Oh, une revenante.


Chapitre 9

Vers un lendemain incertain


Ça ne lui plait pas. Non, décidément ça ne lui plait vraiment pas. Après avoir déposé l'autre adolescent chez ses parents, ses pas l'avaient directement portés jusqu'à la Tour, qui se dresse à présent devant lui. Mais plus il y pense, plus il est persuadé que c'est une mauvaise idée. Non, il n'est pas d'accord avec ça. Le gosse d'Umibouzu est déjà à moitié en train d'agoniser sur son épaule, mais s'il le rentre là-dedans, il n'en ressortira jamais. Du moins pas vivant.

Le fait de voir les siens s'entretuer le peine sincèrement, mais c'est encore pire lorsqu'il s'agit d'enfant. La tuerie de tout à l'heure lui laisse toujours un goût amer dans la bouche. Et en même temps, il a la sensation d'avoir assisté à quelque chose d'incroyable. Le corps de l'enfant est léger, pourtant il a l'impression d'avoir un poids énorme lui pesant sur les épaules. Il a le sentiment que sa disparition constituerait une lourde perte pour les Yato. Non, il ne le laissera pas mourir. Mais pour cela, il lui faut désobéir.

« Bon sang, j'ai intérêt à bien gérer mon truc. Si le boss l'apprend, je suis un homme mort ».

Il se détourne de la Tour, et ses pas l'en éloignent. Pas très loin cependant. Il tourne dans une ruelle, et s'arrête devant un vieux bâtiment en bois de trois étages. Sur le côté, un vieil escalier en bois, abîmé par le temps. Il monte jusqu'en haut, faisant grincer les marches à chacun de ses pas. Sa main libre sort de sa poche une clé tachetée par la rouille, et l'insère précautionneusement dans la serrure. Il se demande bien pourquoi est-ce qu'il prend toujours la peine de faire ça. Cette porte est inutile, elle ne protège rien. S'il le voulait, même un bambin de trois ans pourrait la défoncer.

L'appartement est peu éclairé. Il se dirige directement vers le sofa, où il y dépose le gamin, puis ouvre les rideaux, puis une fenêtre. Ça sent le renfermé. Les vitres crasseuses ne laissent pas suffisamment entrer la lumière, mais il peut distinguer plusieurs petites taches sombres sur le parquet. Du sang. Génial. Il sent qu'il va s'éclater pour nettoyer tout ça. Et il n'ose même pas regarder l'état du canapé dans lequel il vient d'allonger le gosse. Et voilà les emmerdes qui commencent. Mais ce n'est pas le moment d'y penser.

Pour commencer, il allume la lumière. Le gamin est couvert de sang, de la tête au pied. Putain, le canapé. Il avait économisé deux mois pour pouvoir se l'acheter. Bref, là n'est pas le problème. Le gamin est complètement inerte. Malgré tout le sang, il peut voir à quel point sa peau est pâle. Une pâleur inhabituelle, même pour un Yato. Il a perdu trop de sang. Abuto soupire en constatant tout le travail qui l'attend. Il se dirige vers la salle de bain, abandonnant sa tunique également imbibée de sang quelque part dans le couloir. Son reflet dans le miroir lui renvoie la blessure que le gamin lui a infligée à l'abdomen. Ça a l'air assez profond. En attendant de la faire examiner par un spécialiste, il lui semble préférable de la recoudre lui-même. Il sort un flacon d'alcool, un bout de tissus propre, du fil et une aiguille. Il sert les dents tout en désinfectant la plaie. Puis avec des mains expertes, il la recoud rapidement. Le travail est grossier, mais c'est bien suffisant. Il remmène le tout, avec des bouts de tissus supplémentaires, sur la table du salon. Le gosse est toujours inconscient. Il va remplir une bassine d'eau, et la dépose par terre, près du canapé.

Il s'y est mal pris. Il ne peut pas désinfecter et recoudre ses blessures s'il ne le lave pas avant. D'autant que le gamin est couvert de sang séché, ce qui ne va pas l'aider à évaluer les dégâts. Le simple fait d'y penser le gonfle. Il n'a aucune envie de donner un bain à un enfant inconscient. Ce serait tellement bien qu'il se réveille et qu'il aille se laver tout seul, comme un grand. Quoique… Il va certainement l'attaquer à nouveau s'il se réveille. Dieu que cette situation le blase.

