Rien ne saurait excuser cette longue absence. Je traduis et posterai la suite et fin aussi vite que possible.

Warning de l'auteur: changement de sexe, violence, images dérangeantes, références à l'Holocauste, références à des abus sur enfants dans ce chapitre, et présence également d'une discussion philosophique à la véracité et la moralité douteuses. Je vais m'appesantir sur les implications plus sombres liées à la télépathie, donc veuillez respecter le rating, de la fiction mais aussi des chapitres individuellement

Partie Dix

Sous la surface

"Keep looking below surfaces appearances. Don't shrink from doing so just because you may not like what you find."

-Colin Powell


Charlotte fait un effort pour être à l'aise avec ses propres désirs, en particulier lorsqu'ils concernent le sexe. Tant de gens sont horriblement hypocrites à ce sujet : ils condamnent ceux qui profitent de ce dont ils fantasment eux-mêmes en secret, et elle s'est jurée de ne jamais rejoindre leurs rangs.

Elle n'avait pourtant jamais été attachée par le passé, peut-être parce que cela nécessitait trop de vulnérabilité, qu'elle abandonne le contrôle. La plupart des gens diraient que cela s'applique au sexe en général, mais pour Charlotte, avec ses barrières, ses protections et ses couches de déguisement, le sexe a toujours été à l'antithèse du manque de contrôle. Mais avec Erik...

Eh bien, elle avait aimé cette idée. Lorsqu'il la plaquait au sol, une petite idée avait flotté dans sa tête et une chaleur s'était lentement répandue dans son ventre, et chaque partie d'elle criait 'oui, oui, faisons ça'.

Elle sait qu'Erik croit que tout ce qu'il peut lui offrir se résume au sexe, et elle veut qu'il ouvre les yeux et voit combien il lui donne chaque jour, apparemment sans même s'en rendre compte.

Elle est inquiète au sujet de l'énigme que représente son amant et l'image qu'il a de lui-même, et c'est parce qu'elle songe à cela à l'instant qu'elle ne réalise qu'il y a un problème que lorsqu'elle surprend une montée de panique.

Charlotte sait qu'Erik s'entraîne avec Hank et Alex, entraînement qui consiste en grande partie à voir Hank jeter vers Erik d'énormes morceaux de métal (qui faisait peut-être partie de la précieuse collection de voitures de Kurt Marko, et Erik semble prendre un malin plaisir à les écraser) que celui-ci essaye d'arrêter. C'est plus difficile qu'il n'y paraît, surtout parce qu'il est bien plus facile et automatique pour Erik de détourner les projectiles plutôt que de les arrêter et de contrôler leur inertie. Et bien que ce soit parfaitement stratégique dans un combat unique, ce n'est pas une si bonne idée lorsque l'on a des alliés sur le champ de bataille, alliés qui peuvent être touchés et blessés par un morceau de métal.

Hank est présent parce que, bien que certains objets métalliques soient de taille raisonnable (tuyaux, pièces de machinerie, etc), la plupart sont trop lourds pour qu'on puisse les soulever. Et Alex... eh bien, Charlotte suppose qu'Alex aime tout simplement lancer des objets.

Mais la montée de panique/peur/oh merde, la Prof !/ça va lui couper la tête/se baisser, il faut qu'elle se basse ! lui indique qu'il y a un problème. Elle ne prend pas la peine de se retourner et s'accroupit simplement, ses bras recouvrant automatiquement sa tête.

Puis, au-dessus de la panique se fait sentir une étrange et calme détermination, un NON qui perce à travers le chaos comme une simple petite sonnerie.

Charlotte lève les yeux et voit une moitié de voiture suspendue dans les airs juste au-dessus d'elle, à une hauteur qui suggère qu'elle aurait en effet perdu la tête et une bonne partie de son buste si elle avait poursuivi sa trajectoire. Erik est haletant, la main tendue, retenant la voiture dans les airs, jusqu'à ce qu'il semble comprendre que, oui, elle va parfaitement bien, puis il repose le métal sur le sol.

