Echo
Chapitre 10
Assis dans une petite alcôve sur un coussin gorgé d'humidité, Shion tentait de reprendre le contrôle de ses nerfs.
Sans même s'en rendre compte, il repoussait l'humeur corrosive qui rongeait le Royaume d'Hadès de son cosmos.
Cela lui permettait de se calmer un peu en consommant le cosmos agressif qu'il ne parvenait à restreindre.
En près de trois siècles d'existence, jamais le grand pope d'Athéna ne s'était à ce point laissé aller à la colère.
Il avait honte.
Le Pope d'Athéna devait être un modèle de calme et de modération, par un fou furieux destructeur comme il venait de l'être !
Il frémit.
Entre l'humidité des lieux, ses robes trempées de sang qui figeait lentement sur ses jambes nues, sa colère et sa honte, Shion se sentait vraiment malheureux.
Hakurei l'avait vraiment poussé à bout cette fois.
Shion pouvait tolérer énormément de chose de son ancien maître, mais pas qu'il s'en prenne à son compagnon.
Qu'il l'insulte et insulte Rodrigue, c'était normal. El Cid était suffisamment fort pour se défendre seul et lui rentrer dans la gorge ses moqueries.
Non que Shura soit faible et fragile ! Simplement….
Shion soupira.
Il se sentait protecteur avec Shura, ce qu'il n'avait jamais été avec Rodrigue.
Aimait-il plus Shura ?
Il en doutait.
Son amour pour lui était simplement différent, plus adulte et réfléchit.
Il avait aimé Rodrigue avec un cœur et des yeux d'enfant.
Il aimait Shura avec la passion tranquille d'un adulte.
Petit à petit, la colère du pope s'estompa.
Même si ça lui faisait un mal de chien de le réaliser, El Cid était mort et bien mort. Le Rodrigue qui jouait les jaloux n'était que le fantôme de l'homme qu'il avait aimé, le fantôme d'une passion que le temps avait éteinte… Comme pour Hakurei, il était plus que temps de le laisser partir.
Pas de l'oublier, ça il ne le pourrait jamais. Mais… De passer à autre chose….
Shion retira la chaîne qu'il portait autour du cou.
Dessus, il y avait deux anneaux.
Les deux étaient en simple argent, très simples et sans fioriture.
Le premier, plus large était également plus grand. Celui de Rodrigue.
Le second, plus fin, était le sien.
Jamais ils ne les avaient portés à leurs doigts.
Rodrigue lui avait offert le sien pour ses dix huit ans.
Il lui avait promit qu'une fois la guerre finit, il la passerait lui-même à son doigt.
Il avait passé la chaîne autour de son cou après avoir mit l'anneau dessus.
L'anneau et la chaîne étaient une promesse. La preuve physique du lien entre eux.
Après la mort d'El Cid, lorsque la guerre s'était enfin finit et qu'ils n'étaient plus que deux survivants brisés au milieu des ruines, Dokho avait aidé son ami à chercher parmi les décombre, là où s'était éteint le Capricorne.
Il leur avait fallut deux jours, mais ils avaient retrouvés l'anneau.
C'était tout ce qui restait de l'espagnol avec les débris de son armure.
Il avait fallut plus d'un mois à Shion pour remettre l'armure en état.
L'anneau lui était un peu tordu, noircit, fondu sur un coté un peu, mais il était là, dernier témoignage du cœur brisé du tout jeune pope.
Puis Dokho était partit, laissant seul Shion au milieu des morts.
Encore deux siècles plus tard, l'Atlante ne savait pas comment il avait fait pour ne pas mettre fin à ses jours.
Ses premières années de règne n'étaient que souvenirs brumeux et douleur oblitérée.
Il avait fait de son mieux pour porter à bout de bras le Sanctuaire détruit et totalement vide.
Il restait bien quelques gardes et quelques apprentis, mais si peu….
Il avait prit les enfants sous son aile pour finir de les former de son mieux.
Heureusement mûris par la guerre, il leur avait fallut peu de temps pour recevoir leurs armures.
Pendant près de trente ans, le jeune Bélier avait éduqué jusqu'à dix élèves en même temps.
Il fallait pourvoir les armures au plus vite…
Ces enfants l'avaient aimés comme un père, mais lui, à cette époque, n'avait rien pu leur rendre.
