ? Elle vous fait l'honneur de considérer vos compétences en la matière et estime que, de votre poil blond au maniement certain de vos couteaux, vous êtes celui dont le profil lui semble correspondre le mieux aux attentes de son précieux second. Son Excellence vous somme donc de vous rendre à ses quartiers afin de satisfaire au mieux les besoins physiques de… »
Le démon avait suspendu son geste.
