Chapitre 10: Désaccords


Chronologie :

2 mai 1998 : Bataille de Poudlard

5 octobre 1998 : Début des procès

12 octobre 1998 : Procès de Lucius

14 octobre 1998 : Verdict du procès de Lucius, hospitalisation de Drago

Période couverte par le chapitre : du 2 au 5 novembre 1998


Neville Londubat n'arrivait plus à entrer dans la chambre de son père. Il ne voulait pas voir les silhouettes émaciées en train de jouer aux cartes sans que ça ne choque quelqu'un d'autre que lui. Même sa grand-mère n'avait rien dit. Mais sa grand-mère ne connaissait pas Drago Malefoy. Pas comme lui l'avait connu. Il n'avait jamais dit à sa grand-mère ce que Malefoy lui avait fait subir. Et il n'aimait pas la pitié qu'il ressentait lorsqu'il voyait les yeux vagues du Serpentard.

Le Serpentard. Ca le décrivait parfaitement. Un serpent froid et sans âme. Comme celui qu'il avait décapité de tout son désespoir. Et Neville n'aimait pas découvrir qu'un serpent pouvait être malade. Qu'un serpent pouvait être brisé de cette façon. Qu'un serpent pouvait dépérir. Qu'un serpent mourant pourrait le pousser à poser sa main sur sa peau froide et répugnante. A lui offrir un sourire dans l'espoir qu'il plante à nouveau ses crocs dans les cicatrices offertes durant toutes ces années.

Neville vomissait d'admettre qu'un serpent pouvait être humain. Et que s'il lui offrait sa main, peut-être le serpent l'accepterait. Car d'un serpent blessé et mourant naît l'âme humaine.

Non vraiment, Neville n'aimait pas voir le visage inexpressif de Malefoy accaparer l'attention de son père. Et à cet instant, alors que sa mère écrasait entre ses paumes les chocogrenouilles fraîchement offertes, Neville aurait aimé pouvoir dire à quelqu'un pourquoi il détestait un peu plus Malefoy chaque jour.

oOo

Cela faisait une semaine que le médicomage Damona rendait quotidiennement visite à Drago. Ce dernier ne comprenait pas vraiment l'intérêt qu'il lui portait mais il appréciait de pouvoir parler à quelqu'un, aussi désagréables que pouvaient être les sujets abordés.

- Donc, Voldemort a vécu un an dans votre maison.

Drago grimaça à l'évocation de ce nom. Damona lui demanda pourquoi. Le regard fuyant, le jeune homme expliqua, avec un peu d'hésitation, que ceux qui prononçaient ce nom ne semblaient pas se rendre compte de l'horreur que son porteur inspirait.

- C'est comme s'il n'avait été qu'un... qu'un… Qu'un gamin un peu capricieux à qui on aurait finalement mis une bonne claque et qu'on entendrait plus. Ils devraient le...

Il se tut. Damona termina pour lui en réprimant un haussement de sourcil.

- Le respecter ?

Avec agacement, Drago fit non de la tête. Il savait que le mot n'était pas exact. Un mot né de la peur plutôt. La conscience que l'homme avait été un des plus puissants et monstrueux mages noirs de l'histoire du monde sorcier. Que le réduire à ce nom, c'était oublier ce qu'il était. Peut-être que bientôt on ne parlerait du Seigneur des Ténèbres que sous son véritable patronyme, qu'on en rirait. Qu'il n'était qu'un vilain souvenir et que tout allait bien maintenant. Et cette idée lui donnait envie de vomir. La magie de la Marque avait peut-être disparue, mais Drago sentait sa gravure dans sa chair. Profonde et intacte. Et l'envie parfois insoutenable de s'arracher le bras pour effacer la peur de la voir se colorer à nouveau.

A sa grande surprise, le médicomage ne lui fit pas un sermon sur la tolérance envers les moldus et le reste. Il posa une simple question.

