Chapitre 10 : Les fruits de la brume

Les deux jeunes gens descendirent les barreaux et se retrouvèrent dans une petite pièce creusée sous le moulin, qui paraissait servir d'entrepôt. Quelques caisses traînaient çà et là et un tunnel assez large s'ouvrait sur le côté. Des étagères chargées d'ustensiles garnissaient les murs et des ouvrages métalliques de bonne facture soutenaient le tout. Un monte-charge était même aménagé pour les objets lourds. Les outils remisés là étaient de toute sorte, et le souterrain donnait donc l'impression étrange de pouvoir servir à des travaux de menuiserie, de métallurgie, de construction navale... mais en tout cas sans rapport avec l'agriculture.

Djidane fit signe à la princesse de garder le silence et de le suivre dans le tunnel, éclairé par des torches fichées dans des appliques à intervalles réguliers. Ils avancèrent sur quelques mètres, sans faire de bruit, pour finalement déboucher dans une autre pièce un peu plus grande. La première chose qu'ils remarquèrent était un chocobo. Le gros volatile jaune, haut comme un homme, picorait le sol dans un enclos garni d'herbe sèche aménagé sur la majeure partie de l'espace. De l'autre côté de la clôture, le sol avait été pavé avec soin jusqu'à un nouveau tunnel au fond, et à l'entrée de la salle, juste là où ils y pénétraient, se tenait un cabanon d'où une lumière filtrait et d'où sortaient des voix. Ils se cachèrent derrière un énorme tonneau attenant et écoutèrent deux personnes qui discutaient.

– Pourquoi il bouge celui-là ? C'est le frère du maire qui l'a trouvé, c'est ça ? demanda une voix d'adulte.

– Ouais. Ils se sont réconciliés, on dirait, répondit une voix plus jeune, sans doute un adolescent. Ça va nous faire deux bras de plus. Il n'y a plus que la vieille à avoir des réticences, maintenant.

– Bah ! Si elle veut continuer à planter ses citrouilles, grand bien lui fasse...

– Elle arrête pas de râler : « À quoi ça sert de détruire les champs ? ». Elle en veut toujours au chef d'avoir pris cette décision.

Ils s'interrompirent un instant, puis la voix la plus jeune retentit de nouveau.

– On a vraiment besoin de plus de main d'œuvre... Qu'est-ce qu'on fait, on le met dans une boîte ?

– Oui. Ceux du château s'en occuperont.

– C'est vrai. Nous, on se contente de les fabriquer, pas vrai ?

– Exactement. Après, ça ne nous concerne plus.

– Bon, allons-y.

Trois silhouettes se découpèrent bientôt dans la lumière du cabanon et se dirigèrent vers le tunnel du fond. Bibi était au milieu, flanqué de deux hommes. Djidane se préparait à bondir et se ruer sur les ravisseurs, mais la princesse le retint par le bras, et le tira au contraire en arrière, vers l'entrée de l'entrepôt.

– Mais enfin quoi ? esquissa Djidane des lèvres sans émettre un son, ses yeux lançant des éclairs.

Elle ne l'avait jamais vu ainsi en colère, mais elle attendit néanmoins que les autres soient hors de portée de voix avant de s'expliquer.

– Ils n'arrêtent pas de parler du château. Et le tonneau à côté duquel nous étions cachés porte un insigne que j'ai déjà vu à Alexandrie. Il y en avait un certain nombre là-bas, avec cette même marque.

– Un commerce entre ici et la capitale ?

– Oui, et il ne s'agit certainement pas de céréales. Tu as entendu quand ils parlaient de « détruire les champs ». Et ils n'auraient pas eu besoin d'enlever Bibi pour de l'agriculture, de toute manière...

Elle resta pensive un instant.

– J'aimerais découvrir la nature des relations entre Dali et Alexandrie, reprit-elle. Donc, s'il te plaît, ne nous faisons pas remarquer pour l'instant.

Djidane hocha lentement la tête, en respirant profondément.

– Compris, Dagga. Mais si jamais Bibi est en danger, j'interviendrai quoi qu'il arrive. D'accord ?

– C'est bien ainsi que je voyais les choses.

– On se dépêche. Ils sont déjà loin.

