La Fiancée de l'Alséide

Chapitre 9. Presque Humain

Dès lors, mon quotidien au sein de l'escadron du Dragon ne me parut pas si solitaire et si sombre. Mes crises s'espacèrent.
Je n'étais plus seule. J'avais trouvé un ami. Un frère du nom de Chester.
Je savais que je pouvais tout lui dire, tout lui confier. Je pouvais exposer mes faiblesses sans en avoir honte, et lui m'exposait les siennes. Chacune de nos conversations était une véritable bulle d'oxygène. Un espace de liberté dans la prison de mes angoisses.
Il ne me parlait jamais de son passé ou de son enfance. Chaque fois que j'essayai de l'engager sur cette voie, il se murait. C'était la seule ombre. Le seul tabou qui existait entre nous.
J'avais déjà remarqué que Chester était différent des autres membres de l'escadron, bien avant que je prenne sa main dans le dortoir. Il semblait emprunt d'une certaine fragilité, d'une sensibilité qui avait depuis longtemps quitté les autres.
J'imagine que cela n'avait pas non plus échappé à Dilandau.
Je ne pouvais m'empêcher de frissonner en pensant à toutes ces années qu'il avait du passer, seul face à ses sentiments, seul face à son humanité, dans le désert affectif qui régnait au sein de l'escadron. Je me demandais comment il avait pu survivre.
Je me demandais pourquoi malgré tout, il restait d'une loyauté totale envers le commandant. Et surtout, pourquoi il s'était engagé dans l'escadron. C'était comme si il lui devait quelque chose. Comme si ils lui devaient tous quelque chose.
J'étais la seule à ne rien lui devoir. A ne rien devoir à personne.
Et pourtant, j'acceptais moi aussi d'être aux ordres de Dilandau. Pourquoi ? Etait-ce le destin qui en avait décidé ainsi…


Deux jours s'écoulèrent ainsi, paisibles, avant que Chester ne me fasse cette confession maudite, alors que nous nous trouvions face à son Alséide. Cette confession qui plaça irrémédiablement un voile entre nous. Entre cette amitié à l'apparence si pure.
- Je vois mon Alséide comme une femme… lorsque je m'adresse à elle, je le fais toujours avec douceur… et lorsque je suis en elle… c'est un peu comme si…
Il sourit, un peu gêné.
- Enfin, tu vois ce que je veux dire…
Je n'avais pas trop su comment réagir à cette révélation. La relation que j'entretenais avec mon Alséide était totalement différente. Bien que je m'adressai à lui en tant qu'entité masculine, je ne l'avais jamais envisagé sous cet angle.
- Cela te choque, n'est-ce-pas… avait-il rétorqué avec douceur. Pourtant, même si les autres ne l'avouent jamais, même si nous n'en parlons jamais entre nous, je sais que c'est ainsi qu'ils considèrent leur Alséide…
Je me rendis compte à cet instant précis, que tous ces jeunes soldats étaient des adolescents. Des adolescents en qui Dilandau n'était pas parvenu à effacer toute trace d'humanité.
Etait-ce ainsi que lui-même considérait son Guymelef ? Bizarrement, j'avais beaucoup de mal à me l'imaginer.
- Non, ça ne me choque pas… avais-je répliqué comme un murmure. Je suis juste un peu surprise que tu m'en parles… c'est quelque chose de très intime… et je ne suis pas vraiment familiarisée avec ce genre de choses…
C'était la vérité. Le simple fait d'en parler m'avait toujours mis dans un état de nervosité intense. J'avais l'impression que tout cela m'était étranger. Je ne m'y intéressais pas vraiment.
En fait, cela me fichait la trouille.
- J'aurais préféré que tu ne m'en parles pas, Chester…
Son visage s'était littéralement décomposé. J'imagine que le mien aussi.
- Je suis désolé…
Il m'avait pris la main et m'avait fixé droit dans les yeux. Cette fois, ce fut moi qui ne parvins pas à soutenir son regard.
- Maïa, je voulais juste que tu saches… que cela ne me fait pas peur à moi… je ne suis pas comme eux… je suis…
Il avait hésité.
- … tu es encore humain… avais-je poursuivi sombrement. Et Guimel aussi, j'imagine…
Il n'y avait aucune méchanceté dans ce que je venais dire. Juste une certaine appréhension. Je sentais que le sujet de notre discussion m'échappait. Une certaine ambiguïté s'était installée, là où auparavant, je pensais qu'il n'y en avait pas.
J'étais aveugle, sans aucun doute.
- Guimel… avait-il répété d'une voix éteinte, avant d'ajouter d'une voix assurée, presque rageuse. Guimel n'est pas une femme…
Sa main s'était resserrée sur la mienne. Un long silence s' était installé entre nous, le premier depuis que je le connaissais. Que je le connaissais vraiment.
Puis j'avais levé les yeux vers la passerelle au-dessus de nous, presque instinctivement.
Une ombre nous observait.
- Dilandau… sifflai-je, comme pétrifiée.
Chester l'avait vu, lui aussi. Il lâcha ma main vivement et s'éloigna.
Je m'adossai contre l'Alséide de Chester, comme libérée d'un poids énorme.
La silhouette du jeune commandant avait disparue. Mes douleurs au niveau de l'estomac avaient repris. J'en voulais à Chester. Je lui en voulais terriblement, mais j'ignorais au juste pourquoi.
A cet instant, une forte odeur emplit l'espace autour de moi. Je plaquai ma main sur mon visage. C'était infect.
On aurait dit de la chair. De la chair en putréfaction.
- Cette odeur… d'où vient-elle…
J'allais sortir, au bord du malaise, lorsqu'une voix résonna, comme surgie de nulle part.
- Qui es-tu ? Je ne t'ai jamais vue ici avant…
Je tournai la tête dans toutes les directions, à la recherche de l'origine de cette voix. Je sentis une présence. Une présence désagréable.
Quelqu'un m'observait. Quelqu'un, ou plutôt quelque chose.
Un étrange visage émergea, suspendu dans le vide. Une créature vêtue d'une longue cape apparut face à moi.
- Je vois… fit-elle comme si elle pouvait lire en moi. Tu dois être cette fille de la Lune des Illusions dont m'a parlé Folken…
- Et toi, fis-je, quelque peu écœurée, qui es-tu ?
Ses yeux se plissèrent. On aurait dit deux miroirs.
- Mon nom est Zongi…. Je suis attendu par le Seigneur Folken et toi aussi, il me semble…
L'étrange créature avait sourit, avant de disparaître à nouveau, et de se fondre dans l'espace.


