Chapitre 7

L'automne commençait peu à peu à s'installer sur Termina. Couché sur une meule de foin au fond de la grange, le fils du Maire de Bourg Clocher fixait sa petite-amie en train de traire le lait d'une de ses vaches. La jeune femme sifflotait et l'animal meuglait, donnant l'impression que les deux êtres étaient en pleine conversation. Las, Kafei se retourna et fixa le mur de la grange.

Cela faisait maintenant deux jours qu'il savait pour les sentiments d'Anju et qu'il évitait soigneusement la jeune fille. Il savait que ce n'était pas la chose à faire mais il avait besoin de temps pour absorber les informations. Il n'en avait parlé à personne, pas même à Théo ou Cremia. Il soupira et ferma les yeux. Il dormait mal ces derniers jours : ces rêves s'amusaient à le tirailler. Dans certains, il avait épousé Anju, dans d'autres, il avait épousé Cremia mais il la trompait avec sa meilleure amie. Ca plus les mariages à répétitions de Pierre et Anju le faisaient toujours se réveiller au beau milieu de la nuit. Les évènements du Bal de l'Automne ont dû me perturber plus que ce que je pensais.

« Kafei ? »

Une main se posa sur son épaule et il sursauta avant de se rendre compte que c'était Cremia dont le visage inquiet indiquait clairement qu'elle n'accepterait pas un « je vais bien » en guise de réponse.

« Désolé. »

Elle pencha la tête sur le côté.

« Dis-moi ce qui ne va pas.

Pas grand-chose, répondit-il et lorsqu'il vit ses yeux plissés, il continua : Je veux dire… Je dois m'excuser auprès de l'autre idiot et ça m'énerve !

Tu ne peux t'en prendre qu'à toi-même.

Je sais.

Tu es aussi idiot que lui.

Je sais.

C'est le plus important alors. »

La jeune femme lui fit un sourire moqueur avant de se diriger vers la seconde vache qui attendait patiemment son tour de traie. Cremia et lui n'avaient pas énormément parlé de ce qu'il s'était passé deux jours auparavant. Il savait qu'il aurait dû s'excuser auprès de sa petite-amie, mais lorsqu'il avait cherché à le faire, elle avait changé de sujet.

« Tu devrais penser à t'excuser auprès d'Anju aussi. » Lui déclara-t-elle soudainement.

S'excuser auprès d'Anju ? Il fixa sa petite-amie qui fronça les sourcils.

« Quelque chose ne va pas ? Tu es tout pâle tout à coup. Anju est si terrifiante que ça lorsqu'elle est en colère ?

Tu n'aurais pas aimé être à ma place.

Je n'en doute pas. Quand elle a su ce qu'il s'était passé, elle est devenue rouge et a commencé à sortir des obscénités sur toi et Pierre. C'était surréaliste. »

Il n'en doutait pas un seul instant. Mais ce qui avait fait pâlir le jeune homme n'était pas la colère d'Anju : comment pourrait-il faire face à sa meilleure amie en sachant ce qu'elle ressentait pour lui ? Comment faisait-elle pour agir comme si elle n'était pas amoureuse de lui ? Il était sûr que lui-même, en dix ans de temps, se serait trahi.

« Tu ne veux pas venir avec moi, par hasard ?

Pourquoi faire ? Tu es un grand garçon. » Se moqua gentiment Cremia.

Kafei grimaça. Il avait pensé que si la rouquine venait avec lui, il agirait normalement avec Anju.

« De toute façon, je ne suis pas là à partir de demain. »

L'homme aux cheveux mauves porta son regard subitement sur la jeune femme qui avait le sien rivé sur la vache.

« Comment ça ?

J'ai eu une commande de Château Romani mais la ville est à trois jours de route. Je ne serai pas là pendant un peu plus d'une semaine.

Tu veux que je t'accompagne ?

Ca ira. J'ai déjà demandé à ton père, des chevaliers vont m'accompagner jusque là-bas. Et puis, tu as quelque chose de plus important à faire. »

Kafei ouvrit la bouche mais aucun son n'en sortis. Il réfléchit quelques minutes avant qu'il ne se rende compte de quelque chose :

« Mais… Et Romani ? Et le Ranch ? »

Cremia leva le regard vers lui.

