CHAPITRE FINAL : Our Fate

A : Écrire une ultime note dans le journal. 1 Vote

B : Détruire le journal. 1 Vote.

PARTIE 1 : My dream with you.

Je déposai le carnet sur un reste de planche qui allait me servir de support tandis que je fabriquais un petit coussin à partir du coton éparpillé un peu partout sur le sol. Résultat inconfortable, mais très suffisant. J'ouvrais le journal à une date bien précise : celle du 8 Mars 2013. Je déchirai violemment les pages antérieures à cette date en laissant en vie les traces de ma folle semaine sainte. Et, après une petite minute d'hésitation à un millimètre du papier, mon stylo commença à retranscrire mes nouvelles pensées. Je me trouvais ridicule à parler ainsi, avec une autre plume, un autre ton -quoi qu'étant toujours sans vraie cohérence et sans langue de bois. Mais si ma tête pouvait se soulager avec ça, j'étais prête.

Je notai.

Vendredi 29 Juillet 2016.

Je ne sais pas quoi te dire. Cela fait longtemps que je ne t'avais pas vraiment vu...j'ai perdu l'habitude de te parler. J'avais la tête ailleurs, perdue au milieu des vertiges et du sang. Et d'autres choses bien trop dures à décrire.

Tu sais d'ailleurs pourquoi je te parlais quotidiennement lors de cette époque que j'oserais juger de bénite ? Alors que je me sentais à peu près seule et pas réellement dans ma peau ? Tu sais pourquoi est-ce que je te parlais à toi plus qu'à n'importe quelle autre personne ? À vrai dire, la réponse que j'ai ne me convainc pas trop. Pour l'instant...

J'ai tellement peur...ma tête n'arrête pas de bourdonner en permanence et ma main tremble, mon écriture retranscrit sûrement le bordel qui règne dans ma tête comme dans ma vie. Dire que je ne suis pas la pire à craindre...je partage ma ridicule vie avec Chloé. Tu t'en rappelles, de Chloé ? Probablement.

Je n'ai vraiment pas le moral pour rire, mon vieil ami, depuis qu'Arcadia Bay est morte en emportant petit-à-petit mes souvenirs et mon ascension dans sa chute.

Excuse-moi. Je te parle depuis tout à l'heure sans que tu sache ce qu'il s'est passé. Et, bordel, tu en as raté des choses...je ne sais même plus où tout cela avait commencé.

Ah, oui, je m'en souviens. Arcadia Bay morte...jamais tu n'aurais dû voir cela : c'était une vraie tragédie où mes larmes se mêlaient aux gouttes de pluies étouffants les cris au loin. Chloé avait dû m'amener en urgence à l'intérieur du phare tellement je sentais mon cœur se briser.

Une énorme tempête, mon propre enfant par-dessus le marché, aurait pu être notre ultime épreuve. Je l'espérais si fort quand Chloé me tenait dans ses bras et lorsque le panneau annonçait la sortie de la ville, et lorsque j'ai embrassé ma meilleure amie pour la seconde fois. Au moins une question dans ma vie qui a su trouver une réponse.

Lorsque nous étions arrivées au niveau d'une espèce de station-service, peu avant notre déclaration, j'avais envie de tirer un bon gros doigt d'honneur à ce putain de destin et de lui cracher l'ordre de nous laisser un tant soit peu tranquilles au lieu de nous remettre une couche sur le passé sombre de Chloé qui me donne encore la boule au ventre en y repensant.

Au final, on avait pu s'en sortir, tu t'en doutes bien, mais je n'avais jamais connu jusqu'alors un tel pic de stress me retournant à ce point l'estomac. Et encore, j'avais le ventre vide si mes souvenirs jusque-là ne sont pas trop instables.

Plus tard, nous étions arrivés à l'aéroport de je-ne-sais-plus-où dans le fin fond de l'Oregon. Un vrai bordel sans queue ni tête ayant simplement commencé par une interruption des programmes. Ouais, attends-toi carrément au champ lexical des médias, tu vas comprendre.

Une militante d'un combat un peu factice avait commencé à cracher les pires mots possibles saupoudrés de récits d'actualités moyenâgeuses sensé donner un sens à son combat. Qui aurait pu penser qu'un simple geste pouvait détruire comme créer n'importe quoi ? Qui aurait pu penser qu'un simple baiser allait changer tant de choses ?

