Jour 10: 14 juillet 2016
"Excuse-moi de t'avoir embêté avec mes problèmes," dit Anthony, gêné, en tendant à Ezra un gobelet de thé glacé.
"Tu ne m'as pas embêté. Je t'assure. Si tu as encore besoin de parler, n'hésite pas."
Combien de fois Ezra avait-il prononcé ces mots depuis qu'il était enseignant ? Plus il s'entretenait avec certains de ses étudiants, plus il se rendait compte de la chance qu'il avait eue de grandir dans une famille unie et aimante. Ses parents étaient formidables. Ils l'avaient toujours soutenu, dans ses études comme dans sa vie amoureuse. Il se souvint de leur joie quand il leur avait présenté Matthew.
Il regarda Anthony. Oui. Beaucoup de chance.
Le jeune homme détourna les yeux et grimaça.
"C'est gentil mais ça va aller. J'ai plus quinze ans. Même si c'était pas flagrant hier. Désolé que ce soit tombé sur toi."
Il s'apprêta à repartir, tournant le dos pour reprendre son chariot. Ezra l'arrêta d'une main sur l'épaule.
"Tout le monde a le droit de craquer. Si tu crois que je te juge pour ça, détrompe-toi."
Anthony fit un petit signe de tête reconnaissant et se remit en route.
Au bout de quelques mètres, il ralentit. Puis s'arrêta. Il finit par se retourner et revint sur ses pas, laissant le chariot au milieu de la plage. Il passa nerveusement une main dans ses cheveux et se planta devant Ezra:
"Je me demandais… enfin… Pour la fête nationale, il y a des musiciens qui jouent un peu partout ce soir. Je vais voir un groupe de potes qui donne un concert sur une petite place à Montpellier. Tu veux... heu… venir avec moi ?"
Surpris, Ezra accepta d'abord et demanda des précisions ensuite :
"Quel genre de musique ?"
"Du rock, essentiellement. « Les Rois de l'arène », ils s'appellent."
Ezra haussa un sourcil.
Anthony expliqua:
"L'arène." Il accentua la césure après l'article. "Parce qu'ils viennent de Nîmes. Je sais, c'est nul comme jeu de mots."
"On y va dès que tu as fini ? En moto ?"
Anthony acquiesça:
"Le temps de prendre une douche et je serai à toi."
Ezra se rappela in extremis que c'était une expression en français aussi.
"Splendide! A plus tard, alors."
Ils déambulèrent dans les rues encore chaudes, sur lesquelles l'obscurité commençait à tomber. Ils firent halte à une terrasse pour grignoter des tapas et boire un verre de vin et gagnèrent le lieu du concert.
A la quatrième chanson, Ezra commenta, parlant fort près de l'oreille d'Anthony pour être entendu malgré la musique :
"Ce n'est pas mal. Ce sont eux qui composent ?"
Le jeune homme le fixa, l'air de se demander s'il se moquait de lui.
"Ben...non. Ce sont des reprises. Ne me dis pas que tu n'as pas reconnu U2 et The Police."
Ezra secoua la tête.
"C'est le genre de musique que tu écoutes d'habitude ?"
Anthony opina et lui cita quelques groupes: Noir Désir, Muse, The Killers, Placebo…
Ça ne disait rien du tout à Ezra.
"Bon. Plus ancien, alors. Tu dois connaître Led Zeppelin, quand même. Non ? Les Stones ? The Doors ?"
Ezra avoua, du bout des lèvres, qu'il en avait "vaguement entendu parler".
"J'écoute surtout de la musique classique," dit-il en guise d'excuse.
"Ah, mon Dieu ! Tu es irrécupérable !" rit Anthony.
A la sixième chanson, les spectateurs commencèrent à vaguement danser sur place, toujours tournés vers la scène. Ezra ne se sentait pas du tout dans son élément. Mais tant qu'il ne s'agissait que de se remuer un peu en restant dans le rythme, il s'imagina qu'il pouvait parvenir à donner le change. Anthony lui jetait de temps à autre un regard en coin, qu'il hésitait à qualifier de goguenard.
