Chapitre 10

Ca pleure, ça chouine et ça couine

En ce lundi férié du onze novembre Minos dort à point fermé, il profite d'une grasse matinée bien méritée. Tout ronflant qu'il est, il ne s'aperçoit pas que son cœur s'est déjà levé. Lui bave allégrement sur l'oreiller, les cheveux emmêlés en nœuds.

Il se retourne en émettant des petits couinements se rapprochant de l'oisillon qui pépie. La place vide le réveille directe. Mince où est son petit cœur ?

Il s'assoit sur le matelas, se frotte les yeux, fait un tour circulaire de la pièce pour constater qu'il n'y a personne. Il enfile son peignoir de soie noir qui le sied à ravir en pensant bien de nouer la ceinture autour de sa taille et descend rejoindre le commun des mortels. Eaque fait griller des toasts tandis que Rhadamanthe lit son journal avec une tasse de son thé préféré, un Darjeeling avec un nuage de lait.

— Bonjour tout le monde. dit-il à l'assemblée qui ne daigne pas lui répondre, sauf Rhadamanthe qui lui lance un « jour' » sans lever la tête de son journal.

Minos s'approche de son amant, le prend par la taille pour lui faire un bisou dans le cou. Celui-ci s'écarte en claquant de la langue bien visiblement contrarié pour une raison obscure. Monsieur Eaque fait la tronche. Et quand Monsieur Eaque fait la tronche, la journée promet d'être gratinée. D'ailleurs cela ne tarde pas de se vérifier, il décoche son pic telle une flèche allant se ficher dans le cœur de Minos.

— Va te laver les dents avant de me faire des bisous baveux. T'as mangé un chacal en décomposition ou quoi ?

Abasourdi l'argenté ne sait que répondre, Rhadamanthe reste imperturbable à toute épreuve. Il sirote tranquillement son breuvage.

— Mais euh… Enfin euh… Eaque… Qu'est-ce qui t'arrive ? Tu n'as jamais été aussi désagréable avec moi ! balbutie Minos.

Le grille pain sonne, Eaque tartine furieusement sa tranche de pain l'œil sévère.

— Et bien si tu ne le sais pas, personne ne va te le dire… Creuses-toi les méninges et tu trouveras.

— Mais c'est quoi ce délire !? Tu me fais quoi là s'il te plait ? Eaque ?

La tartine se brise entre ses doigts.

— Rhaa merde j'ai plein de confiture sur les mains maintenant ! C'est de ta faute tu m'énerves dès le matin !

— Mais enfin c'est un comble je n'ai rien fait ! Je me suis juste contenter de t'embrasser et de te souhaiter le bonjour ! Si ça c'est t'énerver je ne sais pas ce qu'il te faut ? Ca ne va pas bien dans ta tête en ce moment !

Il se tourne vers son ami pour chercher un soutien.

— Dis quelque chose Rhad !

— Laisse Rhad en dehors de cette affaire ! Et si tu ne devines pas la raison de mon énervement c'est que tu ne te préoccupes pas de moi !

Minos se gratte la tête, réfléchit, puis se gratte le menton, réfléchit encore. Non il ne voit pas ce qui peut agacer son homme comme ça…

— Pis tu vas faire la gueule longtemps comme ça ? Tu t'es mis au régime ? C'est la frustration qui te monte au cerveau ? Mais vas-y, mange s'il n'y a que ça pour te contenter !

S'en est trop pour le brun, hors de lui il lance la tasse fétiche de son amoureux à terre. Sa belle tasse à l'effigie d'Undertaker (1) ! Oh non sacrilège ! Elle git sur le sol en milles morceaux !

Eaque s'éclipse à pas d'éléphants pendant que Minos ramasse les débris. Eberlué il appelle à l'aide son ami du regard. Rhadamanthe décroche enfin de son quotidien pour contempler son ami en plein doute. Paisible, il joint ses mains pour poser son menton dessus. Puis les passent devant sa bouche, souffle puis intervient.

— Minos, Minos, Minos… Tu ne comprendras jamais rien sans vouloir t'offenser.