Son cœur était sec, vide et saignait encore…
Il avait fallut l'arrivée de Mu pour que son cœur se rouvre vraiment.
Ce petit bébé aux yeux bleu vert, aux cheveux parme et au sourire doux et timide.
Shion avait revu immédiatement Sage dans le nourrisson.
Il avait ressentit la même douceur, la même compréhension… La même force implacable aussi…
Il aurait voulu qu'il prenne sa place mais il n'avait pu attendre très longtemps avant de désigner son successeur. Il était trop malade.
Shion ferma les yeux.
Repenser à toute sa vie ainsi….
Déesse…
Cela faisait si mal !!
"- Shion ?"
Le pope tressaillit.
"- Rodrigue…."
***
Mu avait terminé de soigner les dernières égratignures des blessés.
Epuisé, il s'était laissé tomber sur un canapé bas, trop fatigué pour avaler la blanquette de veau préparée par les Verseaux.
Les deux hommes s'entendaient comme larrons en foire, au grand amusement de leurs Scorpion.
L'un comme l'autre se trouvaient stimulés par l'esprit brillant de leur frère d'armure, aussi éduqué et cultivé que l'autre.
Il était rare pour un verseau de tomber sur quelqu'un aussi amoureux des sciences, des arts, de la littérature… De tout en fait, que lui.
Les Verseaux étaient des éponges à connaissance qui ne connaissaient aucune limite. Sans la présence d'un Scorpion folâtre pour leur faire lever le nez de leurs livres, les Verseaux ne verraient probablement jamais la lumière du jour.
Pour l'instant, malgré les combats qu'ils venaient de mener et la fatigue de la cuisine, les deux verseaux chantaient.
Ho, ils ne chantaient pas de la variété, de la pop ou du rap, non. Les Verseaux étaient des garçons bien élevés.
A la grande surprise de leurs amants et des autres, chevaliers ou Spectres, les deux hommes chantaient de l'opéra.
La voix bien posée de baryton de Dégel enrobait celle, plus haute de ténor de Camus pendant qu'ils chantaient en allemand, en italien et en français, heureux comme des gosses de cette petite parenthèse musicale.
Ni l'un ni l'autre ne réalisaient qu'ils étaient entendus de la bibliothèque.
"- Tu savais que Camus savait chanter, Milo ?" S'étonna Saga.
Le Scorpion secoua la tête, aussi surprit que ses frères.
C'était qu'il avait un beau brin de voix le silencieux Verseau !
"- Non…. Mais il devrait chanter plus souvent. Il a une belle voix…" Soupira Milo, un petit sourire aux lèvres.
Il ferma les yeux pour profiter un peu plus.
Que lui cachait encore son Camus ?
Il avait parfois l'impression qu'il n'arriverait jamais à tout savoir de son Verseau, que le français resterait à vie une énigme qu'il lui faudrait découvrir chaque jour, ôter les secrets couche après couche comme on pèle un oignon sans jamais découvrir réellement l'homme en dessous.
Un autre aurait sans doute déjà baissé les bras ou se serait mit en colère d'avoir un compagnon aussi secret.
Mais pas Milo.
Au contraire.
Pour lui, c'était autant de challenges, autant de questions sans réponses, autant de découvertes, autant de joies nouvelles à partager avec son silencieux amant.
Pour Milo, chaque silence de Camus était une chanson.
Chaque page tournée dans un livre était une nouvelle histoire à lui demander.
Chaque minute passée loin de lui était autant de nouveaux mystères à découvrir.
Le Scorpion était un découvreur et son Camus son désert silencieux mais gorgé de vie à explorer.
Non loin, Rhadamanthe tentait sans grand succès de faire manger Mu.
Le Guerrisseur l'inquietait.
Après avoir passé des heures sur les blessures de ses pairs, il peinait maintenant à simplement resté eveillé.
Certes, il lui fallait se reposer, mais il lui fallait manger pour reconstituer ses énergies…Sans compter qu'il le voyait un peu perturbé depuis juste avant l'attaque.
Le Spectre passa une main sur le visage du jeune Bélier.
Un peu hébété, Mu mit un instant avant de réagir.
"- Que…."
"- Vous êtes fatigué. Vous devez manger."
"- Je n'ai pas faim."
"- Ho si, vous avez faim, mais votre corps ne le sait pas encore." S'amusa Rhadamanthe.