J'étais attendue, effectivement. Lorsque j'arrivai dans la salle au lion doré, Folken m'accueillit par un sourire discret, auquel je ne répondis pas. Dilandau , assis sur sa chaire, observa ma réaction sans rien dire. Je m'approchai d'eux en silence, en me plaçant le plus loin possible de Folken.
Je lui en voulais encore de s'être servi de moi comme d'un cobaye.
- Le Dragon s'est réfugié à Fleid… déclara Folken comme un murmure, sans me quitter des yeux.
Tiens donc ! lâcha Dilandau avec une certaine désinvolture. De toute manière, nous ne risquons rien… Miguel est l'un de mes hommes les plus sûrs : il préféra mourir plutôt que de leur révéler quoi que ce soit… Mes hommes sont prêts à partir à n'importe quel moment… cette fois, le Dragon ne nous échappera pas…
- Ce sera inutile…
Dilandau pâlit.
- Placto est déjà sur place…
- Placto ? répéta Dilandau en fronçant les sourcils.
- C'est un moine, spécialisé en hypnose, qui se dirige actuellement vers Fleid, et qui sera chargé d'interroger le prisonnier… Son vaisseau approche… Nous devons parvenir à le posséder, avant qu'il n'arrive à destination…
- Mais c'est très dangereux ! s'anima Dilandau. Si nous nous faisons prendre…
- Aucun risque… interrompit Folken.
A nouveau, cette odeur infecte envahit l'atmosphère. Dilandau recula, écœuré.
- Cette odeur…
Zongi apparu derrière lui. Il fit un bond en arrière.
- Un sorcier ! Un sorcier morphe…
Je lus dans ses yeux le profond mépris qu'il ressentait pour cette créature. Cette créature qui n'était pas humaine, mais qui d'une certaine manière, l'était peut-être plus que lui.
- Zongi… le moment est venu… déclara Folken.
La créature s'inclina face à lui, avec un dévouement total.
- Ma vie t'appartient, seigneur Folken…
Les événements qui suivirent furent vraiment les plus étranges que j'aie pu observer sur Gaïa.
Et ils changèrent une partie de mon destin.


J'observais du poste de contrôle de la forteresse le guymelef de Dilandau, qui s'envolait en direction d'un petit vaisseau planant au-dessus d'une rivière.
Au loin, en suivant le lit du fleuve, on pouvait apercevoir une cité. La cité de Fleid.
Accroché à l'épaule du géant, Zongi s'apprêtait à s'infiltrer dans le vaisseau et à « prendre possession » du moine Placto, avant qu'il ne parvienne jusqu'à Fleid. C'était du moins ce que j'avais compris.
Tout cela me paraissait totalement surréaliste.
Décidément, les méthodes de Folken m'échappaient totalement.
- Ca y est, fit-il en s'approchant de moi. Zongi a atteint le vaisseau…
Je vis le guymelef rouge disparaître et cracher l'une de ses griffes en direction du vaisseau, puis la silhouette de Zongi s'élança. Et Dilandau se posta sur une falaise. Je pouvais facilement imaginer sa frustration…
Folken lui avait ordonné d'attendre là le retour de Zongi.
- Des sorciers… pensai-je, intriguée.
Je me souvenais alors que Miguel m'avait traitée de sorcière, lors de notre dernière altercation. Sur le moment, j'avais pris ça comme une expression, une insulte comme une autre. Mais maintenant, je me demandai s'il n'avait pas utilisé cette expression au sens propre.
- Bizarre…
Ce fut le seul qualificatif qui me vint à l'esprit.