Hank commence immédiatement à égrainer des excuses, Alex semble simplement impressionné par ce qu'Erik est parvenu à faire, Erik se demande s'il est possible de courir jusqu'à Charlotte et de chercher la moindre blessure sans vendre la mèche, et Charlotte ne peut s'empêcher de sourire pour elle-même. Elle se souvient du calme glacial et déterminé qui avait irradié dans l'esprit d'Erik, et son sourire s'accentue.

Sa théorie sur les pouvoirs d'Erik est en train de se démontrer.


Ce n'est pas parce qu'ils couchent désormais ensemble qu'ils négligent entièrement leurs parties d'échecs. Erik trouve ça presque relaxant : le frisson du défi sans avoir à redouter les conséquences en cas de défaite, et Charlotte parle toujours beaucoup, prête à babiller pendant des heures au sujet de ce qu'elle a remarqué à propos des pouvoirs d'un mutant et de ses possibilités.

Ce soir, une mèche de cheveux de Charlotte est légèrement roussie : Alex a remis le feu au bunker, et elle babille au sujet d'un lien qu'elle a remarqué entre la force des coups d'Alex et son exposition au soleil. C'est le genre de chose que seule Charlotte rechercherait.

Il s'est plus d'une fois demandé si elle ne donnait pas de faux espoirs à Alex si un pouvoir qui nécessitait un appareil artificiel pour le contrôler pouvait réellement être contrôlable, et si elle ne devrait pas laisser les choses telles qu'elles sont avant de faire plus de mal que de bien.

Mais Erik n'est pas attiré par Charlotte parce qu'elle est parfaite ou a toujours raison, mais parce qu'elle essaye de toutes ses forces. La plupart des gens se satisfont à l'idée de rester assis et de laisser le monde tourner, mais si Charlotte voit quelque chose qui se doit de changer, elle fait alors de son mieux pour que le changement ait lieu.

Finalement, Charlotte s'écarte du sujet et évoque les possibles aspects évolutionnaires de leurs pouvoirs, et Erik doit avouer qu'il est fasciné, même s'il n'est pas aussi enthousiaste que Charlotte.

« Bien que les tiens soient un peu une énigme, mon ami, » avoue-t-elle à Erik.

La plupart des gens n'appelleraient pas 'ami' la personne avec laquelle ils couchent, mais il aime assez que Charlotte n'ait pas abandonné le surnom qu'elle lui donnait par le passé. Chaque fois qu'elle l'appelle 'mon ami', il a l'impression qu'elle lui promet que leur connexion est toujours présente, que ce qu'ils vivent n'est pas temporaire, et même s'il sait que ce n'est pas vrai, il peut profiter de ce fantasme.

Charlotte a peut-être remarqué ses pensées, mais si c'est le cas, elle ne le laisse pas la détourner de ce qu'elle veut dire. « En terme d'évolution, forger le métal est une invention très récente : même si je suppose qu'il aurait simplement fallu qu'un guerrier de clan à l'Âge de Bronze puisse changer la trajectoire de sa lance après l'avoir lancée. Cela serait certainement un avantage, du moins suffisant pour que les gênes soient transmis... »

« Je ne vois pas l'avantage à avoir l'air si ouvertement non-humain, » fait remarquer Erik. « Raven, par exemple : tu ne peux pas me dire qu'elle aurait survécu très longtemps. »

Charlotte pourrait argumenter en faveur de ce qu'il y a de meilleur dans la nature humaine, mais Erik a vu trop de personnes être chassées et tuées à cause de leur différence pour croire qu'une fille bleue aurait pu survivre un instant au sein d'une ancienne tribu.

Il s'est retrouvé à s'intéresser tout particulièrement à Raven, et il ne sait pas très bien pourquoi. Ce n'est pas parce qu'elle est la sœur de Charlotte, mais peut-être parce que sa mutation est la plus visible (peut-être parce qu'elle semble perdue dans sa propre peau et qu'il se souvient de ce que ça fait, de ne pas savoir qui ou ce que vous êtes). Raven le regarde souvent comme si elle le jaugeait silencieusement. Elle est au courant pour lui et Charlotte, et Erik sait qu'il serait tout aussi méfiant à sa place, mais elle semble l'écouter.