Ils retournèrent à l'enclos du chocobo. Djidane en profita pour observer le fameux insigne sur le tonneau, une étoile à quatre branches dans un cercle vert. Il n'avait jamais vu cette marque auparavant. Il tapota le tonneau, qui semblait vide.

– Mais qu'est-ce qu'ils peuvent bien transporter... murmura-t-il.

Ils passèrent devant le chocobo qui grattait la terre de son bec, et s'engagèrent dans un nouveau tunnel qui déboucha rapidement dans une nouvelle salle de stockage. De nombreuses caisses étaient remisées dans tous les coins. Sur le mur de gauche, bien alignées, se trouvaient des boîtes rectangulaires, grandes comme un homme. On aurait dit des sortes de cercueils. La princesse en eut froid dans le dos. De l'autre côté de la pièce étaient rangés divers ustensiles de verre, comme ceux qu'on utilise dans les laboratoires pour la confection ou le stockage des potions. Une nouvelle ouverture était visible dans le mur du fond. La grille censée la barrer était relevée et ils passèrent dans un nouveau tunnel au sol couvert de planches, qui descendait légèrement.

Ils parvinrent bientôt dans un nouvel entrepôt bien plus grand que les précédents. Celui-ci ne leur apprit rien de plus, il était seulement tout aussi encombré de caisses et de tonneaux que les autres, mais ils commencèrent à entendre un bruit étrange venant du fond. Un bruit métallique régulier.

– On dirait un peu le bruit dans la salle des machines de l'aérothéâtre, murmura Djidane.

Ils se dirigèrent vers ce bruit et se retrouvèrent dans une nouvelle salle beaucoup plus étrange. Une énorme machine déversait des objets sur un tapis roulant qui s'enfonçait plus loin. Le bruit des mécanismes de l'appareil emplissait tout l'espace autour d'eux. Djidane commença à s'avancer pour examiner l'étrange ouvrage, mais la princesse le rappela.

– Chut, écoute.

Elle s'approcha de nouvelles boîtes rectangulaires posées près de l'entrée de la pièce.

– Bibi ? demanda-t-elle.

– Mam'zelle Dagga ?

Elle se tourna vers Djidane et lui demanda son aide pour ouvrir la caisse, qui était scellée. Le brigand sortit une de ses dagues et la glissa délicatement dans l'interstice entre la boîte et le couvercle. Puis il fit pression sur le manche, jusqu'à ce que le bois cède dans un craquement. À l'intérieur, Bibi apparut, un peu secoué mais apparemment indemne.

– Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda Djidane.

Bibi prit une toute petite voix et regarda ses pieds.

– Juste après ton départ, quelqu'un m'a emmené de force... Il m'a dit « Bouge pas ». J'avais très peur alors... j'ai pas bougé. Après, il m'a demandé : « Qu'est-ce que tu faisais dehors ? L'aérocargo est pas encore là ». J'ai pas compris, alors j'ai rien dit.

– L'aérocargo ? s'exclama la princesse.

– C'est ce qu'il a dit. Et ensuite « On va te mettre avec ceux d'aujourd'hui ».

– Tout cela ne me plaît vraiment pas du tout... marmonna pensivement la princesse.

– La prochaine fois, dit Djidane à Bibi, tu ne te laisseras pas faire, d'accord ?

– Comment ça ?

– Dans ce genre de situation, tu dois essayer de crier, pour les impressionner. Par exemple, tu leur dis : « Laissez-moi tranquille, bande d'abrutis ! ».

– Bande... d'abrutis ? répéta la princesse en détachant les syllabes avec un regard dubitatif.

– Un truc dans le genre, quoi. Ça les surprend et ça leur fait peur.

– Fait... peur... Moi ? demanda Bibi.

Djidane hocha vigoureusement la tête

– Bien sûr ! Pourquoi pas ?

Le mage noir n'avait pas l'air convaincu. Djidane et Grenat se tournèrent de nouveau vers la machine étrange au fond de la pièce.

– Bibi, j'ai un truc à te demander. Je sais que t'en as peut-être pas envie, mais on voudrait aller explorer les lieux... Jeter un coup d'œil là-bas au fond.

– Si. Moi aussi, je veux savoir ce qu'il y a là-bas, répondit Bibi d'une voix raffermie.