Tant pis, il prend quand même le risque de le réveiller. Et si le gamin se montre trop agressif, il suffira de l'assommer une seconde fois.

Il se penche vers le gamin et pause sa main sur son épaule dans l'intention de le secouer un peu. Mais ce simple contact suffit pour que l'enfant ouvre les yeux… et se redresse d'un seul coup en lâchant un petit cri de surprise, sa tête venant percuter la sienne, ce qui leur vaut un bon mal de crâne à tous les deux. A peine remis du choc, l'enfant tente de lui envoyer sa jambe en plein visage. Ses mouvements sont beaucoup plus lents que tout à l'heure, et bien moins puissants. Abuto n'a aucun mal à le bloquer.

« Calme-toi gamin, j'ai pas l'intention de te faire du mal.

-Vous êtes qui ?

Bien que ses mots aient le mérite d'avoir fait cesser sa vaine attaque, l'enfant n'en est pas moins rassuré. Ses yeux observent l'endroit à toute vitesse, à la recherche de repères. Il comprend vite qu'il se trouve dans un lieu inconnu, ce qui ne le rassure pas.

-Je m'appelle Abuto. Et toi, c'est quoi ton nom, gamin ?

-Laissez-moi partir.

-Oy gamin, vas te regarder dans un miroir. Même si je te laissais partir, tu pourrais pas aller bien loin. Alors voilà ce que je te propose. Tu vas te rincer, je soigne tes blessures, et après on discute. D'accord ?

-Je t'ai dit de me laisser partir, vieux pervers !

L'enfant tente de dégager sa jambe de la poigne d'Abuto, sans succès.

-Hein ? Comment ça, « vieux pervers » ? Ouvres bien tes écoutilles et écoute attentivement. Primo, je ne suis pas un pervers, du moins je n'ai aucun intérêt pour les poitrines plates, et encore moins s'il s'agit d'un sale gosse. Secundo, le vieil homme comme tu dis a un nom, et tercio, je ne suis pas vieux. Dis, tu m'écoutes ?

-Laissez-moi. »

L'enfant essaie de nouveau de retirer sa jambe. Cette fois-ci Abuto consent à le lâcher. Il s'assoit correctement sur le sofa. Ses mouvements sont lents, imprécis, et ses yeux fixent le sol. Ses mains tremblent.

« Hey gamin, ça va aller ?

-Je… »

Sa tête oscille et ses yeux fixent toujours le sol. Il va perdre connaissance. Abuto l'incite à se rallonger d'une pression sur le torse. Le petit rouquin ne dit rien cette fois, et se rallonge sans se débattre. Ses yeux fixent désormais autre chose que le sol, la table. Bien que son regard ne la quitte pas, il ne la voit probablement pas, n'en a pas conscience.

Rapidement, Abuto fait un aller-retour entre le salon et la cuisine. Il pose un verre d'eau sur la table, puis passe une main sous la tête de l'enfant pour le redresser. Il lui tend ensuite le verre. Le petit le regarde faire, mais il n'a pas l'air de comprendre. Il doit être à moitié dans les vapes. Ça ne l'étonne pas. Alors il porte le verre jusqu'aux lèvres du gamin, qui commence à boire, comme par réflexe. Lorsque le verre est vide, il repose sur la table, et reporte son attention sur le gosse.

« Ca va un peu mieux ? Tu peux parler ?

L'enfant le regarde sans rien dire quelques secondes, le temps de reprendre ses esprits, avant de lui répondre.

-L'eau… Elle a un drôle de goût.

-C'est parce que t'as du sang autour de la bouche. Est-ce que tu veux bien me dire ton nom maintenant ?

Encore une fois, il ne répond pas tout de suite. Il réfléchit, et l'observe, comme pour le juger.

-Ma mère m'a dit de pas parler aux inconnus.