Il ne sait vraiment pas pourquoi. Et il n'y a pas qu'elle : Hank, Alex et Sean l'écoutent également, et tous semblent l'apprécier, ce qui est assez étonnant puisque ce n'est pas une chose avec laquelle Erik est à l'aise. Il faisait peur aux gens autrefois, et personne ne levait les yeux vers lui comme s'il était une sorte de modèle.

« Ce que nous considérons comme des sociétés primitives ont tendance à être un peu imprévisible quant à leurs réactions face aux différences, » dit Charlotte en réponse à sa précédente question. « Quelqu'un comme Raven aurait tout aussi bien pu être vénérée comme étant l'avatar d'un dieu ou être persécuté. »

Elle sourit. « Il va sans dire que les avatars des dieux avaient le choix de prendre un consort ou un époux, et tant que les gênes étaient présents dans une petite fraction de la population... »

« Tu pourrais essayer de la baratiner avec cette histoire d'avatar divin, » fait remarquer Erik. « Ça lui donnerait confiance en elle. »

« Elle ne semble pas m'entendre, la plupart du temps. Je crois qu'elle s'attend à ce que je dise ce genre de choses parce que je suis sa sœur. »

« Le fait que tu lui dises de faire attention lorsqu'elle se trouve en public n'aide pas. » Et si sa voix contient une once de critique, Erik pense en avoir de bonnes raisons.

« Ce n'est pas parce que je crois que les humains peuvent nous accepter que je suis entièrement aveugle face à leur façon de réagir devant une chose qu'ils considèrent comme sortant un peu de l'ordinaire. » L'expression de Charlotte est ferme et un peu amère. « Et peut-être que la plupart des gens s'en fiche, ou du moins suffisamment pour ne rien faire... mais il suffit d'une seule personne. »

Erik connaît cette vérité mieux que la plupart des gens, et il ne peut que ressentir une pointe d'irritation et de colère. « Tu ne cesses de prôner l'acceptation, mais même toi tu ne crois pas que les humains suivront leurs meilleurs instincts. »

« Si, je le crois. » Charlotte a la voix sombre. « Je les ai déjà vus faire. »

« La plupart des gens- »

« Mais pas tous, » déclare fermement Charlotte. « Je ne peux pas, Erik – je ne renoncerai pas à l'espèce humaine, je ne condamnerai pas les bons avec les mauvais. Je combattrai les défaitistes, les préjugés... mais je ne combattrai jamais les humains. »

Elle soupire et se frotte le visage de la man. « S'il y a une chose que j'ai apprise en lisant les esprits, c'est que la violence n'engendre que la violence. Les préjugés n'entraînent que d'autres préjugés en réponse. Même si ta vision d'un monde dominé par les mutants devient vrai, il ne s'agira pas d'une utopie. »

Un peu piqué par sa remarque, Erik plisse les yeux et affiche une expression qui aurait fait fuir la plupart des gens (mais Charlotte, évidemment, ne cille même pas). « Pourquoi pas ? »

« Combien de temps faudra-t-il pour qu'on décide que certaines mutations valent mieux que d'autres ? La mienne, par exemple. Dans ton monde où les mutants régneraient, combien de temps faudra-t-il avant que l'on décide que ma télépathie est trop intrusive, trop envahissante, et que les gens ne commencent à exiger des mesures de contrôle, pour qu'on enferme les télépathes ? »

« Ça n'arriverait jamais. » Erik essaye d'avoir l'air sûr de lui, mais il est certain de ne pas la berner. Parce qu'il sait combien l'intolérance peut être facile et peut se faufiler dans chaque coin et recoin de la société, jusqu'à l'inonder.