A la dixième chanson, Anthony lui attrapa la main et l'entraîna dans un simulacre de rock'n'roll endiablé et maladroit, peu soucieux des autres spectateurs qu'ils bousculaient au passage. Ezra voulut protester mais Anthony riait aux éclats et c'était bon de le voir ainsi. Il se rappela que le ridicule n'avait jamais tué personne et le laissa mener la danse.
Profitant qu'ils avaient un peu plus d'espace autour d'eux, le jeune homme fit un large pas en arrière sans lâcher la main de son partenaire, établissant entre eux la distance de leurs bras tendus. Ensuite, il tira la main d'Ezra d'un coup sec, le ramenant vers lui. Soudain, leurs visages se retrouvèrent à quelques centimètres l'un de l'autre. Le rire d'Anthony s'éteignit brusquement. Son regard changea. Il ferma à demi les paupières, entrouvrit légèrement les lèvres et les approcha de celles d'Ezra. Il l'embrassa, timidement au début, puis avec une audace grandissante.
Devant tout le monde.
Ezra évitait soigneusement ce genre de manifestation en public, d'habitude. On ne sait jamais comment les gens peuvent réagir.
Mais Anthony approfondit le baiser, glissant une main dans le dos d'Ezra et l'autre dans ses cheveux, et cette pensée cessa de l'inquiéter. La présence des spectateurs autour d'eux cessa d'arriver jusqu'à sa conscience. La musique elle-même sembla cesser.
Ezra devina plus qu'il n'entendit le murmure qui suivit : "Viens." Anthony se faufila dans la foule, le tirant à sa suite. La musique décrût à mesure qu'ils s'éloignaient de la place, vague rumeur luttant contre une seconde mélodie jouée en un autre lieu.
Ezra s'arrêta, forçant Anthony, qui lui tenait toujours la main, à faire de même.
"Attends."
À la question muette du jeune homme, il répondit :
"Je ne suis pas sûr de… Je veux dire… Je ne peux pas. Bon sang, je donne cours à des étudiants de ton âge !"
"Et ? Je ne suis pas un de tes étudiants. Donc, tu peux laisser la déontologie en dehors de ça. Sauf si c'est une façon de me dire que tu n'es pas intéressé."
"Ce n'est pas la question."
"Bien sûr que si," répliqua calmement Anthony. "Ezra, tu ne te demandes jamais ce que tu as envie de faire, plutôt que ce que tu devrais faire ou pas ?"
La question le prit au dépourvu. Il resta silencieux quelques secondes.
"Alors ?" Anthony le fixait intensément de ses yeux sombres, décoiffé par la danse, sa chemise noire rentrée dans son jean soulignant sa silhouette élancée.
"Alors, j'en ai envie," dit Ezra dans un souffle.
Tandis que le feu d'artifice commençait, il se laissa mener de quartier en quartier, de musique en musique, jusqu'à la résidence universitaire où Anthony avait sa chambre, sans que ce dernier lui lâche la main, comme s'il craignait qu'Ezra change d'avis.
La porte du studio fut ouverte puis refermée en hâte, et Ezra se retrouva plaqué contre elle avant même de comprendre ce qui lui arrivait. Anthony l'embrassa durement. Il descendit le long de son cou, commençant à déboutonner la chemise d'Ezra. Les hanches de celui-ci, de leur propre initiative, partirent à la rencontre de celles d'Anthony, qui laissa échapper un soupir rauque et cessa immédiatement de batailler avec le troisième bouton pour s'agenouiller devant Ezra, défaisant prestement la boucle de sa ceinture. Toujours adossé à la porte, celui-ci savait déjà qu'il ne réussirait pas à faire durer les choses.
Mais à ce point…
Mortifié, il bredouilla :
"Je suis désolé… Ca faisait longtemps…" et ne s'en trouva que plus pathétique.
Mais Anthony semblait l'avoir pris comme un compliment et se releva, l'air plutôt satisfait de lui-même.
Il acheva rapidement de déshabiller Ezra. Celui-ci guetta un jugement dans ses yeux et fut soulagé de ne pas en trouver.
Le jeune homme l'entraîna vers le lit d'une personne tout en se déshabillant à son tour, semant ses vêtements derrière lui.
