Le reste s'enchaîna très vite – à une vitesse effarante, songeait Bill.

Comme de juste, il avait obtenu douze Buses à ses examens. Percy et Charlie avaient aussi réussi les leurs avec succès.

Les retrouvailles et les vacances au Terrier avaient été magnifiques – reposantes, conviviales, chaleureuses. Ron et Ginny avaient grandi ; Fred et George avaient trouvé le moyen d'ensorceler le sac de Percy, qui ne pouvait plus l'ouvrir sans entendre un bruit perçant de sirène d'alarme qui remplissait toute la maison. Peut-être était-ce un moyen de l'empêcher de trop travailler.

Charlie avait égaré tous ses animaux domestiques au cours de l'année scolaire, ce qui paraissait plutôt rasséréner sa mère.

Bill écrivait à Héloïse. Il trouvait ce prénom charmant. Un joli nom auquel certainement il eût fallu dédier un roman, n'eût été qu'il n'avait ni la plume ni le courages nécessaires. De toute façon, un philosophe français du nom de Jean-Jacques Rousseau était passé par là avant lui. Les hiboux envoyés à Héloïse effectuaient vaillamment leur périple jusqu'à Paris où elle passait ses vacances. Ils revenaient en hululant La Marseillaise. Héloïse lui décrivait la France, lui parlait d'elle, lui parlait de lui aussi. C'était pour lui comme une grâce qu'elle lui faisait lorsqu'elle écrivait son nom. Cela le comblait.

Il avait conservé son catogan et ses bottes en peau de dragon. Mr Weasley, surpris, avait accepté le tout sans rien dire, estimant que son fils était suffisamment libre. Molly Weasley quant à elle, avait été un peu plus réactive. Elle faisait allusion à la nouvelle apparence de Bill au moins trois fois par jour lorsqu'il se trouvait dans la pièce ; vers le milieu du mois de juillet, il avait usé de sa haute taille et de son autorité d'adulte pour lui signifier son refus à tout changement. Dès lors elle ne disait plus rien ; elle se contentait de le regarder avec insistance, et de loin.

Les parties de Quidditch derrière la maison, les batailles avec les tables, les jeux organisés par la fratrie dans le jardin avaient repris. Ni Percy ni Charlie ne faisaient plus la moindre allusion aux étranges événements de cette année à Poudlard. Bill lui-même n'en parlait plus ; sa situation présente lui suffisait bien. A peine, de temps à autre, Charlie l'apercevait-il qui soupirait sans raison apparente. Il s'en agaçait chaque fois, lui répétait que les soupirs n'étaient bons que pour les adolescents ; lui était un adulte, il avait du moins le devoir de se prendre en main et de montrer l'exemple.

Bill mûrissait encore. Plus sûr de lui, plus souriant, plus riant chaque fois.

La vision de leur aîné enseveli jusqu'à en dépérir dans ses rêves les plus insensés, avait convaincu Percy et Charlie de grandir un peu. Le premier avait bizarrement persisté dans son désir d'aboutissement, et se plongeait avec ardeur dans le travail, mais le faisait d'une manière moins enfantine, plus déterminée. Il se sentait comme un adulte, prêt à se débrouiller seul et à montrer l'exemple à ses frères moins âgés – Fred et George, par exemple, n'échapperaient pas à sa censure, se disait-il avec une sorte de froide détermination.

Quant à Charlie, il se trouvait moins bête, moins immature, qu'au début de l'année. Lui aussi s'animait davantage en ce qui concernait son avenir, mais le faisait sans tapage, avec une passion simple qui se passait d'éclat. Les dragons n'attendaient plus que lui… Il projetait de partir après sa scolarité les étudier en Roumanie.

Bill avait à présent près de vingt-trois ans. Il contemplait le jardin de Poudlard avec une sorte de regret teinté de plaisir. Un bizarre sourire lui apparaissait au coin des lèves. Sa mère, qui l'accompagnait, ne le comprenait pas. Bill se reprit à songer à tout ce qui lui était arrivé depuis ses dix-sept ans, et aux étranges circonstances qui le voyaient de retour à Poudlard.

La septième année de Bill était passé, comme le reste. Avec ses histoires et ses non-dits, ses journées noires comme ses plus gaies. Ainsi qu'à chaque fois. Les brillants résultats et les éloges de ses professeurs faisaient encore date à Poudlard. Héloïse, encore ; d'un commun accord cependant, l'année s'acheva sur leur séparation. A cette séparation Bill n'avait conçu ni haine ni désespoir, rien que d'agréables souvenirs qui lui revenaient en mémoire. Lui avait sa vie à construire, il en avait bien profité.

