Chapitre 2 : En route vers le Théâtre de la Lune
À l'initiative de M. Crepsley, nous nous sommes dirigés vers le Théâtre de la Lune. Cela fait des semaines que je n'ai pas été excitée comme ça. Je n'en revenais pas de pouvoir avoir des amis même en étant à moitié vampire. Des amis !
Perchée sur le dos de mon maître, mes jambes autour de sa taille et mes bras serrant son cou, nous filons plus vite que le vent. Nous avons parcouru au moins toute la campagne sous le ciel étoilé pendant une bonne partie de la nuit. Je me suis finalement habituée à cette façon de voyager. Je me rappelle très bien de la première fois, j'ai eu l'impression de faire Space Montain multiplié par trois. Tout à coup, en pleine vitesse de 200km/h, il s'arrête et s'écroule au sol. Surprise, je vole à au moins trois mètre devant lui pour aller manger la poussière la tête la première. Bonjour les ceintures de sécurité... Grimaçant, je me redresse tant bien que mal. Aïe aïe aïe ! Je vais avoir des bleus, demain. Furieuse, je me retourne vers Crepsley qui souffle comme un bœuf avant de l'apostropher :
- Ben, alors ? Vous êtes rouillé ou quoi ? On y est presque !
- Vzitter...est...extrêmement...fatiguant. J'ai besoin de cette bouteille de sang !
Tu m'étonnes qu'il en a besoin. Il est train de mourir claustrophobe le mec. Je sors de ma sacoche une fiole en forme de ballon et la lui tends.
- Vous êtes déjà à sec ? me moqué-je de lui.
- Ma parole, tu fais de l'humour, maintenant ! grogne-t-il en buvant le liquide rougeâtre. Une claque c'est tout ce que tu mérites ! Et un coup de pied aux fesses, tant qu'on y est !
Dès qu'il eut fini la moitié de la bouteille, il soupire d'aise avant de me la tendre :
- Ah, ça fait du bien ! Tu en veux, Lily ?
- Non merci, le rembarré-je en me sauvant à toutes jambes.
J'observe le paysage autour de moi. C'est une jolie campagne, avec des arbustes ça et là et une herbe bien verte. Ça me rappelle un peu chez moi. Au loin je distingue une forêt derrière laquelle s'épanouit une aurore bleue, chassant les étoiles.
- Allez, Monsieur l'escargot ! appelé-je mon maître vampire souriant à pleine dents. Vous allez y passer si vous n'arrivez pas avant le lever du jour !
- Comme si j'avais besoin que tu me le rappelles ! aboie-t-il, blessé dans son orgueil.
Il jette un œil aux alentours, puis il fait un truc très bizarre : il pose son point sur son front. On aurait dit un médium.
- On ne doit plus être très loin à présent, murmure-t-il. Humm... M. Tall... M. Tall...
Je le dévisage, dubitative. Mais qu'est-ce qu'il fait ? M. Crepsley se tourne alors vers moi :
- Encore 3 kilomètres et on y est... Dépêchons.
- Qu'est-ce que vous faisiez avec votre main sur le front ?
- Je cherchais l'aura de M. Tall, m'explique-t-il en souriant. Une fois que je l'ai localisée, trouver le Théâtre de la Lune est aussi facile que de dénicher une aiguille dans une botte de foin.
Oula, il m'embrouille là...
- Ça ne veut pas dire que c'est difficile, cette expression ? lui demandé-je.
Là, c'est lui qui est embrouillé avec ma remarque :
- Ah Bon ? Ahem... Pas pour un vampire. Mais j'oubliais que tu ne sais encore rien...
- Parce que je ne suis qu'une semi-vampire ? souris-je, m'élançant d'un pas de gazelle. C'est bon, je commence à connaître la chanson.
Crepsley me paraît à la fois déconcerté et un peu étonné de ma réponse. Et puis le bout de ses lèvres se retrousse légèrement et son regard devient doux.
- Petite chipie, rit-il, secouant la tête.
Nous courons plus vite que des loups à travers les bois en direction du cirque. Je suis surexcitée, évidemment, mais je ne pouvais pas m'empêcher de penser que les gens au cirque refuseraient peut-être de me considérer comme un des leurs. Enfin entre les buissons et les fougères, se dessinent les grandes tentes et les camions du Théâtre de la Lune.