« Je prends Romani avec moi, expliqua-t-elle. Ca lui fera du bien de changer d'air. Quant au Ranch, Grog s'est proposé pour s'occuper des animaux. »

Il fallut un certain temps à Kafei pour se souvenir de qui était Grog. C'était un jeune homme solitaire qui passait sa vie entouré de poules. Il était gentil lorsqu'on le connaissait bien, autrement, on n'osait pas l'approcher.

« Je suis vraiment désolée de ne pas pouvoir être là pour ton anniversaire.

Mon anniversaire ? Répéta-t-il.

Ton anniversaire est dans cinq jours, Kafei. »

Avec tous les événements ayant eu lieu depuis son retour à Bourg Clocher, il avait complètement oublié que c'était bientôt son anniversaire. La perspective de passer ses vingt ans seul ne lui plut guère jusqu'à ce qu'il se souvienne qu'il pouvait en profiter pour le passer avec les anciens Bombers… Et Anju, si elle voulait bien le supporter.

« Tu es une vraie tête de linotte ! » Se moqua Cremia.

En guise de réponse, Kafei lui fit une grimace.

X

Il était tard lorsqu'il arriva au Bazar mais ça ne gênait pas plus que ça Théo qui semblait s'ennuyer ferme. Lorsqu'il le vit arriver, l'homme bailla et lui déclara :

« Ne me dis pas que tu as encore fais une bêtise.

Du tout. A vrai dire, je ne l'ai même pas fait exprès.

Tu as donc fait une bêtise !

Oui et non. »

Kafei vit les sourcils de son ami se froncer et soupira. Comment allait-il lui en parler ? Autant y aller franchement se dit-il. Il était inutile de tourner autour du pot avec Théo.

« Tu te souviens, il y a deux jours, je me suis battu avec Pierre.

Oui… Ne me dis pas que tu l'as tué !

Hein ? Ne dis pas n'importe quoi ! Je ne l'ai pas revu depuis.

Ah ouf… Je n'aurai pas pu te cacher. Ou cacher le corps. »

Théo avait d'étranges idées parfois. C'était probablement dû au fait qu'il tenait un bazar où il vendait des objets volés. Kafei était au courant de ce fait par pur hasard et il n'hésitait pas à taquiner son ami avec ça.

« Non en fait, la nuit même, je n'ai pas réussi à dormir alors je me suis installé sur le toit du Laktoz pour… réfléchir à certaines choses. »

Il vit un sourire apparaître sur les lèvres de son ami mais celui-ci ne commenta pas, pour son plus grand soulagement.

« Et j'ai entendu Anju et Pierre parler.

Tu as écouté ?

Je sais bien que je n'aurai pas dû mais ça a été plus fort que moi.

Et ? Quel est le problème ? Anju a accepté la demande et tu as pété un plomb ?

Non ! Elle a refusé. »

Et cette simple idée le mit de meilleure humeur.

« Ils ont… Parlé de la personne qu'elle aimait. » Finit-il par lâcher.

Théo lâcha un 'oh' de surprise avant de soupirer et de se masser la nuque, l'air blasé.

« Tu le savais.

Quoi donc ?

Qu'Anju… Qu'Anju m'aime. »

Ca lui faisait bizarre de le dire à voix haute. Il avait maintenant l'impression que personne ne pouvait plus nier ce fait, qu'il était maintenant gravé. Théo secoua la tête, l'air dépité.

« Tu n'aurais pas dû l'apprendre comme ça… Et si je prends le point de vue d'Anju, tu n'aurais jamais dû l'apprendre.

Alors tu le savais.

Je l'ai appris il y a quelques années, bien avant que tu ne partes pour l'Ecole Supérieure. Comme je savais que tu n'avais d'yeux que pour Cremia, j'ai proposé à Anju de venir me parler quand ça n'allait pas. Tu n'imagines pas le nombre de fois où tu l'as fait pleurer. Tu ne pouvais pas savoir, mais j'avais quand même mal pour elle. »

Kafei baissa les yeux. Comment était-il censé réagir en sachant cela ? Il n'avait jamais eu conscience que quelqu'un – et surtout Anju – puisse tomber amoureux de lui. Lorsqu'il était jeune, il se disait toujours que personne ne l'aimerait et que si Cremia posait ne serait-ce qu'un œil sur lui, cela tiendrait du miracle. Et maintenant, il avait confirmation que sa meilleure amie l'avait toujours regardé d'un œil plus qu'amical.