Il connaissait bien cet état d'hébétude et d'épuisement où l'organisme tombe lorsque le cosmos s'épuise. Il devenait alors presque impossible de faire quoi que ce soit.
"- Et puis, quelque chose vous trouble…"
Sur sa nuque, Rhadamanthe sentait le regard du Lion.
Pourtant, à son grand étonnement, Aiolia ne s'approcha pas.
Le Spectre lutta pour ne pas se tourner vers le chevalier d'or et le défier du regard.
Il reposa donc l'assiette pleine et presque froide du Bélier puis, malgré sa propre fatigue, se traîna jusqu'à la cheminée ou infusait en permanence de la tisane.
Ce n'était que de la verveine, de la menthe et de l'eucalyptus, mais au moins, ce serait chaud, sucré et avec de la chance, cela aiderait Mu à s'endormir.
Le Juge remplis deux grandes tasses, sucra l'une des deux abondamment, puis vola au passage des barres de fruits secs pressés au miel.
Ce n'était pas très bon, atrocement sucré, mais il n'y avait rien de mieux pour remonter le taux de sucre dans le sang !
Il s'accroupit près de Mu qui n'avait pas bronché, presque catatonique de fatigue.
Lentement, le Juge souffla sur la tasse pour la refroidir un peu.
Il trempa la barre de céréale dans la tisane puis donna la becquée au jeune chevalier d'or tout en lui faisant avaler doucement le liquide.
Mu protesta un peu. La barre était trop sucrée à son goût.
Pourtant, il la mangea quand même, trop fatigué pour protester plus de quelques secondes.
L'effort pour mâcher les fruits sapa ses dernières forces.
Il fallut que Rhadamanthe l'appuie sur son torse et l'aide à tenir sa tête droite pour que le Bélier parvienne à finir sa tasse.
A peine le Spectre l'avait-il reposé que Mu s'endormait dans ses bras, vaincu.
Un peu maladroit, Rhadamanthe tressaillit.
Que devait-il faire à présent ?
Mu s'était endormit la tête sur son torse, ses jambes sur les siennes… Et le Lion qui les observaient de l'autre côté de la pièce là….
Aiolia quitta sa place.
Sans se faire remarquer par son frère qui discutait avec un Sisyphe vaporeux et boudeur, s'approcha du Spectre.
Longuement, rigide, il observa le Juge.
Machinalement, Rhadamanthe referma ses bras sur Mu, protecteur.
Jamais il ne baissa les yeux devant le Lion.
Ce ne serait pas un chaton mal élevé qui l'intimiderait chez lui.
Aiolia soupira silencieusement.
Mu n'aurait pas mit longtemps à le remplacer.
Malgré la douleur qui lui opprimait les poumons, le jeune Lion attrapa l'une des couvertures qui attendait, pliée, sur le dossier du canapé.
Il la déploya lentement pour la poser sur Mu.
"- Il a souvent froid la nuit… Il faut bien le couvrir. Il attrape facilement des angines, tu ne devras pas le laisser sortir l'hiver sans son écharpe." Murmura doucement le jeune grec, les yeux très brillant.
Sans attendre, Aiolia fit demi tour pour rejoindre sa place.
Sans un mot pour son frère qui lui demandait ce qui lui arrivait et pourquoi il faisait encore la tête, le Lionceau se recroquevilla sur le sol sur sa propre couverture.
***
Sage tentait de faire la leçon à son frère.
Une fois de plus.
Combien de fois lui avait-il fait des remarques sur sa façon d'éduquer Shion ?
Il l'avait grondé sur tous les tons.
Il avait invoqué son rôle de frère jumeau déçut, son rôle de maître d'apprenti lui aussi et autrement plus difficile à tenir que Shion ! Il avait utilisé son aura de Pope, il avait tenté de menacer son frère…
Rien n'y avait fait.
Hakurei haïssait Shion depuis la première seconde où il l'avait vu.
Sage ne comprenait pas.
Le petit avait à peine quatre ans lorsqu'il avait été confié à Hakurei.
Comme souvent dans le cas des chevaliers, ses parents étaient morts dans un accident quelques temps plus tôt.
Le petit n'avait pas pleuré une seule fois.
Hakurei avait reniflé.
Ho le bambin était peut-être puissant, mais il devait être débile ou lent pour ne pas comprendre que ses parents étaient morts.