– Alors allons-y.

Ils se dirigèrent vers la machine qui faisait le vacarme. Elle était reliée à des mécanismes qui arrivaient du plafond. Le tapis roulant partait de la pièce, emportant des objets ronds et blancs, comme d'énormes œufs éjectés par la machinerie. En même temps que ces objets, des volutes de mince fumée étaient exhalées.

Djidane se pencha sur l'ouverture et renifla.

– C'est de la brume, dit-il. C'est étrange, car la machine elle-même semble reliée au moulin, donc elle ne fonctionne pas à la brume...

La princesse s'était approchée d'une grande porte fermée adjacente, à double battant. De la fumée filtrait légèrement des interstices.

– Là aussi on dirait de la brume.

Djidane s'approcha et regarda la vapeur blanchâtre en hochant la tête. Il dégaina ses dagues par sécurité et se saisit de la poignée. Il lança un regard interrogatif à ses deux compagnons, qui acquiescèrent silencieusement, et ouvrit la porte, dévoilant une salle emplie de brume.

Des petites créatures volantes se jetèrent sur lui en ricanant, mais il s'y était préparé. Il les trancha en deux sans leur laisser le temps de répliquer.

– Des monstres de la brume...

La petite pièce derrière était complètement noyée dans les vapeurs délétères qui cascadaient depuis les parois du fond. Djidane entra dans l'atmosphère presque irrespirable, et vit rapidement ce qu'il cherchait. Une autre machine imposante, toute de métal et de verre, aspirait la brume par des tuyaux. Il n'avait jamais rien vu d'aussi complexe, avec des mécanismes étranges et des ballons de verre remplis de liquide aux propriétés inconnues. Tout cela était relié au mur et, au-delà, à l'autre machine. Il ressortit et ferma la porte derrière lui.

– Elle est alimentée en brume par des tuyaux dans cette pièce, expliqua-t-il.

Je comprends. Elle fonctionne à la fois grâce au moulin et grâce à la brume, expliqua la princesse. Deux sources d'énergie complémentaires. Dans le même genre, mon oncle avait construit un aéronef monoplace hybride, à brume et à pédales. Ça n'avait pas eu beaucoup de succès, si ma mémoire est bonne.

– Je ne crois pas que ce soit ça, ça doit être autre chose, dit Djidane en secouant lentement la tête.

Il montra les œufs qui se déversaient de l'engin à un rythme régulier.

– Je te parie que ces trucs sont produits à partir de brume concentrée. La brume ne fournit pas l'énergie à la machine mais la matière première.

– De la brume solidifiée ? demanda Bibi.

– C'est ce que je pense, répondit Djidane.

Il regarda la princesse en réfléchissant.

– Ton oncle est un spécialiste des engins qui marchent à la brume. Tu crois qu'il a tenté ce genre d'expérience ?

– Je ne crois pas, non, répondit-elle rapidement. Il s'occupe avant tout d'aéronefs. Et de toute manière, nous nous trouvons à l'évidence dans une installation d'Alexandrie, pas de Lindblum.

L'oncle de la princesse n'était autre que le roi Cid IX de Lindblum. Ce n'était en fait pas son oncle, d'ailleurs, mais plutôt son parrain et le meilleur ami de son défunt père, mais elle avait pris l'habitude de le nommer ainsi.

– Mais c'est étrange, ajouta-t-elle après une hésitation. Ma mère n'aime pas les machines, les habitants d'Alexandrie en général n'aiment pas les machines, alors comment une installation aussi complexe peut-elle bien se trouver là ?

Ils regardèrent de nouveau le tapis roulant qui emportait les étranges objets plus loin dans les souterrains.

– Il faut continuer, dit Bibi après un court silence, en se dirigeant d'office dans la direction où partaient les œufs.

Puis il se retourna, comme s'il était surpris de sa propre hardiesse.

– Enfin... si vous voulez... ajouta-t-il d'une petite voix. Je pense que les réponses sont par là... plutôt que de rester à... spéculer dans le vide.

