Ce que mère veut

Les sous-sols d'Alexandrie s'étendaient sur une profondeur et une largeur insoupçonnables de souterrains, catacombes, égouts ou cachots. Les fortifications qui s'enfonçaient ainsi, surnommés « pieds d'Alexandre » par les habitants, étaient sans doute plus anciennes que le château lui-même, et aussi beaucoup plus épaisses et massives. Personne n'entendait crier ceux qui se retrouvaient prisonniers entre ces murs.

Au cœur de ce complexe, une coupole en particulier servait à isoler les condamnés les plus dangereux. Elle était circulaire, de plus de quinze mètres de haut, et les prisonniers y étaient enfermés dans une cage qui pendait du faîte de la salle. Ainsi, si le scélérat voulait s'échapper et réussissait par un quelconque prodige à franchir les barreaux, il lui restait à sauter d'une hauteur vertigineuse sans se rompre le cou. Personne, à la connaissance du capitaine Edward Adelbert Steiner, chef du corps des gardes brutos du royaume, ne s'y était jamais risqué. Sinon, il aurait pu s'en inspirer pour se tirer de là.

Il regarda à travers la grille le sol en contrebas, où deux amazones montaient la garde. Il se demanda un instant quel intérêt il y avait à poster ainsi des vigiles, quand il réalisa qu'il fallait bien nourrir les captifs. Au moment des repas, la cage était descendue au moyen d'une puissante manivelle, puis remontée aussitôt. De plus, il fallait aussi réagir si l'un d'entre eux finissait par mourir.

Le chevalier était furieux. Bien sûr, sa colère lui venait principalement du fait de se retrouver prisonnier sans aucune raison, mais il avait bien d'autres motifs de rage. La trahison dont il avait été victime, le manque de reconnaissance à son égard, alors qu'il avait ramené la princesse saine et sauve en la protégeant de tous les dangers, et pire que tout : il se retrouvait dans la même cellule que ce vaurien de Markus. Jamais, sous son commandement, on n'aurait enfermé ensemble un officier et un prisonnier de droit commun. Les amazones de Beatrix n'avaient décidément aucun sens des valeurs.

— Comment osent-ils nous enfermer ainsi !? fulmina-t-il. Ah ! ces imbéciles de bouffons de cour, si je les tenais entre mes mains... Pile et Face ne s'en tireront pas comme ça, je te le garantis !

Markus, de son côté, restait comme à son habitude beaucoup plus silencieux. La tête entre les mains, il ruminait.

— J'arrive pas à croire que j'ai pu me laisser entraîner dans ce pétrin...

— Personne ne t'a demandé de te mêler de nos affaires, je te ferais remarquer, lui lança Steiner.

Le brigand ricana.

— Vous dites ça parce que vous êtes en colère, répliqua-t-il. Je veux dire, c'est vrai qu'être trahi par sa propre reine, il y a de quoi enrager, hein ?

— Il y a forcément eu un malentendu quelque part. Je connais la reine ! Jamais elle ne trahirait l'un de ses plus fidèles serviteurs ! Donc, tout va pouvoir se résoudre dès que j'aurai pu lui parler. Enfin, pour moi en tout cas, je ne garantis rien à ton sujet. Après tout, tu fais partie de la bande de vauriens qui a enlevé la princesse.

Markus éluda ce dernier aspect.

— Vous croyez vraiment que c'est un malentendu ? Vous croyez vraiment qu'on vous a enfermé dans cette cage par erreur ? J'ai l'impression que vous restez dans votre rêve, papy. Vous prenez vos espoirs pour la réalité.

Steiner grogna mais ne répondit pas.

— Je me demande surtout ce qui va arriver à la princesse, maintenant, poursuivit Markus.

Ils avaient été séparés d'elle juste après leur capture et ils ignoraient complètement où elle avait été emmenée. Sans doute, on l'avait ramenée au château pour la confronter à sa mère. Elle disait qu'elle voulait la raisonner, mais qui pouvait deviner comment la reine réagirait, à se faire sermonner par sa propre fille ?

