Un immense merci à choup37 et Hela Lokidottir Barton d'avoir pris la peine de commenter. Mais tous les autres, je ne vous félicite pas ! *regard noir*

« Alors, tu as trouvé ? »

Une pièce lumineuse, avec des murs carrelés de blanc. Des placards en bois brun clair, un four, un évier qui brille et un plan de travail où patiente un couteau. Une cuisine.

« Non mais franchement, m'expliqueras-tu un jour ton intérêt pour l'huile d'olive extra vierge ? A ce stade, on frôle le fanatisme ! »

Cassiel qui sourit. Elle qui lui fait face, me tournant le dos. Des éclats de cuivre dans ses cheveux d'or.

« Quoi ? Je trouve ça meilleur, voilà tout ! »

Le rire de Cassiel qui s'élève dans l'air.

« Vi-geuh ? »

Une voix aiguë, une voix de bébé. Ma voix ?

Cassiel qui me regarde et sourit.

« Tu veux dire vierge, bébé. »

« Quoi vi-geuh ? »

« Ouh là, c'est… quelque chose qui ne dure pas. Tiens, ta mère par exemple, après m'avoir connu, elle n'était plus vierge ! »

Un cri perçant, réprobateur, amusé.

« Cas ! Tu n'as pas fini de lui raconter des horreurs ? Qu'est-ce qu'il va penser, après ? »

Un sourire sur le visage de Cassiel.

« Quoi, tu n'aimes plus mon humour ? »

« Oh, n'essaie pas de m'amadouer, espèce de… »

Un bruit de baiser.

« Tu disais ? »

« …Espèce d'horreur ! Je te déteste ! »

Un rire comme des grelots d'argent et de cristal tintant par une matinée chaude…

Castiel s'éveilla en sursaut, le son du rire de sa mère résonnant encore dans ses oreilles.


Le parc national Manuel-Antonio avait été classifié comme faisant partie des douze plus beaux parcs du monde, et Castiel ne pouvait qu'approuver.

Si un promeneur était passé, il aurait vu un homme aux cheveux si ébouriffés qu'il en aurait traumatisé n'importe quel coiffeur, revêtu d'un imperméable usé bien trop chaud pour la saison, les pieds dans l'eau de la mer jusqu'aux chevilles, faisant face à l'horizon.

Si ce même promeneur avait été doté de clairvoyance, il aurait vu deux immenses ailes aussi noires que celles d'un corbeau, brisées, dépenaillées et partiellement chauves pendre mollement du dos de l'homme, les pointes trempant dans les vagues qui allaient et venaient inlassablement.

Les yeux fermés, l'ange rebelle laissa échapper un sourire. Vraiment, l'une des merveilles de la Terre était incontestablement l'Océan.

Il avait toujours aimé la mer peut-être parce que c'était de là qu'était sorti un minuscule poisson pour ramper sur la terre ferme.

(Un jour, Raphaël l'avait surpris en train de regarder la mer. C'était la seule fois où il a vu l'Archange pleurer. Il ne savait toujours pas pourquoi. Raphaël avait juste dit que le sang finissait toujours par parler.)

L'air se froissa derrière lui. Une nouvelle conscience venait de faire son apparition sur la plage, les pieds bien au sec.

« Tu désirais me parler ? » fit Cassiel du ton monotone qu'avait hérité son protégé.

Les yeux bleus se rouvrirent.

« C'est exact. »

L'Ange de la solitude poussa un soupir alors que son ancienne charge sortait de l'eau, son bas de pantalon complètement détrempé.

« Castiel, tu ne penses pas que si Dieu était encore vivant et que je savais où il se trouve, je l'aurais déjà dit ? »

L'ange rebelle fronça les sourcils.

« Il ne s'agit pas de cela. Et Dieu n'est pas mort. »

Pour toute réponse, Cassiel se contenta de le dévisager comme s'il était stupide.

« Pourquoi m'avoir appelé, dans ce cas ? »

Castiel vint se placer à côté de son semblable, dardant sur lui son regard bleu étincelant.

« Et bien, je fais des rêves curieux depuis un certain temps. Depuis le commencement de l'Apocalypse, en vérité. »

Les ailes de l'ange des larmes se raidirent – presque imperceptiblement.

« Vraiment ? » lâcha-t-il d'une voix aussi plate qu'à l'ordinaire.

L'ange rebelle hocha la tête.

« Tout à fait. Des rêves très intéressants – j'y ai aperçu une très belle jeune fille, tu sais. »

« Tu arriveras bientôt à maturité » répliqua son tuteur. « C'est normal que tu commences à rêver de filles, mais ne me détaille pas ce que vous faites ensemble. »

« Ce n'est pas moi qui la touche » glissa le jeune ange.

Cassiel pencha la tête sur le côté, pris au dépourvu.

« Qui donc, alors ? »

« Elle est réellement magnifique » poursuivit Castiel en observant son vis-à-vis du coin de l'œil. « Ses nattes sont comme de l'or rouge, ses yeux comme des saphirs étoilés et son rire comme un carillon éolien. Mais tout cela, tu le savais déjà ? »

Au fur et à mesure de la description, Cassiel avait violemment pâli. Néanmoins, sa voix demeura parfaitement contrôlée lorsqu'il parla à nouveau.

