Accoudé au bar, une choppe de bière à la main, Enilroth réfléchissait. Mais autour de lui,le bruit, les odeurs, tout semblait conspirer à l'empêcher de penser. Il avait trouvé refuge dans une petite auberge bon marché située presque à l'entrée de Chorrol, sobrement baptisée "la jument grise", actuellement fréquentée par quelques habitués, un Orque et un Impérial entre autre, tous déjà passablement avinés pour un milieu d'après-midi. L'établissement en lui-même était médiocre, sentant le renfermé, lentement mais sûrement envahit par la moisissure. En plus, les badauds présents étaient des rustres que l'on pouvait entendre brailler partout, même dans les chambres, tant le bâtiment était exigu et rongé de toute part, sans compter le martèlement continu de la pluie sur le toit constitué essentiellement de planches de bois. Pas étonnant que les champignons s'y incrustent. L'elfe soupira. Le "Bol Flottant" lui manquait.
Bien sûr, il aurait pu se rendre à l'auberge du "Chêne et de la Crosse" à la place, mais ses contacts à Chorrol le lui avaient fortement déconseillé. Pourquoi, au juste? Enilroth fronça les sourcils à cette pensée, puis, perclus de fatigue et abruti par l'air empli d'alcool, il se mit à rêver de cette dernière journée de son harassant voyage...
La journée en elle-même s'était fort bien passée, ou en tout cas mieux que le reste de son périple. Il y eut bien comme prévu quelques gardes patrouillant la route, mais ceux-ci semblaient épuisés et le Bosmer parvint sans difficulté à les éviter, bien que les choses se compliquèrent quelque peu lorsqu'il arriva aux abords de Chorrol, incapable de trouver la mine décrite dans la missive. Au final, il parvint à atteindre son but en laissant son chargement derrière les ruines croulantes d'un ancien fort impérial pour paraître moins suspect, puis manquant se faire décapité par le contrebandier de garde ne voyant dans ce petit elfe trop curieux qu'un intrus, puisque voyageant sans carriole.
Enilroth porta instinctivement la main à sa gorge, un peu trop souvent menacée à son goût ces derniers temps. Puis il songea à la meilleure partie, un peu avant, lorsqu'il arriva à ce lac magnifique...
Une fois sur place, il crut dans un premier temps qu'il s'était trompé de route, car personne ne l'attendait, et aucun élément ne permettait de supposer que quelqu'un était passé récemment. Il resta donc planté là plusieurs minutes, à se balancer d'un pied sur l'autre, trop anxieux pour pouvoir apprécier la douce brise soufflant à point nommé pour rafraîchir une journée dont l'ensoleillement contrastait fortement avec la terne grisaille de la veille, quand enfin une figure apparue, silhouette perchée sur une espèce de barque avançant tout doucement vers la berge, tanguant de gauche et de droite. De plus près, il devint possible de distinguer la haute stature d'un Altmer à la barbe grisonnante, vêtu d'une bure et manifestement très âgé, même en tenant compte de l'exceptionnelle longévité dont bénéficie cette race.
"Ca alors, lança t-il joyeusement de sa voix chevrotante, depuis plusieurs décades que je m'occupe de faire passer les livreurs, je crois bien que c'est la première fois que l'un d'eux se présente en avance! Allons, jeune homme, en route!"
Un large radeau était rattaché à l'arrière de l'embarcation. Les deux hommes fixèrent ainsi le chariot aux planches de bois à l'aide d'une corde, tandis qu'Enilroth pour sa part fixait le vieil elfe du regard, la tête remplie de questions qu'il n'osait pas poser. C'est le passeur qui prit la parole en premier:
"Au fait, dites-moi, qu'est-il arrivé au livreur précédent, Vil, euh, Vol... Non, euh... Valen, oui, c'est cela; Valen Dreth! Alors, que s'est-il passé?"
Prit au dépourvu par la question, le Bosmer répondit abruptement:
"Ah... Je ne sais pas... Mort, je pense."
Puis il se mordit la lèvre en se traitant d'idiot. Ce Dreth pouvait très bien avoir un lien quelconque avec son interlocuteur. Mais ce dernier se contenta de hausser les épaules en marmonnant quelque chose que l'elfe des bois comprit par "ça devait arriver." Tout interloqué qu'il était, il se laissa emmener sans mot dire de l'autre côté du calme lac qu'il put ainsi admirer à loisir. Niché au creux d'un petit vallon, entouré de rochers et de petites collines, le lieu possédait un réel attrait de val perdu, endroit tenu secret et caché, seulement connu de quelques initiés. Aucun bruit, sinon les rares pépiements des rouge-gorges et ritournelles s'abreuvant au bord de l'eau à la calme surface ou le doux clapotement de la barque dont le léger roulis le fit s'assoupir.
Enilroth avait fermé les yeux , revivant intensément ce souvenir de plénitude et de bien-être qu'il n'avait plus ressenti depuis ce qui lui semblait déjà une éternité, avant de se remémorer l'étrange départ du vieillard.