« Pourquoi pas ? » demande Charlotte sans avoir l'air de le réprimander, mais honnêtement curieuse. « Ça ne te gêne pas que je sois dans ta tête, c'est vrai, mais je t'assure que tu fais partie de la minorité, Erik. Et s'il était permis d'opprimer les gens en fonction de ce qu'ils peuvent ou ne pas faire... commencer à instaurer ce genre de distinctions entre les mutants semble inévitable. »

« Ça ne fonctionnerait jamais, de toute façon, » fait remarquer Erik, en grande partie pour se rassurer. « Les télépathes sont trop puissants. »

« Le casque de Shaw me tient à l'écart, » lui rappelle Charlotte. « S'il en existe un, d'autres peuvent être créés. Accordons quelques années et quelques milliers de dollars à un génie comme Hank et je suis certaine qu'il trouverait une drogue pour me contrôler. D'ailleurs, est-ce que tu es en train de dire que ce genre de ségrégation est acceptable tant qu'elle concerne les mutants sans pouvoir utile ? Fais la distinction entre une personne et une autre, et d'autres distinctions suivront. »

Elle prend lentement une gorgée de son verre. « De toute façon, l'histoire nous a montré que ce genre de société qui place certains au-dessus d'autres... ne dure pas longtemps. Au mieux, il y aura une guerre civile sans fin, et au pire... au pire, ce sera l'Armageddon. Nous nous détruirions. »

Erik se sent sur la défensive, réticent à l'idée d'avouer qu'elle a marqué quelques bons points, et il ajoute durement, « Tu n'arrêtes pas de nous dire de leur donner une chance, mais que ferais-tu s'ils attaquaient, ici et maintenant, chez toi ? Est-ce que tu les neutraliserais pacifiquement ? Ou est-ce que tu ferais ce que tu dois faire pour te défendre ainsi que tous ceux qui se trouvent ici ? »

« Je ne sais pas, » dit calmement Charlotte.

La colère d'Erik augmente et éclate, comme une allumette contre du souffre. « Ne me sors pas cet argument minable- »

« Non, je ne sais vraiment pas, Erik. » Sa voix est calme, son visage ferme et sombre. « Quand je suis acculée... Je suis capable de faire des choses terrifiantes. »

Elle reprend son verre, mais prend une longue gorgée cette fois, les yeux fixés au loin, sur un point au-dessus de la tête d'Erik. « Je t'ai déjà parlé de Cain ? »

Cain ? Erik est certain que Charlotte ne l'a jamais mentionné, et il secoue la tête. La colère qui lui piquait la peau semble se compresser, se concentrer : l'expression de Charlotte toute entière et sa voix lui indiquent qu'il ne s'agit pas d'une connaissance amicale.

« Cain Marko, mon demi-frère. » Sa voix est très calme, dérangeante. « Le fils de Kurt Marko, issu de son précédent mariage, de cinq ans mon aîné, une brute impénitente... et le violeur d'Amelia. »

Quelque chose en Erik se contracte sous l'effet de la fureur et en même temps d'une appréhension un peu étrange. Il repensea aux mots le fils de Kurt Marko, brute impénitente et violeur, et revoie la jeune Charlotte telle que sur les quelques photos visibles dans son bureau, où elle apparaît avec ses grands yeux bleus et ses cheveux bruns qui commencent à peine à boucler, et son corps qui se développe tout juste... et il prie pour que l'histoire ne se termine pas comme il le pense.

Évidemment, Charlotte surprend cette pensée, qu'Erik est sans doute en train de hurler, parce qu'il ressent alors une vague apaisante pleine de réconfort/affection/tout va bien, et cela agit sur sa colère et sa peur comme un baume sur une plaie ouverte.

J'ai dit à Mère et Kurt ce qu'il avait fait, bien sûr, continue Charlotte, mais sa voix ne résonne plus que dans sa tête. Mais, puisqu'Amelia n'avait plus aucun souvenir de cet événement (un éclat de honte/dégoût/culpabilité se fait vivement ressentir mais est rapidement repoussé), personne ne s'est plaint, et il a tout nié. Je l'ai traité de menteur, et Kurt m'a puni en conséquence.