Les deux autres lui sourirent et lui emboîtèrent le pas. Après la pièce où ils étaient, le tapis roulant passait au-dessus d'une sorte de petit lac souterrain, et un pont de bois leur permettait de le longer. Un peu plus loin, un chocobo courait dans une roue, qui elle-même actionnait le tapis roulant. Pour inciter l'oiseau à avancer, on avait installé un chocolégume au bout d'une corde non loin de son bec. Une installation efficace mais qui faisait assez rudimentaire, tranchant avec la complexité des engins qu'ils avaient rencontrés.

– C'est méchant, de traiter un animal de cette manière, maugréa la princesse pour elle-même.

Djidane la regarda avec étonnement. Il avait presque oublié qu'elle était peu sortie du confort de son château auparavant. Cette utilisation du chocobo, ou de tout autre animal, n'avait rien d'inhabituel, ni de spécialement choquant. Cependant, ce n'était ni le moment ni le lieu de polémiquer, aussi continua-t-il à avancer sans rien dire.

De l'autre côté du lac, le tapis roulant entrait dans une nouvelle machine, qui s'enfonçait dans la paroi. Ce qui arrivait aux œufs à partir de là était donc hors de vue. Le pont sur lequel ils se trouvaient, quant à lui, amenait à un nouveau tunnel assez sombre. Le long de ce boyau, de loin en loin, étaient aménagées des ouvertures servant probablement à la maintenance de la machine, mais ils ne pouvaient pas distinguer grand-chose et continuèrent donc à avancer.

– On ne voit rien, mais je crois que j'entends quelque chose, intervint la princesse à voix basse.

Djidane avait entendu lui aussi, et il commençait vraiment à redouter la suite.

– Oui, je pense que c'est bien des œufs, et qu'ils éclosent, répondit-il sur le même ton.

Ils longèrent encore le tunnel un moment, jusqu'à ce qu'ils débouchent dans un boyau plus large et bien éclairé qui formait l'entrée d'une grande caverne. Et ils se figèrent, les yeux écarquillés. De la machine sortait un câble métallique qui avançait, transportant des sortes de mannequins inertes.

– On dirait des répliques de... murmura la princesse.

Djidane se tourna vers Bibi. Ce dernier était complètement tétanisé. Il regardait les êtres, avec leur visage noir surmonté d'un grand chapeau pointu, avancer le long du câble. À l'exception de la couleur de leur veste, et peut-être une taille légèrement plus élevée, ils étaient en tous points semblables au mage noir.

Djidane repensa alors au valseur, qui semblait aussi être une autre variété de ces mannequins, et songea que ça expliquait bien des choses. Ici étaient produits des créatures qui servaient la reine Branet. Ces mannequins-là, le valseur et les « deux autres »... Voilà donc pourquoi les villageois avaient enlevé Bibi et l'avaient enfermé dans une boîte. Ils l'avaient à l'évidence confondu avec leurs créations.

Mais qui donc était Bibi, en fait ? Il était différent, bien sûr. C'était leur ami, il ne devait pas l'oublier. Et il avait d'ailleurs insisté pour découvrir la vérité, il semblait se poser les mêmes questions. Il restait planté là, tout tremblant. La princesse, quant à elle, avait le visage anxieux, et ses murmures indistincts semblaient dirigés contre sa mère. Qu'avait donc fait la reine Branet ?

Un bruit derrière eux les tira de leurs pensées. Quelqu'un arrivait. Djidane tira les deux autres par les bras pour continuer le long du tunnel. Celui-ci débouchait dans un nouvel entrepôt où de nombreux villageois étaient affairés à ranger les mannequins dans des caisses. Les caisses étaient à leur tour stockées dans de gigantesques tonneaux portant l'insigne qu'ils avaient déjà vu plus tôt. Un de ces tonneaux semblait complet, tandis qu'un autre était en cours de remplissage. Les trois intrus se cachèrent derrière du matériel, en croisant les doigts pour ne pas avoir attiré l'attention.

– Il va bientôt être l'heure, annonça à la cantonade le villageois qui arrivait.

– On a presque fini de charger, répondit une femme qui supervisait le travail.

Ils entendirent des bruits de pas, des bruits de voix indistincts et d'autres sons dénotant le travail accompli par les villageois pour charger leur marchandise pendant quelques minutes, jusqu'à ce qu'une nouvelle voix s'élève.

– Ouverture ! cria la voix.