- Vous avez encore peur de lui n'est-ce pas ?

La bouche sèche, Drago resta silencieux et immobile une longue minute. Il baissa les yeux et regarda les griffures nerveuses qui parsemaient son avant-bras. Maigres tentatives de dissimulation. Il releva les yeux sur le col du médicomage et acquiesça.

Oui, il avait encore peur de Voldemort. De ce qu'il faisait, de ce qu'il était prêt à faire, de ce qu'il était. De ce qu'il le forçait à faire. Drago ne se rendit pas compte immédiatement que des gémissements s'élevaient de sa gorge et livraient la terreur qu'il avait ressentie à chaque instant durant l'année précédente. Il raconta, se tordant les doigts comme un elfe de maison, la sensation de la baguette du Seigneur des Ténèbres derrière sa tête. La pointe crépitante du bois, les légers tremblements provenant de la main de son propriétaire. Les Impardonnables susurrant à sa tempe, son oreille, prêt à jaillir à tout moment. Et qui finissait par prendre corps dans sa baguette à lui.

Et puis les cris des mangemorts torturés. Leur regard vide une fois que Voldemort les eût achevés. Et les corps que Drago, aidé de Queudver, emmenait dans la lande pour les faire disparaître. Il avait vécu dans sa propre maison la magie noire dans toute sa puissance et ses conséquences. La douleur. La mort. La peur.

Oui, il était encore terrifié.

- Vous deviez vous sentir mieux à Poudlard non ?

Non. Parce que l'angoisse lui nouait le ventre. Les au revoirs de ses parents avaient un goût d'adieux. Et les cris étaient les mêmes. Et le silence de Serpentard. Personne ne parlait plus, le moindre mot ayant de trop grave conséquences. Rares étaient les discussions, les seules présentes ne parlaient que de Lui, de Moldus à exterminer, de traîtres au Sang, et de voleurs de pouvoir. Drago avait alors décidé de se taire. Il acquiesçait vaguement, et les rares mots qui passaient ses lèvres étaient "oui... peut-être... je ne sais pas...".

Pendant un an, il avait vécu dans le silence et dans les cris.

Damona griffonna quelques secondes sur son parchemin, silencieux. Puis il le laissa sur ses genoux et posa sa main sur celles tremblantes de Drago. Leurs regards ne se croisèrent pas. Le médicomage se leva ensuite et lui annonça qu'il reviendrait le lendemain matin. Drago attendit que la porte se soit refermée pour prendre un mouchoir et sécher ses larmes. Aussi étrange que cela puisse paraître, chaque fois qu'il parlait de Voldemort, son esprit semblait accepter un peu plus la réalité de sa disparition. Pendant quelques secondes, il se sentait alors soulagé, avant d'entrapercevoir ce vide qui lui tendait les bras. Et il n'avait alors qu'une seule envie : dormir.

oOo

Belenos Damona referma la porte de la salle des soignants derrière lui. Il alla s'installer dans un des confortables fauteuils mis à leur disposition et parcourut d'un air pensif les notes prises durant cette dernière rencontre avec son patient. Il savait que son chef voyait ces entretiens d'un mauvais oeil. Il n'avait cessé de lui répéter que la façon dont il "examinait le jeune homme" n'avait rien de professionnelle et que le patient avait certainement dû être victime d'une malédiction très complexe que seul Celui-dont-on-ne-prononce-pas-le-nom-même-si-on-essaye-comme-on-peut devait pouvoir lever. Autrement dit, comme la majorité de leurs patients les plus gravement atteints, c'était peine perdue.

Damona n'aimait pas son chef. Il n'aimait pas sa façon de diriger son service, de traiter ses patients comme des détritus encombrants. Et son chef aimait encore moins que le seul lit de libre pour un fils de mangemort soit dans la chambre d'un héros national.