"Terminus, jeune homme!"
L'Altmer descendit du bateau et l'attacha à un petit embarcadère de bois construit là à cet effet, sans remarquer semble t-il qu'il avait réveillé son passager en sursaut.
"Je vous laisse défaire seul votre cargaison, je ne suis plus ce que j'étais vous savez, et mes vieux os me font souffrir... Adieu, jeune homme, et puisse les dieux vous être favorables."
Enilroth, les yeux mi-clos et l'esprit embrumé par le sommeil, se leva brusquement, comprenant que son passeur s'éloignait, et tenta de le héler, mais celui-ci avait déjà disparut derrière un rocher. Déçu, il décida qu'il ne lui restait donc plus qu'à attendre la tombée de la nuit. Après avoir jeté un rapide coup d'oeil aux alentours pour repérer le terrain puis mangé un morceau, il s'installa, confortablement allongé au bord de l'eau à côté de l'embarcadère muni par ailleurs à son grand étonnement d'un lampadaire, et s'endormit de nouveau.
Un choc dans le dos le tira brutalement de sa rêverie. Un imbécile imbibé d'alcool l'avait heurté en s'écroulant au sol sous le rire gras des autres clients, lui faisant renverser sa bière. Agacé, il alla s'asseoir autre part dans l'auberge, à une petite table qui venait de se libérer, dos au mur pour éviter que ce genre d'incident ne se reproduise, et commanda une autre bière...
Il faisait nuit lorsqu' Enilroth se réveilla, et son regard fut tout de suite attiré par un objet lumineux au-dessus de lui. Le lampadaire était allumé. Comprenant ce que cela signifiait, il se leva d'un bond et scruta l'obscurité autour de lui, mais rien ne bougeait. L'air était devenu glacial, et l'elfe comprit qu'il était grand temps pour lui de continuer sa route.
L'Impérial devant lui avait entreprit de danser sur les tables, tentant de faire tenir une bouteille vide sur sa tête. S'il savait... Enilroth sortit un parchemin roulé de sa poche, y jeta un oeil, et se fendit d'un sourire sinistre. Car cet homme, le Bosmer le connaissait. Enfin, d'une certaine façon...
"Dites-donc, la carriole est dans un sale état! j'espère qu'il n'en va pas de même pour la marchandise, sinon, faudra payer!"
Enilroth n'était guère impressionné par la menace lancée par un Rougegarde mal luné semble t-il. A force, il commençait à comprendre que la plupart de ses intermédiaires étaient des grandes gueules, mais qu'il n'y avait souvent pas grand-chose derrière, du moins tant qu'ils étaient seuls. Il était entré dans la mine décrépite et se trouvait au milieu d'une grande caverne, avec curieusement un mur de construction impériale sur un côté, et des bandits en train de creuser un trou. De l'autre côté, d'après l'odeur, se trouvaient les sous-sol de la ville - autrement dit, les égouts.
"Ne vous inquiétez pas, les articles n'ont subi aucun dommage. A part ça, je peux savoir à qui j'ai à faire?
- Nos noms n'ont pas d'importance, contrebandier. L'important, c'est ce que va nous rapporter cette dernière cargaison.
- Attendez, comment m'avez-vous appelé?
- Contrebandier, de la guilde des contrebandiers... Pourquoi, y'a un problème?" Le bandit recula d'un pas, la main à la garde, sourcils froncés. Enilroth se rattrapa du mieux qu'il pu:
"Non, non, c'est juste la fatigue du voyage, j'avais compris, euh... Con d'saladier! C'est pour ça..." Au moins avait-il appris le nom de l'organisation qui l'avait embauchée de force. Puis changeant vivement de sujet:
"Sinon, j'aurai bien voulu savoir, la liste, là, elle est en daedrique, mais, euh, c'est la première fois que je livre, et on n'a pas eu le temps de me transmettre la traduction.
- La liste? A ça, c'est facile. Tiens, voilà un alphabet, ça devrait te permettre de la lire rapidement.
- Ah, euh, merci." Puis, opinant du chef en direction de la faille dans le mur: "Dites, à quoi ça sert, ce que vous faites là?
- C'est notre nouveau moyen de livraison. Avant, on utilisait cette planque seulement pour stocker la marchandise, mais un pan de la mine s'est effondrée il y a deux mois, mettant au jour les fondations de la ville. Alors on va faire passer par là maintenant, ce sera plus sûr et plus discret.
- Je vois. A part ça, comment on fait, euh, vous savez pour le paiement?
- Ben le patron t'en a pas parler? Il faut que tu retournes à Anvil si tu veux entendre sonner les septims."
Enilroth étouffa un hoquet de surprise:
"Quoi?! Je dois revenir là-bas? C'est une blague?!
- Ben non, mon gars, c'est à Anvil que se fait la comptabilité, T'imagines si les transactions se réglaient n'importe comment un peu partout? Ce serait tout de suite le bordel. Maintenant, si tu peux plus mettre les pieds dans ce patelin..." La remarque sentait le vécu.