A la fin de sa scolarité, Bill avait demandé et obtenu un emploi chez Gringotts. Etre briseur de sorts n'était pas de tout repos, mais au moins il éprouvait chaque jour l'orgueilleuse satisfaction du devoir accompli et de l'ambition comblée. L'année d'après, Charlie avait quitté la maison familiale pour s'établir en Roumanie et étudier les dragons de plus près. Il envoyait régulièrement des lettres sur des parchemins à moitié calcinés, avec une écriture quelque peu déformée par des mains recouvertes de cloques. Au moins la famille avait la satisfaction de savoir que son travail lui plaisait.

Au bout de quelques années, Bill se vit offrir par Gringotts un emploi en Egypte, qu'il avait accepté avec empressement. Les gobelins là-bas s'étaient révélé encore plus intraitables et encore moins sociables que les gobelins britanniques mais Bill s'en consolait aisément en déambulant tranquillement sous un soleil torride, à parcourir les marchés où l'on trouvait toute sorte d'amulettes, potions et autres bizarreries.

Il avait vingt-et-un ans lorsque, à la suite d'une promotion de Mr Weasley, toute la famille accourut en Egypte pour le revoir, Charlie compris. Les jumeaux avaient atteint l'âge de quinze ans, et Bill s'était presque étonné de les voir sages et moins facétieux qu'auparavant. Lors d'une de leurs promenades, ils s'étaient particulièrement intéressé à un groupe de scarabées qui traversait la route. Bill en avait souri d'abord, se disant que les jumeaux étaient ici en terrain de connaissance puisqu'ils constituaient en quelque sorte des cafards tropicaux ; toute la semaine il s'était tenu prêt à subir une attaque de bestioles, signée de la main des jumeaux ; mais le dimanche était arrivé sans que les Fred et George aient apparemment tenté quoi que ce soit. Du moins c'était l'avis de Bill, avant que Ron ne lui confie que les jumeaux avaient, le soir précédent, glissé les insectes dans sa soupe.

Ron quant à lui devait à présent entrer en troisième année à Poudlard. C'était lui qui avait hérité de Croûtard, ce rat immobile et apathique que lui avait relégué Percy. Le séjour n'avait pas paru faire de bien à Croûtard, d'ailleurs. Bizarre. Ron était devenu l'ami de Harry Potter – mais si ! vous savez bien, celui qui a vaincu Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom. Il lui avait d'ailleurs acheté sur un marché égyptien un Scrutoscope – cette toupie qui se met à tourner en présence d'une personne peu fiable. Bill avait décrété un soir que l'appareil ne valait rien puisqu'il s'était animé lors d'un dîner de la famille, mais c'était peut-être aussi parce que c'était ce soir-là que Fred et George lui avaient fait avaler les scarabées.

Percy demeurait fidèle à lui-même. Il avait reçu la nouvelle de son élection au titre de Préfet-en-Chef, ce qu'il ne manquait pas une occasion de rappeler d'ailleurs. Bill riait avec les jumeaux qui avaient réussi à imprimer sur son badge : Roquet-en-chef. Percy manifestait son désir d'entrer au gouverment.

En ce qui concernait Ginny, la fillette avait fait sa première année à Poudlard qui s'était achevée de manière bien particulière ; il y avait apparence – mais Bill ne connaissait pas tous les détails – que, soumise à une force maléfique, elle avait ranimé la créature qui vivait dans la Chambre des Secrets dissimulée dans le château, et avait attaqué plusieurs enfants moldus. Harry et Ron l'avaient en définitive sauvée au terme d'une soirée riche en rebondissements et en horreur.

Bref, la famille était là au complet. Bill se rappelait même le jour où ils avaient tous pris la pose, Croûtard sur l'épaule de Ron, pour la Gazette du Sorcier. Le temps des adieux avait été abrégé, mais les sentiments s'étaient laissé exprimer, assez chaleureusement, de part et d'autre ; Bill revenait de temps en temps pour les vacances au Terrier, où il avait la joie de voir brisée la monotonie d'une année de travail. Ses parents venaient le voir aussi pour les vacances ; mais il n'avait pas l'intention de demeurer en Egypte jusqu'à la fin de son existence.

Bill avait fait personnellement la rencontre d'Harry Potter un an après, à l'occasion de la Coupe du Monde de Quidditch. Le garçon était à la hauteur des récits de Ron, enjoué, sympathique, et modeste surtout. Bill n'appréciait guère ceux qu'une notoriété pour laquelle ils n'étaient en rien responsables animait d'orgueil et de suffisance. Potter avait été un hôte très agréable et amical.