Écartant quelques feuilles lui masquant la vue, Crepsley me demande doucement :
- Prête, Lily ? On peut y aller.
Malgré tous mes efforts pour ne rien laisser paraître, je sens l'anxiété croître en moi au point que j'en deviens nerveuse. Tellement nerveuse que je parle d'une petite voix apeurée, comme si j'étais une petite fille effrayée par la découverte du monde. Oubliant ma dignité, je m'accroche d'une main frêle au manteau de mon mentor.
- Vous... Vous croyez vraiment qu'ils vont me laisser faire partie de la troupe ?
- C'est ça qui t'inquiète ?
Il n'y a ni moquerie, ni pitié dans ses paroles. Juste une forme d'étonnement. J'ai du mal à l'admettre mais, j'ai comme l'impression qu'il se veut rassurant...
- Naturellement, tu auras du travail à faire, dit-il, toujours avec ce visage serein et gentil. Le reste dépend de toi.
Je déglutis. Pour être tout à fait honnête, je ne suis pas vraiment rassurée. M. Crepsley doit s'en rendre compte, aussi il ajoute :
- Si ça te plaît, on reste. Sinon, nous partirons. C'est aussi simple que ça.
Et comme pour me donner du courage, il me prend la main.
- Maintenant, en avant, dit-il.
Le cirque est silencieux. Il y'a pas un chat. Tout est calme. Ma main toujours dans celle de M. Crepsley, je jette constamment des coups d'œil autour de moi, me rapprochant davantage de mon mentor. Nous marchons entre les tentes pour arriver dans la porte d'un gros camion rouge avec marqué dessus en grosses lettres jaunes : Théâtre de la Lune. Le vampire me lâche la main pour frapper à la porte. Aussitôt en sortit M. Tall. Je suis sidérée. Comment un homme aussi grand pouvait-il passer par cette porte minuscule ?! M. Tall est resté tel que je m'en souvienne : gigantesque bien sûr, avec ses yeux charbons mais brillants, sa moustache bien taillée, ses vêtements de présentateur forain et son énorme haut de forme sur la tête.
- Ah ! C'est toi, Larten ! dit le directeur du théâtre ambulant.
Il ne semble pas du tout surpris de nous voir. Il nous sourit, comme lorsqu'on sourit à des amis après une longue séparation.
- Je me disais bien que tu me cherchais. Je l'avais senti..., s'adresse-t-il toujours à mon maître.
Décidément, les pouvoirs de vampires me dépassent. J'espère que M. Crepsley m'en apprendra plus, plus tard. Pour l'instant je note que la télépathie fait partie de leurs nombreuses compétences. M. Tall tourne son regard profond vers moi.
- Je vois que tu as amené la fille.
- Peut-on entrer ? demande poliment Crepsley.
- Bien sûr. Quelle est la formule de politesse consacrée pour les vampires, déjà ? "Entrez à votre guise..." C'est ça ?
- C'est l'esprit en tout cas.
Tous deux se mettent à rire, complices. Je les regarde, ne comprenant pas vraiment. Je me sens un petit peu exclue. M. Tall nous invite à le suivre dans sa roulotte. L'intérieur est assez étonnant. Et en même temps, cela correspond bien à l'image du directeur. Au fond un grand lit, mais qui reste simple. À côté, se dresse une table de chevet avec une lampe, des cadres de photos, mais ils sont trop loin pour que je puisses les détailler. Sur le rebord, j'aperçois un carnet sur lequel repose un encrier contenant des plumes d'oie. Sur les murs, il y a des affiches du théâtre. Et de toutes les époques ! Là 1903, et là-bas, 1689 ! Y'a pas dire, il est vieux comme le monde ce théâtre ! Devant le lit, il a un élégant bureau en bois de chêne et devant lequel il y a une table basse dont deux canapés se tiennent aux longueurs. Un peu au-dessus, il a des miroirs se faisant face, reflétant l'infini. Et puis il a quelques plantes aussi. Sur le côté il a une porte, sûrement la cuisine et la salle de bain. Ce décor est...apaisant.
- Je ne m'attendais pas à te revoir d'aussi tôt, Larten, dit finalement notre hôte.
- Je t'avoue que je n'avais pas prévu de rentrer aussi vite, Hibernius.
Hibernius ? Hibernius Tall ? Drôle de nom ! Je dirais même chelou...