— Ma mission est et restera de protéger la princesse, maugréa le chevalier, bien conscient qu'il avait échoué.

ooo

En réalité, Grenat avait simplement été ramenée dans sa chambre. Elle s'était réveillée sur son lit à baldaquin, allongée à même la couverture, toujours vêtue de sa tenue de voyage beige et blanche, et avait attendu un long moment. Autour d'elle, la pièce n'avait pas changé depuis qu'elle l'avait quittée une semaine auparavant. Les tapisseries, les tissus sur le lit, le bois des meubles, les odeurs, tout était parfaitement identique. La seule chose qui avait changé, c'était elle-même... Elle-même, et aussi les circonstances, bien sûr.

Après une longue attente l'esprit vide, elle se releva enfin, s'approcha de la fenêtre et ouvrit le battant, comme elle le faisait habituellement, tous les matins, pour laisser la brise entrer. Au-dehors, entre les toits de tuiles de la ville, les habitants apparaissaient comme des points minuscules. Par le passé, ils avaient pu lui paraître lointains, voire insignifiants. Depuis, elle avait eu le temps d'apprendre qu'ils étaient tous des êtres de chair et de sang. Des concitoyens avec leurs joies et leurs peines, leurs désirs et leurs doutes, tous mis en danger par la folie de sa mère.

Elle traversa la pièce d'un pas décidé, passa devant sa table de toilette où son miroir lui renvoyait un visage marqué par l'angoisse, et saisit la poignée de sa porte.

Elle refusa de s'ouvrir.

Grenat ne s'en étonna pas vraiment, mais elle en conçut une pointe de dépit. Cela faisait des années qu'on ne l'avait pas enfermée dans sa chambre. La dernière fois, c'était son père tant regretté qui l'avait ainsi confinée, et même si elle ne se souvenait pas exactement de la bêtise qu'elle avait faite, elle était sûre qu'elle avait mérité cette punition. Alors que cette fois-ci… Cette fois-ci, sa mère pensait peut-être avoir de bonnes raisons de se sentir contrariée, mais elle avait tort. Elle se fourvoyait, et il fallait à tout prix que quelqu'un le lui dise.

Grenat retourna s'asseoir sur son lit et tenta de rassembler ses esprits, d'organiser ses arguments, de trouver les mots justes et raisonnables qui pourraient toucher sa mère et lui faire renoncer à ses errements. Mais rapidement, au lieu de conserver la tête froide, elle se mit à ressasser.

Ma mère va-t-elle seulement accepter de m'écouter ? se demandait-elle. Pourquoi a-t-elle attaqué Bloumécia ? Et pourquoi nous a-t-elle fait mettre aux arrêts ainsi ? Il faut que je sois franche avec elle, que je lui dise… Elle n'est plus elle-même, ces derniers temps, c'est cela qu'il faut qu'elle comprenne.

Grenat se mit à faire les cent pas dans sa chambre, en tâchant de se remémorer depuis quand elle avait cru remarquer un changement dans l'attitude de sa mère. Depuis son anniversaire de l'année précédente, décida-t-elle. Elle réfléchit à cette journée étrange. Un banquet avait été organisé, comme d'habitude, et le soir, sa mère lui avait parlé avec des accents surprenants dans la voix. Un mélange malsain d'aigreur et de jubilation. C'était la première fois qu'elle décelait ce ton particulier qui lui était depuis lors devenu coutumier. Elle n'avait jamais su avec certitude ce qui avait déclenché ce revirement, mais il y avait eu cette homme de haute taille qui était venu discuter avec elle ce jour-là. Elle n'avait pas pu voir son visage, mais elle avait aperçu de loin celui de sa mère pendant la conversation, qui passait par de vives émotions. Cette visite avait peut-être un rapport… Et en y repensant, Maître Totto avait quitté Alexandrie quelques jours plus tard. Que s'était-il donc passé qui puisse affecter sa mère à ce point ?

À ce moment-là, elle entendit la serrure de sa chambre jouer, et la porte s'ouvrit, laissant le passage aux sinistres bouffons.

— Ta mère te demande ! dit l'un.

— Viens avec nous ! ajouta l'autre.

Grenat ouvrit des yeux ronds. Jamais elle n'allait tolérer qu'un employé s'adresse à elle de cette manière.