Le maître de Jamir avait poussé l'enfant.
Ses parents étaient morts ! Leurs carcasses pourrissaient au soleil, il ne les reverrait jamais. Ne comprenait-il donc pas ?
Shion s'était contenté de le regarder.
Le visage triste, l'enfant avait haussé les épaules.
Que pouvait-il y faire ?
Hakurei avait éclaté.
Ce qu'il pouvait y faire ? Rien. Mais s'il avait su utiliser son cosmos pour autre chose que sauver ses fesses, là il aurait pu les sauver !
D'ailleurs, il allait lui apprendre à ne plus se montrer égoïste !
Le petit garçon de quatre ans avait tremblé.
C'était donc sa faute ?
Hakurei s'était moqué de lui. C'était bien le moment pour pleurer tient !
Son rire s'était étranglé dans sa gorge lorsque le cosmos du petit garçon, à peine plus qu'un bébé s'était manifesté.
Ho, certes, le bébé ne maîtrisait pas le septième sens… Non… Mais il touchait quand même du doigt…
Sage finit par se taire devant le front borné de son jumeau.
"- Mais qu'est ce qu'il t'a fait à la fin ?"
Hakurei haussa les épaules.
"- Rien…"
"- Rien ? Comment ça rien ? S'il ne t'avais rien fait, tu le haïrais pas comme ça !"
Sage cracha sur le sol.
"- Qu'est ce que ça peut bien te faire ?"
"- Haku'…" Soupira l'ancien grand pope, désolé. "Si j'avais su que tu ne pourrais t'entendre avec Shion comme ça, je l'aurais prit comme élève, lui aussi… Je me serais débrouillé et Manigoldo l'a toujours aimé comme un petit frère."
L'élève de l'Atlante s'assit au pied de son maître.
"- Laisse tomber, Maître. Hakurei le hait parce que Shion avait quelque chose qu'il n'a plus depuis longtemps et que malgré les apparences, Shion à encore."
"- Mani ?"
"- Ne soit pas ridicule, Cancer. Shion n'a rien de plus que moi !"
"- Shion avait El Cid ! Il a Shura… Toi, tu l'a perdu avant même de…
"- SILENCE !!!"
Sage sursauta.
Comment Manigoldo était-il au courant pour le poisson de leur époque ? Car c'était de lui qu'il parlait, il en était sur. C'était aussi pour ça que Hakurei avait abandonné son armure d'or pour prendre celle de l'Autel.
Grinçant des dents, Hakurei jetait un regard haineux à Manigoldo.
Très fier de lui, le Cancer le défiait avec un immense sourire.
"- Comment peux-tu…"
L'italien éclata de rire.
"- Parce que tu crois que je ne sais pas ce que c'est ?"
Une étincelle féroce dans l'œil, Manigoldo fixa de loin Albafica qui papotait avec Aphrodite.
"- Comme toi je sais ce que c'est de devoir rester loin… Mais ce n'est pas pour ça que j'ai passé ma frustration et ma colère sur un bébé."
"- Tu ne sais rien !"
"- Tu étais au courant pour Rodrigue." Soupira doucement Sage.
Sheamus l'avait mit au courant de la vision du Capricorne dans la Coupe.
"- Comme moi tu savais qu'ils étaient liés l'un à l'autre…. Ne me dis pas que tu as juste passé ta jalousie et ta frustration sur Shion…."
Hakurei resta silencieux, les mâchoires serrées.
"- Ho…. Haku…." Soupira doucement Sage avant de prendre son jumeau dans ses bras.
Tout ça juste pour ça ? Son frère était-il finalement plus fragile que lui ? Visiblement oui…
Et il ne s'en était pas rendu compte.
Il culpabilisait
***
"- Rodrigue! Rodrigue !!!"
Le petit garçon d'a peine sept ans dévalait les marches jusqu'aux arènes.
Hors d'haleine, il ne prit pas le temps de s'arrêter pour bondir sur les énormes blocs de calcaire qui entouraient l'arène en contre bas
Le Capricorne s'excusa auprès de Sisyphe.
"- Qu'est ce qu'il y a Sh….HE !!!"
Le bambin sauta de son rocher directement dans les bras su Capricorne, trois mètres plus bas.
En Cid le rattrapa en catastrophe.