« Qu'est-ce que je dois faire ? Demanda-t-il à son ami.

Comment ça ?

Je dois aller m'excuser auprès d'elle, mais comment dois-je agir ?

Euh… Normalement ?

Normalement ? Tu crois que c'est simple ?

Anju le fait bien alors pourquoi pas toi ? »

Kafei ouvrit la bouche puis la referma. Théo dut voir son trouble car il reprit :

« Agis comme tu l'as toujours fais avec elle. Sinon, elle va se douter de quelque chose.

Bon sang, pourquoi ai-je entendu ça ?

Parce que tu es curieux. »

Le jeune homme grimaça. On lui avait toujours dit que la curiosité était un vilain défaut mais malgré tout, il avait continué à mettre son nez là où il n'aurait pas dû. Maintenant, il en payait le prix.

« Au fait, je vais être complètement hors sujet mais… Tu veux venir au Laktoz, dans cinq jours ?

Tu ne peux tout simplement pas me dire « Hey, je fête mes vingt ans, tu viens ? »

… Je crois qu'en fait, je vais le faire chez toi.

N'y pense même pas ! »

Kafei éclata de rire. Le lieu de vie de Théo était tout en bazar et il n'aimait pas du tout lorsque des personnes venaient chez lui, surtout à l'improviste.

« Tu n'auras qu'à me dire l'heure. »

Kafei acquiesça et commença à s'éloigner. Il s'arrêta un instant lorsque son ami lui souhaita un bon courage pour son face à face avec Anju et reprit sa route sans un mot.

X

Il ne voulait pas être là. S'il y avait bien un endroit où il ne voulait pas aller, c'était chez le postier. Malheureusement, il n'avait pas le choix. Prenant une grande inspiration, il toqua à la porte puis entra, comme beaucoup le faisaient lorsqu'ils allaient chez le facteur.

Pierre était à son comptoir en train de trier du courrier. Lorsqu'il leva le regard pour savoir qui était entré, il écarquilla les yeux et s'éloigna de quelques pas, un air soupçonneux sur le visage.

« Qu'est-ce que tu fais là ? Tu viens finir le travail ?

Pourquoi est-ce que tout le monde croit que je suis un meurtrier ?

Parce que tu l'as prouvé la dernière fois.

C'était juste une petite bagarre.

Excuse-moi mais ta petite bagarre m'a beaucoup coûté.

Oh ? Anju a refusé ta proposition, peut-être ? »

Et voilà. Il était venu s'excuser et au lieu d'en finir vite, comme toute personne sensée, il fallait qu'il le provoque. Qu'est-ce qui n'allait pas avec lui ?

« Ce n'est qu'une question de temps avant qu'elle ne change d'avis. » Répliqua le postier avec un air de défi sur le visage.

Il refusait tout bonnement qu'Anju soit liée d'une quelconque façon à cet homme et s'il devait encore faire aller son poing, il n'hésiterait pas, quitte à se faire haïr de sa meilleure amie.

« Bref, pourquoi es-tu ici ?

Je suis venu pour m'excuser.

Et tu t'excuses en me provocant ? »

Kafei ne répondit rien mais le sourire narquois sur ses lèvres parlaient pour lui.

« Nous savons tous deux à quel point tu es sincère dans tes excuses, Kafei. Soit, faisons comme si tu t'étais excusé sincèrement et que je les avais acceptés.

Aussi facilement ?

Te voir avec un coquard est tout ce dont j'ai besoin. »

Kafei grimaça. Le fameux coquard lui faisait encore un mal de chien, lui donnant l'impression qu'on lui avait écrasé quelque chose sur l'œil droit. Ce qui n'était pas faux, puisque son œil avait fait la connaissance involontaire du poing du postier.