- Des ennuis ? questionne alors ce dernier sans être franchement méfiant.
- Non, je suis revenu pour Lily..., répond Crepsley.
- Je vois...
Il marche en direction du canapé, son haut de forme traçant une marque continue au plafond. AAH ! Il y'en a pleins partout ! Il s'assoit, ôtant son chapeau et me fixe avec une expression à la fois compatissante et pleine de pitié. Bien que je ne ressente aucune persécution dans ce regard, je suis un peu mal à l'aise.
- Tu en as fait du chemin depuis la dernière fois que je t'ai vu, Lily Shan, commente M. Tall.
Je détourne les yeux, ne sachant pas quoi répondre. C'est vrai. Beaucoup de choses sont arrivées depuis notre dernière rencontre, il y a deux mois. Je n'étais alors encore qu'une humaine. Tout cela me semble si loin.
Se plaçant derrière moi, M. Crepsley pose sa large main sur mon épaule, la recouvrant entièrement de sa paume.
- Pouvons-nous rester ? sollicite-t-il.
- Évidemment ! affirme le gigantesque directeur. Ravi de te compter à nouveau parmi nous, Larten. Nous sommes à court d'effectif en ce moment. Mme Octa et toi tombez à pic !
- Je te remercie.
Le propriétaire du théâtre s'adresse ensuite à moi :
- Tu nous es moins utile, mais tu es aussi la bienvenue. Nous ne donnons pas de représentations avant plusieurs jours. C'est l'occasion de prendre tes marques parmi nous.
Je hoche la tête, gardant le silence. M. Tall sourit.
- On a pris soin de ton cercueil, Larten.
- Magnifique ! s'enchante le vampire. Il m'a tellement manqué. Je suis impatient d'y redormir.
- Et la petite ? Faut-il lui fabriquer un cercueil à elle aussi ?
Je faillis avaler ma langue à ses mots. Je sais qu'il ne pense pas à mal en disant cela, mais je ne pouvais m'empêcher de le ressentir comme un coup de poignard au cœur. Sonnée, je réponds plus fort que je ne le veux :
- Oubliez ! Une fois, ça m'a suffi !
Cette sensation d'étouffement me revient. Je me revois, prisonnière dans mon cercueil, enterrée vive, sans échappatoires, dans cet enfer noir. Je tremble malgré moi, sans voir l'inquiétude avec laquelle me regarde Crepsley.
- Mets Lily dans la chambre de quelqu'un de son âge, si possible, dit mon maître à M. Tall. Truska partage déjà sa tente avec Claudine et Agatha dort avec Sandrine. Evra par exemple. Je suis sûr que ça ira très bien...
- C'est qui Evra ? demandé-je à Crepsley.
- Tu verras.
Il se dirige vers la porte et au moment où il saisit la poignée, il se tourne vers M. Tall, un léger sourire flottant sur ses lèvres.
- Hibernius, je te laisse avec Lily. Le jour se lève. Je dois partir.
Et sur ce, il sort, se frottant les mains en jubilant. Je le regarde s'éloigner, l'entendant même s'extasier doucement avec des "Aaah, mon cercueil... Mon cher et tendre cercueil". Quand il disparaît de mon champ de vision, me prend gentiment par l'épaule.
- Viens avec moi, Lily.
Il me conduit au dehors, me menant devant une modeste tente.
- D'après moi, Evra devrait bientôt se réveiller, m'informe le directeur. Il est un tout petit peu plus âgé que toi, mais vous devriez très bien vous entendre.
- Mais... qui est Evra, m'impatienté-je, quelque peu inquiète.
Mais lorsque je me retourne, M. Tall a déjà disparu. De plus en plus bizarre tout ça. Timidement, je lance pour me faire connaître :
- Euh... Excusez-moi...
Personne ne répond. Allez Lily, ce n'est pas comme s'il allait te manger. Enfin...on ne sait jamais...
Prenant mon courage à deux mains, je pénètre dans la tente. Il fait tout noir, je ne vois pas grand chose. Là, c'est officiel, je ne suis pas du tout rassurée. Parce que j'entends plein de sifflements pour le moins pas très rassurants... Le pied hésitant, je m'enfonce vers le centre. Soudain, quelque chose s'enroule autour de moi. Mais qu'est-ce que c'est ? C'est froid... C'est...
Un serpent ! Qui me montre ses crocs !