Et c'est là qu'intervient la magie des médias, avec leurs élèves les journalistes et leur baguette leur stylo ou leur appareil photo. Malheureusement, un Serpentard s'était invité à la fête. Et c'est là que le temps a décidé de se moquer de moi, me donnant plusieurs fois envie de lui crier "Are you fucking cereral ?!" à la tronche.

Je pense que je vais esquiver la première partie de notre première ligne temporelle assez rapidement. Car elle est tout simplement trop parfaite pour que je puisse t'en parler sans ressentir un goût amer au fond de la glotte. Pour faire simple : Chloé et moi étions installées, nous avions un job, un Warren 2.0 existait sans le côté dragueur manqué et...je regrette un peu de ne pas avoir complètement profité de cette époque.

Puis, un sale jour, tout s'était détraqué dans notre propre circuit au profit de celui qui avait failli l'anéantir complètement. J'ai revu cette fichue Dark-Room, et réentendu les compliments obscènes de mon ancien professeur. Il y avait aussi la militante stupide et les mecs de la station reconvertis en violeurs, pour bien boucler la boucle en triplant la sécurité tu vois ?

Et j'ai trahi une promesse...tu sais laquelle. Mais je le devais. Voir Chloé souffrir ainsi m'était encore plus insupportable que de subir de nouveau les traitements de Jefferson, je me serais vendue comme esclave en échange de sa liberté si Dieu le voulait. Je suis revenue à l'aéroport, en 2013, et j'ai mis hors-course le paparazzi, dix points pour Gryffondor !

Et nous voilà arrivés dans cette seconde lignée, celle que j'avais bien fait d'oublier, mais qui avait laissé ses traces. J'ai de nouveau vu la mort en face, si tu savais à quel point elle était repoussante et magnétique à la fois. Si tu savais tout ce que Chloé avait dû endurer seule, tu serais en train de te moquer de moi ou de me haïr. Au choix.

Ces dernières semaines j'ai appris à quel point l'oubli ou l'ignorance peuvent être tellement cruels et amicaux à la fois...j'avais littéralement tout perdu en l'espace de quelques secondes (de mon point de vue) et j'ai dû tout reconstruire...et sur ces bases...plus d'amis, plus d'amour. Juste de la haine. Chloé avait subi un courroux inexistant et mon ami Henry -le Warren 2.0- est devenu mon pire ennemi. Ouais, le retour à la réalité après le rêve.

Aujourd'hui -et oui, fini le flashback- j'avais pris mon courage à deux mains. Je voulais avancer, grandir, pas me comporter en gamin digne des Prescott (long débat...Nathan me serre encore un peu le cœur en repensant à son histoire) enfermé dans la puissance inutile et la haine des autres. J'ai quitté le travail, me suis réconcilié avec Henry et lui ai payé une vieille dette. Tout était bien parti...

Et puis j'ai vu Chloé sur le point de se suicider. Le reste avait été suffisamment bruyant pour que tu puisses savoir ce qu'il s'est passé. Jamais la mort n'avait été aussi proche d'elle...et c'était la première fois que je la voyais l'appeler de son propre aveu. J'ai eu tellement, tellement peur. Ma vie entière s'écroulait, mon petit monde pas parfait mais que j'aimais quand même était éparpillé aux quatre vents.

Et à ce moment-là, pour la toute première fois de mon existence, j'avais clairement envie de mourir. D'arrêter ce circuit infernal et injuste. La vie est injuste.

Ça me fait penser à quelque chose : un jour, un grand philosophe avait dit "Life is cruel, why the afterlife sould be any different ?" en évoquant la mort. Je la connais, cette mort, en l'ayant effleuré du but des doigts à de nombreuses reprises. Mais cette fois, j'ai failli me faire emporter en pensant à un endroit plus juste, moins dur pour nous, et surtout reposant. La mort est-elle réellement autant injuste que la vie ? Ai-je fait le bon choix en retenant cette pulsion séductrice ?

Si c'est le cas, c'est juste que j'ai été condamnée pour mes fautes, si Dieu existe. Je ne m'étais jamais réellement posé la question maintenant que j'y pense. Si Dieu n'existe pas, alors on arrive au même résultat.