Avec lui était arrivée au Terrier une amie de Ron, nommée Hermione Granger ; Bill l'avait trouvée aussi dévouée à sa tâche que Percy, mais somme toute très aimable, et il lui avait d'ailleurs semblé que les sentiments de Ron pour Hermione n'étaient pas de la plus absolue innocence.

La Coupe du Monde de Quidditch avait d'ailleurs été éblouissante cette année-là. Elle s'était hélas terminée par la réapparition de quelques Mangemorts, lesquels avaient persécutés en public les Moldus responsables du terrain de la Coupe. Bill, secondé par son père et ses deux frères Charlie et Percy, s'était armée d'une baguette et avait foncé dans la mêlée consécutive pour secourir les Moldus. Il s'en était tiré avec une blessure de guerre au bras, superficielle fort heureusement ; la panique avait cependant atteint son comble lors du surgissement dans les bois, de la marque des Ténèbres de V…. Les Mangemorts, aussi effrayés que les autres par ce fantôme pour ainsi dire, qui sonnait peut-être le retour de leur maître auquel ils avaient échappé depuis quatorze années, s'étaient enfui. Tandis que leur père avait accouru à l'endroit où la Marque était apparue, les trois frères Weasley s'étaient d'un même mouvement précipités au secours des Moldus ainsi abandonnés, puis s'étaient rués ensemble pour rattraper les fuyards. Quelques éclairs, quelques incantations furent échangés des deux parts, jusqu'à la dispersion des Mangemorts. L'aventure, en soi fort inquiétante, n'avait cependant fait que renforcer une cohésion naturelle entre les trois aînés. Le soir qui suivait l'événement, ils s'étaient tous retrouvés dans la tente (magique bien sûr) de Mr Weasley pour discuter de ce qui s'était passé. Il avait fallu expliquer à Ron la gravité d'une telle apparition ; pour lui cette tête de mort verdâtre accompagnée d'un serpent ne signifiait rien. C'était néanmoins somme toute un réconfort pour Bill que de se dire que tous n'avaient pas connu les sombres années du règne du Seigneur des Ténèbres. Cependant la peur les avait tous poigné ce jour-là, car aucun d'entre eux ne connaissait la signification précise d'un tel acte.

La crainte avait vite disparu cependant pour faire face à l'excitation ; le Tournoi des Trois Sorciers, qu'on n'avait pas revu dans le monde de la sorcellerie depuis des siècles, devait resurgir à Poudlard cette année-là. Percy avait passé tout l'été à l'évoquer sans en rien dévoiler devant les élèves de la maisonnée, qui ne devaient rien savoir avant l'annonce officielle à Poudlard. Pour sa part, Bill était au courant puisque Ludo Verpey, responsable de l'organisation du tournoi, s'en était ouvert au directeur de Gringotts – il avait, semble-t-il, d'importantes sommes d'argent à régler avec lui, et il espérait que l'imminence du Tournoi et des tâches qui suivraient obligeraient le Gobelin à modérer l'ardeur de ses créanciers (même s'il n'en fut rien). Charlie avait été désigné quant à lui pour convoyer les dragons que les champions devaient affronter au cours de leur première épreuve. Percy enfin avait été mis dans le secret par son patron, Barty Croupton, le partenaire de Verpey au cours de ce mémorable événement.

L'année promettait effectivement d'être animée.

Au mois d'octobre, coup de théâtre ; un champion avait été désigné en plus des trois élus réglementaires – et ce n'était nul autre qu'Harry Potter. Personne n'y comprenait rien. La Coupe de Feu, arbitre du choix des Champions, avait de toute évidence dû subir un maléfice – de quelle nature et à quelle fin, cela restait à découvrir.

Toujours était-il que Mrs Weasley, d'abord affolée lorsque la participation d'Harry au Tournoi avait été rendue publique, s'était décidée à l'encourager. La première tâche – ainsi donc mise au point par Charlie – et la deuxième – au cours de laquelle il lui avait fallu sauver Ron – réussie par le garçon, la troisième devenait imminente. Les familles des champions avaient obtenu l'autorisation de se rendre à Poudlard. Harry n'ayant pas de famille sorcière encore en vie, c'est Molly Weasley, accompagnée de Bill, qui avait fait le déplacement.

Voilà donc pourquoi Bill se retrouvait, à vingt-trois ans, en compagnie de sa mère, à se promener dans le parc.

Ils furent rejoints dans le Hall par Harry, qui leur fit faire le tour du château.