AAAAAAAAAAAAHHHHHHHH!
Mon cri résonne dans tout l'espace de la tente. Les serpents à mes pieds se dispersent, effrayés, tandis que dans un brusque sursaut, quelqu'un tombe d'un hamac. Alors que je me débats avec le reptile qui m'enveloppe, il se débat avec sa couverture, cherchant la sortie.
- Qu'est-ce qu'y a ?! Qu'est-ce qu'y se passe ?! s'exclame la voix d'un garçon, essayant tant bien que mal de pointer le bout de son nez.
- Dé... Désolé, je... Je ne voulais pas..., balbuté-je, ne quittant pas des yeux le serpent. On m'a dit de...venir et...
- Hé, mais je te reconnais !
Cette phrase me prend tellement de court que j'en oublie presque le prédateur qui me retient prisonnière. La lumière de l'aurore envahit la tente et je vois alors un jeune garçon, d'à peu près mon âge, couvert d'écailles vertes avec des cheveux mi-longs de la même couleur, vêtu simplement d'un ample pantalon court. Il a des bandelettes blanches lui recouvrant ses avant-bras et ses mollets et un doigt tendu dans ma direction, ses grands yeux verts émeraudes écarquillés. Sa tête me dit quelque chose. Mais oui ! Ça me revient !
- Le garçon-serpent ! me rappelé-je, n'en croyant pas mes yeux.
- T'es la fille qu'est venue au vieux théâtre ! sourit l'occupant de la tente.
- Hein ? Tu te souviens de moi ? m'étonné-je.
- C'est plutôt rare de voir des enfants aux spectacles. Surtout des filles, me dit-il, posant ses mains sur ses hanches.
Le sifflement du serpent me fait rappeler sa présence et aussitôt mes muscles se recontractent sous l'effet de la tension.
- Euh... S'il te plaît... Tu peux m'aider..., lui demandé-je, des gouttes de sueur coulant sur mes tempes.
- T'inquiète pas. Basil n'est pas méchant. Il a juste été surpris de te voir rentrer, mais on dirait qu'il t'aime déjà.
En effet, comme pour confirmer les dires du garçon-serpent, le reptile desserre sa prise autour de moi et frotte sa tête contre ma joue comme un chien affectueux au près de sa maîtresse. Quel retournement de situation ! Je le remercie, posant doucement le serpent au sol.
- Alors c'est toi Lily Shan, l'assistante de M. Crepsley ? dit le jeune garçon.
Je suis à moitié sans voix, les yeux écarquillés de stupeur :
- Comment le sais-tu ?
- C'est M. Tall qui nous a prévenu avant que vous n'arrivez toi et M. Crespley. Et il nous a dit que tu étais la fille de la dernière fois.
Bluffant, la télépathie. Oui, vraiment bluffant. Mieux que le téléphone.
- Je m'appelle Evra Von.
- Hein ?! C'est toi Evra ?! m'exclamé-je.
- Euh...oui. Pourquoi ?
- Bah...euh...comment dire... Je ne veux pas jouer les scouateuses mais M. Crepsley et M. Tall m'ont mis dans ta tente. Mais je ne veux surtout pas déranger...
- Ah ! C'est ça ! Non ça ne me dérange pas du tout. La plus part des membres du théâtre partage leur chambre. Je vais te faire de la place, mais et toi ? Ça ne t'ennuie pas de dormir avec un garçon ?
- Non t'inquiète, le rassuré-je d'un sourire. J'ai passé plus de temps avec les mecs qu'avec les filles. Mais tout est si nouveau pour moi ici... Et j'ai encore du mal à m'y repérer.
Dormir avec un garçon ? Cela me dérange pas tant que ça puisque j'ai déjà dormi avec Steve et mes autres copains...mais... Oh, je sais pas. Enfin ça devrait aller, Evra a l'air d'être gentil. Je me rappelle la fois où je suis allée dormir pour la première fois chez Steve, ma mère a fait une crise durant toute la soirée. Soudain, mon ventre crie famine. Mon nouveau colocataire sourit avant de me prendre par la main pour m'entraîner dehors :
- On dirait que t'as faim. Viens ! On va chercher à manger. Les autres ont dû se réveiller.