— Pour qui vous prenez-vous ? Comment osez-vous me parler ainsi ? s'emporta-t-elle.

— Silence ! glapit Pile.

— Tu viens avec vous, et un point c'est tout !

Grenat était abasourdie. On ne l'avait jamais traitée de cette manière. Elle sentit les larmes lui monter aux yeux, mais chercha un moyen de se calmer. Elle pensa alors à Djidane. Lui, au moins, aurait sur comment gérer cette situation. Elle se souvenait de cette conversation avec Bibi, dans les souterrains de Dali… Il avait confié au petit mage timide et craintif une manière de rabrouer ceux qui lui cherchaient des ennuis.

— Fermez-la, bande d'abrutis !

La phrase était sortie de ses lèvres toute seule dès qu'elle avait traversé son esprit. Les deux bouffons se regardèrent, l'air interdit.

— Qu'est-ce qu'elle dit ?

— Je ne sais pas trop. Mais ça n'a pas d'importance.

Il s'avancèrent vers elle, l'air soudain menaçant.

— Ce qui importe, c'est que la reine souhaite te voir ! lancèrent-ils à l'unisson.

Grenat abandonna. S'ils venaient pour l'emmener voir sa mère, là était aussi son désir, après tout. Elle décida donc de les suivre et partit avec eux sans plus desceller les lèvres. Ils l'accompagnèrent à travers les couloirs des appartements royaux jusqu'au petit salon privé de la reine. Au fond de la pièce, un feu crépitait dans la cheminée, qu'elle aurait qualifié, en d'autres circonstances, de réconfortant. Sa mère se trouvait là, son éternel éventail à la main, confortablement installée dans son divan. La princesse s'avança sur le tapis d'apparat figurant une rose rouge, le symbole de sa mère, fit face à la souveraine et s'inclina en un salut d'usage. Elle se faisait l'effet étrange, ainsi, d'être une diplomate en visite plutôt qu'un membre de la famille.

— Mère... dit-elle pourtant.

La reine Branet se leva et esquissa un sourire.

— Grenat, enfin ! Où donc étais-tu passée ? J'étais malade d'inquiétude. Approche-toi.

Elle semblait pourtant bien se porter, mais Grenat remarqua qu'en effet, ses traits semblaient tirés par la fatigue, mal dissimulés par l'habituelle couche de maquillage sur son visage. Grenat fit quelques pas. Deux marches la séparaient de sa mère, qu'elle monta pour se retrouver face à elle, tout près. Elle soutint son regard.

— Mère, il faut que je vous demande quelque chose.

— Qu'y a-t-il, ma chérie ? Pose ta question, n'importe laquelle, et j'y répondrai.

La phrase était douce, il s'agissait bien des mots que l'on pouvait attendre d'une mère aimante, mais le ton qu'elle employait gardait une trace du venin qui lui avait tant déplu toute cette année.

— Avez-vous… Est-il vrai que vous avez lancé une attaque sur Bloumécia ?

Branet haussa un sourcil, puis elle soupira.

— Je comprends mieux pourquoi tu as l'air si préoccupée, ma fille.

Elle fit un pas dans sa direction, un sourire triste plaqué sur le visage.

— C'est beaucoup plus compliqué que cela, Grenat. Vois-tu, les rats de Bloumécia planifiaient d'agresser Alexandrie, depuis déjà longtemps. Ils lançaient une incursion de vaste envergure sous la brume. Je ne pouvais pas attendre et les laisser attaquer mon royaume, attaquer mes sujets, sans réagir ! Je n'avais pas le choix : il fallait que je prenne l'initiative.

Grenat réfléchit. Elle avait entendu cette histoire, rapportée par Steiner après sa visite à la capitainerie de Tréno. Le bruit courait que les armées d'Alexandrie avaient repoussé un assaut des rats dans les basses vallées et que l'invasion avait pour but, en réalité, de défendre le territoire. Déjà en l'entendant la première fois, elle s'était demandée s'il s'agissait là de propagande destinée à rassurer la population. Pourtant, voilà que sa mère lui racontait la même chose, droit dans les yeux.

— Mère, est-ce bien la vérité ?