-Et elle a tout à fait raison. Sauf que tu ressembles davantage à un petit délinquant qu'à un garçon bien obéissant. Dis, tu te sens capable d'aller prendre une douche, ou t'as besoin de te reposer encore un peu ?

-Non.

-Tu sais, si tu me dis juste « non », ça ne m'éclaire pas vraiment.

-Je dois rentrer.

-Et je t'ai déjà dit que c'était pas possible. Pas dans ton état. »

L'enfant ne l'écoute pas et se relève. Il fait un pas, mais ses jambes flageolent, elles ne tiendront pas le coup. Abuto soupire. Les gamins sont vraiment trop têtus. Lui aussi se lève, et attrape l'enfant par le bras pour l'aider à tenir debout.

« Tu peux marcher ? »

Le gamin acquiesce. Abuto est sûr qu'il ment. Alors il le tire par le bras et l'emmène vers la salle de bain, en le maintenant fermement pour lui éviter de chuter. Le garçon tente d'abord de lutter, mais rapidement ses efforts se concentrent sur le fait de marcher. Plusieurs fois, ses jambes le lâchent, mais soutenu par le bras, il finit par reprendre le contrôle. Jamais le chemin entre le salon et la salle de bain n'aura été aussi long pour Abuto.

Une fois entrés dans la salle de bain, il laisse l'enfant près du mur, contre lequel il se laisse glisser.

« Tu peux te déshabiller tout seul ?

-Hm.

-Ouais, m'enfin, si je dois t'attendre on va en avoir pour trois heures, donc si tu n'y vois pas d'inconvénient je vais le faire moi-même.

-Ne me touche pas vieux pervers, répondit l'enfant avec un aplomb soudain.

-Encore ça ? Il me semble pourtant t'avoir déjà dit que… Ah… C'est bon, j'ai compris. Je vais aller me mettre quelque chose sur le dos. Toi, ne bouge pas, compris ? »

Qu'est-ce qu'il faut être patient avec les gosses. Décidément, c'est pas fait pour lui ces choses-là. Il traverse le couloir pour se rendre dans sa chambre. Là aussi ça sent le renfermé. Et l'humidité. Il ouvre la fenêtre pour aérer. Son futon est encore tout défait sur le sol, et son placard ouvert montre à la vue de tous le désordre à l'intérieur. Il en extirpe une tunique toute froissée qu'il enfile directement avant de retourner à la salle de bain.

« T'es toujours vivant petit ? »

Il semblerait que l'enfant se soit relevé par ses propres moyens, puisqu'il est à présent debout à se regarder dans le miroir, en prenant appui sur le lavabo. Il semble à la fois obnubilé et troublé par son reflet. Peut-être même effrayé ?

« Oy, gamin, qu'est-ce qu'il y a ?

-Je peux pas rentrer comme ça…

Bien que cela réponde plus ou moins à la question, le rouquin a plus l'air de se parler à lui-même.

-C'est ce que je me tue à te dire depuis le début.

-Faut pas qu'elles me voient comme ça.

-Tu parles de ta mère ?

Enfin l'enfant détourne les yeux de son reflet pour le regarder d'un air interrogateur.

-On parlera après, OK ? Pour le moment on doit enlever tout ce sang. Et ensuite je te soignerais. Tu seras alors un peu plus présentable, tu crois pas ?

-Je me rappelle un peu… pourquoi ?

-Pourquoi quoi ? Si tu ne t'exprimes pas clairement, je ne pourrais pas te répondre.

-Pourquoi je suis ici ?

-Tout ça on en parlera après j't'ai dit. Maintenant déshabilles-toi. Enlève au moins la tunique. »

L'enfant va s'adosser au mur le plus proche et s'y laisse glisser à nouveau pour se retrouver assis sur le plancher. Comme Abuto l'avait prédit, s'est avec une lenteur exaspérante qu'il déboutonne sa tunique. Au moins, la situation a évolué, c'est déjà ça. Le garçon a l'air d'être ailleurs, encore troublé par son reflet dans le miroir. Jusqu'à présent, il n'avait pas réalisé. Se souvient-il au moins pour quelles raisons il se trouve dans cet état ? Il le lui demandera.

