Episode 10 : Les conséquences de la deuxième année
Le lendemain de la naissance de ses filles, Sulring changea la pancarte. Et Melkor vint la voir. Elle envoya Eärwen se cacher dans la salle de bains, avec ses filles et regarda son mari en tremblant, craignant qu'il ne lise dans ses pensées, et apprenne la vérité.
- T'as déjà accouché ? questionna-t-il.
- Oui. J'ai eu deux filles, mais elles sont mortes-nées. Ma suivante a pris sa semaine de congé et est partie les enterrer loin d'ici.
Elle essaya de paraître attristée par la mort de ses enfants. Etrangement, Melkor la crut.
- Je suis désolé pour toi. Mais de toute façon, les filles ne me sont d'aucune utilité.
- Je sais, Sauron me l'a dit.
- Bon, je te laisse, à dans trois mois.
Il se retira, déçu que sa 47ème épouse ne lui ait pas donné d'héritier cette fois. Heureusement, il n'avait rien deviné.
Mais trois mois plus tard, Sulring se trouvait dans une impasse : ses filles ne faisaient pas encore leurs nuits. Elles pouvaient se réveiller à n'importe quel moment, et avertir Melkor de leur présence. Même s'il ne restait que cinq minutes et huit secondes chaque soir, il y avait un risque. Sulring devait trouver une solution. Mais elle n'en avait pas.
- Tu n'aurais pas une idée ? demanda-t-elle à sa suivante.
- J'avais pensé aux suivantes des autres épouses, mais le Chef va aussi les voir.
- J'ai eu tort Eärwen, c'était de la folie.
- Je ne t'en veux pas, tu n'as fait que suivre ton cœur.
Eärwen réfléchit un instant. Elle avait une solution.
- Nous pourrions les confier à Sauron.
- Et puis quoi encore ? explosa Sulring. Jamais ! A moins que tu n'aies un moyen de pression.
- J'ai un moyen de pression.
Le regard de Sulring s'illumina quand Eärwen lui fit part de la conversation qu'elle avait surprise.
- Très intéressant, commenta-t-elle. Va me chercher Sauron, je te prie.
- C'est risqué, quand même.
- C'est la seule solution que nous avons.
Eärwen s'exécuta. Dix minutes plus tard, Sauron arrivait. Il déshabilla Sulring du regard, comme à son habitude, et montrant ses filles, dit :
- Vous m'avez fait mander ? Euh, c'est quoi, ça ?
- Ca, se sont mes filles.
- Elles sont censées être mortes-nées.
- Tout le monde a gobé ce mensonge, le Chef en premier.
- Pourquoi m'avez-vous fait venir ? soupira-t-il.
Sauron ne se faisait pas d'illusion : il savait mieux que personne que Sulring le détestait, comme toute femme elfe normalement constituée et pas encore détraquée mentalement par un séjour trop long à Angband.
- J'ai besoin de vous, ou plutôt de vos talents de baby-sitter.
Eärwen étouffa un rire. Sauron arrondit les yeux, regarda Sulring puis ses filles.
- Vous pouvez vous brosser. Je vais dire au Chef que vous avez eu des gamines non déclarées.
- Très bien, alors je dirai que vous avez une liaison non déclarée avec Elya, la M17.
Comment qu'elle sait ça, elle ? se demanda-t-il, essayant de ne rien en montrer. Mais son regard paniqué l'avait trahi.
- Il y a peut-être un autre moyen de s'arranger, lui dit-il d'un air charmeur.
- Oui, il y a un autre moyen, répondit-elle avec le même genre d'air.
Elle lui tendit ses filles, ainsi qu'un sac contenant leurs affaires. Sauron prit les gamines dans ses bras, un peu maladroitement. Cela dit, c'était bien la première fois qu'il se retrouvait avec des bébés dans les bras.
- Si vous leur faites le moindre mal, je vous dénonce. Ramenez-moi mes filles demain matin.
Puis s'adressant à ses filles, elle ajouta :
- Cette nuit, et celles qui suivront, je vous laisse avec Sauron, car je reçois la visite de votre père. Bonne nuit.