Bill s'enquit du chevalier du Catogan, qui était toujours là. De temps à autre, il reconnaissait dans un nom d'élève, le nom de ses amis dont il avait perdu la trace depuis sa sortie de Poudlard – ainsi de Marcus Flint ou de Hannah Abbott. Ça lui faisait plaisir de se retrouver là, à se dire tranquillement qu'il avait réussi sa vie.

Sa mère n'avait pas depuis l'été dernier, cessé de l'inciter à se départir du crochet qu'il portait en boucle d'oreille depuis ce temps-là. Bill lui répondait poliment mais fermement, qu'il n'en ferait rien. Lorsqu'il aperçut les autres champions avec leur famille, il remarqua une jeune fille parmi eux, qui paraissait l'observer de loin et ne semblait rien avoir contre les crochets en pendants d'oreille. Lui ne la voyait que d'assez loin, il se contenta de lui sourire en retour.

Les promenades autour du lac, après un déjeuner auquel s'étaient joint Ron et Hermione, occupèrent le reste de l'après-midi.

Enfin le moment tant attendu arriva ; comme chacun achevait de dîner dans la Grande Salle, Dumbledore se leva et incita tout le monde à se rendre sur le terrain de Quidditch. Bill se rendit compte alors qu'on l'avait métamorphosé en labyrinthe, et se demanda quelle aurait été la réaction de Charlie. Bill prit place dans les tribunes ; il vit, un à un, tous les champions entrer dans l'arène. On ne savait pas vraiment ce qui les attendait à l'intérieur, et lorsqu'ils furent hors de vue du public, les conversations allaient bon train.

Le ciel s'assombrissait, et chacun, anxieux, se tendait dans l'attente de quelque chose.

Un hurlement déchira le silence, qui semblait provenir d'une extrémité du labyrinthe. La famille de Fleur s'était levée, angoissée ; la foule eut un halètement. Les professeurs qui patrouillaient autour du labyrinthe partirent dans toutes les directions pour tenter de l'atteindre.

Quelques instants plus tard on perçut un :

- Endoloris !

C'était la voix de Krum – suivie des hurlements de Cédric. Les choses cessèrent brusquement, comme si quelqu'un avait empêché Krum de lancer le sortilège – les Weasley se disaient que Harry y était pour quelque chose.

Mrs Weasley était très pâle.

- C'est horriblement dangereux… On n'aurait jamais dû les laisser faire ça…

Bill constatait que le public entier demeurait indécis, horrifié, et que les professeurs semblaient ne plus savoir où donner de la tête. Karkaroff, directeur de Dumstrang, et Mme Maxime, directrice de Beauxbâtons, paraissaient très inquiets à leur tour.

L'effarement redoubla lorsque, du milieu du labyrinthe, s'éleva un grand jet de lumière, pour disparaître aussitôt. On supposa d'abord que quelqu'un avait atteint le trophée, au centre du labyrinthe ; mais nul ne savait vraiment ce qui s'était passé, Dumbledore lui-même semblait ne pas comprendre le pourquoi de cette lumière soudaine.

- Il se passe quelque chose, fit Ron, l'air soucieux.

Quelques personnes majeures, Bill le premier, se levèrent tout à fait et descendirent sur le terrain pour essayer de venir en aide aux professeurs.

- Bill ! Bill, je t'en prie ! s'écria sa mère, le visage déformé par la peur. Ramène-le… Il faut qu'on sauve Harry…

Faisant fi des règles, Bill pénétra dans le labyrinthe et se mit à la recherche des champions qui avaient disparu. Il erra quelque temps entre les massifs gigantesques, parcourant le gravier avec précaution.

Il s'avançait toujours, percevant de temps à autres des voix, des appels ; mais à mesure qu'il s'avançait ces derniers contacts avec la réalité et le monde extérieur se faisaient plus rares, si bien qu'un instant plus tard, il n'entendait plus rien. Il lui sembla avoir pénétré dans un autre monde. Tout cela lui paraissait bien irréel, fantastique même, à la limite du merveilleux. Il songea aux contes que sa mère lui racontait lorsqu'il était jeune.

Au bout d'une allée il fut un moment retenu par les énormes Scroutts à Pétard que Hagrid avait eu la bonne idée de placer à cet endroit. Aucun professeur ne pouvait se montrer à temps pour le secourir ; il n'eut d'autre choix que de les affronter, se disant qu'après tout cela ne pouvait pas être pire que les dragons maîtrisés par Charlie tout au long d'une année de travail. Il s'en sortit finalement, l'habit roussi en plusieurs endroits. La pensée qu'Harry ou l'un des autres champions puisse être aux prises avec une bête aussi terrifiante le faisait frémir. Est-ce que sa mère, en le précipitant là-dedans, ne serait responsable de son malheur ? Il se rassurait en se disant que puisqu'il s'était montré capable de se débrouiller seul, nul doute qu'il parviendrait à les secourir avant qu'il ne soit trop tard. Est-ce que toutes les histoires, méditait-il pour éviter de trop envisager le danger, ne se terminaient pas par le triomphe du héros ?