« Oy…

-Qu'est-ce qu'il y a ?

-Je peux me débrouiller. Trouve-moi des vêtements.

-Et « s'il te plait » ? Bon sang, les gosses n'ont plus de respect de nos jours… »

Malgré ses maugréassions, Abuto s'exécute, laissant l'enfant seul dans la salle de bain. Bon, et maintenant ? Il est bien d'accord avec le fait qu'il ait besoin de vêtements propres, mais où est-ce qu'il va bien pouvoir trouver ça ?

[…]

Ce n'est que lorsqu'il entend cet homme –Abu-quelque chose- sortir de l'appartement que Kamui se relève, prenant appui sur le mur. Il se sent mal comme jamais. Et terriblement faible. Le moindre mouvement lui demande un effort considérable, alors qu'habituellement il n'y pense même pas. La tête lui tourne constamment depuis qu'il s'est réveillé chez cet inconnu. Il pourrait bien défaillir d'un instant à l'autre. Et surtout, il voudrait dormir. Retrouver son futon. Se sentir en sécurité. Jamais le simple fait d'enlever son pantalon et son boxer ne lui avait paru si compliqué.

De nouveau, le miroir lui renvoie son reflet. Il a du sang coagulé partout. Il y en a tellement qu'il ne peut même pas dire où se trouvent ses blessures. Mais d'où provient tout ce sang ? Est-ce qu'il y en a autant dans son corps ? Il doit enlever ça. Tout doit disparaître. Mami et Kagura l'attendent à la maison, mais il ne peut pas rentrer ainsi. Il se demande comment elles réagiraient si elles le voyaient dans cet état. Au fond, il ne préfère pas savoir. Cela ne serait agréable pour personnes.

Il n'y a qu'un mètre qui le sépare du pommeau de douche. L'atteindre est laborieux. Une fois qu'il l'a, il s'assoit sur le sol carrelé, ignorant le tabouret posé à côté, les commandes de la douche à portée. Il actionne l'eau froide, et est surpris par le débit, bien plus puissant que chez lui.

Le contact de l'eau froide sur sa peau lui fait du bien. Ses innombrables blessures le brûlent, mais la fraicheur le revigore. Il aime sentir ses cheveux s'imbiber progressivement d'eau, puis la sensation lorsque l'eau coule dans sa nuque et dans son dos. Mais il n'arrive pas à maintenir son bras au-dessus de sa tête plus de quelques secondes.

C'est alors qu'il s'aperçoit, non sans un pincement au cœur, des morceaux de verre profondément ancrés dans sa paume, lui rappelant la perte du traitement de sa mère. Il ne les avait pas remarqués jusqu'alors. Son corps n'était plus qu'un mélange de douleur et de sang qui formaient un tout, aussi la douleur dans sa main lui paraissait bien insignifiante. Le pire était peut-être sa tête, qui le lançait constamment, comme s'il était sur le point de défaillir.

Consciencieusement, il arrache à sa chair le verre planté dans sa main, jetant négligemment les morceaux vers le siphon. Puis il l'asperge d'eau. L'eau fluidifie le sang qui coule jusque sur le sol et tourbillonne lentement autour du siphon. Il y en a tellement. Cette vision le fascine. Il la trouve en quelque sorte reposante.

Pendant de longues minutes, il reste adossé contre la paroi, et regarde l'eau ensanglantée se mouvoir autour de lui. Lorsqu'enfin elle récupère sa transparence, il actionne l'eau chaude et ferme les yeux. Le brusque changement de température le fait frissonner. Ce n'est pas désagréable. Au contraire, il s'endormirait bien. Alors que son esprit se plonge peu à peu dans les eaux troubles du sommeil, le propriétaire des lieux tambourine à la porte.

« Oy gamin, t'es toujours vivant ?

Il lui faut un moment pour se rappeler de l'endroit où il se trouve. Rapidement, il coupe l'eau, et essaie de se relever. Sa tête lui tourne à nouveau, probablement parce qu'il a bougé trop vite, probablement aussi parce qu'il a mis l'eau trop chaude vers la fin. Il maintient son équilibre en se maintenant contre le mur.