— Mais quoi ? Parle alors, si toi tu sais ce qui ne tourne pas rond dans la tête de mon mec.

— Pour commencer, ce n'est pas en enfonçant le clou sur l'appétit de ton mec comme tu dis que tu arriveras à le mettre dans tes petits papiers… Tu lui répètes sans arrêt qu'il va grossir, tu vois bien qu'il est à fleur de peau ces temps-ci… Et toi au lieu de le soutenir tu lui maintiens la tête sous l'eau… Ensuite, tu sais bien que quand il commence de produire une nouvelle pièce il est infernal pendant les premières semaines… Il doit supporter Orphée ainsi que les crises de Mime… Ca ne doit pas être facile tous les jours… Et pour terminer, je suppose que le départ de son chat a dû le peiner. Il s'y était fortement attaché tu sais… Je suis sûr qu'il lui manque.

— Mais enfin ce n'était pas son chat mais celui des voisins ! Et je lui ai clairement dit qu'il fallait qu'il cherche son propriétaire et qu'on ne le garderait pas ! Je ne le connaissais pas aussi sentimental…

— Minos, tu ne te rends compte de rien. Tu ne vois pas comment tu peux être blessant par moment ? Surtout ces temps-ci, ce n'est pas conseillé… Un rien et Eaque part au quart de tour, la preuve… Fais-toi pardonner et sois plus compréhensif c'est tout ce que je peux te dire…

— Il faut que je fasse quoi d'après toi ? Je ne vais quand même pas lui acheter un sac à puce non ?

Rhadamanthe hausse les épaules en guise de réponse.


Chez Saga la grasse matinée fut écourtée par le réveil en fanfare de son frère adoré. Pour une fois qu'il fermait le restaurant et qu'il désirait rattraper le sommeil en retard, les choses n'ont pas tournés en sa faveur. Il l'entend depuis le fin fond de la salle de bain, la radio à fond lui chantant sous la douche.

Kanon vit chez son frère, c'est comme cela il n'y a rien à dire. Ce n'est pas bizarre. Il en a marre de se justifier constamment sur cet état de fait. De toute façon Kanon est bien trop immature pour se prendre en charge, seul il fait n'importe quoi. Oublie de régler les factures, le loyer il le paye toujours en retard et pour les feuilles d'impôt n'en parlons pas, il se coltine une majoration à chaque fois. La pauvre feuille reste posée sur la table de la salle à manger ou attend de se décomposer derrière un meuble, par le fait Kanon renvoie le bordereau en retard. Donc son gentil grand frère (sur)protecteur l'a pris sous son aile, comme cela son cadet se voit déchargé de toute obligation de la vie quotidienne.

Obligé de se lever, Saga enfile sa robe de chambre et passe devant la porte de la salle de bain. Son frère chante affreusement faux, il ferait décoller le papier peint… Il entonne de part la cloison :

— Tu veux quoi pour ton petit déj' Kanon ?

— Comme d'hab' !

Arrivé à la cuisine il prépare le petit déjeuner de son frère. Bol de chocolat chaud, tartines beurrées avec de la confiture de fraise, très important la fraise parce que Kanon ne supporte aucun autre parfum. Donc Saga veille à ce qu'il y ait toujours de quoi le contenter. Ensuite pour les grands jours, viennoiseries en tout genre avec une nette préférence pour les croissants aux amandes. Kanon en raffole. Plus pour lui donner des vitamines, son frère lui sert un grand verre de jus d'orange pressé par ses soins.

Sa cuisine dénote un esprit loft américain, tout dans la masculinité le prouve. Les murs sont peints d'un orange vif sur lesquels sont encastrés des éléments gris anthracite rayés laqués. Tout est moderne, le four incorporé, le lave-vaisselle, la plaque à induction, tout. Une table du même esprit surplombe le milieu de la pièce. Même les dalles en béton cirés cadrent parfaitement avec cet esprit.