Il avait l'obscur sentiment que toute cette série d'épreuves, au cours desquelles il lui faudrait témoigner constance et témérité, serait garante de son aptitude à secourir ceux qui avaient besoin de lui. Il avait l'impression qu'une puissance suprême s'attachait à le tester. A présent qu'il avait abandonné sa famille, il sentait bien qu'il lui faudrait avancer sans autre secours que le sien propre pour marcher vers, ou du moins il l'espérait, la victoire et l'assurance que chacun serait sauf.

Parvenu à un embranchement, il finit par repérer plusieurs voix qui provenaient d'une route sur la gauche. Une fois il crut reconnaître dans ces voix, celle de son père, éminent symbole pour lui de sécurité et de confort ; il n'en était rien, bien sûr, mais forte fut pour lui la tentation de rejoindre cette sécurité apparente qui avait pour lui bien des attraits. Il se secoua, se disant que le temps travaillait contre lui ; il regarda le ciel, qui s'était encore assombri, le soleil menaça de disparaître, et déjà la lune se montrait. Il se dit qu'il n'était qu'un âne, et qu'il ne ferait rien de mieux que de repartir sans attendre. La séparation des forces reviendrait à une victoire certaine.

Alors qu'il tournait encore, il aperçut sur le sol une sorte de long ruban brun, qui s'avançait lentement vers lui ; c'était un serpent. Paralysé, il pointa sur lui sa baguette en murmurant ses incantations, car un bruit trop fort risquait de déclencher une attaque soudaine. Il fut récompensé de la sagesse de cette tactique. Une fois le serpent changé en boudin, Bill repartit dans une autre direction.

Comme il progressait lentement, il lui parut qu'il manquait quelque chose. Les professeurs avaient visiblement veillé à ce que chaque virage ouvrît sur un piège ; et cependant il eut la sensation d'un vide singulier, qui n'était pas à sa place – l'impression de traverser un lieu secret et préservé comme une forêt endormie. C'est comme si quelqu'un avait délibérément tenté d'éliminer tous les obstacles pour un champion. Il n'eut pas le temps de démêler les choses, et poursuivit sa marche.

Au détour d'un virage il entendit non loin de lui un grognement menaçant. Il s'arrêta, aux aguets, et bientôt distingua devant lui un loup énorme, prêt à s'élancer sur lui et à le mordre. Bill tenta plusieurs sorts, sans y parvenir ; puis il compris qu'il avait affaire à un Epouvantard, et s'écria :

- Riddikulus !

Aussitôt le hurlement terrifiant lancé par leloup s'acheva sur une petite voix aigrelette et fort désagréable, qui tenait des discours humains désordonnés et pathétiques. Pour parachever le sortilège, Bill saucissonna la bête dans une grande cape rouge qui l'envoya au sol, abattu. Bill se félicita de sa présence d'esprit et de sa prudence, et reprit son chemin.

Le ciel était à présent d'un bleu mourant. « La barbe ! » se dit Bill lorsqu'il aperçut à quelques pas devant lui, plusieurs portes qui menaient à autant d'allées différentes. Une petite clé magique apparut devant lui, qu'il saisit ; il mesura d'un coup d'œil qu'elle s'ajustait à toutes les serrures. L'embarras était de choisir la bonne. De la première, entrouverte, sortaient des rires joyeux de jeunes filles, et se dessinait la verdure d'un gazon en fleurs ; de la deuxième, une voix mystérieuse l'appelait qui l'incitait à la rejoindre d'un ton suave. Bill résista à sa curiosité et passa la troisième, ce dont il eut l'occasion de s'applaudir par la suite ; la clé le congratula en lui souhaitant bonne chance.

Il se sentait à présent plein d'assurance ; il se savait jeune, beau, il était armé, vêtu comme un prince de pied en cap ; il était prêt à en découdre avec n'importe qui, prêt, tel un spadassin armé d'une épée, à pousser sa botte ; mais il constata qu'il n'y avait pas un chat. De dépit, il redoubla l'allure ; des lianes surgirent alors des fourrés pour venir s'enrouler autour de sa taille. Il s'en défit à l'aide de quelques sortilèges, et dans un moment où il s'embrouilla dans ses formules, fit jaillir de sa baguette une fontaine de vin qui versa sur les lianes l'équivalent de cinq ou six coups ; alors, abreuvées, elles consentirent à le lâcher, et Bill s'éloigna en se demandant quel juge ou quel professeur avait réussi à cuisiner un tel piège, et à donner à des lianes l'appétit d'un ogre. N'importe, son astuce avait été la bonne.