Djidane se décala pour jeter un coup d'œil, et vit une grande trappe s'ouvrir, laissant entrer la lumière du soleil. Une rampe était placée pour monter à la surface et quelques chocobos avec des harnais se tenaient là, attendant leurs chargements. Un premier tonneau fut renversé par quelques villageois pour pouvoir rouler. L'oiseau allait le tirer vers la surface.

– Il faut pas rester ici ! murmura-t-il précipitamment. On va finir par se faire repérer.

Le tunnel par lequel ils venaient d'arriver semblait libre. Il s'en assura, vérifia que l'attention des villageois était absorbée par le chargement, et entraîna ses compagnons vers l'entrée du souterrain.

– Je veux assister au chargement, dit la princesse en haletant tandis qu'ils couraient le long des tunnels.

– Moi aussi, Dagga, mais on va rejoindre le cargo par l'extérieur, sinon, quand la pièce sera vidée, ils vont nous tomber dessus.

ooo

Pendant ce temps, le capitaine Steiner courait lui aussi vers le cargo. Il venait de la demeure du grand-père Moricio, qui s'occupait de l'observatoire du village et des repérages aériens. Le chevalier avait toujours bien aimé le kafé, mais désormais, décida-t-il, il détestait les buveurs de kafé. Le grand-père semblait les collectionner, et il l'avait fait attendre un long moment, à lui faire sentir les différents arômes subtils de ses crus les plus rares, sans répondre à ses questions. Tout ça pour finalement lui annoncer, à force qu'il insiste, que le cargo venait d'atterrir et que le chargement allait commencer. Steiner s'en était étranglé de surprise.

Il avait vérifié par la fenêtre. L'imposant aéronef de transport était bien là-bas, posté sur un terrain adjacent au village. Il lui avait fallu toute sa maîtrise de lui pour contenir sa colère, et il avait même réussi à saluer le vieil homme en partant. Les gens de la campagne ne savent pas ce que c'est que d'être pressé...

Le capitaine s'approchait à vive allure du cargo qui était posé là, les moteurs au repos, avec à côté de lui deux énormes tonneaux prêts à être chargés. Il réfléchissait à la marche à suivre. Il allait sans doute pouvoir embarquer à son bord, mais le problème restait qu'il lui fallait encore trouver la princesse... et la convaincre, mais pour cela, il avait une petite idée.

Il arriva sur l'aire de chargement. Une dizaine de villageois étaient là en train de discuter après avoir préparé la cargaison.

– Je me demande bien ce qu'ils en font, au château, dit l'un.

– Moi aussi, répondit un autre. Ils doivent en avoir pas mal depuis six mois que la fabrique existe. Et on peut dire qu'on tourne vraiment à un bon rythme.

– En tout cas c'est plus rentable et intéressant que les travaux dans les champs, pas vrai ? dit un troisième.

Soudain, ils se rendirent compte de l'arrivée de Steiner, et se turent.

– Qui êtes-vous ? lui lança un villageois qui semblait être le chef du petit groupe.

– Capitaine Steiner, des brutos d'Alexandrie.

– Ah, d'accord. Un brutos, cette fois-ci. On vous laisse gérer le chargement dans le cargo, dans ce cas. Notre boulot à nous s'arrête là.

Et les villageois levèrent le camp pour retourner vers le village. Le chevalier, perplexe, entendit vaguement des conversations disant que ce n'était pas souvent qu'Alexandrie leur envoyait quelqu'un pour superviser, et deux adolescents gloussèrent en disant que l'amazone de la dernière fois était plus agréable à regarder. Il resta quelques instants là, dans l'expectative, puis se tourna vers le village pour se mettre en quête de la princesse. À peine avait-il fait quelques pas dans cette direction qu'il la vit justement courir vers lui, accompagnée de Bibi et, hélas, de Djidane. Il tendit l'oreille, car le jeune homme lui criait quelque chose.

– Derrière toi, papy ! finit-il par entendre.

Il se retourna et vit une silhouette volante foncer dans sa direction. Elle ressemblait fort à Bibi, en bien plus grand et pourvue de deux ailes déployées. Surpris, il dégaina quand même spontanément son épée, attendant le nouveau venu qui s'arrêta à quelques mètres devant lui en flottant légèrement au-dessus du sol. Les trois autres arrivèrent à lui en même temps. Djidane avait lui aussi dégainé ses armes.