La diatribe du médicomage-en-chef était encore très fraîche dans l'esprit du jeune homme. Quand il avait avancé, durant leur dernier entretien de bilan, que le cas Malefoy ne relevait peut-être pas d'une malédiction ou d'un sortilège, le vieux sorcier n'avait pas eu l'air de beaucoup apprécier l'idée.

- Vous semblez beaucoup vous intéresser au patient Malefoy, Damona. Vous n'auriez pas eu des affinités cachées l'année dernière ? avait-il demandé avec un sourire mauvais.

Belenos s'était glacé d'horreur à cette idée mais il avait réussi à contenir l'indignation de sa voix.

- Je suis un Guérisseur, je suis par conséquent neutre et je soigne tout ceux qui doivent être soignés.

"Ce qui n'est pas le cas de tout le monde" avait-il rajouté intérieurement. Le sourire de Dalembert s'était progressivement effacé et il avait croisé avec une lenteur calculée ses mains sur son bureau. Leurs regards s'étaient défiés et le vieux sorcier avait parlé d'une voix posée, grave mais subtilement chargée de menace.

- Vous vous rendez bien compte de ce que vous insinuez. Vous rendez-vous seulement compte de ce que vous insinuez ? Et que vous remettez en cause les conclusions du service. Il nous apparaît pourtant clairement que le patient souffre d'une malédiction ne prenant effet que durant son sommeil ou éventuellement de séquelles d'une vague de Doloris ou d'Imperium.

Damona avait hésité. Rien dans ses conversations avec Drago Malefoy n'avait révélé l'utilisation de l'Imperium sur lui. Et s'il avait reçu quelques Doloris, ils avaient été isolés et sans les conséquences dramatiques que l'on connaissait sur les Londubat. Quand à une malédiction, aucune marque n'était apparue sur le corps du patient, de plus même la cicatrice de la marque des Ténèbres n'émettait plus aucun signe de magie noire. Damona en était certain, Voldemort n'avait pas utilisé la magie pour briser le fils Malefoy. Ce n'était pas un traumatisme sorcier, mais une blessure mentale tout ce qu'il y avait de plus humaine. Et qui touchait aussi les moldus.

- Je ne dis pas que l'usage probable des Impardonnables sur le patient n'ait pas fragilisé son état, mais je doute qu'ils en soient la cause directe.

Damona avait fixé son supérieur resté impassible qui déroula un parchemin devant lui et le lui tendit.

- Ceci est, comme vous pouvez le lire par vous-même, la menace de plainte d'Augusta Londubat. Elle ne veut plus croiser le neveu de la tortionnaire de son fils quand elle va le voir. Elle menace de révéler sa présence dans la presse en jouant de l'héroïsme de son petit-fils pour ramener les exploits passés du couple Londubat sur le devant de la scène. Je ne veux pas de journaliste ici, Damona, suis-je clair ?

- Oui monsieur.

Même s'il n'était pas certain de voir où le directeur voulait en venir.

- Bien. Puisqu'il vous intéresse tant que ça, je vous confie pleinement le cas Malefoy. Vous semblez si certain(s) de pouvoir le guérir alors je veux que vous le fassiez sortir d'ici au plus tôt. Vous n'êtes pas sans savoir que les Londubat ont repris beaucoup d'influence depuis quelques mois. Et ils n'en étaient pas dépourvu avant, avait-il dit en récupérant la lettre d'Augusta Londubat.

Il lui avait ensuite demandé s'il désirait autre chose et Damona lui avait présenté une demande d'autorisation pour l'un des sections les plus anciennes de Sainte-Mangouste, les archives. Le vieux Guérisseur avait griffonné sa signature et lui avait rendu le parchemin avec gravité.

- Je veux préserver la tranquillité de mes patients, avait-il conclu avec un sourire ironique.