De pénibles et longues heures d'attente suivirent. Je retournai avec le reste de l'escadron, prêt à intervenir au cas où les choses ne se passeraient pas comme prévu. J'évitai le regard de Chester. J'évitai de me trouver face à lui.
Je savais que cette situation ne pouvait pas durer éternellement. Mais pour l'instant, je n'avais pas le courage d'en parler franchement avec lui.
C'est alors que la voix de Dilandau avait résonné dans le hangar, tranchante, inattendue.
- Chester, Maïa !
Sans qu'il ait besoin d'en dire plus, nous nous fondions déjà dans nos Alséides, et partions à la rencontre du vide.
J'avais appréhendé ce moment où je devais fusionner à nouveau avec le géant. Je craignais d'avoir un nouveau moment d'égarement.
Je me demandais pourquoi Dilandau ne m'avait pas mise aux arrêts… et surtout, pourquoi c'était moi qu'il avait appelée. Moi… et Chester. Cherchait-il à me tester… à tester mes capacités… ou bien s'agissait-il d'autre chose.
Je repérai le guymelef rouge dans mon viseur, à l'orée d'une forêt.
- C'est bizarre… fit remarquer Chester. On dirait qu'il a activé…
Il ne poursuivit pas sa phrase. Je poussai un cri aspiré.
Zongi se trouvait enlacé autour de la lame de son guymelef.
Dilandau était en train de le tuer.
- Dilandau ! criai-je en me posant près de lui. Qu'est-ce que vous faites ?!
Je m'éjectai hors du poste de pilotage et me plaçai face à lui.
- Ce chien a tué Miguel…
Chester se posa à son tour. Je me tournai vers Zongi. Il hurlai comme un damné. La lame recouvrait peu à peu son corps.
- Je n'avais pas le choix… criait-il entre deux gargouillis. Il a parlé…
Son regard fixe se posa sur moi. Je reculai, les jambes tremblantes.
- La fille… il a vendu la fille… ils savent… ils savent qui elle est… d'où elle vient…
Un râle interrompit cet assemblement de mots paniqués. La lame l'avait à présent totalement recouvert.
- Seigneur Folken !!
Ce furent ses derniers mots. La lame se resserra sur lui, comme un étau. Un horrible craquement se fit entendre.
Je détournai le regard, écœurée. J'avais envie de vomir.
La voix de Dilandau s'éleva à travers la forêt, impassible, comme si rien ne s'était passé. Comme s'il venait d'écraser un insecte.
Cette pensée me révulsa.
- Cette fille étrange qui t'a tant intriguée… elle vient de la Lune des Illusions…
Je levai les yeux vers le géant rouge, effarée.
- Elle possède un pouvoir… un pouvoir qui lui permet de lire l'invisible… de prévoir l'avenir et remonter le passé…
- Alors, ça explique tout… murmurai-je.
Mes réflexions furent coupées court par un léger bruit. Un bruissement d'ailes déchirant le vent.
Je levai les yeux vers le ciel et vit le Dragon. La fille se trouvait avec lui.
- C'est trop beau ! siffla Dilandau, jubilatoire, avant de s'élancer vers lui, suivi de Chester.
Une impulsion subite me fit bondir vers mon Alséide.
Je volai à leur poursuite, l'esprit vidé de toute capacité d'analyse.
Une seule chose m'importait : il fallait absolument que je parle à cette fille. Quelque chose me disait qu'elle possédait les réponses à mes interrogations.


Dilandau fondit sur Escaflowne et le força à se poser sur le sommet d'une forteresse en ruines, perdue au milieu de la forêt, mais pas suffisamment pour qu'il recouvre sa forme humanoïde.
Sa griffe tentait d'atteindre la fille, accrochée à Van sur le dos du Dragon. Il semblait bien décidé à la tuer. Quelque chose me disait qu'il la considérait comme responsable de ses échecs répétés… et de sa cicatrice. Après tout, c'était elle qui avait prévenu Van dans la forteresse. A présent, il le savait et l'avait compris.
Sans même réfléchir aux conséquences de mes actes, je fonçai sur lui et repoussai son guymelef contre un mur.
- Vous voulez la tuer, ou quoi ?! criai-je avec toute l'énergie du désespoir.
J'étais terrorisée à l'idée qu'elle puisse disparaître en emportant avec elle ses secrets.
C'est ce qu'elle fit, pourtant.
Le Dragon s'envola à travers la nuit.
Et c'était moi qui lui avais permis de fuir.
Le guymelef de Dilandau se releva, trop endommagé pour pouvoir décoller à sa poursuite. Celui de Chester était lui aussi dans un piteux état.
Quant au mien, je ne parvenais plus à le porter.
J'avais l'impression que le monde s'écroulait autour de moi.
- Pourquoi…
Mon Alséide tomba à genoux.
Mon corps tout entier était secoué de tremblements. Un froid intense me glaçait les membres.
- Pourquoi… pourquoi je ne parviens plus à le contrôler…
Je m'écroulai, dos à terre.
Dans le ciel, face à moi, je vis briller la terre et la lune.
Des larmes brouillèrent ma vision. Brûlantes comme la fièvre.
Puis une intense lumière me submergea.