Le murmure d'une eau chantante l'accueillit à la prochaine voie. Une énorme fontaine semblait barrer le passage. Bill s'interrogea ; comment faire pour passer ? Il se pencha au-dessus de l'eau et discerna au fond du bassin, qui parut soudain beaucoup plus profond, tout un monde rempli de roses et de diamants, de merveilles et de beaux rêves. Sa bonne éducation lui fit se redresser toutefois, il comprit que le piège était ici de se prendre pour Narcisse et de ne plus songer à avancer, ébloui par tant de splendeurs ; comme il se disait cela, il aperçut alors les roses et les perles se changer en crapauds et en bestioles. Il recula un peu, et chercha le moyen de passer. Il vit alors que la fontaine était douée de vie ; elle était agitée de frissons qui montrait qu'elle respirait. Il comprit alors qu'il pourrait lui parler.

- Pardonnez-moi… Fontaine… Auriez-vous l'amabilité de vous écarter ?

Aussitôt elle s'effaça pour laisser place à une allée apparemment libre de tout danger. Bill perçut qu'une demande moins polie aurait déclenché un refus ou, au pire, une attaque. Bien parler, pensait-il, se montre toujours utile.

Bill progressa et dut bientôt s'arrêter ; il avait l'impression qu'autour de lui le monde bougeait. Peu à peu les chemins, les murs de verdure, le ciel même, qui l'entouraient, se mirent à tournoyer autour de lui avec les teintes et les mouvements d'un bal fantasque. Comment se sortir de cette ronde infernale ? Il consulta sa montre pour mesurer le temps qui lui restait, mais celle-ci était devenue folle et gardait ses aiguilles obstinément fixées sur midi – ou minuit. Le sortilège dont il était la proie abolissait le temps. Il craignait de s'avancer, comme si ce geste allait briser le monde, comme si tous ses espoirs devaient s'en trouver réduits à néant, comme si tout n'avait été que de verre ; enfin il s'y résolut, et rapidement la vision d'un monde tourbillonnant s'évanouit. Il finissait par se dire, étourdi, que toutes ces péripéties feraient éclater son crâne comme une vulgaire citrouille.

Il parvint à un lieu où lui faisait face un miroir. Bill s'examina à loisir, trouvant pour la première fois de son existence, qu'il était décidément laid ; la fascination de cette vision était telle qu'il serait demeuré là des heures durant, s'il n'avait eu l'esprit de s'en détacher, de la même manière qu'il avait quitté la fontaine. Son amour-propre, qui lui rappelait comme il était beau, était bien assez fort en lui pour le convaincre que ce miroir était un piège. Il s'en éloigna bien vite.

La nuit venait lentement, et les allées se faisaient de plus en plus sombres ; alors qu'il cheminait, anxieux à l'idée de se retrouver dans le noir, il repensa à sa mère, et ses frères, et il eut l'impression d'avoir été abandonné. Il se sentait petit. Un invincible sentiment d'oppression et de danger l'assaillit soudain ; il eut un instant la volonté d'abandonner. L'allée, qui certainement devait avoir bien des attraits lorsqu'il y avait du soleil, lui parut soudain aussi menaçante qu'une forêt sombre. Mais il entendit du bruit, qui provenait d'un endroit qu'il savait non loin de lui ; aussitôt il se ranima, se disant qu'il arrivait au bout de ses épreuves ; il avait prouvé sa valeur, son courage, sa détermination, il avait en lui tout ce qui était nécessaire pour sauver ceux qui l'attendaient ; il se remit en route, comprenant peu à peu qu'un sortilège jeté à l'allée lui avait donné la caractéristique de désespérer l'imprudent qui s'y aventurait. Mais à présent il repartait, avec une allure plus vive, qui lui aurait permis, du moins il en avait le sentiment, de parcourir d'un bond des kilomètres, des lieues même(1) – mais il songea que ç'aurait été bien fatigant.

Il parvint enfin à une sorte de clairière où il distingua… d'abord il ne comprit pas très bien ce que c'était. Puis il se rendit compte que c'était un sphinx… Un sphinx géant, au corps d'un lion mais au visage d'une femme.