— Bien sûr. Pourquoi te mentirais-je ?

Grenat se renfrogna, indécise.

— Je ne sais que penser...

— Enfin, je suis ta mère, tout de même.

Grenat se préparait à préciser sa pensée et ses doutes, quand elle fut interrompue par des bruits de pas derrière elle : quelqu'un pénétrait à son tour dans la pièce. Elle se retourna et vit un homme grand, élancé et séduisant, au visage presque juvénile et aux cheveux argentés piqués d'une grande plume blanche. Il portait des vêtements raffinés qu'elle était sûre d'avoir déjà vus quelque part. Cela lui revint en un éclair : Tréno, la salle des ventes ! Cet homme était le roi de Tréno.

— Kuja ! Vous voilà enfin ! s'exclama Branet.

— Puis-je prendre part à ce drame ? demanda l'intéressé d'une voix suave.

— Un drame ? répéta Grenat, interloquée.

Kuja sourit.

— On se croirait dans une scène d'une pièce de théâtre, ne trouvez-vous pas ? Il y a un chevalier sur son blanc destrier... une belle princesse. L'histoire d'un amour tragique, impossible. Terrassée par le chagrin, la belle s'endort pendant cent longues années.

Grenat le coupa dans ce qui lui paraissait des élucubrations, pourtant porteuses d'un sinistre pressentiment.

— Nous sommes-nous déjà rencontrés ?

— On dirait que nous étions destinés à nous revoir.

Il s'approcha d'elle, jusqu'à presque la toucher. La panique la saisit, elle recula de quelques pas, mais derrière elle, sa mère ne semblait pas un refuge plus sûr.

— Mon bel oisillon, poursuivit Kuja. Viens à moi et je t'emmènerai dans un monde de songes merveilleux.

Il lui saisit brusquement le bras et leva son autre main en un rapide geste tournoyant. Une étrange magie se dégagea de ce mouvement et des volutes de couleurs fondirent sur elle, qui la firent sombrer dans le sommeil à l'instant. Non loin d'elle, sa mère agitait toujours son éventail d'un air profondément ennuyé.

ooo

— Cette jeune fille est encore plus belle quand elle dort, murmura Kuja.

La reine renifla bruyamment.

— Quelle impudente… Pile ! Face ! Préparez le cérémonial, nous avons assez perdu de temps. Le moment est venu d'extraire les chimères de la princesse.

ooo

Ailleurs dans les entrailles du château reposait une salle bien plus étrange encore. Une longue crypte aux murs de pierre brute, au fond de laquelle on avait construit un autel circulaire gravé de signes cabalistiques. La princesse reposait sur cette pierre blanche, toujours inconsciente, immobile, pâle comme la mort bien qu'elle respirât paisiblement. Elle dormait si profondément qu'on pouvait croire que rien ne pourrait jamais plus la réveiller. Des chandelles éclairaient la scène de leur éclat lugubre, projetant des ombres sur une petite table où trônait un long coffre à bijoux. Couvercle ouvert, il laissait apparaître son contenu : un écrin rouge sang, vide, mais avec la place pour cinq grosses pierres précieuses.

Les deux bouffons jumeaux rejoignirent la crypte et s'avancèrent vers la jeune femme, les grelots de leurs costumes troublant la quiétude des lieux. Ils se dressèrent de part et d'autre de l'autel et commencèrent à psalmodier de leur voix aigrelette, bras levés, yeux fermés.

— Seize ans enfin, princesse. Joyeux anniversaire ! chanta Pile.

— Seize ans enfin, princesse. Livrez-nous vos chimères ! chanta Face.

Ils baissèrent les mains vers la silhouette endormie. Tout autour, un sifflement strident se faisait entendre.

— Chimères à la vie éternelle !

— Chimères au pouvoir infini !

— Quittez ce corps après seize années de sommeil !

— Quittez ce corps après seize années d'attente !

Ils partirent en cabrioles autour du corps. Celui-ci commença à irradier une lumière blanche, brillante. Des rayons en fusaient et se dispersaient dans toute la salle.

— Que la lumière soit !

— Que la vie s'anime !