Kanon sort de la baignoire. Il essore sa longue chevelure rebelle, il lui faut au moins un après shampoing plus un soin cheveux lisse pour arriver à en faire quelque chose. Il se peigne devant le miroir et contemple ses biceps proéminents. Il adore s'admirer pour se rassurer de son pouvoir de séduction.

Là encore la salle d'eau se veut résolument design. On retrouve les mêmes carreaux gris sur le mur du lavabo. Celui-ci est composé d'éléments suspendus au mur, la vasque carré en faïence est posée sur une planche en bois wengé, qui elle se trouve apposée sur une plate forme en laqué blanc. C'est un véritable enchevêtrement de formes géométriques. Des étagères en bois sont disposées également sur la façade où sont entreposées tous les flacons de soins, parfums, shampoings, masques capillaires, gels douches et autres produits de ce genre. Sur le mur juxtposé, une gigantesque baignoire trône, un petit renfoncement en haut expose des vases avec des brindilles séchées dedans. Cet univers est tout simplement Sagaïen.

Kanon chantonne toujours en se séchant les cheveux, un coup par ci, un coup par là et le voilà prêt. Un détail lui a échappé : il est toujours nu alors qu'il s'apprête à sortir de la salle de bain. Pas pudique pour un sou il enfile cependant un peignoir en satin – décidément c'est une mode chez ces jeunes hommes – qui laisse dévoiler certaines parties de son corps.

Il gagne la cuisine pour s'assoir en face de son frère.

— Bien dormi frangin ? lui demande-t-il en croquant dans sa tartine.

— Pas assez… J'aurais aimé en profiter un peu plus si tu vois ce que je veux dire…

Kanon mâchouille son pain les yeux agars.

— Quoi tu me disais quoi ?

— Je disais que tu as fait un tel boucan que tu m'as réveillé alors que je voulais faire la grasse matinée. Et écoute les gens quand ils te parlent au lieu de rêvasser.

— Oh, fais pas ton bougon depuis le matin mon Saga ! Tu vas finir vieux garçon à force.

Il ponctue sa phrase par son rire éclatant. On ne peut rien lui dire il transforme tout en dérision.

— Pfff tu me fatigues parfois… Bon tu vas faire quoi aujourd'hui ?

— Oh je vais aller à la salle de muscu un coup ce matin, puis cette après-midi j'ai rendez-vous avec Shion et Doko. Tu ne viens pas avec nous ?

— Non, pas pour cette fois-ci. Je dois terminer les comptes et commencer le pré-inventaire pour la fin de trimestre.

— Saga tu travailles trop, prend un peu de bon temps. Tu t'épuises pour rien. Aller viens avec nous !

— Non ça ne va pas se faire tout seul. Bon changeons de sujet, t'en es où avec ton beau gosse comme tu l'appelles ?

Kanon change de ton, son visage se pare d'un air sot, voilà, les bisounours sont de retour… Nous sommes dans le pays merveilleux des enfants heureux…

— Nulle part en fait. lâche-t-il à l'arrachée.

— Comment ça nulle part ? Tu me fais un flan, ça fait des jours et des jours que tu m'en parles pour ne rien savoir de plus ?

— Bah non mon pauvre ! La dernière fois que je l'ai vu c'était pour le déjeuner, quand il s'est pointé avec son pingouin dopé à l'Imodium. Je lui ai fait la totale mais je crois que je ne l'intéresse pas. Il n'a rien laissé transparaître…

— Comment ça la totale !? Tu veux dire… Tu veux dire que tu as fait des cochonneries avec un inconnu dans notre restaurant pendant tes heures de service !

— Mais non, qu'est-ce que tu vas imaginer là ? Je n'ai rien fait du tout, quoique ce ne soit pas l'envie qui me manquait… Ca non au contraire !

— Kanon ! Passe-moi les détails merci !

— Tu veux savoir ou pas ? Bon, je reprends… Je lui ai fait mon numéro de charme et rien. Rien de rien, mais alors nada ! Je ne crois pas que je lui plaise… Pourtant… Il n'a pas arrêté de me dévisager aussi…

— C'est bon signe. Renseignes-toi auprès d'Alba et de Shion.

