Après le weekend, la semaine reprend, c'est le cours naturel des choses. Et pourtant c'est pénible. Le retour de la routine signifie reprendre l'école, être à nouveau confronté aux conformistes et à leur stupidité et ne pas pouvoir fumer quand on veut. Une autre frustration s'ajoute depuis peu : celle de devoir faire abstinence, faire preuve de retenue durant le temps des cours. Quoi de plus cruel que de voir l'homme qu'on désire à portée de main tout en étant dans l'impossibilité de le toucher ? C'est ce que Michael se demande en fixant Pete qui griffonne dans son cahier, peu attentif à la leçon. Pourquoi porter son attention sur un conformiste de professeur alors que Pete est dans le secteur ? Lorsque la fin du cours sonne, il se lève instantanément et sort de la classe à grandes enjambées. Il veut quitter cet endroit étouffant, ne plus voir les poseurs de sa classe, prendre une pause clope mais aussi profiter de la présence de son compagnon. Il est le premier arrivé à leur repère. Pete le rejoint rapidement. Ils sont seuls et ont l'opportunité d'échanger un baiser. Trop bref à leur goût. Henrietta se pointe et ne peut s'empêcher de sourire.

Michael: Que nous vaut cette bonne humeur ?

La jeune femme s'installe sur une marche de l'escalier et allume une cigarette. Dire qu'elle est de « bonne humeur » est exagéré, elle reste une gothique tout de même.

Henrietta: J'ai vu Firkle et son mec se tenir la main dans les couloirs, vous auriez dû voir la tête de tous ces conformistes !

Pete: Laisse-moi deviner : ça été le choc du siècle.

Henrietta: Pas vraiment, c'était plutôt l'animation du siècle. Ils ont provoqué un genre de bonheur contagieux.

Michael: Les gens de cette ville sont déconcertants.

Ils sont tous d'accord pour dire que c'est mieux d'avoir des fans que des intolérants qui vous persécutent. Néanmoins, le tableau reste étrange à leurs yeux. Firkle n'est probablement pas ravi de susciter l'intérêt en masse des conformistes. Qui sait, il aurait peut-être même préféré être rejeté, car être rejeté des conformistes signifie qu'on est différent d'eux, et ça c'est gothique. Le concerné débarque justement, et s'affale à même le sol, comme vidé.

Firkle: Plus jamais on ne se tient la main en public !

La bande ne peut s'empêcher de rire. Firkle et Ike sont devenus contre leur volonté les nouveaux « Tweek et Craig ». Henrietta le rassure comme elle peut.

Henrietta: Ils réagissent toujours comme ça quand un nouveau couple gay se forme, ils auront vite oublié.

Michael: Ouais, ils trouveront rapidement autre chose sur laquelle s'extasier stupidement.

Gothkids: Putain de conformistes.

Le restant de la journée se déroule sans encombre. Ike reçoit quelques dessins de Firkle et lui de la part d'admiratrices. Certains sont vraiment bien faits, adorables. D'autres sont beaucoup plus chauds et font travailler son imagination. Ça lui donne pas mal d'idées tout ça ! Il remarque que son gothique est toujours représenté comme le uke, le passif. S'ils savaient... Les asiatiques lui vouent un culte, c'est un peu gênant. C'est flatteur bien sûr, mais il ne sait pas quoi leur dire, elles attendent quoi de lui exactement ? Il sourit gentiment et elles deviennent folles. Il faut dire aussi que son attitude doit leur changer de celle de Craig Tucker, qui les envoie royalement chier. Il rejoint son groupe d'amis quand Firkle est avec le sien, c'est normal, ils n'allaient pas rester collés l'un à l'autre sans arrêt. Il a besoin de son indépendance et inutile de dire que c'est pareil pour le gothique. Filmore, son ami d'enfance est déjà assis à leur table habituelle. Ils se provoquent depuis la maternelle, se « bagarrent » comme les grands gamins qu'ils sont. En le voyant arriver, il lui jette un regard faussement en colère. Le canadien pouffe.

Ike: Qu'est-ce que j'ai encore fait ?

Filmore le rassure d'un sourire mais ne répond pas directement. Il semble chercher ses mots.

Filmore: Je suis vraiment content pour Firkle et toi ! Mais... je peux être franc avec toi mec ?

Ike ne cache pas son étonnement. Va-t-il lui sortir le même sermon que son frère à propos que Firkle est un jeune homme sombre et de mauvaise fréquentation ? Ce serait surprenant de la part de son ami mais il a appris récemment qu'on peut s'attendre à tout.

Ike: Ben ouais, on peut tout se dire tu sais bien.

Filmore: Heu... en fait... j'avais des vues sur lui alors je suis un peu déçu.

Filmore devient rouge, il secoue alors ses mains dans tous les sens.

Filmore: Mais c'est super ! Je compte pas foutre la merde ni quoi que ce soit. C'est juste que j'avais besoin de te le dire !