« Si tu n'as rien d'autre à me dire, tu peux partir. J'ai du travail. »

Le fils du Maire haussa les épaules et quitta rapidement le lieu, soulagé d'en avoir finis. Il traversa la ville afin de rejoindre l'auberge mais, en cous de route, il remarqua Anju qui se promenait un panier à la main, très probablement afin d'aller faire ses courses. Le rythme de son cœur accéléra et il s'arrêta. Il devait aller s'excuser mais il n'arrivait pas à savoir s'il arriverait à ne pas se trahir. Qui ne tente rien n'a rien !

Alors il reprit sa route à grands pas et, arrivé non loin d'elle, il l'appela. La jeune femme se retourna et fronça les sourcils en le voyant. Reste calme. Agis normalement. Fais comme si tu n'étais au courant de rien. C'était plus facile à dire qu'à faire mais il ferait de son mieux.

« Je… N'ai pas le temps.

Tu peux bien en avoir avant d'aller au marché non ?

Tu ne comprends pas, Kafei.

Je ne peux pas comprendre si tu ne m'expliques pas. »

Elle soupira avant de déclarer le plus calmement possible :

« Je ne veux pas te voir pour le moment. »

Okay, il allait avoir affaire un public difficile. Mais il devait s'excuser maintenant ! Si elle restait en colère contre lui, il allait devenir fou.

« Je suis venu pour m'excuser, lui expliqua-t-il. J'ai eu tort, je le reconnais. Je n'aurai pas dû m'immiscer dans ta vie et encore moins frapper l'autre a — je veux dire, Pierre. »

Anju le fixa un long moment avant de reprendre sa route comme si de rien n'était. C'était censé vouloir dire quoi ? Pourquoi n'avait-elle rien dit ? Il tiqua et décida de la suivre. Il se posta à ses côtés et répéta :

« Anju, tu as entendu ce que je t'ai dis ? »

Toujours pas de réponse.

« Très bien. Je te suivrai jusqu'à ce que tu daignes me parler ! »

Et si cela signifiait rester à l'auberge toute la nuit, il le ferait ! La mère de la jeune femme verrait sûrement d'un mauvais œil qu'un homme soit dans la chambre de sa fille pendant que celle-ci dort, mais il lui expliquerait la situation. Et puis il était sûr qu'Anju était très mignonne lorsqu'elle dormait. A quoi je pense ?

Ils firent le chemin en silence. Anju ne daigna pas une seule fois le regarder et, pendant un bref instant, il se souvint des propos qu'elle avait tenus trois jours auparavant. Il n'avait pas fait de bêtises en cours de route, n'est-ce pas ? Théo ne lui avait tout de même pas dit qu'il avait entendu sa conversation avec Pierre ?

Soudain, un objet dans une vitrine attira son attention et il s'arrêta net. C'était un pendentif doré et bleu dont il était épris depuis son enfance. Il était étonné qu'il fût encore là mais Kafei savait que ça ne serait plus le cas bientôt. Bien qu'il soit majeur, ses parents avaient décidé qu'il n'aurait l'accès à son argent qu'à partir de ses vingt ans. Il ne vivait donc qu'avec l'argent de poche qu'ils lui donnaient chaque semaine, mais cela lui avait toujours suffit. Bientôt, il aurait vingt ans et la première chose qu'il ferait serait très certainement acheter ce pendentif.

Il se souvint qu'il avait dit qu'il resterait aux côtés de sa meilleure amie tant qu'elle ne lui aurait pas parlé alors il décida de reprendre sa route. Cependant, il fut surpris de voir qu'elle se tenait un peu plus loin et le fixait, toujours avec un visage neutre de toute émotion. Il se dépêcha de la rejoindre et, alors qu'il arrivait à côté d'elle, elle lui demanda :

« Tu veux vraiment te faire pardonner ?

Bien sûr ! Répondit-il, trop heureux qu'elle lui parle enfin.

Tu serais prêt à faire n'importe quoi pour ça ?

Oui ! »

Il ne savait pas du tout ce qu'elle allait lui demander et son cœur se mit à battre rapidement lorsque l'idée qu'elle lui demande de l'embrasser ou de quitter Cremia pour elle lui traversa l'esprit. Anju n'était pas comme ça, se répétait-il. Jamais elle n'oserait !

« Je veux visiter la base secrète des Bombers. »

La requête le prit au dépourvu.

« Tu… Comment connais-tu les Bombers ?

Tout le monde connaît les Bombers. Et les enfants ont reprit l'idée.