— Déjà fait, qu'est-ce que tu crois. Ils n'en savent pas plus, Shion m'a dit qu'il avait passé une soirée chez eux un coup. Il le trouve space, c'est tout ce que je sais. Ce n'est pas un grand bavard apparemment.

Saga se gausse à son tour.

— On peut dire que les opposés s'attirent alors… Les dictons finissent toujours par se vérifier…


Kanon file à son entrainement alors que son frère s'installe au salon pour vérifier les comptes. La pièce est immense et se divise en deux niveaux. Sur le premier est placé un divan en cuir faisant face à un home cinéma, c'est la pièce détente. Séparé par une balustrade en fer forgé, un petit escalier en bois descend jusqu'au deuxième niveau. Le parquet en sapin contraste avec l'ambiance industrielle qui se dégage de l'atmosphère. Les hauts plafonds laissent passer des puits de lumière, les poutres métalliques jalonnent tout le haut. Des meubles en bois vieillis ainsi que plusieurs canapés en velours beige et chocolat se marient autour de l'espace pour contribuer à une ambiance cocooning soft and chic. Un somptueux vase de lys blanc se dresse sur la table basse.

Saga assis en tailleur sur un de ses grands sofa tapote sur son ordinateur portable. Une migraine le prend. Il s'arrête pour se masser les tempes en formant des petits mouvements circulaires comme lui a appris Aphrodite. Mais les céphalées ne passent pas, elles deviennent de plus en plus importantes avec le temps. Les cachets ne sont pas d'un grand effet pour couronner le tout. Son médecin lui prescrit des anti-inflammatoires et des triptan, de plus il se rend chez son ami pour effectuer des séances de sophrologie. Aphrodite lui apprend à gérer sa douleur ainsi que son stress et surtout à décompresser. Il lui a même fait subir de l'hypnose c'est pour dire si son cas est sérieux. Le jeune homme se lève pour aller chercher un cachet dans sa cuisine, il en laisse trainer un peu partout.

Sa boîte crânienne se compresse intensément, on dirait que son cerveau va se comprimer pour exploser d'un seul coup, c'est abominable comme sensation. Un étau lui serre le tour entier de sa tête. Il se l'emprisonne de ses mains mais rien ne calme la douleur, ses yeux pleurent tellement celle-ci est vive. Elle descend dans ses sinus et oppriment sa mâchoire, ses os retentissent entre eux, il tombe genou à terre.

Saga peut paraître calme mais cela se révèle être une forte erreur. En lui se cache un tumulte incessant, il fait parti des « faux calmes », stressé de nature il s'inquiète pour tout. Son restaurant, son frère, ses comptes, ses amis, il angoisse et psychote continuellement. Au bout d'une demi-heure il peut enfin reprendre une contenance. Calme. Respirer. Fermer les yeux. Visualiser une mer apaisante, bleue turquoise. Essayer de suivre les indications d'Aphrodite. Il retourne au salon mais ne parvient plus à se concentrer. Peut être aussi que la luminosité de l'écran de son ordinateur n'arrange pas les choses…

Il lève le nez pour regarder par la fenêtre… Le paysage givré blanc l'emmène dans un univers de glace. Ses pensées s'envolent. Loin. Encore plus loin. Il ferme les yeux et voit un visage. Un visage familier… Un visage qui lui sourit, deux joyaux qui le regardent lui et uniquement lui… Une bouche qui lui murmure « je t'aime »… Cette personne est incroyablement belle, douce, irréelle… Cette personne se dessine sous les traits de Mû.

Mû… Ce nom résonne comme un couperet pour Saga, parce que Mû ne l'aime pas. Il vit avec un autre homme tout simplement. Il n'en veut pas à Angelo, au contraire, il le comprend d'aimer un homme pareil. Il se dit qu'il est chanceux de posséder l'amour de ce jeune homme généreux. Il ne regarde personne d'autre que son italien puisqu'il recèle bon nombre de qualités.