L'activité s'installe doucement dans le cirque. Mais très vite, plusieurs personnes se retrouvent dehors, s'occupant de leurs tâches. Il y avait beaucoup d'individus ressemblant aux humains, mais d'autres plus particuliers comme Evra se trouvent parmi eux. Au début, cela me surprend mais très vite je me familiarise avec cette étrange harmonie de tous ces gens. Il a beaucoup plus de monde que je m'imaginais. Je compterai bien une bonne centaine de personnes. Et il y a un truc que je remarque, c'est qu'ici tout le monde est de bonne humeur. Tout autour de nous se fait entendre un agréable brouhaha. Les bras croisés derrière la tête, Evra me guide à travers les tentes. Sur notre passage, plusieurs personnes le saluent avec un sourire chaleureux ou complice :
- Salut, Evra !
- Comment vas-tu ? Tu vas bien ?
- Bonjour, Evra !
Toujours l'interpellé leur rend leur salut avec la même sympathie. Une délicieuse odeur de cuisine vient chatouiller mon nez. Enfin, nous arrivons à ce que j'appellerai le point de restauration du théâtre. Situé au milieu des tentes, assis sur des troncs autour d'un petit feu de camp, les membres de la troupe mangent de bon appétit et papotent dans une ambiance bon enfant. Nous nous approchons. Parmi eux, j'en reconnais. Là ! C'est Hans-Ô-les Mains ! Et là, Truska, la danseuse indienne ! Et Claudine ! L'une des deux dresseuses du Loup-Garou !
- Bonjour, Evra ! lance tout souriant Hans, en train de déguster une saucisse.
- Comment ça va, Hans ? lui répond le garçon-serpent.
Hans ne répond pas car il m'aperçoit.
- Qui est ta jeune amie ? demande-t-il en me désignant.
- C'est Lily Shan, répond Evra.
Je le salue poliment.
- Ah ! "La" Lily Shan ? s'exclame Hans, très théâtral. C'est donc toi, la célèbre semi-vampire ?
Qu'est-ce qu'il me raconte là ? Ne me dites pas que les pensées de M. Crepsley ont servi de téléphone arabe ! Moi célèbre ? C'est quoi ce't histoire ?
- Les semi-vampires sont si spéciaux que ça ? le questionné-je, m'installant au près d'Evra sur le tronc.
- Nan, les semi-vampires, c'est pas nouveau ! s'esclaffe Hans avant d'engloutir une autre bouchée de saucisse. Mais les semi-vampires de ton âge, c'est une autre histoire. Les Généraux sont-ils déjà venus t'étudier de plus près ?
Il faut vraiment que je me renseigne parce que là, je suis complètement perdue. Les Généraux ? Mais qui sont-ils ?
Claudine donne une rapide coup de coude sur le bras musclé de son voisin :
- Hans ! Je ne crois pas que Larten apprécierait tes commérages. Laisse-le expliquer ça lui-même.
- Oups ! Désolé, j'ai la langue trop pendue parfois...
Alors que j'allais ouvrir la bouche pour en savoir d'avantage, Truska s'approche doucement de moi en me tendant une assiette de saucisse et d'haricots blancs tout en disant quelque chose dans une langue que je ne comprends pas.
- Euh... J'suis pas sûre..., commencé-je timidement.
Evra vient à ma recousse :
- Elle veut savoir si tu mange des saucisses ou si tu es végétarienne.
La gracieuse danseuse hoche la tête, toujours avec son doux sourire apaisant.
- J'suis le seul du cirque à comprendre Truska. Mais j'en apprends tout les jours, ajoute le garçon-serpent en redressant le dos.
- J'adore les saucisses. Merci, la remercié-je en faisant un petit sourire.
Elle me rend mon sourire en me caressant la joue. Son geste fait fondre mon cœur. Une aura si douce et si apaisante entoure Truska, à tel point que lorsqu'elle se trouve près de moi, je me sens comme enveloppée dans un cocon et bercée par tant de gentillesse.
- Eh bien, on dirait que vous vous intégrez à merveille, Mlle Shan, fit une voix derrière moi.
Je me retourne pour voir M. Tall se joindre à nous. Chacun le salue :
- Bonjour, M. Tall !
- Bonjour Chef !
- Namaste grand Sahib!
- Salut la compagnie, dit le directeur joyeusement avant de se tourner vers moi. Bien, Lily, venons en au fait. Au chapitre de tes corvées du jour...
Il sort de son veston un petit carnet en cuire qu'il feuillete frénétiquement.