Ike est peiné pour son ami, il a eu énormément de chance de plaire à Firkle autant qu'il lui plait. Ils s'aiment. Filmore n'a pas eu cette chance. Il est surpris c'est vrai, mais il le comprend totalement, comment résister à Firkle, si mignon avec ses airs de pas y toucher.

Ike: ... Mec, je suis désolé.

Filmore affiche un petit sourire triste avant de retrouver sa mine enjouée habituelle.

Filmore: Sinon, il a pas un pote célibataire par hasard ?

Ils rigolent mais Ike est obligé par la suite de répondre par la négative.

Ike: Non, celui qui est super grand sort avec celui qui a les cheveux rouges.

Filmore: Bordel !

Ils rient de plus belle quand les retardataires viennent les rejoindre.

?: Ike, on voulait te dire : on est super contente pour toi !

Une adorable jeune fille s'assied en face de lui. La gentillesse brille dans son regard. Il s'agit de Karen McCormick. Elle est connue pour prendre soin de ses proches et en particulier de ses amis. Si bien qu'elle fait bien souvent passer son bonheur après celui des autres. C'est une chose que sa meilleure amie, Tricia Tucker, ne supporte pas. Elle se porte donc garante de son bonheur. A force de prendre soin l'une de l'autre hé bien, certains sentiments voient le jour.

Tricia: Ouais, mon frère est ravi d'avoir la paix, il peut enfin peloter son copain sans avoir sa troupe de fans derrière lui.

Tricia a hérité de la marque de fabrique de la famille Tucker, un je-m'en-foutisme parfait et la manie de faire des doigts d'honneur à tout le monde, parfois même sans raison apparente. Son rêve secret est de devenir la « tata » du futur bébé de Tweek et Craig. Mais quand elle leur parle de l'adoption, un sursaute et l'autre lui demande de dégager et de les laisser tranquille.

Tricia: Hey le canadien, si tu as un bébé avec le gothique, je peux être la marraine ?

A une autre table du réfectoire, un jeune vampire se lamente, accroché au bras de son chef.

?: Mais qu'est-ce que je vais devenir ?! Je vais me retrouver tout seul pour l'éternité !

Mike boit son jus de tomate d'un air distrait. Il n'avait pas pensé à la possibilité que son meilleur soit affecté par le fait qu'il soit désormais en couple. Larry est avec lui depuis... il ne sait plus depuis quand exactement mais ça fait très longtemps. Si bien que c'est comme s'ils étaient camarades depuis toujours. Et si celui-ci le considérait comme son compagnon, comme il a vu dans le film que Damien lui a montré ? Non c'est impossible. Jamais il ne l'a vu autrement qu'en ami d'enfance. Son esprit était accaparé par les gothiques, leurs ennemis jurés mais terriblement fascinants. Et puis il y eu Damien... ô Damien ! Son cœur bat à cent à l'heure rien qu'en pensant à lui. Il regarde Larry qui semble désespéré. Le maquillage noir de ses yeux a quelque peu coulé suite aux émotions mais il reste plutôt classe. En fait il est même beau mais Mike ne l'avait jamais vraiment remarqué. Forcément il a un style irréprochable vu que c'est un vampire comme lui. Mais il n'avait jamais fait attention à ses cheveux châtains brillants délicatement attachés en queue-de-cheval, ni à ses yeux bleus clairs, presque translucides. Une idée brillante jaillit dans son esprit.

Mike: Tu ne souffriras pas de la solitude mon ami ! Ce qu'il te faut c'est un compagnon ! ...Ou une compagne.

Il se rattrape en réalisant que son ami ne partage peut-être pas ses préférences. Larry reste larmoyant.

Larry: Mais je veux juste être avec toi Mike !

Mike: Ce que tu ressens pour moi, c'est de l'amitié, ainsi qu'une forte admiration, n'est-ce pas ?

Larry répond d'un signe de tête timide. Il a toujours été l'ami fidèle du chef des vampires de South Park. Il ne s'est jamais imaginé être voué corps et âme à quelqu'un d'autre.

Mike: Ce ne sont donc pas les sentiments qu'on éprouve pour un compagnon ! Donc tu vas faire ce que je dis : trouve-toi un compagnon.

Son acolyte soupire, comme si c'était si simple.

Larry: Et comment je fais pour trouver quelqu'un ?

Mike réalise que sa romance avec le fils de Satan a débuté par parfait hasard, c'était un coup du destin. Mais Larry a besoin d'un copain et vite. Il faut dans ce cas provoquer le destin.

Mike: Observe ce qui t'entoure, comme quand tu traques une proie pour son sang. Essaie de trouver celui qui t'éveillera.

Il se lève et quitte le réfectoire. Il avait toujours rêvé de faire une sortie théâtrale. Reste à voir s'il a réellement convaincu Larry.