Le corps générait maintenant des cercles lumineux qui s'éloignaient comme les ronds produits par un caillou tombé dans l'eau.

— L'heure est venue !

— Le temps est venu !

Grenat se mit à léviter, son corps s'éleva lentement, ses cheveux détachés flottaient en arrière.

— Viens à nous !

— Odin, esprit guerrier des ténèbres !

Une pluie d'étoiles d'énergie jaillit de la poitrine de la princesse. La puissance magique explosa, produisant une onde de choc qui se répercuta dans toutes les fondations. Enfin, cette aura se condensa en une pierre ronde d'un noir profond, qui semblait absorber toute la lumière alentour. Le corps retomba doucement, le joyau en suspension au-dessus d'elle, et l'atmosphère ambiante, quoique toujours saturée de magie, se calma. Pile recueillit la matière noire dans le creux de sa main et alla la poser dans l'écrin qui l'attendait.

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Un peu à l'écart, Kuja observait le rituel. Pile et Face avaient bien retenu les instructions, ils se débrouillaient à la perfection. Ils allaient pouvoir procéder aux cinq extractions sans problème. Il venait enfin d'obtenir une gemme noire utilisable. Que de temps à attendre pour vivre ce moment ! Tant de temps perdu…

Il se souvenait de tout. Ses difficultés à obtenir une telle gemme, ses recherches, les personnes qu'il avait fallu employer, celles qu'il avait dû corrompre, pour finalement mettre la main dessus. Et sa frustration, ensuite, quand il s'était rendu compte qu'elle lui refusait ses pouvoirs. La puissance des chimères, hélas, n'était accessible qu'à de rares individus. Il s'était retrouvé comme un cambrioleur devant un coffre rempli d'immenses richesses, mais impossible à ouvrir. Plus tard, il avait repris espoir en apprenant que la princesse Grenat possédait de telles capacités, même si elle-même n'avait jamais décelé son propre potentiel. Et maintenant… il venait d'assister à la création d'une relique unique : un gemme chimérique activable par n'importe qui ! Nul besoin d'avoir les capacités de la princesse, l'extraction permettait de voler à la victime non seulement le pouvoir, mais aussi la capacité de s'en servir. On obtenait à la fois le coffre et la clé permettant de l'ouvrir.

Kuja s'avança vers les deux bouffons qui reprenaient leurs souffles. Le rituel, pour ceux qui l'exécutaient, était assez éprouvant, mais ce n'était rien à côté de ce que subissait le sujet lui-même. Sur son autel, le corps de la princesse Grenat respirait faiblement, durement affaibli par le processus. Rien d'étonnant à ce qu'il ait fallu attendre ses seize ans avant de procéder.

Dans son écrin, la perle noire ne brillait pas, elle semblait au contraire assombrir l'espace, et pourtant elle irradiait d'un pouvoir extraordinaire. Kuja tendit la main et s'en empara.

— La reine veut un résultat tout de suite, et elle n'a besoin que d'une gemme pour l'instant, expliqua-t-il. Celle-ci conviendra parfaitement.

Il commença à s'éloigner.

— Continuez ainsi, vous faites du bon travail. Et n'oubliez pas de préserver la princesse. Si elle meurt, elle ne vous livrera plus rien, et il lui reste encore quatre chimères.

Il quitta la salle, un peu à regret. Il aurait tant aimé assister à l'apparition des gemmes suivantes, admirer leurs éclats de couleurs variées qui illumineraient ce sombre cachot. Il avait la conviction que la dernière pierre qui se matérialiserait serait un grenat, la plus indomptable de toutes. Hélas, les affaires en cours à Clayra ne souffraient aucun délai supplémentaire. Elles avaient déjà trop attendu. Il remonta donc d'obscurs escaliers jusqu'à revenir dans le château proprement dit.