- Hum... J'ignore encore ce que tu sais faire, prononce-t-il pensif. Alors pour le moment, tu vas rester avec Evra et l'aider dans ses tâches.
- Ça me va très bien, sourié-je, tout à coup très enthousiaste.
- Evra, ça ne te dérange pas ? demande M. Tall.
- Pas du tout, répond franchement le jeune garçon.
- Parfait, conclut le chef du théâtre en refermant son calepin. Alors, c'est décidé. Evra s'occupera de toi jusqu'à nouvel ordre. Fais ce qu'il te dit.
Au moment où il s'apprête à s'éloigner, je lui lance avec gratitude :
- Mer... Merci, M. Tall !
- Avec plaisir, ma chère, me sourit-il.
Une fois qu'il fut parti, Evra passe un de ses bras verts autour de mes épaules :
- Eh bien, Lily... On forme une chouette équipe. Qu'est-ce que t'en dis ?
Je lui souris, pas du tout gênée par cette soudaine familiarité. Après tout nous allons partager la même tente. Un truc chez Evra qui me mets bien à l'aise. Je ne pourrais pas mettre le doigt directement dessus puisque je ne le connais à peine, mais je sens que c'est là.
- C'est vrai. Coéquipier, dis-je lui rendant son étreinte.
- T'as tout compris ! s'exclame-t-il en me serrant d'avantage contre lui.
Je ris face à ses paroles, lui tapotant dans le dos comme si nous sommes deux bons vieux copains. Puis les membres de la troupe viennent me saluer, m'accueillant chaleureusement. Je fais la connaissance de tous les artistes de la troupe, mais aussi des artistes de l'ombre tel que ceux qui s'occupent du staff ou des stylistes et des régisseurs. Nous discutons dans une ambiance bon enfant. Ils me posent quelques questions, mais sans être trop indiscrets. Ils font tout pour me mettre bien à l'aise. Je ne sais pas comment le dire, mais... Vraiment... Je trouve chez eux une solidarité qui les unit et un respect qu'ils témoignent à leur prochain. De ma vie, je n'ai presque jamais vu ça. Je me sens... bien.
À la fin du petit déjeuner, tous reprennent leur travail tandis que je suis Evra pour connaître le mien. Il y a beaucoup de choses à faire, mais ce n'est pas comme si nous étions des esclaves : nous lavons ses serpents pour faire briller leurs écailles (ils ne sont pas si effrayants quand on les regarde de près, Basil ne me lâche plus. Un nouveau copain ? ^^), nous repeignons la carrosserie des camions (on a même fait des batailles de peinture quand M. Tall avait le dos tourné), nous donnons à manger au Loup-Garou (ce n'est pas ce qu'on peut appeler une partie de plaisir, parce que quand tu tends la main pour lui donner sa pâtée il essaye de te bouffer la main avec... Brrr...). Enfin nous rangeons des accessoires et décors du théâtre tout en papotant de tout et de rien. À travers ces conversations, nous apprenons à nous connaître l'un l'autre. J'aime beaucoup Evra. Il est simple, sympa et drôle. Pas un seul instant je ne m'ennuie avec lui. Et il fait des blagues qui me font mourir de rire. Si j'avais eu un frère j'aurais voulu que ce soit Evra. Je n'ai pas vu le temps passer et déjà en fin d'après-midi, nous avons le droit à un peu de distraction. Nous avons un match avec Hans, Siva, Alexander, Rhamus, Claudine, Sandine, l'autre dresseuse du Loup-Garou et d'autres gars du staff, pendant que les autres nous encouragent. Je suis au paradis. On rigole et je peux jouer sans crainte puisqu'ils ont tous une force égale à la mienne. J'ai l'impression de revenir au collège. Ça faisait si longtemps que je n'ai pas été heureuse comme ça.