Henrietta est chez elle, dans la cuisine, à préparer du café. Cette fois elle n'aura pas besoin d'en prévoir beaucoup, elle passera la soirée seule. Elle pourrait très bien rester en compagnie de ses parents et de son petit frère mais elle n'en a aucune envie. Ses géniteurs lui quémanderaient encore et encore de l'affection et Bradley la gavera pendant des heures à propos des bienfaits de la praline menthe-cerise. Non, elle préfère rester dans sa solitude. Il n'y a rien de mal à être seule. Sa chambre ne lui parait pas vide du tout. C'est mieux ça que de devoir se farcir ses amis en couple occupés à se bécoter. Comment allait-elle s'occuper ? Voyons... écouter de la musique, écrire dans son journal, lancer une ou deux malédictions... ? Elle est interrompue dans sa profonde réflexion par son téléphone qui vibre comme un acharné. Michael et Pete ont prévu un rencard au cimetière, ils ont peut-être changé d'avis et l'ont invitée ? Faux espoir, il ne s'agit que de lady Testaburger.

Wendy: Salut Henri ! =D

La jeune femme fronce les sourcils, qui lui a permis de l'appeler ainsi ? Elle termine néanmoins la lecture du message.

Wendy: Si tu n'as rien de prévu je me disais qu'on pourrait aller ensemble au salon de thé =)

Merde alors, c'est vrai que son seul projet était de rester seule et à se lamenter sur son sort. A croire que le destin se fout de sa gueule. Et puis franchement, elle a une tête à kiffer les salons de thé ?! Elle ne boit que du café, noir, comme son âme. A coup sûr il s'agit d'un endroit girly à souhait avec des cupcakes à la fraise.

Henrietta: D'accord, mais je garanti pas d'être de bonne humeur. Et pas d'emoji !

Elle soupire, elle regrette déjà. Pourquoi elle a répondu ça ?

Wendy et Henrietta ont finalement convenu d'un rendez-vous devant l'établissement redouté. Wendy est pétillante et rayonne de joie, ce qui contraste pas mal avec la mine maussade de la gothique. Franchement, elle ne sait pas ce qu'elle fout ici. Était-elle désespérée à ce point ? Elles entrent dans le salon et s'installent à une table en retrait des autres. Wendy lui épargne le bain de foule, c'est déjà ça. Bien qu'en réalité, l'endroit est plutôt désert, peu de clients fréquentent ce lieu jugé étrange. Wendy s'amuse de voir les yeux de son invitée s'agiter dans tous les sens, ne sachant plus où donner de la tête. Elle savait que cet endroit lui plairait. Il s'agit d'un salon tenu par un passionné de cabinets de curiosités. Inutile de dire que la décoration est insolite. Henrietta semble avoir eu le coup de foudre pour un crâne de corbeau déposé sur une étagère non loin d'elle.

Henrietta; Pourquoi j'ignorais qu'un tel endroit existe dans cette ville pourrie ?

Wendy; Peut-être parce que la devanture « salon de thé » ne vous convenait pas ? Normal pour des adorateurs de café.

La brunette rigole doucement. Henrietta ne tient plus et quitte son siège, sa curiosité l'emporte. Elle observe attentivement la collection du propriétaire, oubliant ses aprioris. Elle sent que Wendy la regarde, c'est embarrassant, elle doit penser qu'elle est reconnaissante de l'avoir emmené ici et ce n'est pas du tout le cas ! Elle ne s'amuse pas et elle n'est pas heureuse du tout ! Elle reprend sa place et tente de conserver un visage blasé.

Wendy: Le serveur est passé, je t'ai commandé un thé NOIR.

Elle insiste particulièrement sur le dernier mot, avec un sourire non dissimulé.

Henrietta: Peu importe.

La gothique voit très bien que la jeune femme se retient de rire, elle ne s'en rend pas compte mais elle aussi, un sourire déforme ses lèvres. Quand leur commande arrive, elles éclatent de rire devant un serveur ahuri. Henrietta goûte le breuvage, c'est encore légèrement trop chaud, mais c'est moins infâme que ce qu'elle s'imaginait. Mais elle ne passe en aucun cas une bonne soirée, c'est même le contraire. Wendy est une fille agaçante, trop jolie avec ses longs cheveux parfumés aux fruits des bois et ses grands yeux aux reflets mauves. Ce n'est guère étonnant que la plupart des hommes succombent devant elle. Le genre d'hommes qui font partie de l'équipe de football et la harcèlent pour qu'elle continue à être une stupide pom-pom girl alors qu'elle a arrêté cette activité depuis longtemps. Ce genre de mecs qui l'invitent à des soirées plus alcoolisées que de raison avec de la musique qui fracasse les tympans. Bref, précisément le type de garçons qui n'ont aucune chance avec elle. Au fond, Henrietta le sait, et c'est peut-être bien pour ça qu'elle accepte de la fréquenter. C'est sûrement aussi pour cela qu'elle pose discrètement sa main sur la sienne.

A suivre...