Elle les embrassa une dernière fois puis regarda Sauron droit dans les yeux.
- Souvenez-vous en : prenez soin de mes filles ou vous êtes cuit.
- Je sais, grogna-t-il avant de prendre congé.
Derrière la porte, il entendit Sulring dire à sa suivante :
- Merci pour la nouvelle. Sans ça, je ne sais pas comment j'aurais fait. Espérons qu'il ne leur fera rien.
- Il ne leur fera rien, sinon il est cuit, comme tu dis. Et comme ce sera la deuxième paire de cornes qu'il aura fait pousser sur le front du Chef, il se fera castrer. Et je pense qu'il tient à sa dignité.
- Je pense aussi.
- Je viens de t'initier à l'art délicat du chantage.
- Je ne suis pas fière d'en user, mais je reconnais que cela peut-être très utile parfois.
Sulring paraissait cependant inquiète pour ses enfants.
- Qui y a-t-il ?
- Et si Sauron me dénonçait ?
- Il ne le fera pas.
- Mais s'il le faisait, ce serait sa parole contre la mienne, et le Chef le croirait, lui. Je n'ai aucune preuve qu'il ait une liaison avec Elya. Et Elya elle-même le démentira si on le lui demande.
Eärwen admit elle-même que cette solution était risquée. Mais elle était la seule qu'elles avaient. Ce qu'elles ignoraient était que Sauron n'avait pas l'intention de les dénoncer à son maître. Il se serait agi d'une autre épouse du Chef, il n'aurait pas eu de scrupules. Mais il était incapable de leur faire du mal, à elle et à ses gamines. L'attirance qu'il avait pour elle n'était pas que physique. Certes, Sulring était d'une beauté inimaginable et irréelle, mais ce n'était pas cela qui lui plaisait le plus chez elle. Elle paraissait forte, mais derrière cette apparence, il discernait une certaine fragilité. Conquérir Sulring était devenu son but dans la vie. Il avait une liaison avec Elya mais ils ne s'aimaient pas. Elya était frustrée à cause de son lapin de mari (comme tout le monde), et Sauron était frustré également parce que la seule femme elfe qui avait réussi à lui voler son cœur (et oui, il en avait un) le détestait profondément. En principe, aucune femme ne pouvait lui résister. Elle finirait bien par changer d'avis. Et si, pour cela, il devait faire baby-sitter et l'aider à garder un si lourd secret, il le ferait.
Il renonça donc à dormir cette nuit-là, et celles qui suivirent. Quatre mois s'écoulèrent ainsi. Sulring tomba une nouvelle fois enceinte et Melkor cessa donc de lui rendre visite.
Ce soir-là, Sulring affichait la pancarte « enceinte » sur la porte quand elle vit débarquer Sauron, complètement à la masse. Elle le fit entrer, par politesse.
- Je viens chercher vos filles, dit-il.
- Si vous voulez les garder, vous pouvez, mais ne vous y sentez pas obligé. Le Chef ne vient plus.
Il regarda le ventre de Sulring et comprit pourquoi.
- Il vous prend vraiment pour une usine à mômes.
- Oui. Je ne vois pas pourquoi j'aurais droit à un régime de faveur.
- En effet, je vous plains… dites, je peux voir vos filles ?
- Elles dorment dans la chambre d'Eärwen.
- Vous allez être ravie. Ces derniers temps, elles faisaient leurs nuits.
- C'est bien. Mais vu la tête que vous tirez, je pense que vous ne pouvez pas en dire autant.
- En effet oui.
- Ca vous fera du bien de dormir un peu.
Il la regarda étrangement. C'était bien la première fois qu'elle se souciait de lui.
- Ecoutez, je suis désolé de vous avoir conduite dans cet enfer, mais c'était un ordre. Et on ne discute pas les ordres du Chef, sinon, on risque de se faire renvoyer, et de repartir les pieds devant. Vous savez, si j'avais su qui vous étiez, je ne vous aurai jamais livrée à lui…
- Je ne vous en veux pas. Peut-être était-ce mon destin. Et puis, j'ai quand même trouvé quelques points positifs à cette vie. Grâce à vous, j'ai découvert la joie d'être mère. Et c'être mère. Et c'est surtout grâce à vous que mes filles sont toujours vivantes. Et je vous en serai éternellement reconnaissante.