Aucune émotion ni aucun souvenir n'accompagne cette dernière déclaration, mais Erik pense pouvoir ressentir quelque chose en luttant contre les barrières que Charlotte s'impose tel un prisonnier luttant contre une clôture de fer.

Mais il avait peur de Kurt. Il maltraitait également Cain, vois-tu, et Cain avait trop peur des conséquences s'il était surpris à refaire une telle chose du vivant de Kurt.

Et après sa mort ? pense Erik en articulant délibérément les mots dans son esprit afin qu'ils ne soient pas noyés dans la vague de colère et de crainte qui bout en lui.

Il a recommencé... à me regarder, répond Charlotte d'une voix délicate mais avec un regard dur. Alors je me suis rendue dans sa chambre et je l'ai confronté.

Évidemment. Évidemment, Charlotte Xavier, âgée de dix (ou onze ? Douze?) ans avait tenté de tenir tête à un violeur qui faisait sans doute deux fois sa taille.

Il a ri, continue Charlotte, et désormais il peut ressentir la colère/l'indignation/comment ose-t-il ?

Et il m'a demandé si j'étais jalouse. J'ai essayé de m'écarter, mais il m'a plaquée sur le lit, a mis ses mains sur ma bouche et essayé de relever ma jupe.

Les muscles d'Erik sont si tendus qu'ils tremblent sous sa peau, mais il commence à ressentir une pointe de soulagement. Charlotte a dit « essayé », laissant entendre que Cain n'était pas parvenu à la déshabiller, qu'il avait été interrompu d'une façon ou d'une autre.

« Et? » demande-t-il d'une vois tendue.

Et j'ai paniqué. Le regard de Charlotte croise le sien pour la première fois depuis qu'elle a mentionné le nom de Cain. Il est toujours dans le coma. Les médecins disent qu'il n'est pas complètement en état de mort cérébrale, mais...

Elle hausse les épaules, mais le mouvement est à peine perceptible. J'ai lu dans son esprit, et... il n'y a rien. Il est vide. Et c'est moi qui ai fait ça.

« Bien, » dit Erik, et il le pense.

Il ne peut nier la pointe d'appréhension qu'il ressent en réalisant à quel point les pouvoirs de Charlotte peuvent être effrayants (elle avait accidentellement plongé quelqu'un dans le coma lorsqu'elle était adolescente, bon sang, que pourrait-elle bien faire désormais?). Mais à cet instant, il est immensément reconnaissant que ses pouvoirs aient suffi pour la sauver.

Il sait ce que ça fait de voir ses pouvoirs vous abandonner au moment où vous en avez le plus besoin, et jamais il ne souhaiterait que cela n'arrive à Charlotte.

« Mais tu ne vois donc pas, Erik ? » demande Charlotte d'une voix légèrement rauque, comme si parler à voix haute la faisait physiquement souffrir. « Je n'ai pas voulu faire une chose pareille. Je me suis simplement lâchée. Et si j'ai pu faire une telle chose sans le vouloir, il y a des années, je frissonne à l'idée de ce que je serais capable de faire aujourd'hui intentionnellement. Alors pour répondre à ta question si quelqu'un attaquait le manoir, faisait souffrir mes amis, Raven, ou toi... je ne sais pas ce que je ferais. Mais je sais que ça n'aurait rien de plaisant. »

Elle prend une autre large gorgée de son verre, comme si elle espérait que l'alcool la soutiendrait. Charlotte est toujours si audacieuse, si courageuse, qu'il est étonnant de voir comme elle devient timide lorsqu'elle parle de son passé ou de ses pouvoirs.

Mais peut-être est-ce exactement la raison pour laquelle elle semble si courageuse : il est facile de se tenir face au monde lorsque la seule chose que l'on ait vraiment à craindre est soi-même.