-Ouais.

Il cherche du regard de quoi se sécher, mais tout ce qu'il voit sont deux serviettes pendues non loin de là. Il n'a pas vraiment envie d'utiliser les serviettes sales de ce type louche alors il se dirige vers le placard près de la porte. Il y trouve effectivement quelques-unes pliées et rangées de manières assez chaotiques. Perplexe, il en choisit une qui a l'air plus large et épaisse que les autres.

-Je te laisse un pantalon devant la porte.

Il s'avère qu'un des bords de la serviette a été rongé par une bestiole. Soit l'occupant des lieux ne rentre pas souvent chez lui, soit il a un gros problème vis-à-vis du ménage… Comme les autres sont probablement dans le même état, Kamui décide de ne pas chipoter et de se contenter de ce qu'il a pour le moment. Il se sèche rapidement enfile son boxer qui n'a pas trop été touché par la bagarre, et récupère le pantalon laissé devant la porte, avant de rejoindre l'homme dans le salon.

A bien y regarder, la maison entière est en désordre. Sur la table du salon, et même par terre au pied du canapé, plusieurs bouteilles de divers alcools, vides. Dans la cuisine, une montagne de vaisselles s'est formée dans l'évier, et il y a des traces de moisissures un peu partout, que ce soit entre les lattes du plancher, ou dans le coin au plafond. Sans parler des toiles d'araignées avec les insectes piégés à l'intérieur. Ce type est un crado. Et le sang –le sien- qui est tombé un peu partout dans le salon donne à la pièce l'aspect d'une scène de crime.

« T'en aura mis du temps gamin. T'es bien resté une heure sous l'eau, pire qu'une gonzesse. Maintenant viens t'assoir là que je te soigne. J'ai déjà perdu assez de temps comme ça. »

Kamui va prendre place sur le canapé comme l'homme le lui a demandé, non sans méfiance. Bien qu'encore étourdi, il se sent un peu mieux. L'homme n'a pas l'air hostile, et pourra probablement l'aider à y voir plus clair.

« Vous êtes qui ?

-Comme je te l'ai déjà dit, mon nom est Abuto. Pour ce qui est du reste, je te répondrai après que tu ais répondu à ma question. Es-tu conscient de ta situation ?

-Ma situation ?

-Ouais. Est-ce que tu te souviens comment t'en es arrivé là ? »

De images lui viennent en têtes, mais tout lui paraît encore vague, ses souvenirs lui font défaut.

Il sait qu'il était allé en ville pour voir la vieille Sae, comme d'habitude. Elle l'avait alors informé que sa famille était en danger. Il avait voulu rentrer le plus vite possible, mais ces trois types lui étaient tombés dessus. Le fait de penser à sa mère et à sa sœur lui donne un pincement au cœur. Il ignore depuis combien de temps il est ici. Il ignore si sa sœur et sa mère vont bien, et ça l'angoisse. Il se rappelle les antidouleurs et les gélules pour le traitement explosés au sol, et cela le fait culpabiliser. En même temps, ces types sont responsables et il se sent en colère contre eux. Cet amas de sentiments négatif le pèse énormément, il voudrait se mettre à crier et à frapper quelque chose pour se défouler, bien que cela ne l'aiderait pas à se sentir mieux. Il ne se sentirait pas moins responsable, pas moins impuissant. Au final cela ne changerait rien, alors pour le moment il doit juste faire avec, et faire le point sur la situation actuelle avant de rentrer chez lui.

Il sursaute lorsqu'Abuto tamponne un morceau de tissu imbibé d'alcool sur son front. Les picotements le détournent de ses sombres pensées, et lui permettent de reporter son attention sur l'inconnu, dont il ignore complètement les intentions à son égard.

«Je me souviens vaguement m'être battu avec ces trois garçons, et aussi avec vous. Alors pourquoi m'avoir ramené chez vous pour me soigner ?