Le sphinx s'adressa à lui pour lui expliquer qu'étant donné qu'il était entré dans le labyrinthe sans se plier aux règles attendu qu'il ne faisait pas parti du tournoi, il allait lui adresser, non pas une charade comme d'habitude, mais trois, qu'il lui faudrait toutes résoudre.

- Où irai-je, si je les résous ?

- A l'endroit que je défends – celui que tu cherches.

- Je ne veux pas aller au centre du labyrinthe. Je…

- Tu veux sauver la jeune fille, oui. Je gardais le centre du labyrinthe, mais le jeune champion a réussi mon énigme, alors je suis parti ailleurs.

- Le jeune champion ! Harry ! Et… avez-vous vu ce qui est arrivé après ? Qu'est-ce qui est arrivé au centre du labyrinthe ?

- Je n'en sais pas plus que vous. Mais assez bavardé. Voici ma première énigme.

- Je vous écoute.

Mon premier de tout temps excite les dégoûts,

Mon second est cent fois plus aimable que vous,

Quant à mon tout, hélas ! dont vous êtes l'image,

Tout haut j'en fais l'éloge… et tout bas j'en enrage.

Bill était pensif. Il demanda poliment à réécouter, et se mit à méditer.

- « Mon premier excite les dégoûts »… Les Scroutts à Pétard ? Non, c'est trop long. Le mot doit faire une syllabe. « De tout temps »… cela peut vouloir dire à toutes les époques de l'histoire, mais aussi évoquer les temps de la vie… donc cela peut toucher la mort… Qu'est-ce qui est répugnant… Les vers ? J'y reviendrai plus tard. « Plus aimable que vous »… Non, cela ne me concerne pas en particulier. Donc il y a là un jeu. Plus aimable que « vous » ; lorsque j'aime une personne, si je suis proche d'elle je la tutoie… Plus aimable que « vous » c'est « tu »… Ver-tu… La vertu ! J'y suis, c'est la vertu !2

A mesure qu'il comprenait le message que le sphinx avait voulu lui faire passer, et qui ressemblait à s'y méprendre à une déclaration, il se sentit violemment rougir. Le sphinx, qui, ne l'oublions pas, avait le visage, et peut-être le cœur, d'une femme, évita son regard lorsqu'il reprit :

- Parfaitement, c'est la vertu. C'est très bien. Passons maintenant à la suivante.

Mon premier est un oiseau

Mon second est ce que disait Alexandre Dumas fils à son père lorsqu'il lui demandait de faire voir l'heure à leurs domestiques par le trou de la serrure de la salle à manger,

Mon tout est ce qu'on dit quand on a perdu sa montre à Nogent-le-Rotrou !(3)

Bill était interloqué. Il connaissait Alexandre Dumas mais ignorait parfaitement ce qu'il pouvait avoir à faire là-dedans…

- Un oiseau ? prononça-t-il. La pie ? Et la phrase de Dumas… Ah ! non… Voyons : j'y suis ! « Geai – Père Dumas, montre à nos gens l'heure au trou » !

- Exactement, répondit le sphinx avec un signe de la tête. Mais je crains que tu ne t'en sortes pas aussi bien pour la troisième…

Mon premier est la canne à pêche sommaire d'un prêtre chinois qui n'aime pas l'eau,

Mon deuxième un plantigrade entouré de maisons d'oiseaux.

Mon tout est la formule publicitaire d'un quartier de Paris.4

Cette fois Bill partit d'un franc éclat de rire.

- Cela devient trop compliqué. Vous ne pourriez pas m'en faire une autre ?

- Je regrette, prononça l'autre d'une voix sans aucune aménité.

- Très bien, fit-il, dérouté. Voyons. Le prêtre chinois… un bonze, très certainement. Le plantigrade, ce doit être… un ours. Un ours, oui, ça paraît logique, puisque « qui n'aime pas l'eau » c'est hydrophobe, alors cela donne : « … hydrophobe-ours », c'est-à-dire, faubourg… Voilà qui sonne de Paris, en effet. Mais quel faubourg ? Saint-Honoré ? Saint-Marcel ? Saint-Antoine ? Mais quel rapport avec les oiseaux ?… Saint-Denis ! Voilà, j'y suis : l'ours est « ceint de nids ». Ajoutons « bonze » et « hydrophobe ». Alors, cela donne : « … bon cidre au faubourg Saint-denis ». Oui, c'est cela ! s'écria-t-il, excité. Et la « canne à pêche sommaire »… Une canne à pêche, c'est d'abord du bois… Oui, mais… Non ! Non, j'ai trouvé ! clama-t-il, triomphant, c'est « long bois » ! La réponse à l'énigme est : « L'on boit du bon cidre au faubourg Saint-Denis » !