"- Non mais es-tu fou, petite alouette ?" Le gronda gentiment le digne chevalier sous le rire hautement amusé du Sagittaire.
Shion enfouit son petit museau dans le cou du grand chevalier tout en passant ses bras autour de son cou.
Rodrigue soupira.
Le petit garçon tremblait convulsivement contre lui et ce n'était pas de peur.
"- Qu'est ce qui ne va pas, papillon ?"
Le petit bout de chou aux cheveux vert se serra plus fort contre son protecteur.
Le jeune homme de vingt deux ans caressa les cheveux du petit garçon.
"- Tu as mal quelque part ?"
"- SHION !!!"
Le visage écarlate et les yeux brillants de rage, Hakurei sauta dans l'arène.
Immédiatement, Shion se serra davantage encore dans les bras du Capricorne.
"- Shion, ne crois pas que tu vas pouvoir venir te cacher dans les jupes de Rodrigue à la première contrariété !" Siffla le chevalier d'argent.
Le petit bonhomme ne releva pas le nez du cou d'El Cid qui fronçait les sourcils, protecteur.
"- Qu'est ce qu'il a fait ?"
"- Ca ne te regarde pas, gamin !"
Le Capricorne fronça les sourcils. Hakurei était peut-être son aîné, mais lui était son supérieur.
"- Je crois que Shion va rester avec moi aujourd'hui, chevalier d'argent." Gronda l'Or avec une étincelle coléreuse dans l'œil.
Dans ses bras, il sentit Shion se détendre un peu.
Avant qu'Hakurei n'ai pu protester, Rodrigue s'inclinait rapidement devant Sisyphe, son aîné de six ans.
"- Sisyphe, merci pour cet entraînement…"
Le Sagittaire le salua de la main avant de se tourner vers Aspro qui attendait son tour.
"- Pas de problème, Rodrigue…"
Laissant un Hakurei en rage derrière lui qui promettait d'aller se plaindre au pope, El Cid remonta les escaliers avec son petit paquet tremblant dans les bras.
Il allait entrer chez lui lorsque Albafica les approcha.
Le jeune poisson grandissait comme une mauvaise herbe en ce moment, à tel point que son pantalon et sa chemise étaient déjà trop petits sur lui bien que neuf. A quinze ans, le poisson était déjà triste, silencieux et solitaire.
"- Albafica…"
"- El Cid…"
"- Il est rare de te voir hors de ta maison."
Le poisson tressaillit.
"- ce n'était pas un reproche, au contraire." Se hâta d'ajouter le Capricorne.
Shion se sortit le museau de son cou.
"- Bonjour."
Un petit sourire vint jouer sur les lèvres du poisson.
"- Tient, un petit ballot de vêtements qui parlent ?"
Shion ne pu retenir un sourire.
"- Je ne suis pas un ballot de vêtements, juste un petit agneau."
"- Et un agneau qui saigne." Remarqua brutalement Albafica en voyant les lignes rouges qui s'élargissaient sur la chemise de Shion.
Le petit blêmit.
"- Mon maître à parfois la main lourde."
Il ne comprendrait jamais pourquoi il le détestait à ce point.
***
Rodrigue s'assit en face de Shion, dans la petite alcôve.
Sous ses fesses ectoplasmiques, le tissu des coussins était moelleux et confortable.
A sa grande surprise, il ne pouvait que voir la pierre noire reprendre quelques couleurs.
Les nombreux bas reliefs et peinture semblaient reprendre vie à mesure qu'il les observait.
Visiblement fatigué, Shion soupira.
Il en avait assez de jongler entre son amant et Rodrigue.
"- Qu'est ce que tu veux ?"
"- …. Je suis mort…."
Shion sursauta.
"- …..Oui…."
"- Je t'ai manqué ?"
La voix douce et triste du Capricorne serra le cœur de l'ancien Bélier.
"- ….Si je n'avais pas été désigné Grand pope… Si nous n'avions pas été que deux à survivre…."
Shion soupira.
"- J'avais déjà prévu de m'ouvrir les veines." Avoua-t-il. "Je…ne pouvais pas rester sans toi…."
Rodrigue le fixa intensément.
"- Je t'aurais botté le train pour avoir fait ça pour toute l'éternité, tu sais."
"- Mais nous aurions été ensembles…"
"- Tu as bien finit par me remplacer, pourtant."
Le Grand pope détourna les yeux.