- Je pourrai vous les garder, l'année prochaine, si vous voulez.
- Comme vous voudrez.
Elle prit un paquet de lembas et l'ouvrit.
- Vous en voulez ?
- Pourquoi pas, ça me changera.
Cette année-là, Sulring mit au monde un garçon, qui fut enregistré sous le matricule M47.2.2. Elle avait fini par s'y faire : elle ne verrait jamais grandir ses enfants mâles. Mais elle avait ses filles qui la faisaient tenir et l'aidaient à supporter cette vie.
Sauron gardait Ilmarë et Miriel quand Sulring allait à la bibliothèque prendre des cours de maths. Il assista même à leurs premiers pas. En clair, il était devenu leur père de substitution. Et cela ne lui déplaisait pas, surtout qu'il avait le temps.
Les mois où son mari venait la voir, Sulring confiait ses filles à Sauron, pour plus de sécurité, son Chef ayant pris la fâcheuse habitude de passer la nuit entière chez elle et de ronfler comme une locomotive essoufflée, ce qui empêchait Sulring de dormir, et ses voisines M46 et M48 également.
Six années s'écoulèrent. Puis elle commença à apprendre à ses filles à lire, écrire et compter. Elle ne leur fit que des cours de base : cela ne servait à rien de leur prendre la tête avec les séries de fonctions ou les intégrales sur un intervalle. Du reste, elle ne savait même pas ce que c'était. Elle avait arrêté les maths au niveau de la 5ème.
Mais elle avait toujours l'ambition secrète de démontrer l'hypothèse de Riemann, pour pouvoir s'enfuir de cet enfer, et trouver un endroit plus approprié pour élever ses filles, dans des conditions convenables, et pas au milieu des cris de prisonniers se faisant torturer. Ces temps-ci, elle entendait de plus en plus fréquemment ces cris horribles. Elle entendait les malheureux prisonniers supplier Melkor de mettre fin à leur douleur. Mais il refusait. Ils lui juraient de ne pas connaître l'emplacement de la cité cachée de Gondolin. Mais Melkor ne les croyait pas. Sulring se sentait coupable. Elle était prisonnière là-bas, mais elle avait une situation privilégiée. Elle aurait voulu les libérer, mais elle ne le pouvait pas, elle ignorait même où ils étaient détenus.
Melkor voulait absolument trouver Gondolin. Le fait qu'il existe une cité elfe cachée quelque part sur Arda était assez flippant pour lui. Il craignait une attaque de cette cité dont il ignorait tout. Mais il avait beau torturer ses prisonniers, aucun ne lui révélait son emplacement. La raison était qu'ils l'ignoraient tous, car ceux qui trouvaient la cité cachée par hasard et y entraient ne pouvaient jamais en ressortir. Et ceux qui y vivaient étaient protégés par le fait que la cité était justement cachée, et par le pouvoir de leur roi, Turgon, le cousin de Sulring.
Mais Gondolin n'était pas la seule cité que Melkor craignait. A quelques centaines de kilomètres d'Angband se trouvait la cité de Doriath où vivait le roi elfe Thingol. Il avait épousé une Maia nommée Melian, et celle-ci protégeait la cité par son pouvoir. Et donc, bien que Melkor ait été un Valar, il ne pouvait l'atteindre.
Et en attendant de trouver Gondolin, Melkor voulait augmenter les effectifs de son armée personnelle. Il prit une centaine d'épouses dans ces six années. Il ne les présenta plus à leurs consoeurs. Après tout, si elles voulaient faire connaissance avec les autres, elles le feraient elles-mêmes. Il avait vu la réaction (hostile) de ses épouses à l'arrivée de Sulring et cela lui cassait les pieds, surtout qu'il devait à chaque fois les présenter, et que pour le moment, il avait autre chose à faire : soutirer des aveux à des pauvres types qui ne savaient rien.