Et Erik réalise avec perspicacité que c'est pour cela que Charlotte lutte pour encourager Raven comme elle a besoin d'être encouragée. Parce que personne n'avait jamais été présent pour encourager Charlotte, alors elle ne sait pas comment soutenir quelqu'un en tant que sœur plutôt que mentor : elle n'a aucune relation sur laquelle se baser. Cain a fait en sorte que Charlotte ne sache que ce qu'il ne faut pas faire en tant que sœur, alors elle a tout fait pour ne pas être comme lui. Mais ce qu'elle considère comme une attitude protectrice et fraternelle est vue par Raven comme une façon de l'étouffer, et ce que Charlotte prend pour des précautions sensées sont pour Raven un rejet.

« De bien des façons, Cain a prouvé que j'avais raison, » poursuit Charlotte. « Il n'a pas violé Amelia ou ne m'a pas attaqué parce qu'il avait hérité d'une sorte de gêne « maléfique » de son père, ou parce que les humains sont naturellement enclins à la violence et à la haine. Il l'a fait parce que Kurt l'avait rendu impuissant, et que terroriser d'autres personnes était pour lui la seule façon de regagner un peu de pouvoir. »

Elle semble très détachée, presque impersonnelle. Mais Erik se souvient de ses paroles lorsqu'elle lui avait dit avoir vécu le viol d'Amelia comme si c'était le sien, et il se demande si cette attitude froide et clinique rend la chose plus facile pour elle.

Mais cela le met mal à l'aise, et il est malheureusement conscient des parallèles entre sa vie et le demi-frère abusif de Charlotte. Il ne peut nier avoir pris plaisir à arracher les dents du banquier, ressenti une vague de satisfaction en tuant ces gens en Argentine, ou encore que se tenir au-dessus de la dépouille de Shaw ne le ferait pas sourire...

Tu ne ressembles en rien à Cain, Erik, résonne la voix de Charlotte dans sa tête, ferme et pleine de conviction/assurance/ce n'est pas possible/comment peux-tu croire une chose pareille ?

« Tu n'en sais rien, » lui rappelle Erik. « Tu n'as pas vu- »

Il s'interrompt en réalisant que si, elle avait probablement tout vu. Il ne sait pas exactement ce que Charlotte a pu saisir durant ses nombreuses incursions dans sa tête, mais étant donné le nombre de personnes qu'il a tuées, l'un de ces souvenirs avait bien dû remonter à la surface. Cela est facile à oublier lorsqu'elle semble si déterminée à croire qu'il y a du bien en lui.

Lorsque tu auras pour habitude d'agresser sexuellement les gens, je reconsidérerai mon opinion, commente Charlotte, et Erik se demande si une voix mentale peut être acerbe.

Puis elle secoue légèrement la tête, comme pour revenir au sujet de départ. De toute évidence, Charlotte a quelque chose à montrer et ne se laissera pas décourager.

« Nous ne pouvons pas juger les gens selon leur ADN, » dit-elle. « Ces ficelles contiennent bien des mystères, Erik, mais elles ne nous rendent pas bons ou mauvais. C'est à nous de choisir. J'ai ressenti des esprits de mutants, et des esprits humains, et moralement parlant, nous ne sommes certainement pas plus évolués. Nous sommes égaux face à notre capacité de faire le mal. Nous sommes même probablement plus enclins au mal que les humains, puisque le pouvoir a tendance à corrompre. Mais ce que je veux dire, c'est que les gens ne devraient pas être jugés ou oppressés parce que notre ADN est légèrement différent de celui des humains considérés comme « normaux ». »

« C'est exactement ce que je dis ! » répond Erik d'un ton brusque, de nouveau frustré. « Les mutants doivent être protégés, et non vivre dans la crainte constante de s'exposer. »

« Je suis d'accord, » dit calmement Charlotte. « Mais tu prône l'autre extrême. Tu veux que les humains soient opprimés. »

« Nous sommes le prochain stade de l'évolution : c'est toi qui l'as dit. »

Charlotte hausse les épaules. « Peut-être que oui, peut-être que non. »

Erik est assez surpris de sa réponse équivoque. « C'est ce que tu as déclaré plusieurs fois. »