"- … je t'ai pleuré plus de deux siècles et demi. J'ai fait ton deuil tout ce temps. Personne ne m'a approché. Personne n'a pu entrer dans mon cœur. Aucun ami, aucun amant, aucun élève…. Il a fallut que je trouve Mu pour me souvenir que je pouvais ressentir quelque chose." Souffla doucement Shion. "Et puis, il y a eut Shura….plus tard…. Mais jamais je ne t'ai oublié…."
Rodrigue quitta sa place pour s'asseoir près de Shion.
Il le prit presque timidement dans ses bras.
Shion se raidit avant de se laisser aller contre lui.
Il s'attendait à ce que Rodrigue s'impose à lui, une fois de plus. Pourtant, son étreinte était douce, amicale simplement.
Shion se laissa aller contre lui, comme lorsqu'il était petit.
Combien de fois s'était-il caché dans le temple du Capricorne dès qu'il avait apprit à se téléporter et que Hakurei n'avait pas encore songé à mettre une barrière autour de Jamir.
Combien de fois avait-il dormit à l'abri des bras puissant et protecteur.
"- Je sais…." Murmura doucement le fantôme. "A chaque fois que tu pensais à moi, je le sentais. A chaque fois, cela me réchauffait…. Lorsque je ne t'ai plus entendu… J'ai su que tu étais mort et puis…. Ca a recommencé… Je ne comprenais pas pourquoi, mais tu étais mort, puis revenu, puis repartit, puis revenu encore…. Je t'attendais tu sais… Je t'ai cherché pendant si longtemps…. Mais le temps est volatile ici… Plus encore pour une âme…. "
"- Je t'aime Rod'…. Mais j'ai aussi Shura…. J'ai besoin de lui, comme j'avais besoin de toi… Comme j'ai toujours besoin de toi… De ton souvenir, de la force que tu m'as donné à l'époque… Mais tu n'es plus…. Et je suis encore en vie pour longtemps…."
"- ….Lorsque tu mourras, je te chercherais encore Shion…"
"- Je sais… Comme je te chercherais…Et comme je chercherais Shura…."
Rodrigue eut un sourire résigné.
"- Tu ne seras plus jamais ma timide petite alouette des bois, n'est ce pas ?"
Shion effleura sa joue du bout des doigts.
"- Bien sur que si…. Mais je suis aussi le Grand Bélier de Shura…. "
"- ….Il me sera dur de l'accepter."
"- Il te ressemble tellement…"
"- …..Est ce une insulte ?"
"- Juste une constatation Mon Chevalier." Sourit Shion.
Rodrigue l'embrassa chastement sur les lèvres.
"- Il n'y aura pas d'adieu entre nous, Shion, tu le sais…"
"- Evidement…. Mais…"
Shion ouvrit sa main où reposaient les deux anneaux.
Il prit le plus gros pour le passer a l'index de son ancien compagnon.
Les yeux brillants, Rodrigue lui passa l'autre anneau au doigt.
"- Il en manque une paire…."
"- En effet."
"- Pour ça, je peux peut-être aider." Proposa Eaque. "Pardon de vous déranger mais…"
La sueur coulait sur le front du Spectre. Rester dans les couloirs aussi malsain avec son cosmos aussi bas le faisait souffrir davantage que les attaques de leurs ennemis.
"- Shion, je crois que vous devriez venir voir…. Je crois…. Que j'ai une idée pour …. Réparer…. les Enfers…."
Interloqués, les deux anciens amants se lâchèrent.
"- Je vous suit."
"- Nous allons faire un crochet d'abord."
***
"- Tu es mort, et tu ne sais pas pour combien de temps tu vas avoir un corps. Pourquoi hésites tu ?"
Albafica fit la moue.
Il hésitait justement parce qu'il ne savait pas combien de temps ils resteraient "vivants" encore;
Un jour ? Une heure ? Une semaine ? Un mois ?
C'était une torture de ne pas savoir.
Aphrodite en eut rapidement assez de ne pas parvenir à convaincre son prédécesseur.
Maintenant qu'il savait ce que sa vie lui avait fait rater, il était hors de question qu'il ne profite pas de sa mort !
Aphrodite bondit sur ses pieds.
"- Allez ! Viens !"
Surprit par la poigne vigoureuse d'Aphrodite sur son poignet, Albafica lâcha un petit couinement qui fit lever le nez à DeathMask.