Je… Tout le monde ?

Tout le monde. Cremia, ma mère, tes parents… Tout le monde connait les petits justiciers de la ville. »

Elle semblait si sérieuse qu'il ne put que la croire. Et lui qui pensait qu'ils avaient été discrets durant toutes ces années !

« D'accord, finit-il par répondre. Mais c'est mieux d'y aller la nuit.

Très bien. »

Puis elle reprit sa route et, profitant de cette chance, il la suivit et l'aida à faire ses courses.


Anju lança un dernier coup d'œil à sa mère qui dormait d'un sommeil profond avant d'enfiler son gilet et d'attraper son sac à main et de quitter la chambre sans bruit. Puis, elle descendit les escaliers le plus précautionneusement possible, lança un regard à la chambre de sa grand-mère puis se dépêcha de quitter l'auberge. Une fois dehors, elle se permit de soupirer de soulagement : si sa mère apprenait qu'elle sortait au milieu de la nuit avait un homme, qui plus est Kafei qu'elle n'appréciait pas énormément, Anju se ferait punir. Elle avait beau être majeure, sa mère avait toujours le dernier mot.

Elle leva le regard vers les étoiles, laissant la brise de la nuit automnale caresser son visage, puis elle monta les escaliers de pierre qui conduisaient devant la maison du Maire. Kafei lui avait donné rendez-vous là car, selon lui, c'était le plus près pour aller à la base secrète. Elle n'arrivait toujours pas à croire qu'il avait accepté. Avec la gifle qu'elle lui avait administré, plus la morale qu'elle lui avait faite, elle avait pensé que Kafei refuserait de la voir. Elle avait été surprise lorsqu'il l'avait hélée sur le chemin du marché afin de s'excuser.

Anju retrouva le jeune homme juste en face de chez lui. Les rayons de la lune éclairait son visage et donnait une étrange couleur au coquard qui entourait son œil droit. Lorsqu'il la vit, il s'approcha d'elle à grands pas, un petit sourire aux lèvres.

« Ton œil va mieux ? Lui demanda-t-elle.

Moins douloureux qu'il y a trois jours.

Tu as mis des glaçons dessus ?

Ma mère s'est fait une joie de le faire. »

Anju se retint de rire. Madame Aroma était connue pour être impartiale lorsqu'il s'agissait de crime et c'était encore pire lorsque son fils était impliqué. Elle ne doutait pas une seule seconde que la femme du Maire avait pris un malin plaisir à martyriser son fils.

« On y va ?

Je te suis. »

Kafei lui attrapa la main et Anju nota à quel point elle était chaude. Elle éloigna la pensée que Cremia était la chanceuse à pouvoir profiter de cette chaleur et suivit du mieux qu'elle put le jeune homme. Ils allèrent jusqu'à la ruelle que l'un des nouveaux Bombers gardait pratiquement toute la journée et s'y engouffrèrent. A la fin du chemin, ils descendirent une volée de marche et arrivèrent dans un lieu inondé d'eau et dont le plafond était bas. Peu rassurée, Anju raffermit sa prise sur la main de son meilleur ami et ses yeux tournèrent dans leurs orbites à la recherche des monstres qui se cachaient dans le lieu.

« Ne t'inquiète pas, tu ne crains rien. »

Anju acquiesça bien que cela ne la convainquit pas. Kafei l'aida à passer de plateforme à plateforme sans mettre un pied dans l'eau et, après deux échelles, ils arrivèrent à la base secrète des Bombers. C'était un lieu coloré principalement de bleu mais une frise de diverses couleurs venait couper le tout. Quelques chats se cachaient sous un grand escalier en colimaçon. Anju s'accroupit et tendit sa main aux chats qui s'approchèrent timidement et la reniflèrent.

« Alors c'est ça la fameuse base secrète.

En fait, c'est l'Observatoire. »

Anju ouvrit la bouche en un o parfait. Elle ne s'était pas doutée un seul instant qu'elle pouvait rejoindre l'Observatoire à partir de cette simple ruelle ! Elle qui avait toujours voulu y aller mais qui n'en avait jamais trouvé l'entrée…

« Qui est là ? Lança la voix d'un vieil homme qui se trouvait sur les marches de l'escalier et les fixaient d'un air soupçonneux. C'est toi Kafei ? Tu as rencontré le coin d'une porte en cours de route ?