« L'évolution n'est pas une ligne droite, mon ami, » fait remarquer Charlotte. « C'est plutôt un labyrinthe. Tous les chemins ne mènent pas au centre du casse-tête. Regarde-moi, par exemple. » Elle montre son corps de la main comme pour l'inviter à le contempler. « Cela fera peut-être trop d'informations pour toi, mais j'ai eu mes règles peut-être cinq fois dans toute ma vie. J'ai passé des tests, et je ne vais pas t'ennuyer avec les détails des hormones de stress un peu équivoques qui semblent être liés à ma télépathie, mais pour faire court, ces hormones laissent entendre que je suis stérile. »

« Stérile? » répète Erik, perplexe.

« Eh bien, mes chances de concevoir sont extrêmement faibles, et celles de porter l'enfant à terme le sont plus encore. »

Elle sourit tristement. « Le corps a un équilibre très délicat, après tout. Il faut peu de choses pour le faire chanceler. Raven ne semble pas avoir le même problème, mais qui sait combien sont dans le même cas ? Qui sait combien d'entre nous ont des mutations qui nuisent à leur santé ? Il est probable que je n'aurai jamais d'enfants, et en termes d'évolution, cela me met hors jeu. Nous sommes peut-être le prochain stade de l'évolution, mais nous pouvons tout aussi bien en être une branche en voie d'extinction. »

« Tu n'y as jamais fait allusion, » dit-il doucement en se demandant pourquoi il n'avait pas été au courant auparavant.

Charlotte rit. « Oui, eh bien, ce n'est pas aussi punchy ou optimiste que 'le prochain stade de l'évolution'. »

« Je veux que les mutants dominent, » avoue Erik en la pressant de voir son point de vue. « Mais... je ne mettrai pas les humains dans des camps. »

« Toi non, » acquiesce Charlotte avec une insistance qui semble un peu trop acerbe au goût d'Erik. « Mais je ne ferai pas partie d'une société où les gens sont arbitrairement considérés comme des citoyens de seconde classe dès leur naissance : ce n'est pas bien. »

« Les humains auraient des droits ! » crache Erik, la frustration recommençant à le ronger. « Les mutants ne feraient que leur succéder. Cela servira à nous garantir que nous ne serons ni opprimés ni ciblés, puisque nous dominerons le gouvernement et la police. »

Charlotte se fige totalement et repose son verre. « J'ai deux chromosomes X. »

« … et ? » Erik ne sait pas du tout où elle veut en venir.

« Tu savais que le chromosome X contient plus d'informations génétiques que le chromosome Y ? Puisque j'ai deux chromosomes X, il est moins probable que je sois daltonienne, que je souffre d'hémophilie ou de toute autre maladie dérivée d'une mutation du chromosome X. En fait, on pourrait dire que globalement, mon second chromosome X m'offre une meilleure santé que si j'avais un chromosome Y. »

Elle remue sur son fauteuil, et tapote son accoudoir du doigt, comme en signe de ponctuation. « Et pourtant, dans notre société, puisque je n'ai pas de chromosome Y, je suis considérée comme... déficiente. Considérée comme n'étant pas suffisamment intelligente, ou suffisamment capable, et je ne sais pas le nombre de portes qu'on m'a claqué au visage, le nombre de mes candidatures à l'université qui ont été rejetées... »

Charlotte secoue la tête et reprend d'une voix sombre. « J'ai vécu toute ma vie dans une société qui a essayé d'utiliser mon patrimoine génétique pour décider de mon destin. Je ne supporterai pas une autre société de ce genre. Je ne peux pas. »

Il n'y a aucune passion ni aucun désespoir dans sa voix, mais Erik sait qu'elle ne changera pas d'avis. Charlotte semble souvent affable, tellement docile, mais sa volonté et ses convictions sont des plus fermes : il ne la fera pas changer d'avis sur les humains, et d'une certaine façon, il ne le souhaite pas vraiment.

Mais il ne cesse d'essayer, et elle ne semble pas le lui reprocher.