– Princesse Grenat, sa Majesté vous attend au château, dit la créature d'une voix sifflante.

– Vous êtes le deuxième, c'est ça ? demanda Djidane.

Le capitaine se tourna vers lui.

– Que signifie, brigand ?

Le jeune homme préféra jouer franc-jeu.

– Quand on s'est évanouis dans la grotte, j'ai été attaqué par un type qui lui ressemblait.

– Ah ! C'est donc toi qui as vaincu numéro 1 ? intervint la créature. Mais je suis une version améliorée ! Toute résistance est inutile... Princesse, suivez-moi gentiment. La reine attend.

– Je refuse. Je ne viendrai pas.

– Je vous fais peur, peut-être ?

Le capitaine s'adressa au valseur d'un air buté.

– Si vous le permettez, c'est à moi et à personne d'autre qu'il incombe de ramener la princesse.

– Vraiment ? ricana le valseur. J'admire votre efficacité redoutable.

Il marqua une pause, pendant que Steiner s'empourprait, visiblement furieux.

– Ne me gênez pas dans ma mission, conclut la créature.

D'un rapide coup d'aile, il fondit sur le chevalier, le renversant au sol sous le choc. Bibi fut le premier à réagir. Il saisit son bâton à deux mains, plissa les yeux et fit tomber la foudre sur le valseur. L'éclair frappa de plein fouet le monstre, qui se retourna pourtant en ricanant. Il fixa quelques instants le petit mage.

– C'est de cette manière, avorton, qu'on fait tomber la foudre, railla-t-il.

Il claqua des doigts, et soudain la foudre s'abattit simultanément sur Djidane, Steiner et Bibi. Visiblement, le valseur était seulement désireux d'épargner la princesse. Les trois furent sonnés par la violence de l'attaque, mais Steiner se releva rapidement et il se rua sur le valseur l'épée brandie. Il mit toute sa rage pour porter un coup horizontal et trancher le monstre en deux.

Sa lame, pourtant, ne rencontra que le vide. Il sentit alors un coup formidable derrière sa tête qui le fit basculer face contre terre. Se retournant péniblement sur le dos, il vit le valseur qui le surplombait. Visiblement, l'affreuse créature maîtrisait la téléportation. Il vit l'air crépiter autour des doigts gantés du monstre et s'attendit au pire, mais l'attaque magique fut interrompue par Djidane qui chargeait à son tour. Le jeune homme, le visage noirci par le sort de foudre précédent, sauta par-dessus le chevalier étendu et bondit pour planter ses lames dans son adversaire. Le valseur répéta alors simplement la même tactique et se téléporta. Il se matérialisa derrière le malandrin, prêt à frapper.

C'était une erreur. En effet, dans cette position, il tournait lui-même le dos au chevalier. Steiner se redressa aussi vite qu'il le pouvait, grimaçant de douleur, et alors que le monstre allait frapper un Djidane sans défense, il rassembla toutes ses forces et planta son épée jusqu'à la garde dans le dos du monstre.

Le valseur poussa un rugissement et disparut. Djidane et Steiner regardèrent tout autour d'eux et le virent un peu plus loin. Il était sévèrement blessé, portait une main à l'endroit où la lame l'avait transpercé, mais était toujours valide. À l'évidence, il n'avait pas menti en disant être plus puissant que le numéro 1. Il commença à flotter vers eux, les mains à demi levées. L'air crépitait autour de ses doigts et ces étincelles se firent de plus en plus vives au fur et à mesure qu'il avançait. Djidane se préparait à plonger sur le côté pour éviter l'attaque.

Soudain, le valseur tout entier s'embrasa. Bibi était derrière lui, le bâton pointé vers son ennemi, concentré à l'extrême par l'effort. Steiner et Djidane bondirent en même temps sur le valseur pour le transpercer. Celui-ci, trop affaibli et déconcentré, ne put pas se téléporter et il s'effondra dans un râle, déjà à demi consumé. Bibi bascula en arrière, inanimé.

Tous se précipitèrent sur lui et la princesse commença à le soigner magiquement.

– Il est épuisé. Il a rassemblé toutes ses forces dans un unique sortilège alors qu'il était déjà fortement diminué, expliqua-t-elle.