-Je vais être honnête avec toi. Je suis un des lieutenants de Hosen, et tu t'es mis dans de beaux draps, petit. »

A l'évocation du roi des Yato, Kamui bondit hors du canapé et se met en position défensive. Il hésite entre attaquer l'homme ou fuir, compte tenu de son état.

« Si j'étais toi je ne tenterais rien pour le moment, où alors je me ferais du souci pour ta mère. »

Le sous-entendu lui glace les veines, et son corps devient tel une statue, incapable du moindre de geste, impossible de respirer.

« Si tu t'agites tu vas encore te sentir mal. Reviens donc t'assoir, et écoute-moi. Ce serait un choix bien plus raisonnable que d'essayer de me tuer ou de te jeter pas la fenêtre.

-Qu'est-ce que vous lui avait fait ?

-Rien. Actuellement, notre cible, c'est toi.

Il ne comprend pas. Pourquoi est-ce qu'on le considère comme une cible ? Il n'a rien fait de mal. Rien du tout.

-C'est parce que je suis entré sur son territoire sans y être invité ?

-Ouais, le patron n'a pas vraiment apprécié d'apprendre que le gosse de son ancien rival venait faire joujou chez lui.

-Vous comptez vous en prendre à ma famille ?

Tout cela est injuste. Kagerou et Kagura ne méritent pas ça, elles n'y sont pour rien. Le fait que Hosen et Umibouzu étaient auparavant rivaux lui revient, et de nouveau il éprouve de la rancœur à l'encontre de son père.

-Pour être honnête, je ne sais pas trop ce qu'a le boss en tête te concernant. Tout ce que je peux te dire, c'est que ça fait un bout de temps qu'on a repéré ton petit manège, mais comme tu te contentais de venir faire tes petites emplettes tranquillement, on te tolérait. Ton erreur a été de te battre une première fois contre ces mêmes gosses que tu as dézingués tout à l'heure.

Eux. Ces types inutiles qui l'avaient cherché les premiers. S'il le pouvait, il aimerait bien pouvoir les lyncher une troisième fois. Juste pour le plaisir.

-Je vois. Dans ce cas j'espère que je les ai pas loupés.

-Mon garçon, si tu avais dit ça à un autre que moi, tu aurais drastiquement empiré ton cas. Deux d'entre eux sont morts, et le dernier fuirait certainement la queue entre les jambes si vous êtiez amenés à vous croiser.

-De toute façon vous comptez me livrer à Hosen, non ?

-En fait, si je t'ai ramené ici et que je t'ai soigné, c'est parce que j'ai une proposition à te faire.

-Une proposition ?

Suspicieux, il appréhende. Il est vrai qu'Abuto ne paraît pas hostile, mais il ne lui fait absolument pas confiance. Il ne sait pas vraiment à quoi s'attendre.

-Que dirais-tu de bosser pour Hosen ?

-Je suis supposé rire là ? lui répond-t-il sarcastiquement.

Cette simple idée le répugne. Depuis toujours, il considère Hosen comme quelqu'un de mauvais, comme s'il était l'ennemi naturel de leur famille. Le fait d'obéir à ses ordres constituerait une trahison envers les siens et envers lui-même.

-Je te conseille d'y réfléchir. Tu pourrais avoir tout ce que tu veux…En revanche, si tu refuses, je ne pourrais pas assurer ta sécurité, ni celle de ta mère.

Kamui reste interdit un moment. Il ne peut pas se permettre de répondre à la légère, car les conséquences de sa décision ne se répercuteront pas uniquement sur lui.

Sans qu'il ne s'en rende vraiment compte, son ton ainsi que son attitude deviennent plus froids, et son visage se ferme, ne laissant rien paraître.

-Pourquoi est-ce que vous me proposez-ça ? J'ai pourtant tué deux des vôtres.

-C'est pas vraiment mon genre de tuer mes semblables tu sais. Et puis je suis curieux de voir jusqu'où tu peux aller.

-Qu'est-ce que vous voulez dire ?

-Il est vrai que tu as tué certains de nos gosses, mais tu as du talent gamin. On peut dire que tu es un Yato pure souche. Notre race a besoin de gens comme toi. Putain, rien que d'y penser j'en ai des frissons !