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Dans son antichambre, la reine attendait avec fébrilité les premiers résultats. Depuis sa première rencontre avec Kuja, un an plus tôt, elle avait rongé son frein. Ce jour-là, il lui avait expliqué l'existence du rituel, puis lui avait assuré que la princesse Grenat était trop jeune pour le subir, que les chimères pourraient être détruites dans l'opération. Si la jeune fille avait été consciente de ses capacités, si elle les avait maîtrisées, la situation aurait été différente, avait-il précisé. Mais dans ces circonstances, il valait mieux attendre ses seize ans. Atterrée, la reine avait donc convenu de procéder à l'extraction le soir de son anniversaire suivant. Cela dit, le temps perdu avait largement été mis à profit. Elle avait pu réquisitionner les terres de Dali pour y installer l'usine souterraine, et son armée de mages noirs avait ainsi pu grossir jusqu'à devenir une force tout simplement irrésistible. Pourtant, leur puissance n'était qu'une friandise. Le pouvoir des chimères représentait bien plus d'attrait à ses yeux. Elle avait attendu le jour fatidique avec une impatience grandissante.

Et c'était ce jour-là que Grenat avait choisi pour disparaître, la petite sotte ! Il lui était difficile de savoir avec précision si elle avait été enlevée ou bien si elle avait fugué, mais ça n'avait pas beaucoup d'importance. La reine avait alors perdu, du même coup, le pendentif du trésor royal et la dépositaire de la magie des chimères. Elle frémissait de colère rien qu'en y repensant. D'ailleurs, les bouffons ne lui avaient-ils pas dit qu'ils avaient capturé l'un de ces brigands de bas étage qui se disaient acteurs ? Celui-là paierait pour les autres, il souffrirait très longtemps avant de mourir.

Elle fut interrompue dans ses réflexions par l'apparition de Kuja qui revenait des sous-sols. Il flottait toujours sur ses lèvres son petit sourire plein de morgue et d'auto-satisfaction. Un jour, très bientôt, elle lui ferait ravaler ce sourire, à cet impertinent. Cependant, pour l'heure, elle reporta son attention sur ce qu'il tenait à la main : une pierre ronde d'un noir plus profond que la nuit, plus profond que la mort. Kuja s'inclina bien bas.

— Majesté, je vous présente Odin, le sombre guerrier. Je pense qu'il sera idéal pour votre premier essai. Pour votre première démonstration de toute-puissance.

Elle tendit une main grassouillette et Kuja y déposa l'objet tant convoité. Elle sentit la puissance irradier dans tout son bras.

— Très bien, Kuja, excellent ! jubila-t-elle. Retournons immédiatement aux abords du champ de bataille. J'ai hâte !

— Majesté, si je puis me permettre, je vous rappelle qu'il faut attendre que…

— Je sais très bien tout cela, interrompit-elle dans un mouvement de mauvaise humeur. Je ne vais certainement pas tout gâcher maintenant, si prêt du but. Me prenez-vous pour une idiote ?

Kuja ne se laissa pas démonter et inclina la tête sans cesser de sourire.

— Loin de moi l'idée de suggérer cela. Je n'ignore pas combien cette quête est importante pour vous.

La reine le fusilla du regard et s'éloigna. Ce n'était pas le moment de le remettre à sa place, elle avait d'autres chats – ou rats – à fouetter.

ooo

Djidane rejoignit Freyja au belvédère où il s'était reposé un peu plus tôt. Maintenant, il ne s'agissait pas de chercher la quiétude, mais d'observer et de prendre des décisions. La rate scrutait le lointain en contrebas, essayant en vain de percer du regard le manteau de brume, afin de savoir si un escadron ennemi était en mouvement. Elle cherchait en réalité une simple confirmation, car elle avait peu de doutes sur la réalité.

— Tu vois quelque chose ? demanda Djidane en s'approchant de son amie, au risque de la déconcentrer.

Elle se tourna vers lui et secoua la tête.

— Que penses-tu de la disparition de la tornade ? demanda-t-elle ensuite.

— Oh, tu sais, moi… je ne trouvais déjà pas normal qu'elle existe, alors…

Il haussa les épaules dans un geste éloquent. Freyja fixa à nouveau le lointain.

— Cette tempête a existé pendant des centaines d'années, sans jamais faiblir, continua-t-elle. Je suis sûre que Branet est derrière tout ça.

Djidane acquiesça.

— Sans doute, convint-il, ou peut-être ce type qui était avec elle à Bloumécia, tu te souviens ? Le gars aux cheveux argentés et au dragon blanc.