Elle concentra sa magie curative pendant que Djidane regardait les alentours. Les caisses de transport avait disparu, sans doute chargées dans le cargo. Le jeune homme s'en étonna : c'était comme si le personnel avait embarqué la cargaison sans se préoccuper le moins du monde de ce qui se passait autour !

L'engin, en tout cas, semblait prêt à prendre son envol. Djidane se retourna vers les autres et vit Bibi se redresser doucement, revigoré par la magie blanche de la princesse. Celle-ci était pensive.

– Ce valseur, vous pensez vraiment qu'il était envoyé par Mère ? demanda-t-elle.

– Allons, princesse, répondit Steiner sur un ton presque paternel, vous ne pouvez pas croire une telle créature. Plus nous nous éloignons du château, plus nous risquons de rencontrer de tels gredins se faisant passer pour des envoyés de Sa Majesté.

– Vous pensez que le secret de mon identité aurait été percé à jour ?

– On ne dissimule pas aisément une origine de haut rang, pontifia le chevalier.

– N'importe quoi, intervint Djidane, Dagga fait de gros efforts. C'est plutôt toi, en criant partout « Princesse ! Princesse ! », qui détruit sa couverture.

– Quand bien même, répondit le capitaine sur un ton désagréable, le résultat est là.

Il se tourna vers la jeune femme.

– Princesse, un aéronef doit passer ici dans deux heures, en direction d'Alexandrie. Restez avec moi jusque-là et nous pourrons rentrer en sécurité.

Djidane le regarda avec étonnement.

– Et le cargo, où il va ?

– Il va à Lindblum, je crois, répondit Steiner. Vous n'avez qu'à y monter, personnellement vous ne me manquerez pas.

– Comment savez-vous cela, capitaine ? demanda Grenat, perplexe

Le chevalier montra le poste d'observation de la main.

– Le gardien du belvédère m'a donné les renseignements. Un homme charmant, qui fait du très bon kafé.

– C'est conclu, alors, déclara Djidane, enthousiaste. On monte dans le cargo. Par les airs, Lindblum n'est pas si loin.

Le chevalier crispa les mâchoires, fit mine de se calmer, et s'exprima d'une voix posée.

– Princesse, écoutez. Vous savez bien que je n'approuve pas.

– Et vous, vous savez que je désire aller à Lindblum, répliqua la princesse, les sourcils froncés.

Steiner soupira.

– Laissez-moi au moins passer devant, afin que je vérifie que nous avons l'autorisation d'embarquer et qu'aucun danger ne vous menace dans le cargo. Je reste votre garde du corps, après tout.

La princesse marqua une hésitation, puis lui fit signe de la main d'y aller. Elle le regarda s'éloigner en trottinant et grimper à l'échelle du vaisseau. Il se passa un moment où tout le monde resta perdu dans ses pensées.

– Djidane, Dagga, ces mannequins... ils me ressemblent ? demanda Bibi.

Les deux jeunes gens avaient craint cette question. Djidane s'agenouilla devant le mage noir. Il était difficile de prétendre le contraire.

– Ils te ressemblent un peu, Bibi. Mais ça veut rien dire, ce sont que des mannequins. D'accord ?

Bibi hocha la tête sans grande conviction. Plus loin, les moteurs du cargo se mirent en branle et les hélices commencèrent à tourner.

– Mais qu'est-ce qu'il fait, le vieux ? pesta Djidane.

Le chevalier n'était pas visible d'ici.

– Tant pis, venez, il va bientôt décoller.

Bibi partit devant, mais la princesse resta pensive. C'étaient des tonneaux avec un insigne qu'elle avait vu à Alexandrie. Les mannequins produits ressemblaient assez aux valseurs probablement envoyés par sa mère. Et surtout, le capitaine avait cédé un peu trop facilement.

– Djidane, où penses-tu que va ce vaisseau ?

Il va à Alexandrie, bien sûr, répondit-il avec un grand sourire. Allez, viens !

Il l'entraîna par le bras, mais elle ne se laissa pas faire, le repoussant avec un mouvement d'humeur.

– Enfin, Djidane !

– Fais-moi confiance, répondit-il avec un clin d'œil. Je te promets de t'emmener à Lindblum.