Hank a de nouveau cuisiné, et Alex dit que c'est une attitude 'féminine', même s'il en prend une seconde portion. Charlotte lui lance un regard en signe de sermon (qu'elle a repris de son enseignant en CM1), et résiste à l'envie de pénétrer dans son esprit et le forcer à s'excuser. Elle résiste parce que c'est une voie dangereuse et qu'elle ne veut pas commencer.

Il est plus difficile de lutter contre son envie d'expliquer à Hank les raisons exactes pour lesquelles Alex le taquine si souvent alors que d'autres cibles peuvent tout aussi facilement être moquées.

C'est parce que Hank le met mal à l'aise. Ils ont tous vu la force de Hank. L'autre jour, Charlotte était en train de regarder sous le sofa à la recherche d'un livre qui était tombé au sol, et Hank, en essayant de l'aider, avait simplement soulevé le canapé. Alex est habitué aux hommes physiquement puissants, mais dans son expérience, ils ont un tempérament violent et sont enclins à déchaîner cette force contre quiconque étant plus faible. Hank, qui ne hausse jamais le ton, qui ne se met jamais en colère même lorsqu'il est ivre et qui considère toute relation interpersonnelle comme étant une affaire cérébrale plutôt que nécessitant les poings... Hank rend tout simplement Alex confus.

Alors il le taquine et le provoque à chaque occasion parce qu'il veut trouver le point de non retour de Hank, savoir à quel moment Hank perdra son calme. Alex estime qu'il vaut mieux le faire délibérément et être préparé plutôt que de se retrouver pris par surprise et vulnérable.

Il est tout aussi tentant de dire à Alex qu'il perd son temps. Après avoir été sévèrement tyrannisé dans son enfance (pour avoir toujours été trop intelligent ou trop jeune, n'avoir jamais été à sa place, ce qui lui donne naturellement l'envie de faire en sorte d'être à sa place), Hank s'est juré que la violence ne sera jamais sa manière de résoudre les conflits. Et c'est une chance, vue sa force phénoménale.

Mais étonnamment, la légère animosité ne fait que rendre Charlotte plus heureuse. Peut-être est-ce parce que cette animosité est faible et sans importance. L'enfance de Charlotte avait été dénuée de taquineries et seulement emplie de paroles vicieuses, de coups en douce et de l'indifférence de sa mère, ce qui la faisait plus souffrir que tout coup de ceinture ou de poing.

Alex et Hank sont peut-être mal à l'aise l'un avec l'autre, mais si Shaw défonçait la porte, ils se battraient côte à côte sans même y réfléchir.

C'est probablement une bonne chose que Sean soit assis entre eux à dîner. Sean, avec sa famille trop grande et trop bruyante (même si bien moins que lui), est si habitué à faire estomper les tensions devant la nourriture qu'aucune dispute stupide ne se mettrait entre lui et son dîner. Charlotte se demande souvent si cela est dû au fait d'être l'aîné d'une famille de six enfants avec plus de vingt cousins, mais Sean est très détendu à propos de... eh bien, à peu près tout. Le seul moment où il semble un peu empli d'appréhension est lorsqu'il essaye de voler.

De toute évidence, Raven apprécie la nourriture et a décidé que cela rendait Hank encore plus attirant. Bien sûr, puisqu'il s'agit de la petite sœur de Charlotte, elle ne peut s'empêcher de ressentir le besoin de donner à Hank le fameux discours fait de 'fais-lui du mal et tu te retrouveras avec l'esprit d'un enfant de deux ans pour le reste de ta vie' et de leur ordonner de garder une distance de trente centimètres entre eux en toute circonstance, mais elle y résiste.

Tant qu'elle se concentre sur toute autre chose qu'eux et évite d'entendre le moindre fantasme (ou, dieu ait pitié, n'ait connaissance de choses qui se passent réellement), elle pense pouvoir s'en sortir.

Erik est assis face à elle avec une expression perplexe, comme s'il ne savait pas comment réagir face à ces scènes domestiques mais était prêt à essayer d'y prendre part.

Et pour la première fois, Charlotte a l'impression d'être chez elle.