Ils s'enfermèrent ainsi dans le vaste château des Cunnighan, sachant pertinemment que les Spectres ne tarderaient pas à les poursuivre au de travers ces murs de pierre ancienne et de marbre scintillant.
- Il faut que je trouve un ordinateur relié à Internet ! déclara alors le Docteur contre toute attente.
- Quoi vous… vous avez l'intention de chercher un mode d'emploi en ligne pour se débarrasser de ces trucs ? railla la jeune femme.
Il haussa un sourcil et esquissa un petit sourire, se prêtant au jeu :
- Oui pourquoi pas !
Elle lâcha un faible soupir et tendit mollement le bras vers des escaliers hélicoïdaux, situés à l'autre bout d'un large couloir.
- La… la salle informatique est de ce… ce côté.
- Très bien je vous suis.
Kate hocha la tête et ouvrit la marche. Ils coururent à travers le long corridor dallé de marbre noir et blanc, descendirent les étages, contournèrent tant bien que mal les gardes de Cunnighan, pour finalement se retrouver dans un sinistre caveau –repère des araignées et autre insecte visqueux en tout genre- où l'on entreposait une dizaine d'ordinateurs.
- C'est parfait ! s'exclama joyeusement le Docteur.
Il prit place devant un des nombreux écrans, pianotant sur le clavier aussi aisément d'un hacker hors pair. Il lança l'explorer et se connecta au réseau sans trop attendre.
- C'est bizarre, nota-t-il sans quitter des yeux son travail.
- Quoi ?
- Vous bégayez quand vous vous adressez à quelqu'un de conscient. En revanche, lorsque vous pensez que la personne est inconsciente, vous n'avez plus aucun blocage. De même, lorsque vous êtes lancée dans votre propre soirée animée, plus rien ne vous empêche de parler librement.
- Je… je sais… et alors ?
- Alors je trouve ça étrange voilà tout. Ca doit être un facteur psychologique qui date de votre enfance, un évènement marquant, joyeux ou malheureux.
Le regard de Kate s'assombrit et elle baissa les yeux, se remémorant de très violents souvenirs. Elle déglutit, mais le Docteur, toujours absorbé par son obsession à sauver le monde, ne remarqua rien, absolument rien.
- Que… que faîtes-vous ?
- Je crée un virus informatique qui va diffuser à travers toute la planète le signal sonore que j'ai utilisé à la boutique de Music-Mega Store. Tous les ordinateurs vont interrompre leurs tâches pour lancer un logiciel de musique qui va jouer la fréquence que les Spectres détestent le plus : celle qui les renverra dans leur dimension. Comme Internet est mondial, il n'y aura pas un seul endroit dans Londres -où toute autre ville peuplée-, où ils ne pourront survivre. Judicieux non ?
- Oui… mais… mais les antivirus ?
- Quoi ? Ces pare-feu stupidement simples qui ne demandent qu'à être pulvérisés en un temps record ? Pffff ! C'est un jeu d'enfant pour s'en débarrasser…
- Si… si vous le dîtes.
- Peut-être mais vous le ferez pas ! cria alors une autre voix dans la pièce.
Les deux fugitifs relevèrent la tête et découvrirent avec effroi David Cunnighan encerclé de quatre Spectres et lui-même armé d'un fusil Winchester. La tension monta d'un cran. Chacun se toisait du regard, sans ciller. Kate jeta un coup d'œil en biais au Docteur, puis à ses mains pour constater qu'il était prêt à envoyer le virus, l'index posé sur la touche « Enter ».
- Vous arrivez trop tard, déclara-t-il à l'intention du richissime héritier.
- Attaquez ! hurla l'autre à l'attention de ses Spectres.
Les fantômes filèrent droit dans leur direction, aussi vifs que le vent. Le Docteur sourit, puis appuya sur la fameuse touche qui lança le virus à travers tout le réseau. La fréquence s'échappa de l'ordinateur, siffla aigrement dans la pièce tant et si bien que les quatre démons de fumée se désintégrèrent à un mètre seulement de leurs proies.
Toutefois, le Spectre hantant David ne semblait souffrir en rien du son frénétique et strident, souriant de toutes ses dents, bien à l'abri du phénomène.
- Vous pensiez réellement que votre montage à deux sous m'arrêterait n'est-ce pas ? ricana-t-il fièrement.
Le Docteur fronça les sourcils, ne comprenant guère son immunité face au virus.