Il ne comprend pas pourquoi ce type lui porte autant d'intérêt. Un intérêt qui lui semble à la limite du malsain. Presque fou. Et cet intérêt qu'il ne comprend pas le dérange, le met mal à l'aise. Il a l'impression d'être un morceau de viande particulièrement alléchant qu'on agiterait devant un chien affamé. Sauf que curieusement, le chien n'a pas l'air de vouloir le dévorer.

En fait Kamui ne comprend rien à ce personnage étrange qu'il a devant lui. Il ne voit aucune logique dans cette situation, et n'a aucune idée de la façon dont il va s'en sortir. En réalité il a l'impression d'être dans une impasse. Il n'y a pas d'issue ni de solution miracle.

-Si je comprends bien, vous ne ferez rien à ma mère si je viens avec vous.

-Ouais, j'y veillerai personnellement.

Il ne le comprend pas, et il ne lui fait pas non plus confiance. Pourtant il a le sentiment qu'Abuto ne ment pas, et n'essaiera pas de lui faire de coup fourré. Mais ce qu'il lui dit là ne lui convient pas, car dans tous les cas il en ressortira perdant.

-Ça ne me plait pas.

-Qu'est-ce qui te plaît pas ?

-Admettons que je me rende, rien ne me dis que ce n'est pas un piège. Vous pourriez me manipuler en utilisant ma mère comme otage.

-Si tu bosses pour lui de ta propre volonté, on n'aura pas à te menacer de quoi que ce soit. C'est toi qui vois.

-Et si je refuse ? J'imagine que vous ne me laisserez pas partir d'ici.

-Non, en effet. Mais si tu résistes tu seras certainement exécuté. C'est pourquoi j'aimerais régler ça de façon diplomatique. Voilà ce que je te propose. Je te raccompagne chez toi ce soir, et je vais parler à Hosen pour le convaincre de te laisser une chance. S'il accepte de te faire bosser, tu seras payé, et tu auras accès à tous les traitements médicamenteux que tu veux.

-Et s'il refuse ?

-Je suis plutôt doué pour convaincre les gens tu sais.

-Au final, je n'ai pas le choix.

Quoiqu'Abuto lui propose pour améliorer sa situation, il n'est pas satisfait. Il est coincé. Il va perdre sa liberté de mouvement, il ne pourra plus rester auprès de Kagura et de Kagerou. Peut-être qu'Hosen se servira de lui pour atteindre Umibouzu. Bien que la rancœur qu'il éprouve à son encontre soit profonde, il ne veut pas être un poids pour lui. Au final, son sort ne dépend plus que d'Abuto, et il le sait. Et il déteste ça.

Cependant, mourir n'est pas acceptable.

-On a toujours le choix.

-Ah bon ? Pour moi, mourir et mettre ma famille en danger n'en est pas un.

-Non, mais tu peux fuir et laisser ta mère derrière.

Combien de fois avait-il voulu oublier, s'évader, partir en les laissant derrière ? Tellement de fois. Pourtant en ce moment ça ne lui serait jamais venu à l'esprit. Il trouve même cela aberrant qu'Abuto lui souffle une idée pareille. C'est avec un ton glacial qu'il lui répond.

-Ce n'est pas non plus une option.

-Ca, c'est parce que c'est toi qui en a décidé ainsi. Si tu le voulais, tu pourrais facilement briser ces chaînes qui te retiennent. M'enfin, j'imagine que c'est parce que tu n'es encore qu'un gamin que tu penses ainsi.

Agacé par ces réflexions, Kamui décide de les ignorer et de poursuivre dans le vif du sujet. Il veut partir d'ici le plus vite possible.

-Et donc ? Comment on procède une fois que vous aurez parlé à Hosen ?

-Tu me rejoindras ici et apr-

-Non.

-Pardon ?

-Si je dois vous rejoindre, ce sera en terrain neutre. Pas ici.

-C'est bon, j'ai compris », finit par céder Abuto, non sans avoir râlé un peu. « A la frontière, ça te va ?

-Où exactement ?

-J'en sais rien, tu me diras où ça t'arrange quand je te remmènerais chez toi.