Au coucher du soleil, Evra et moi sommes allés sur la colline pour contempler l'éclat du crépuscule. Assis dans l'herbe qui commence à se refroidir, nous nous racontons nos vies. Jamais je ne me suis autant confiée. Pas même à Steve. Je lui ai parlé de ma ville, de mon collège, de ma mère, mon père, Annie, M. Raymond, mes amis, Tommy, Pierre et Steve... Pour lui, je lui ai dit comment nous étions inséparables... Je lui ai parlé de nos jeux, nos blagues, nos passions... J'ai décrit sa personnalité dans les moindres détails. J'ai parlé de ses défauts aussi, mais que cela ne me dérange pas puisqu'il a des qualités qui lui font honneur comme son espièglerie, sa passion, sa dévotion, sa tendresse. Steve a toujours essayé d'être gentil à mon égard. Il y a du bon en lui... Mais il y a aussi quelque chose de brisé... Je fais abstraction des derniers instants comme sur le pont ou au cimetière. Je ne peux pas en parler. C'est encore trop tôt. Par moment, je m'arrête pour enfouir la peine qui menace de surgir et d'exploser. Evra m'écoute, silencieux.
- En fait, je crois qu'il souffre beaucoup de l'absence de son père, soupiré-je.
Le garçon-serpent me considère avant de murmurer :
- Tu l'aimes, pas vrai ?
Je revois tout. Les si légères caresses de Steve, trop légères pour que je puisse comprendre leur message, ses longs regards sur moi, ses accolades chaleureuses et protectrices. Comment ai-je pu être aussi aveugle ? Sur lui. Sur moi. Plus chuchoteur que le zéphyr, mon souffle franchi mes lèvres chétives :
- Oui...
Evra m'offre un doux sourire, me prenant doucement la main :
- Il te manque beaucoup...
Une boule noue ma gorge au point d'en couper ma respiration. Avec un effort surhumain, je retiens les larmes qui ne sont plus qu'à deux doigts de s'échapper.
- Plus que tu ne le crois...
Durant un moment, nous ne disons rien d'autre. Puis lorsque je fus certaine que mes larmes soient bien maîtrisées, j'inspire profondément avant d'afficher un air de "ça va aller".
- Et toi, alors ? lui demandé-je en retroussant les lèvres. Raconte-moi un peu ta vie.
- Je ne connais pas mes vrais parents. Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours été dans un cirque. Un cirque atroce ! On me battait. On me traitait comme une bête. Je passais mon temps enfermé dans une cage en verre.
Et à son tour, il me raconte son histoire. Son récit m'émeut beaucoup. Lui aussi avait beaucoup souffert. Si jeune, avoir vécu de telles choses. Je me trouve tellement plus chanceuse à côté de lui. J'ai du mal à l'imaginer lui, au milieu d'une cage, subissant des coups sous la moquerie des gens qui le regardent. Je comprends mieux la ferveur de M. Raymond pour nous défendre d'aller voir les spectacles de monstres. J'admire Evra. Parce que quand il me parle de son passé, cela semble lui être de lointains mauvais souvenirs. Et en dépit de tout ce qu'il a vécu, il continue de sourire et d'être heureux. Je trouve ça formidable.
- Jusqu'au jour où M. Tall est venu à mon secours, termine Evra. Tu vois, Lily. On revient tous de loin dans ce cirque. Comme toi.
Son regard émeraude devient alors plus doux qu'une plume, aussi chaud que la lueur d'une chandelle.
- Tu n'as plus rien à craindre avec nous, me rassure le jeune garçon.
Mon cœur rate un battement. L'image d'Evra se superpose à celle de Tommy, Pierre et Steve. J'ai presque la sensation de les voir là, à côté d'Evra, me regardant avec compassion. Un autre souvenir me revient en mémoire. Un après-midi comme les autres, nous avons fait une partie contre les gars du lycée. La première fois que nous les affrontions. Mais tout s'est mal passé. Non seulement nous avions perdu, mais après ils se sont mis à m'embêter à se moquer de moi tout ça parce que j'étais une fille. Quand j'ai commencé à en mordre un parce qu'il me touchait le visage, il a voulu enlever mon pantalon pour voir si je n'étais pas un garçon, pendant qu'un autre m'a coupé les cheveux. Mes amis se sont rués sur eux pour les tabasser et vous connaissez Steve, il les a fait fuir après leur avoir griffé la figure jusqu'au sang et les avoir couverts de bleus. Il a même cassé le poignet de celui qui s'est agrippé à mon short. Si j'avais pu voir ma tête, je suis sûre que j'avais une belle grimace coléreuse. Pourquoi faisaient-ils ça ? C'était quoi leur problème à ces connards ? Mon père m'a dit que c'est parce qu'ils veulent montrer que ce sont eux qui commandent. "Des p'tits cons" a-t-il ajouté tout bas pour que Maman n'entende pas. Mais alors que j'étais là dans le gazon à digérer avec amertume cette humiliation, Steve est revenu vers moi, couvert d'égratignures, un filet de sang coulant de sa bouche. Il m'a tiré du sol et m'a serré de toutes ses forces contre lui. Je ne sais pas combien de temps nous sommes restés ainsi, mais après un moment, Tommy et Pierre se sont approchés de nous alors que Steve s'est écarté de moi pour me chuchoter, avec ce même regard rassurant.