- Quoi vous donnez votre langue au chat ? Je vais vous expliquer comment cela est possible. Voyez-vous, il existe des personnes sur cette planète qui possèdent plus ou moins la faculté d'interagir avec des dimensions parallèles…
Kate hoqueta d'effroi et pensa immédiatement à Rose. Se pourrait-t-il que cela s'applique à elle aussi ? Non, c'était trop délirant. Elle préférait croire à un problème d'ordre psychologique, comme on le lui avait toujours dit.
- Ce garçon était réceptif à la nôtre. Je n'ai fait que l'influencer et l'ai imprégné de mes idées et de mes intentions sans jamais quitter mon monde. C'était facile. Tout comme l'élaboration de ce CD. Avec de l'argent tout est possible après tout !
Il leva son fusil en direction de Kate et visa avec soin sa tête.
- Vous avez tout gâché évidemment ! Vous avez détruit mon peuple !
- Je les ai juste renvoyés d'où ils venait, aucun des vôtres n'est mort, s'inquiéta soudainement le Docteur à la vue de l'arme.
- Vous allez payer ! ragea l'autre en pressant la détente.
- NON ! hurla le Seigneur du Temps.
Il se jeta sur Kate afin de lui éviter le coup fatal. La jeune femme ressentit l'impact de la balle au soubresaut du Docteur qui lui servit à cet instant de bouclier humain. Il s'effondra à terre, grimaçant. Elle releva les yeux vers David, toujours armé et se souvint que ce genre de fusil possédait deux cartouches. Elle se jeta immédiatement sous le bureau au moment où le second tir éclata.
- Cesse de fuir Captain…, railla l'autre. Tu n'as jamais rien eu dans ta vie qu'une maudite leçon de piano avec un prof qui t'a laissée tomber dès le premier jour. Tu n'es qu'une moins que rien, tu ne mérites pas de vivre sur cette planète.
Kate se crispa, comprenant qu'il s'apprêtait à recharger son arme. Elle se leva alors et le toisa du regard avant de déclarer sèchement :
- C'est vrai. J'ai raté mes études de A à Z, je n'ai plus de travail, plus de famille et encore moins de raison pour m'accrocher à la vie. Cependant il y a un truc que j'ai et que tu n'auras jamais David.
- Ah oui ? Et quoi donc ?
- J'ai eu le second prix de gymnastique de l'école primaire –le premier étant pour une amie.
Il ne semblait pas comprendre l'allusion. Elle eut un sourire de mauvais garçon et courut dans sa direction avant de sauter en l'air, de s'accrocher à un lustre, profitant de l'élan et de sa hauteur pour lui envoyer son pied en plein visage. L'autre exécuta un cent quatre-vingt degré sous la force du coup, puis tomba à genoux par terre.
- Tu vas me le payer, insolente ! cracha-t-il dans un postillon de sang.
Il s'apprêtait à se relever lorsque Kate l'assomma à l'aide d'un clavier d'ordinateur. Elle le frappa à plusieurs reprises et au final, après plusieurs tentatives à se relever, Cunnighan sombra dans l'inconscience. Par précaution, elle chuta dans le fusil -qui vola à plusieurs mètres de là- puis accourut aux côtés du Docteur et s'agenouilla.
- Docteur ! l'appela-t-elle inquiète en le secouant.
- Ca va aller Captain, grommela ce dernier à moitié sonné.
- Il… il vous a touché en plein… plein cœur !
- D'où l'avantage d'en avoir deux !
Il grimaça et se tordit dans un râle étouffé.
- Il n'empêche que c'est très douloureux.
Kate sortit son portable et composa le numéro des urgences.
- Que faîtes-vous ? s'interloqua l'autre.
- Je… j'appelle un docteur !
- Mais je suis Docteur !
- Un médecin, précisa-t-elle le mobile à l'oreille.
- Pas la peine, raccrochez ! Ils ont suffisamment de problèmes sous les bras ! Avec la panique que les Spectres ont déclenché… argh… vous allez certainement tomber sur le répondeur.
Effectivement, Kate entendit le message laissé à l'adresse de ceux qui tenteraient vainement de les joindre et raccrocha rageusement.
- Bon… et… et je fais quoi ?
- Rien.
- Rien ?
- Oui, rien, répéta ce dernier malicieusement. Je vais me soigner tout seul.
- Vous… vous pouvez vous régénérer ? balbutia l'autre complètement béate.
- C'est pratique, n'est-ce pas ?
- Mais enfin… comment… comment…
- Comment est-ce possible ? termina-t-il toujours aussi amusé par sa surprise.
- Oui.
- Restez-là et vous verrez bien !