Saga éprouve des sentiments à l'égard du jeune infirmier depuis l'époque où il fit la connaissance de son grand frère. Quand Shion le lui a présenté Saga s'est senti attiré immédiatement, d'abord ne sachant pas ce que représentaient ses penchants, puis au fil du temps une amitié s'est créée de plus en plus forte. Maintenant l'aîné des jumeaux reconnait les émotions qui l'animent envers Mû. Mais il est trop tard ne se déclarant pas, l'objet de ses délires s'est entiché de quelqu'un d'autre. Une vague de mélancolie s'empare de Saga, le voilà qui dérive sur une mer boueuse de regrets. Si seulement il c'était déclaré plus tôt… Mû serait à lui désormais.


Dans son appartement baroque Valentine se lamente. Son amant n'est pas près de lui en ce jour des morts. Bon, ce n'est pas très glamour en soit mais le plus important à ses yeux est de savoir son homme près de lui et ce en toute circonstance.

Le comédien n'aspire qu'à se ranger et avec la personne qui compte plus que tout. Il l'a maintenant, alors pourquoi souffre-t-il autant ? Rhadamanthe ne lui prouve pas assez son amour… Malgré ses allées et venues chez lui, il ne reste jamais plus de deux jours consécutifs. Surtout ces derniers jours, il semble fuir toute promiscuité trop encombrante. On dirait qu'il devient distant… La panique le prend en une seconde, et si son beau blondin se désintéressait de leur histoire maintenant ? S'il redevenait inaccessible ? Il n'ose pas y songer, cela serait trop affreux ! Après tous les efforts dont il a dû user pour amener son récalcitrant soupirant vers lui. Après les longues années d'attentes et de frustration à fantasmer sur son corps de rêve. Non de non jamais il ne permettrait une telle chose de se produire !

Il conçoit que leurs tempéraments s'opposent en tout point. Mais ce n'est pas des petits différents qui l'empêcheront de former un couple uni et officiel avec son Rhadou préféré ! Parce que de toute manière il n'en existe qu'un seul sur cette fichue Terre et qu'il est pour lui !

Valentine se perd. Son obsession le dévore au reste, il faut qu'il se ressaisisse. Aller, on évite de penser à lui pour ne pas devenir nian-nian. On oublie, faire autre chose… Il faut s'occuper l'esprit pour ne pas importuner le blond revêche. Il part dans sa cuisine pour commencer la préparation de crêpes. Faire la cuisine a le don de l'apaiser, ses mains s'agitent dans le saladier, il mixe la pâte en rêvassant. D'un coup sans qu'il ne sache pourquoi ses doigts pianotent tous seuls le numéro de son petit ami justement. Saperlipopette par quelle sombre magie est-il possédé ? Il ne s'est pas senti prendre son téléphone en main…

Sans qu'il ne sache comment il tend l'appareil à son oreille – il n'aura pas tenu bien longtemps avant d'harceler son ami – une sonnerie retentit. Deux, trois, quatre, cinq puis plus rien. Zut il ne répond pas ! Qu'est-il entrain de fabriquer ?

Valentine réessaye. Une, deux, trois, rebelote il ne répond pas. Troisième appel, enfin c'est le bon, au bout de la quatrième fois il entend la douce voix rugueuse de son blondin.

— Allo mon Rhadou ça va ? Tu fais quoi ?

Oui, allo. Pourquoi tu m'appelles Val ? C'est toi qui me harcèle comme ça ?

— Non je ne te harcèle pas pourquoi tu dis ça ?

J'ai au moins dix appels en absence en l'espace de trois minutes… C'est bizarre. Bon qu'est-ce que tu veux ?

— Bien merci quel accueil dis-moi ! Je t'appelle juste pour entendre le son de ta voix, tu me manque… Quand est-ce qu'on se voit mon amour ?

Moment de flottement pas de réponse.

— Rhad t'es toujours là ?

Mouis. Je ne sais pas Val, on ne s'est quitté que ce week-end.

— Et alors ? Le temps me paraît long sans toi… J'ai envie de te voir tu sais… Tu ne désires pas me faire un petit câlin ? Hein ? Tu pourrais passer chez moi…

On ne va pas rester coller toute la sainte journée, j'ai d'autres choses de prévues. J'ai une vie aussi en dehors de toi.