Le Cancer réparait une chaise avec la dextérité d'un ébéniste.
"- Mais…. Mais lâche-moi !!!" Protestait l'ancien poisson avant de se débattre de plus en plus à mesure qu'il réalisait qu'Aphrodite se rapprochait du groupe de l'ancien pope et de son frère.
Un sourire charmeur aux lèvres, le jeune poisson attrapa Manigoldo par le bras.
"- Je vous l'emprunte si vous voulez bien."
Et sans attendre de réponse, il entraîna vieux poisson et vieux crabe dans un coin.
"- Bien ! Maintenant, parlez !"
Un peu perdu, l'italien haussa un sourcil.
"- Parlez ? De quoi ?"
Aphrodite fit la moue.
"- Ha non ! Pas toi aussi ! On sait très bien que les chevaliers vont par paire ! Alors arrêtez ça ! Verseau et Scorpion, Bélier et Capricorne ou Bélier et Lion, Poisson et cancer…. Alors arrêtez de vous regarder dans le blanc de l'œil et faites quelque chose !"
Et pour bien conclure son propos, Aphrodite poussa brutalement Albafica dans les bras de Manigoldo qui le rattrapa au vol.
Satisfait, Aphrodite fit demi tour sur le talon pour rejoindre son crabe, laissant les deux fantômes face à face, écarlates et gênés.
Que dire ? Que faire ?
Déesse… Ils étaient morts sans s'avouer quoi que ce soit, ils n'allaient pas le faire maintenant quand même, si ?
***
Shaka surveillait Aiolia du coin de l'œil depuis qu'il était retourné se prostrer dans son coin.
Près du jeune lion, Aioros semblait lui faire une fois de plus la leçon.
Le visage enfouit dans ses bras repliés sur ses genoux, Aiolia ne répondait pas.
Le Sagittaire ne semblait pas se rendre compte qu'il blessait son petit frère à lui faire la leçon ainsi.
Shaka tendit l'oreille pour entendre ce qu'il se disait.
"- Je te l'avais bien dit que tu finirais par le chasser à force d'être possessif et brutal. Tu ne peux pas dire que je ne t'avas pas prévenu. Tu as tout fait pour le forcer à te quitter. Alors maintenant, ne viens pas te plaindre ! Et cesse de pleurer, par la Déesse ! Tu es un chevalier d'or, pas une gamine énamourée !"
Shaka quitta sa position de médiation.
Il n'y avait pas de lotus en pierre aux Enfers, mais un bête coussin marchait aussi.
"- Aiolia ? Je suis de corvée de pluche, peux-tu venir m'aider ? Je déteste faire ça tout seul…."
Le Lion bondit sur ses pieds, trop content d'avoir quelque chose à faire pour fuir la présence de son frère.
Une fois dans la cuisine désertée par les apprentis chanteurs, Shaka s'assit devant un grand bol de pommes de terre qui attendaient d'être pelées.
Il tendit un économe à Aiolia puis prit le second.
"- Tu as rompu avec Mu ?"
Le Lion grinça des dents.
Il avait eut assez de leçon de morale avec son frère, flûte !
Un peu agressif, il ne pu se retenir d'aboyer un brin.
"- Et alors ?"
"- Je ne comptais pas te faire de reproche ou te donner des conseils, Aiolia. S'eut été très mal venu de la part de la Vierge, tu ne crois pas ?"
Aiolia releva les yeux pour croiser ceux, bleus et brillants d'amusement tendre, de l'indous.
"- J'ai tout gâche." Finit par murmurer le Lion.
Shaka resta silencieux un moment.
"- Crois tu ?"
"- ….Ca allait bien avant, tous les deux…."
"- Vraiment ?"
"- ….Il ne s'était jamais plains.
"- Un oiseau né an cage ne se plaints pas de ne pas connaître le ciel, Aiolia…."
Le murmure de Shaka était doux et emplit de compassion.
Aiolia serra les poings.
"- Qu'est ce que j'ai fais de mal ?"
"- ….C'est moins ce que tu as de mal que qui vous êtes tous les deux, Lionceau…. Vos caractères ne s'accordent pas et tu le savais très bien… Sinon, pourquoi aurais-tu été aussi possessif ?"
Aiolia jeta une patate dans le grand saladier remplit d'eau citronnée.