-Ça me va.

-Bon, et maintenant tu me laisses panser tes blessures, ou tu préfères faire la jeune vierge effarouchée ?

-Je vais le faire tout seul. »


[…]

« T'es sûr que ça va aller gamin ? Je peux te raccompagner jusqu'à chez toi si tu te sens mal.

-Non, je continue seul. Je n'ai pas besoin de vous.

-Comme tu voudras. Mais assure-toi de voir un médecin. Tu n'as pas énormément de plaies, mais comme elles étaient essentiellement concentrées sur ton crâne, tu as perdu beaucoup de sang. Et tu dois avoir plusieurs os cassés. M'enfin, tu t'en es mieux tiré que ce à quoi je m'attendais.

-Abuto-san, il y a quelque chose que je veux vous demander. »

Abuto hausse un sourcil, étonné et perplexe face au ton solennel du garçon. Cela doit bien être la première fois qu'il ajoute un suffixe respectueux à son nom. Il lui intime de continuer d'un léger mouvement de la tête.

« Plus tôt, vous aviez dit que j'étais surveillé. Dois-je comprendre que quelqu'un me suit partout où je vais ?

-Bien sûr que non, qu'est-ce que tu crois. On ne t'a jamais considéré comme une menace. Te faire surveiller à longueur de journée n'aurait été qu'une perte de temps.

-Alors comment avez-vous su que je venais en ville aujourd'hui ?

-Oh, ça ? Je me demande si je peux te le dire…

-Dites-le moi. Vous n'avez rien à perdre puisqu'après tout je ne suis pas une menace.

- Je te sens un peu vexé, gamin. Ne sois pas si présomptueux. Je t'ai dit que tu avais du potentiel, mais un gosse reste juste un gosse.

-Ne changez pas de sujet.

-C'est bon, je vais te le dire. Nous avons passé une convention avec le coursier. On le laisse bosser où il veut, et en échange il nous donne certaines informations.

Le coursier… cet homme qui lui permettait de communiquer avec la vieille Sae sans avoir à se déplacer en ville. Cet homme à qui Kagura a ouvert la porte ce matin-là.

-Ah, c'était donc ça.

-Hé, gamin, n'oublie pas. On se retrouve demain ici même à la tombée de la nuit.

-Ouais.

-Si tu ne viens pas, je considèrerais que tu t'es fait la malle, et je serais obligé de prendre certaines mesures pour ne pas me faire trop taper sur les doigts. »

Abuto avait bien insisté sur le mot, mais n'avait pas besoin d'en préciser davantage le sens. Kamui comprenait parfaitement tout ce que représentait ce mot qui lui paraissait si menaçant, telle une épée de Damoclès prête à lui fendre le crâne au moindre faux mouvement.

Sans rien rajouter de plus, il poursuivit son chemin, laissant Abuto seul. Jamais il n'avait eu autant envie de s'éloigner de cette ville maudite. Paradoxalement, jamais le retour jusqu'à la maison ne lui avait paru si pénible.


Bonjour, je viens aujourd'hui publier humblement le neuvième chapitre de cette fiction, après plusieurs mois de pause, et plusieurs réécritures.

Comme vous l'aurez compris, celui-ci m'aura donné un peu de fil à retordre, et j'avoue ne pas en être complètement satisfaite :/ J'imagine que quand on sort du bain, il est difficile d'y rentrer à nouveau, mais maintenant je vais avoir plus de temps à consacrer à l'écriture (bien qu'il me reste ce fichu mémoire à terminer T.T ).

Je remercie toutes les personnes qui ont pris le temps de lire cette fiction jusqu'à maintenant, il n'y a rien de plus motivant ! N'hésitez pas me faire part de vos impressions ou remarques si vous en avez ^^

Pour ce qui est de la suite, je compte bien poster le dixième chapitre cet été, probablement dans le courant du mois d'août. Je travaille également sur quelques OS, toujours autour de l'univers de Gintama.

Je vous dis donc à bientôt, et en attendant passez de bonnes vacances :D (et s'il y en a qui n'ont pas de vacances... Courage !)

Kaeru.