« Comment aurais-je pu le savoir ? »

« Parce que tu étais avec elle » jeta l'ange aux yeux bleus, sans pouvoir empêcher les mots de sortir comme une accusation. « Tu étais avec elle et tu la touchais comme un homme touche son épouse ! »

Si le visage du véhicule de Cassiel demeura inerte, sa grâce tourbillonna brutalement.

« Il y a un psychologue humain très réputé au Paradis, un dénommé Sigmund Freud. Je me demande qu'est-ce qu'il conclurait d'un rêve où un jeune garçon prêt à basculer dans l'adolescence imagine sa figure parentale avec une femme ? »

« J'étais là aussi » poursuivait Castiel qui se durcissait de plus en plus, « et sais-tu quel nom je donnais à cette jeune femme ? »

« Je crois que je devrais repartir » lança l'ange aux yeux bruns, « on risque de se poser des questions sur mon absence au Paradis. »

Il fit un léger mouvement pour s'écarter de son interlocuteur. La main de Castiel jaillit et se referma sur son avant-bras, serrant au point que Cassiel sentit l'os de son véhicule se briser net.

« Non » cracha l'ange rebelle. « Tu va rester ici, et tu va me dire de quelle façon est morte ma mère. »

La grâce de Cassiel pulsa comme s'il venait d'être frappé par un météore.

« Tu le sais bien » dit-il sans la moindre trace d'émotion. « Elle est morte en couches. »

« Ah oui ? C'est drôle, vois-tu, que j'ai des souvenirs d'elle qui remontent à mes trois ans, si elle a à peine eu le temps de me mettre au monde avant de s'éteindre. »

Les anges ne transpiraient pas, mais Cassiel semblait plus que disposé à apprendre.

« Ce n'étaient que des rêves, rien de plus. »

« Ceci, permets-moi d'en douter. Pourquoi donc irais-je rêver (Castiel tordit la bouche et prononça le mot comme une obscénité, imitant de manière quasi parfaite Raphaël quand il prononçait le nom d'un ange en faute) que le démon aux yeux jaunes s'est introduit dans ma chambre pour la faire brûler vive ? »

Cassiel se dégagea violemment et regarda sa charge comme si celui-ci venait de lui enfoncer un poignard dans le cœur.

« Tu… Tu as vu ça ? »

Sa voix était aussi horrifiée qu'incrédule. L'ange aux ailes noires sentit sa grâce se figer, se transformant en coulée de gel dans les veines de Jimmy.

« Que voulait Azazel ? » interrogea-t-il.

Le visage de son ex-gardien se referma telle une huître.

« Rien. Tu n'as fait qu'un cauchemar. »

« Cassiel, ça suffit » explosa l'ange rebelle tandis que son interlocuteur lui tournait le dos. « Si l'assassinat de ma mère a eu lieu à cause de moi, j'ai le droit de le savoir ! »

« Ne dis JAMAIS que c'était de ta faute ! » s'écria l'ange aux yeux bruns, tout le duvet de ses ailes hérissé et crépitant d'énergie.

Castiel sentit quelque chose de rond et d'extrêmement dur à l'intérieur de sa gorge.

« Alors pourquoi ? » interrogea-t-il avec désespoir. « Pourquoi lui est-il arrivé ça ? Je veux juste la vérité. »

« Non. »

L'ange aux yeux bleus plissa le front.

« Pardon ? »

« Non, tu ne veux pas la vérité » affirma Cassiel avec l'assurance absolue de ceux qui ont trop souffert. « Il y a des choses qu'on ne ramène pas à la lumière. Elles sont trop laides pour cela. »

« Sais-tu ce qui est réellement laid ? Que tu fasses de la rétention d'information. » répliqua le jeune ange.

Il y eut un silence.

« Elle t'aimait » murmura enfin Cassiel. « C'est tout ce que tu as besoin de savoir. Elle t'aimait par-dessus tout. »

Il déploya ses ailes et disparut avant que Castiel n'ait pu le retenir.


« Problèmes de cœur ? » interrogea le barman.

« Familiaux » répondit le jeune homme brun au comptoir.

Le barman haussa les épaules.

« Vous voulez en parler, peut-être ? »

Pour toute réponse, le brun secoua la tête. Le barman fit la moue mais n'insista pas.

Cassiel contemplait machinalement les gouttes d'eau sur le verre posé devant lui. Après sa discussion avec son ancien protégé, le remède humain à la mélancolie consistant à « se bourrer la gueule » lui avait paru tout à fait approprié.

Fermant les yeux, il laissa remonter en lui une voix aussi claire que le jour où il l'avait entendue, malgré les millénaires écoulés.

« Promets-moi, Cas. Promets-le-moi. »

Deux immenses yeux célestes débordant de larmes lumineuses, braqués sur lui. Une petite main qui se cramponnait désespérément à la sienne, comme s'il était la seule chose pouvant l'empêcher de se noyer.

« Promets-moi, Cas. »

Personne ne devait savoir. Et Castiel encore moins que les autres. Personne.

« Promets-le-moi. »

Il sentit des perles d'eau salée couler silencieusement sur les joues de son véhicule.

« Je suis désolé, ma chérie » gémit-il doucement. « Je suis tellement désolé. »