"- Peut-être parce que je l'aime ?"
"- Ho mais je ne remet pas en cause ton amour pour Mu, Aiolia… pas du tout… Simplement…. Etais-tu heureux de le surveiller toujours ?"
Aiolia éplucha une autre pomme de terre sans répondre.
"- …. J'en sais rien." Avoua-t-il.
Shaka lui sourit doucement.
"- Je suis sur que si tu cherches autour de toi, tu trouveras quelqu'un d'autre qui n'a d'yeux que pour toi." Murmura gentiment la Vierge.
Aiolia baissa le nez.
Peut-être plus tard se pencherait-il sur la question.
Pour l'instant, ça faisait encore trop mal.
Shaka soupira sans bruit.
Ne restait qu'à attendre du Lion qu'il comprenne.
Après, qu'il veuille de lui ou pas, ce n'était pas entre ses mains.
***
Rodrigue venait de massacrer plusieurs Spectres lorsque les quatre dieux des rêves le trouvèrent.
Le Capricorne savait sa fin proche.
Peut-être pas contre eux, non. Mais bientôt, des mains d'un autre.
Contre sa peau de sa gorge, attachée à une chaîne, il sentait l'anneau que Shion aurait pu un jour passé à son doigt.
Le Capricorne n'en concevait aucune tristesse.
Avant d'être un amant, il était un chevalier d'or.
Avant d'être le Compagnon du Bélier, il était l'un des Protecteurs d'Athéna.
Lorsque son bras droit lui fut tranché, il n'exhala pas même une plainte.
Juste de la surprise.
Il allait périr, ici finalement, mais pas avant d'avoir emmené ses adversaires avec lui et avoir mené à bien sa mission.
Il devait retrouver Pégase, Yuzukira et la Licorne.
Il devait libérer Sisyphe…
C'était à sa portée, il le savait.
Il était le plus tranchant, le plus aiguisé de tous.
Il pouvait y arriver.
Sa vie n'avait aucune valeur en dehors de son rôle de Chevalier d'Athéna au sein de cette guerre.
A l'extérieur, elle en avait.
A l'extérieur, il était le compagnon de Shion.
Mais en période de guerre, rien de comptait plus que le devoir, ni l'amour, ni la passion, ni les autres….
Son sang coulait goutte à goutte, emmenant avec lui sa force et sa vie mais il n'en avait cure.
Pégase s'était réveillé, Athéna avait plongé dans le monde des rêves pour sauver Sisyphe.
Il ne lui restait plus qu'à protéger la déesse pendant qu'elle ramenait le Sagittaire…
Elle allait sacrifier un or pour en sauver un autre…
Mauvais calcul ? Ce n'était pas à lui de le dire, lui qui allait mourir…
Du moment qu'il sauvait Pégase, peu importait.
Comme les autres, il savait que la clé de la victoire était cet enfant sans cervelle.
Il fallait broyer les quatre dieux en même temps.
Il aurait fallut…
Il aurait fallut quatre flèches d'or…
"- Sisyphe…"
"- Je suis là…"
La mort lui tendait les bras.
C'était une mort digne et glorieuse sans doute que de mourir en entraînant quatre dieux avec lui.
Mais qu'est ce que la gloire et l'honneur face au sourire d'un gamin aux cheveux vert ?
Rodrigue fut exploser son cosmos.
C'était la seule façon de broyer les dernières brides de vie des quatre dieux des rêves.
Avant que sa conscience ne se dissolve dans le néant, il ressentit la souffrance de Shion lorsque le Bélier prit conscience qu'il mourrait.
"- RODRIGUE !!!!"
Le cosmos du Bélier l'envahit une seconde.
Un instant, il ne sentit plus ni la douleur de son bras tranché, ni son corps qui se détruisait de l'intérieur pour assurer la victoire.
Il n'y eut plus que la présence chaude et aimante de Shion, comme lorsque Rodrigue se réveillait le matin avec le jeune Bélier dans ses bras, sa tête sur son torse, les lèvres chatouillées par sa longue chevelure de soie.
Une paix et une satiété qu'il n'avait jamais ressentit ailleurs qu'avec lui.
"- Rodrigue…"
Il y avait des larmes dans ce cosmos.
"- Hé, ne pleure pas, papillon… On se retrouvera de l'autre côté, mon alouette…"