Ca faisait longtemps, grand-père ! » Répondit le jeune homme en ignorant sa dernière remarque.

Anju se releva tandis que le vieil homme et Kafei se saluaient après quatre années de séparation. Puis le jeune homme lui présenta son amie et le vieil homme lui demanda si elle était la fameuse Cremia dont il ne cessait de parler depuis son enfance. Les deux jeunes gens se mirent à rougir et rectifièrent bien vite le tir. Le vieil homme, qui avait demandé à Anju de l'appeler grand-père, parut surpris mais il ne dit rien. Puis il les invita à monter et Anju fut émerveillée de découvrir un gigantesque télescope.

« Tu veux regarder ? » Lui demanda le vieil homme.

La jeune femme acquiesça, trop heureuse de la chance inouïe qu'elle avait et elle s'émerveilla des nombreuses étoiles, ainsi que de la lune, qu'elle put apercevoir. Kafei et leur hôte lui expliquèrent les diverses constellations et lui racontèrent de nombreuses histoires sur les étoiles. Elle les écouta, captivée, et souhaita que la nuit ne s'arrête jamais. Malheureusement, il fut bientôt l'heure pour les deux jeunes personnes de repartir : ils devaient avoir quelques heures de sommeil pour survivre à la journée suivante.

Le chemin du retour se passa en silence, chacun perdu dans ses pensées. Celles d'Anju étaient peuplées d'étoiles et d'histoires étonnantes. Elle ne regrettait pour rien au monde d'avoir demandé à Kafei qu'il s'excuse en lui faisant voir la base secrète des Bombers. En plus de ça, cela lui avait permit de passer un agréable moment en compagnie de Kafei et elle avait pu faire la connaissance avec l'astronome.

Kafei la raccompagna jusqu'à l'auberge et, une fois devant celle-ci, Anju déclara :

« Merci, c'était vraiment intéressant.

Si tu veux, on pourra y retourner.

Tu ne penses pas que tu devrais présenter Cremia à grand-père. Il semblait déçu.

Hm ? Oh euh… Il faudrait que Cremia soit là pour ça… »

Anju pencha la tête sur le côté.

« Comment ça ?

Elle et Romani sont absentes pour un peu plus d'une semaine. C'est Grog qui s'occupe du ranch.

Oh. Elle ne me l'avait pas dis… »

Les deux personnes restèrent silencieuses pendant quelques instants. Anju n'osait pas poser la question qui la tiraillait depuis quelques minutes : depuis qu'elle avait mentionné Cremia, Kafei semblait bizarre, et elle se demandait s'il s'était passé quelque chose entre eux. Mais peut-être était-ce son imagination.

« Au fait, Anju. C'est bientôt mon anniversaire et je comptais le fêter… Très probablement au Laktoz, ça te dirait de venir ?

Et bien euh…, commença-t-elle, incertaine. Bien sûr. »

Elle dut se mordre la lèvre afin de ne pas dire le contraire. Elle avait l'impression de profiter de l'absence de Cremia mais c'était les vingt ans de Kafei, qui la considérait comme sa meilleure amie, et pour cette occasion, elle se devait d'être là. Ce n'était pas comme si quelque chose allait se passer entre elle et lui durant la fête, de toute façon.

Un sourire illumina le visage de l'homme aux cheveux mauves et elle rougit sans s'en rendre compte.

« Je te donnerai le lieu plus tard, alors. Passe une bonne nuit.

Bonne nuit à toi aussi. »

Elle allait rentrer lorsque Kafei l'arrêta. Elle allait lui demander ce qu'il avait lorsqu'il lui prit le visage entre les mains et l'embrassa sur le front. La jeune femme sentit son cœur rater un battement avant d'accélérer tandis que son ami disparaissait dans la noirceur de la nuit. Elle déglutit et, après quelques secondes, rentra à l'auberge et rejoignit rapidement sa chambre, en faisant attention de ne faire aucun bruit. Lorsqu'elle se fut changée et qu'elle se mit sous les couvertures, les rougeurs sur ses joues n'avaient pas encore disparues.

Cette nuit-là, elle fit de merveilleux rêves.