Les mains d'Ezra se posèrent sur son corps avec la révérence qu'on montre envers une seconde chance qu'on n'espérait plus.
Anthony devait s'être douché en vitesse, parce que sa peau sentait encore un peu l'huile solaire. C'était tout à fait addictif. Mais Ezra se reprocha ses caresses tâtonnantes, indécises, face aux gestes précis de son partenaire. C'était si simple avec Matthew. Il le connaissait par coeur. Il savait ce qu'il aimait et ce qu'il n'aimait pas. Ici, il était en territoire inconnu.
Anthony grogna contre son épaule :
"Tu peux t'arrêter de penser cinq minutes ?"
Il se redressa et plongea son regard dans le sien. Plus doucement, il dit :
"Relax. Il n'y a aucune raison d'être nerveux."
Il l'embrassa, moins brutalement cette fois. Ezra sentit Anthony se réfréner pour imprimer un rythme moins fiévreux à ses caresses. Le jeune homme se mit à le guider, lui murmurant de temps en temps une indication.
Il s'est lassé de mes hésitations.
Mais Ezra ne décela que de la bienveillance et du désir dans sa voix. Et oh!, entendre ces mots en français entrecoupés de soupirs et de halètements était tellement excitant. Il était plus que prêt pour un nouveau round.
Anthony fouilla dans le tiroir de la table de nuit à tâtons, en sortit un préservatif et un flacon de lubrifiant, et d'un coup d'œil s'assura de l'assentiment d'Ezra.
Celui-ci décida de se laisser porter par le courant. Les pensées cédèrent définitivement face aux sensations. Il n'y avait plus de place pour les craintes. Plus de place pour les doutes. Le plaisir balaya tout.
Il jouit bientôt dans un cri et, à en juger celui de son amant qui le suivit de près, il estima qu'il ne s'était finalement pas trop mal débrouillé.
Ils se regardèrent dans les yeux et partirent tous deux d'un éclat de rire, causé par la décharge d'endorphines, qui se termina en baiser. Anthony sourit, se leva, disparut quelques instants dans la minuscule salle-de-bain.
Quand Ezra en revint à son tour, ils s'installèrent aussi confortablement que possible dans le lit étroit. Cela lui rappela sa propre chambre d'étudiant quand, à l'occasion, et en violation totale du règlement, son petit ami de l'époque restait pour la nuit.
Ezra aurait aimé que son cerveau ne se remette pas à analyser la situation en tous sens, mais il se connaissait trop bien pour nourrir une réelle illusion à ce sujet.
"Pourquoi est-ce que tu m'as amené ici ?" ne put-il s'empêcher de demander.
Anthony le taquina:
"Ça m'avait paru explicite, pourtant."
"Non, je veux dire : pourquoi moi ?"
Le jeune homme bâilla.
"Tu te poses trop de questions."
Un silence.
"Tu aurais pu facilement trouver quelqu'un de plus jeune." Et de plus séduisant.
Anthony ne répondit pas. Au bout d'un autre silence, il lâcha d'un ton irrité :
"Ezra, je te préviens : si tu es en train de penser au cliché du gars qui se tape des mecs plus âgés parce qu'il a des problèmes avec son père, je te mets dehors."
"Je ne pensais pas du tout à ça !" mentit Ezra.
"Bien. Parce que, si tu veux savoir, c'est la première fois que ça m'arrive."
"Alors, qu'est-ce qui est différent cette fois-ci ?"
Anthony soupira.
"Je ne sais pas, moi." Il laissa passer un temps. "Toi, tu es différent et… et puis j'ai un faible pour les hommes avec de belles mains," acheva-t-il avec un petit sourire en coin.
Ezra eut distinctement l'impression que ce n'était pas ce qu'il avait eu l'intention de dire au départ.
"On peut dormir, maintenant ? Je suis claqué," fit Anthony en fermant les yeux.
Deux secondes plus tard, il dormait.
Ezra enviait les gens capables de s'endormir comme on appuie sur un interrupteur. Il écouta la respiration d'Anthony pendant presque une heure avant que ses pensées le laissent enfin suffisamment en paix pour qu'il puisse trouver le sommeil à son tour.