— Il se nommait Kuja, je crois… Ce nom ne me rappelle rien. Je me demande bien qui il est.

— Que penses-tu faire, maintenant ? demanda Djidane.

— Sa Majesté rassemble les soldats pour défendre la ville, mais je pensais pour ma part essayer d'intercepter les troupes ennemies pendant leur montée le long du tronc. Là-bas, le terrain leur sera moins favorable. Nous connaissons un peu les lieux, et nous pourrons les prendre par surprise, les piéger. Ça nous permettra de les affaiblir avant même qu'ils n'arrivent aux portes de la cité. Qu'en penses-tu ?

Le jeune homme hocha la tête avec conviction.

— En fait, ça tombe bien, c'est ce que j'allais te proposer. Je t'accompagne. En plus, on pourra peut-être découvrir comment ils ont fait pour faire disparaître la tornade.

— Peut-être.

— Retrouvons-nous à l'entrée de la ville, proposa Djidane. Je vais chercher Bibi et Kweena pour leur proposer de venir avec nous.

La rate regarda son ami s'éloigner à vive allure, empoigna fermement sa lance, rajusta son couvre-chef rouge de chevalier-dragon et partit à travers la ville.

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Même si le royaume d'Alexandrie était beaucoup moins tourné vers la technologie que celui de Lindblum, on pouvait tout de même y trouver quelques aéronefs d'importance. Tous fonctionnaient à la brume, car la puissance de la vapeur n'avait été apprivoisée que par les ingénieurs du roi Cid, et le plus notable, le vaisseau personnel de la reine Branet, se nommait la Rose Rouge. D'un tonnage assez faible, il ne servait d'habitude qu'à certains voyages protocolaires, et n'avait pas été conçu pour la guerre. Pourtant, il se trouvait pour l'heure dans le ciel de Bloumécia, non loin de Clayra. À la lisière du manteau de brume, même s'il ne prendrait pas une part active au conflit, il pouvait surveiller les adversaires de la reine. La générale Beatrix arpentait son bord. Au travers de ses jumelles, elle observait l'immense arbre, ce lieu resté caché aux yeux du monde depuis si longtemps et qui s'offrait désormais à la vue de tous. Elle pouvait apercevoir par endroits des rues et des bâtiments qui apparaissaient derrière le feuillage, et même des habitants qui s'activaient. Elle ne parvenait pas à distinguer des traits précis sur leurs visages, mais nul doute que la peur et le doute y prédominaient.

Une lieutenante se présenta à elle, au garde-à-vous.

— Ma générale, au rapport.

Beatrix abandonna son observation avec réticence. Elle aurait aimé avoir plus d'informations sur la topographie des lieux à investir, mais allait devoir faire sans. Le feuillage dense masquait une bonne partie de la ville, justement parce que le vaisseau s'était positionné dans un angle où il avait le moins de chance d'être repéré en retour. Il n'y avait pas de solution miracle à ce problème. Elle se tourna vers sa subordonnée.

— Vos troupes sont-elles en place ?

— Oui, tout est prêt. Nous n'attendons plus que les ordres pour nous mettre en marche.

Beatrix hésita. Elle n'avait pas encore de nouvelles de sa souveraine, et celle-ci voulait absolument être au premières loges lors des affrontements au sommet de l'arbre. Néanmoins, les amazones pouvaient sans doute commencer à avancer, l'engagement n'allait pas être instantané, et la victoire mettrait sans doute un peu plus de quelques minutes à se dessiner. Et il y avait aussi le problème des mages noirs. Si elle n'attendait pas le retour de Kuja, les jumeaux étant occupés ailleurs, elle devrait leur donner des ordres directement, et elle n'aimait pas ça. En fait, le simple fait d'utiliser de telles créatures la mettait un peu mal à l'aise. De son point de vue, une guerre se gagnait par une armée bien entraînée et une stratégie efficace. Cependant, les sorciers ne devraient intervenir que plus tard, leur maître serait donc sans doute de retour d'ici là.

— Allez-y, décida-t-elle finalement.

L'officière salua et se retira. La bataille de Clayra allait pouvoir commencer.