Bam ! Coup de massue, Valentine encaisse avec difficulté. Ce que vient de lâcher Rhadamanthe est terriblement blessant, parce que lui représente son univers. Il ne demande rien d'autre que sa présence à ses côtés.

Val t'es là ? Bon si t'as rien d'autre à me dire je vais raccrocher.

— Non attends ! Je… Tu veux que je vienne avec toi visiter les apparts dans la semaine ?

Non ça ira je n'ai pas besoin de toi. Je suis un grand garçon je peux me débrouiller seul. Et puis peut être qu'Eaque viendra avec moi pour voir l'endroit où je vais vivre. Il ne veut pas que je m'éloigne de leur quartier.

La tension monte pour Valentine, il se résonne pour ne pas s'emporter. Il sait que son amoureux n'apprécie pas les débordements. Et il ne voudrait pas lui donner des raisons supplémentaires de s'éloigner. Posé, censé, raisonnable, voilà les maîtres mots de son esprit. Sa nouvelle philosophie de vie. Seulement…

— Quoi !? Tu… Tu quoi ? Tu vas visiter des logements avec Eaque ! Mais en quel honneur ? Et pourquoi lui a le droit de t'accompagner et pas moi ? D'abord hein ? Rhad ! Tu te moques de moi ou quoi !? Pourquoi tu ne m'autorises pas à venir avec toi ? C'est qui ton copain moi ou lui ?

Au bout du fil Rhadamanthe n'entend que des piaillements intempestifs qui lui font saigner les tympans. Il éloigne le combiné de ses oreilles et ferme les yeux en signe de découragement tandis que Valentine continue sa scène dans le vide. Au bout d'une ou deux minutes il conclut.

Bon écoute, quand tu te seras calmé nous pourrons avoir une discussion entre adultes civilisés. Et après tu te demandes pourquoi je préfère rester seul quelques fois ! Aller je dois y aller, à plus.

Pour clore la discussion il raccroche ni plus ni moins.

Valentine est soufflé ! Sa pause reste en suspend, téléphone à la main, bouche béate d'effarement, yeux livides. Les larmes roulent sous ses paupières, dévalent les canaux lacrymaux pour s'effondrer dans le creux de son cou. Est-ce lui qui exprime trop d'empressement ou au contraire son amant qui en est dépourvu ? Il ne sait pas. Seule certitude apparaît : Rhadamanthe s'éloigne et ça, ce n'est pas inventé.


Mercredi treize novembre, Albafica rentre de sa matinée de dur labeur pour retrouver son petit agneau, le pauvre n'a pu se rendre à la salle. Il couve une mauvaise grippe, présente de la température et tousse comme un phoque. Dès qu'il a de la fièvre il se met à délirer en prime. A peine a-t-il posé son manteau qu'il entend râler en haut des escaliers.

— C'est toi mon doudou ? Tu peux venir je crois que je suis entrain de mourir.

Albafica sourit, lève les yeux au ciel et part retrouver le mourant. Mon dieu que les hommes peuvent se révéler chochottes à l'article de la mort quand ils sont malades. Quand il pénètre dans la chambre, des émanations d'eucalyptus et de romarin embaument la pièce. L'air est tout bonnement irrespirable. Il surprend Shion allongé sous la couette, les yeux et le nez rouge entouré par des dizaines de mouchoirs roulés en boule, une bouteille de sirop contre la toux posée sur la table de chevet.

— Bibi tu peux me faire un grog c'te plait ?

Nous avons oubliés de préciser que le valeureux athlète régresse dans ces coups de temps là, il ressemble à un petit garçon de cinq ans qui pleure sa maman. Sa maman s'appelle Albafica en cet instant.

Celui-ci se penche, tâte le front fiévreux puis réfléchit.

— Mon bibi… chevrote Shion d'un ton suppliant.

Son bibi retient une furieuse envie de rire mais il ne se moquera pas du malheur de son compagnon. Il prend enfin la parole d'un ton qui se veut des plus sérieux.