Rassemblant ses notes, Belenos s'extirpa de son fauteuil, attrapa le dossier médical de son patient qu'il emportait partout avec lui et prit la direction des archives de l'hôpital. Il se rendit face à un placard à balai du quatrième sous-sol et glissa son autorisation dans une boîte postale moldue accrochée au mur à gauche de la porte. La boîte sembla être aspirée par les pierres qui se dissolvèrent et se mêlèrent en une paroi lisse. Belenos dessina le logo de Sainte-Mangouste de la pointe de sa baguette. A nouveau, la paroi changea et fit place à un ascenseur. Après une succession de mots de passe réclamant une élocution et une mémoire parfaite, le jeune médecin vit avec soulagement les portes en fer forgé s'ouvrir sur l'antique monte-charge et s'y glissa avec une certaine nervosité. La descente jusqu'au dernier sous-sol lui parut interminable.

Les portes s'ouvrirent en un grincement sinistre sur une pièce ronde et aux murs vides. Elle s'éclaira lorsque Belenos sortit de l'ascenseur. L'air n'avait étrangement rien d'étouffant et Belenos comprit pourquoi en levant les yeux vers le lustre du plafond. Autour des bougies flottaient trois Globes d'air pur. Le médicomage ne savait pas grand chose sur ces objets, hormis qu'ils étaient rares et recherchés pour leur capacité à assainir l'air dans les pièces hermétiques. Il comprit mieux pourquoi l'hôpital avait muré cette pièce lorsque le retour de Voldemort avait été officiel. Quelles que soient les opinions des dirigeants, mieux valait sécuriser les biens précieux de l'hôpital.

Sortant de ses réflexions, il parcourut la pièce du regard. Les murs étaient en pierre grise et sèche. Pour seuls meubles, un pupitre et un tabouret trônaient au centre de la salle. D'un pas nerveux, Belenos s'avança et pris place devant l'écritoire. Un énorme livre relié d'un cuir laiteux était posé dessus, fermé. Une plume de héron attendait dans l'encrier, creusé dans le coin gauche du lutrin. Belenos déchiffra le titre sinueux de l'ouvrage.

RESERVE DE MANGOUSTE BONHAM ET DE SES SUCCESSEURS

L'objet de tes questionnement, tu inscriras.

Tes réponses et tes trouvailles, pour tes successeurs, tu consigneras.

Ainsi la volonté de Mangouste, tu perpétueras.

Avec un frisson d'excitation, Damona prit la plume entre ses doigts et la fit glisser sur le cuir épais. Dans un chuintement, les murs de la pièce firent apparaître une bibliothèque croulant sous les rouleaux de parchemins. Apparemment, peu de ses contemporains avait voulu se pencher sur la question. Une longue table, un fauteuil confortable et un plat garni de sandwich apparurent également. Le médicomage se leva et s'approcha des antiques documents. Il en prit un au hasard et alla s'installer à la table. La journée allait être longue.

Sur la couverture du livre du pupitre, le mot Détraqueur brilla puis se teignit en gris.


Et voilà le dixième chapitre. J'espère qu'il vous a plu.

Je m'excuse de ne pas avoir répondu aux reviews des nouveaux arrivants et du dernier chapitre. Je vais essayer de rattraper mon retard dans les semaines à venir mais je m'étais dit qu'entre une rapide RaR et le nouveau chapitre, vous préféreriez avoir ce dernier en premier. ;)

Si j'ai mis autant de temps c'est parce que j'ai décidé de prendre plus de temps pour travailler mes chapitres car je n'étais pas vraiment satisfaite de la qualité des précédents. J'espère que vous me pardonnerez si cela rallonge (encore plus !) les délais de publication, mais je n'ai plus envie de "bâcler" (le mot est peut etre trop fort) mes chapitres.

Je tiens à vous dire un énorme merci à vous tous qui me suivez depuis plus ou moins longtemps, savoir que cette historie vous intéresse toujours malgré ma lenteur est m'aide énormément dans la rédaction de cette fic.

J'espère pouvoir vous livrer le prochain chapitre au plus tard vers les fêtes de fin d'année.