"Enfin bref en attendant si tu sais pas quoi faire, tu peux toujours visiter Chorrol. C'est une ville sympa, et avec tes habits, les gardes et citoyens de la ville devraient pas trop te chercher des noises. Et si tu as besoin de te reposer, tu peux toujours aller louer une chambre à "la Jument Grise". Mais attention, va surtout pas à l'autre auberge là, 'le Chêne et la Crosse", c'est un repère de la guilde des voleurs."
Ayant déjà commis un impair, le Bosmer n'osa pas demander en quoi la guilde des voleurs posait problème, mis à part le fait que ses membres puissent le délester en un instant du peu de biens qu'il lui restait, aussi se contenta t-il de répondre "bon", avant de diriger ses pas vers la ville encore endormie.
Dans la matinée qui avait suivie, Enilroth avait donc loué une chambre comme conseillé et s'était attelé à la traduction du mystérieux parchemin avant d'aller se promener en ville. La feuille s'était avérée être ce qu'il pensait, à savoir une liste. Une liste des marchandises qu'il transportait ainsi que leur destinataire, dont il put en reconnaître certains par déduction, et avait entendu parler d'autres. Or, l'Impérial dansant figurait sur la feuille, il le savait puisqu'il l'avait entendu se présenter bruyamment à un autre client de l'auberge:
"Non, *hic*! Combien de fois ze devrai vous le dire? Ze suis Dzemane... Euh... Reynald Dzemane *hic*! Alors arrêtez de me harceler tous les deux, d'accord?"
Bien sûr son interlocuteur était seul. En fait, malgré l'agitation et les alcooliques notoires, l'elfe s'était en premier lieu retranché dans l'auberge non pas à cause de la pluie, mais parce qu'il avait bêtement faillit se faire découvrir par une Argonienne un peu trop fine à son goût:
« Vos prix sont honnêtes, mais il n'y a guère de choix dans votre boutique, je comprends que certaines personnes essayent de se fournir ailleurs ensuite.
- Que dites-vous? Auriez-vous un lien par hasard avec cette organisation qui me volent mes clients illégalement? Tout le monde me dit que je rêve, mais sinon, comment cet ivrogne d'Orgnolf pourrait-il se procurer toutes ces bouteilles sans que l'intendant s'en rende compte.?
- Ah, euh… Vraiment? Intéressant ce que vous dites-là. Non, moi je pensait seulement aux articles un peu plus spécifiques, livres, armures, vous voyez? J'ai cru comprendre qu'il y avait une excellente forgeron ne en ville… »
La propriétaire du Négoce du Nord sembla se calmer un peu mais conserva un air suspicieux tout le long de la visite du contrebandier, ce dernier saluant maladroitement en se repliant, courant presque, vers la « Jument Grise » tout en se traitant de tous les noms d'oiseaux qu'il put trouver.
Bien entendu, tout le contenu du chariot ne se trouvait pas sur cette fiche de comptes, le reste serait stocké en attendant un autre acheteur, ou bien acheminer vers un autre point de « vente ». Le contrebandier leva la tête vers le toit. Le martèlement de la pluie avait enfin cessé. Il prit donc la sortie, trop heureux de pouvoir quitter cet endroit affreux. Sitôt dehors cependant, il manqua chuter dans la boue amollie par la pluie, bousculé par un individu apparemment d'origine Dunmer courant vers l'entrée de la ville. Enilroth voulut lui crier sa façon de penser, mais fut arrêter par une main agrippant fermement son col, le forçant à se retourner. Il reconnut aussitôt le Rougegarde de la Mine Aride:
"Ah, te voilà! Bien, viens avec moi, rapidement mais silencieusement."
Il chuchotait presque, l'entraînant dans la même direction que celle prise quelques secondes plus tôt par l'elfe noir.
"Ecoute, ce type que tu viens de voir passer s'appelle Fathis Ules. Il nous a doublé et a volé notre marchandise la plus précieuse. Tu dois le rattraper immédiatement! Il va sans doute se rendre à la Cité Impériale."
Les deux hommes s'étaient arrêtés devant l'écurie du Pays du Nord.
"Tiens, monte sur mon cheval. Et dépêche-toi! Si ce type arrive à la ville avant toi, c'est foutu!
- Mais, pourquoi ne le poursuivez-vous pas vous-même?" Balbutia Enilroth tandis que l'autre l'installait sur sa monture.
"Je peux pas, j'ai du boulot ici. T'inquiète, tu auras un supplément si tu réussis. Maintenant, plus de questions, faut que tu te magnes!"
Et le bandit de claquer la cuisse de la bête, qui partit au triple-galop. Voilà au moins un cheval digne de ce nom, pensa Enilroth, aplati sur la selle, accroché si fort aux rênes qu'il s'en enfonçait les ongles dans la chair, filant à toute allure à la poursuite du mystérieux fugitif.
Un lien vers la traduction de la feuille en code est disponible sur mon profile.
Bonne lecture!