— Mon pauvre bichon, comment tu te sens depuis ce matin ? Tu as pris ta température au moins ?

— Naaan… J'ai mal à la tête c'est horrible, et puis à la gorge aussi, j'ai chaud, j'ai froid.

— Attends-moi je vais chercher le thermomètre nous serons fixés. Comme ça je saurai si je dois préparer tes obsèques avant les fêtes de Noël ou pas…

— C'est pas drôle.

Quelques minutes plus tard le thermomètre affiche trente huit-cinq degrés au compteur. Rien de bien grave, même si ce chiffre met en bas Shion, il se relèvera dans un ou deux jours.

— Bon, reposes-toi pour cette après-midi je descends. Je t'apporterai un bol de soupe si des fois l'appétit te revenait.

— Me laisse pas bibi… Fais-moi un bisou pour me remonter le moral.

— Shion… Tu plaisantes ? Je n'ai pas envie d'attraper tes microbes, garde-les. Aller je reviendrai te voir toute à l'heure, je ne pars pas loin.

En sortant il entend son homme solliciter sa présence encore quelques minutes.

Dans l'après-midi, il le voit descendre un plaid enroulé autour de lui, un mouchoir à la main entrain de renifler pour venir se coucher sur le canapé. Albafica lève le nez de son ordinateur pour le questionner.

— Mais qu'est-ce que tu fais là ? Tu ne crois pas que tu serais mieux au chaud dans le lit non ? Va vite te recoucher, zou !

— Mais je veux être vers toi mon bibi.

Ce surnom horripilant lui est attribué quand son petit ami va au plus mal comme aujourd'hui, et aussi par son cousin qui est le seul à posséder ce privilège. Il ne dira rien pour ne pas chagriner son doudou vert.

— Tu veux une tasse de lait chaud avec un peu de miel dedans ?

— Voui, et des cookies s'il te plait aussi…

— Oui très bien, je t'amène ça tout de suite.

— Merci mon bibi.

Albafica le détaille en se levant, qu'il est touchant, un peu crispant mais réellement touchant.


Dans le salon d'en face la situation n'est guère mieux, Minos tient le rôle du convalescent et Eaque celui du guérisseur. Il a dû faire l'impasse sur la dernière scène de tragédie scène I acte III. Bref, il s'est réconcilié pour les besoins de la situation. Il ne peut décemment pas laisser son mimi dans un tel état qui plus est fâché.

Rhadamanthe s'occupe du ravitaillement en tisanes, infusions bienfaitrices à la cuisine entre deux théières et casseroles d'eau bouillante. Minos se trouve confortablement installé sur l'immense canapé, coussins derrière la nuque, couverture polaire sur le corps. Il se plaint, couine, chouine tout ce qu'il peut – on jurerait qu'il a pris des cours de comédie avec Valentine – Eaque est assis à côté en lui tenant la main.

— Ca va mon chaton ? Tu veux une couverture de plus ? Tu as froid ? Rhad va t'amener ta tisane ne t'en fais pas.

Il crie plus fort à l'intention du préposé au thé.

— Rhad ! T'en es où avec la tisane au thym ?

— Ca vient, ça vient ! déclare fortement monsieur le préposé.

— Le thym c'est dégueulasse ! Tu ne vas pas m'obliger à boire cette immondice ? râle Minos.

— Mais c'est pour ton bien, ne fais pas l'enfant capricieux hein. Sinon tu n'arriveras pas à te soigner.

En même temps qu'il lui parle, Eaque caresse le front de son amant en écartant ses douces mèches entravant son visage. Il est adorable diminué de la sorte… Le népalais a l'impression de posséder un ascendant sur lui. Le voir tout chose, le comble en quelque sorte, lui donne un sentiment de pouvoir. Minos dépend de lui, c'est chou…

— Cœur…

Lui aussi se lamente de la même façon que son voisin sans le savoir.

— Oui qu'est-ce qu'il y a ?

— Tu peux me passer de la pommade au camphre ?

— Mais bien sûr mon chaton, ne bouge-pas.