"Tu n'es plus rien à craindre avec nous"
C'en est trop. Je craque. Mes larmes, ces traîtresses, franchissent mes paupières pour terminer leur vertigineuse course vers mon menton. Je sens mes côtes se resserrer autour de mes poumons et j'enterre ma tête dans mes genoux pour étouffer mes sanglots.
- Woh ! J'ai dit quelque chose qui ne fallait pas ? panique mon compagnon.
Je secoue la tête, détrompant ses pensées. Mais je ne parviens pas à me contrôler. Et cela me fait rager encore plus. Je n'aime pas montrer mes larmes, parce que je ne veux pas qu'on pense que je suis une petite pleurnicheuse. Mais je n'y arrive pas. Je n'y arrive pas. C'est trop dur. Je sens une main timide venir me caresser l'épaule. Oh Evra... Tu es si gentil... Vraiment, tu es gentil... Je lui souris en remerciant, ce qui paraît le rassurer et aussitôt il retrouve l'éclat de sa bonne humeur.
- Hé, Lily ? Tu veux que je te montre un truc hallucinant ?
Avec encore de l'eau dans les yeux, je me tourne vers lui, pour voir... un truc hallucinant, en effet. Il tire la langue. Une langue fourchue ! Comme celle d'un serpent ! Ça alors ! C'est trop marrant ! Tout excité, il se touche le front avec le bout de la langue.
- Beurk ! m'esclaffé-je, mi-dégoûtée, mi-amusée. C'est dégueu !
- Trop cool, hein ? Je peux même me gratter le nez, rit-il en s'exécutant.
- Aah ! Arrête ! Tu vas me faire vomir ! C'est dégoûtant ! protesté-je.
- Figure-toi que pas du tout. Mon nez n'est pas comme le tien. Il n'y a ni morve, ni crottes, ni poils. Mes narines sont ce que j'ai de plus propre.
Bah ça alors ! Si on m'avait dit ça un jour !
- Quel goût ça a ? questionné-je, me penchant vers lui.
- Lèche le ventre de mon serpent et tu verras. Ça a le même goût, me chuchote le garçon, malicieux.
- Même pas en rêve ! J'suis pas curieuse à ce point.
- Pourquoi pas ? T'aimes les araignées, non ? J'arrive d'ailleurs toujours pas a m'y faire à cette idée. T'es une drôle de fille, toi !
- Je prends ça pour un compliment.
Nous continuons de parler et de plaisanter entre nous, jusqu'à ce que le dernière rayon doré du soleil disparaisse derrière l'horizon. Nous rentrons.
Un peu plus tard, alors que la lune brille d'un éclat joyeux, je prépare le petit déjeuner de M. Crepsley, sifflotant. Poulet en ragoût avec pommes de terre et carottes. Tous les autres sont partis se coucher. Evra y compris. Il m'a installé un hamac avec un rideau de toile pour que je puisse avoir un peu d'intimité. Il est si prévenant. Presque gentleman. Je lui ai promis de ne pas trop l'envahir. Il est allé se coucher, je lui ai dit que je viendrais dans deux, trois heures. J'entends soudain quelqu'un approcher. C'est Crepsley.
- Debout, debout, M. Crepsley ! chantonné-je, me tournant vers lui.
- Bonjour à toi, Lily, me salut-il en se grattant la cicatrice sur sa joue avant de remarquer. Qu'est-ce qui te met donc de si bonne humeur ? Qu'as-tu fais toute la journée pendant que je dormais ?
C'est marrant, on aurait dit un père prenant des nouvelles de sa fille après une longue journée de travail. Voyons...qu'est-ce qui peut bien résumer ma journée ? Les joues roses, un petit sourire étirant mes lèvres, je réponds, le cœur léger :
- Eh bien, je me suis fait un ami.
Oui, je crois que c'est un bon résumé. Et une bonne raison d'être heureuse.