Il ne manqua pas de trouver la formule passablement alambiquée.

- C'est cela même, dit le sphinx en s'écartant, un sourire élargissant ses lèvres minces.

Bill n'en revenait pas. Un instant stupéfait, il demeura sans rien dire, encore étourdi de sa victoire. Mais bientôt lui vint une autre forme de sentiment : il redoutait ce qui l'attendait derrière le sphinx, et ne se remit en marche qu'avec un peu d'appréhension.

Il pénétra dans une autre clairière, où il distingua une forme étendue sur le sol. Il constata qu'il s'agissait de Fleur, la championne française. Il se précipita vers elle, oubliant toute prudence, passant d'un bond ronces et orties, et s'allongea à ses côtés. Là, il demeura un long moment à la regarder ; cent ans auraient bien pu passer de la sorte, qu'il n'y aurait guère prêté la moindre attention. Sa chevelure blonde, ses traits beaux et réguliers qu'apaisaient un repos profond, le touchèrent profondément. Un souvenir lui revint, il s'aperçut non sans stupeur, que son visage était celui qu'il avait vu sur le portrait alors qu'il n'avait que seize ans.

Il se releva, la serrant entre ses bras ; il fit son retour à l'extérieur, et reprit durement contact avec la réalité ; il se rappela vivement la terreur du public qui le vit soudain revenir avec, contre lui, une jeune fille inconsciente. Le labyrinthe, songea-t-il, avait agi sur lui comme l'eût fait un monde à part – comme s'il se fût trouvé dans un autre univers.

Ce soir-là avait été riche en rebondissements.

Harry Potter, qui avait disparu avec Cédric, avait fait une soudaine réapparition, agrippé à un cadavre qui était celui de son camarade. Là, Harry avait expliqué que Voldemort était revenu…

Les conséquences en avaient été dramatiques. Peu l'avaient cru. L'on préférait accuser un tiers de démence, plutôt que de céder à l'épouvante, compagne de la vérité. Le ministre de la magie lui-même n'avait pas apporté foi à son témoignage. En outre, il était apparu que Poudlard abritant dans son sein, et ce depuis le début de l'année, un Mangemort qui se faisait passer pour un professeur. Le Mangemort, responsable des malheurs des champions et des aventures de Harry, avait aussitôt succombé à un baiser d'un Détraqueur… De noirs épisodes s'étaient succédé.

De noirs épisodes auxquels Bill ne laissait pas d'être sensible ; il comptait demander prochainement à Gringotts un emploi à Londres, afin de se rapprocher du théâtre des évènements.

La jeune Fleur Delacour avait été fort émue de son côté, de se réveiller entre les bras d'un jeune homme inconnu ; l'un succomba aux charmes de l'autres, et les choses allèrent si bien que Bill, de retour en Egypte, lui écrivait beaucoup… La jeune femme allait à son tour chercher un emploi au siège de Gringotts à Londres – « pour améliorer son anglais », disait-elle.

Bill se reprenait à penser à ses dernières années à Poudlard, enfouies sous la tâche et les occupations. Il songeait comme la vie faisait bien les choses ; chacune de ses avancées au cours de sa sixième année l'avait un peu plus rapproché de Fleur, qu'il était destinée à aimer ; il avait tout à tour conquis la beauté de Mary, les origines françaises d'Héloïse, qui par ailleurs s'appelait Garden ; or, et c'était là une citation du roi François Premier : Une cour sans femme, n'est-ce pas un jardin sans fleur ?

Ainsi allait-il rêvant à ses amours. Tandis que la tourmente s'épaississait au cœur du monde sorcier, Bill était habité d'une certitude : il aimait, et voulait se marier. Il l'avait finalement trouvée, son idéal.

Mais parfois il songeait de nouveau à cet étrange parcours qu'il avait dû franchir dans le labyrinthe. Une chose en particulier, le faisait beaucoup réfléchir. Fallait-il lire, dans les multiples allusions à Narcisse qu'il lui avait fallu découvrir, le présage d'une laideur qu'il devait gagner, de sa beauté qu'il devait perdre ? N'y avait-il pas là une sorte d'avertissement pour l'avenir ? le présage d'un malheur qui, comme un autre ogre femelle, allait dévorer le bonheur de deux futurs époux ?

Mais qu'importait, se disait-il alors.

Fleur était assez belle pour deux.

FIN.

1 Une lieue fait environ quatre kilomètres.

2 Cette charade est un madrigal composée par un poète hélas anonyme – elle n'est pas de mon invention.

3 Celle-ci aussi est anonyme.

4 Celle-là est de Victor Hugo !