Quelques secondes plus tard Rhadamanthe revient avec sa décoction quand il tombe sur un tableau des plus scabreux : Eaque chevauche son ami, lui massant la poitrine avec une pommade puante en y mettant tout son cœur et Minos le pull remonté jusqu'à la gorge gémissant – de plaisir ou de douleur il ne peut pas le certifier – s'abandonnant aux mains expertes du brun. Mal à l'aise, l'anglais s'éclipse avant de trouver cette situation vraiment répugnante.


En fin de semaine les souffreteux vont nettement mieux. Albafica épluche le courrier sur la table de la cuisine quand Shion le surprend.

— Tu lis quoi ? Il y a des choses intéressantes ?

— Oh non, des prospectus, le remboursement de la mutuelle et une convocation à une réunion des copropriétaires.

— Beuh ! Quelle poisse, j'ai horreur de ce genre de réunion.

— Je sais mon dou' mais je crois qu'on ira tout de même.

— Pourquoi ?

— Parce que sinon les autres propriétaires vont prendre des décisions qui peuvent changer notre façon de vivre en communauté. S'il y a des choses qui ne nous plaisent pas dans leur façon de voir, on pourra exprimer notre point de vue.

— Et elle se déroule quand cette barbante réunion ?

— Jeudi vingt et un à vingt heures… Apparemment il y aura un représentant du syndic, elle se tiendra… Attends que je lise… Aaah !

— Quoi ?

— Elle se tiendra dans l'appartement B1, sixième étage ! Chez nos voisins !

— Merde ! Oh pardon ! Comment ça se fait ?

— Ca t'étonne toi ? Je suis sûr que c'est parce que monsieur Mikkelsen aime à tout contrôler, il doit se désigner Président de la séance pour tout gérer son petit monde.

— Bon super… Mais comment ça se fait que nous ne sommes prévenus qu'à peine une semaine en avance ?

— Comme nous avons emménagé il n'y a pas longtemps, ils n'ont pas pu nous prévenir avant… Tiens regarde.

Shion examine la feuille puis décrète.

— Tu es sûr que tu tiens à y aller ? En plus nous serons chez eux… Je sens que ça va tourner au règlement de compte… Je te connais, tu risques de t'emporter.

— Et bien raison de plus pour y aller… Comme ça nous leurs montrerons de quel bois on se chauffe… Je ne me laisserai pas dicter mes lois par ce chevelu décalcifié !

Et c'est reparti… Le topo de l'énervant voisin qui détient tous les défauts de la Terre. Shion voit son compagnon s'emporter dans un beau discours de maintient des libertés, et patati et patata. Quand Albafica commence à monter dans ses tours, mieux vaut le laisser redescendre tout seul. Il décide de faire semblant de l'écouter.

(suite…)


(1) Personnage de Kuroshitsuji ressemblant fortement à Minos et non le catcheur américain.


Bonjour, bonsoir à toutes et à tous.

Alors vous l'avez vu la surprise ou pas ? C'était en rapport avec Kanon…

Donc, nous avons découvert l'univers très sagaïen des frères Costa. Pauvre petit Saga amoureux du tendre Mû qui s'en moque éperdument. Il n'a pas de chance dans la vie le bichon. En plus il doit supporter des crises de migraines aigues. J'en reparlerai pas la suite.

J'avais hésité entre lui donner une pathologie de bi-polarité ou des céphalées. Et puis je me suis dis que dans un UA vaut mieux ne pas charger la mule, comme on dit. Et encore j'avais même pensé à ce qu'il développe une schizophrénie mais là ça deviendrait trop pointu à gérer.

Valentine devient obsessionnel de son Rhadou. Telle est sa nature. Jusqu'à quand l'avocat le supportera ?

Prochain chapitre : L'appel du Grand Nord.

Ce chapitre sera pratiquement entièrement consacré au bel Aphrodite et à sa vie professionnelle ainsi qu'intime. Je crois me souvenir qu'on verra une petite apparition de Rhadamanthe pour le faire avancer un peu dans l'histoire. Il étouffe chez ses amis.

BiZ,

Peri