Je regrette l'ancienne époque. Tout était tellement plus simple, plus beau, plus...facile. Même si je peux le faire techniquement, j'aimerai tant pouvoir remonter le temps et le bloquer sur cette époque bénite où j'étais une pirate, où Chloé et moi vivions heureuses, où nous nous aimions -certes platoniquement, mais je l'adorais déjà à cette époque- sans a priori et où nous rions sans fin. J'aimerais tellement tout détruire...pour tout reconstruire...en étant une gosse.

Car c'est ce que je suis. Chloé avait raison. Je joue, je ris, j'aime, je casse, je suis punie et je reconstruis. C'est le cycle de ma vie, de ma jouvence éternelle. Notre vie est cruelle, comme notre enfance. Notre vie est spéciale, comme notre enfance. Tu as compris le manège.

Ça semble stupide dit comme ça, mais en écrivant ces mots je viens d'avoir le déclic, un grand sourire barre mon visage à la seconde où j'écris ces lignes. Je me sens à la fois stupide et géniale...mais au moins j'ai la réponse à mes questions. Une réponse qui m'arrange, une réponse parfaite.

Tu sais pourquoi j'avais besoin de te parler ? Car tu étais pour moi un ami imaginaire parfait, ceux que l'on voit dans nos rêves et un peu opposés à ce qu'on est mais qui nous écoutent et nous aident. Je ne suis pas écrivaine, juste une photographe. Je ne suis pas une journaliste, juste un témoin de la vie courante. Je ne suis pas un adulte connaissant tout à la vie, mais une âme d'enfant.

Voilà pourquoi j'écrivais. Voilà pourquoi j'arrête. Je veux grandir en gardant ce que je suis. Je vis dans le passé, ma zone de voyage, je me repose dans le présent et j'attends l'avenir armée jusqu'aux dents. Ça peut sembler stupide, je le sais...mais merci pour ce que tu as fait pour moi.

Dors bien. On se reverra dans un autre endroit. Un confortable et discret, un petit coin de paradis. Mon coin de paradis.

Au gré des vents. Au gré du temps. Au gré de nos envies. Comme des pirates. Comme des amantes. Comme des gosses.

La dernière fois que j'ai écrit ici, je m'étais posée une ultime question. Je ne pense pouvoir le refaire ici...mais vu que je n'ai plus de débats à faire sur ma vie ou autre...est-ce que j'ai fini de grandir ?

Je te dis adieu sur ce paradoxe et j'accepte enfin mon destin.

Notre destin.

FIN. -MAX CAULFIELD 1995-2?

Je refermais précautionneusement le carnet, le scellant définitivement. J'avais l'air stupide à force de sourire, mais tant pis. J'avais enfin un vrai but, une seule direction et une envie : l'inconnu. L'Inattendu. C'est de ça qu'on vivait Chloé et moi et c'est pour ça que je n'étais pas prête d'arrêter de vivre.

Je me levai et rassemblais quelques affaires. Mon appareil fétiche avait survécu à mon carnage...béni soit Dieu s'il existe !

Je me dirigeais en direction de notre chambre. Sans prendre la peine de toquer, j'ouvris la porte...et vis les sacs prêts. Chloé m'offrait un large sourire qui me fit fondre le cœur et agita ses clés de voitures. Sans que je ne sache pourquoi, il y avait aussi une bouteille d'huile dans son bagage. Un appareil photo numérique était aussi accroché à la sangle du sac. Un appareil que je n'avais pas vu depuis longtemps.

Et elle commença à parler sur un faux ton de général mêlée à un accent pirate.

-Ma fidèle compagne est prête, Moussaillon ?

-Carrément, Capitaine ! dis-je en souriant.

-Le trésor est-il récupéré ?

-Je suppose qu'il est dans votre bourse dans votre sac.

-Bien vu ! Descendons.

Et c'est ce que nous fîmes. Je déposais alors les clés de notre appartement, bien fermé, dans la boîte aux lettres...avec la clé de la dite boîte.

Et, enfin, nous étions prêtes. Nos bagages sur le dos, mon appareil old school autour du cou, et la voiture ronronnant.

Nous partions le soir même vers l'inconnu. Et on a aimé ça.


PARTIE 2 : Paradise in Hell.

Les routes vides, la nuit noire et la musique à fond. Je viens tout simplement de résumer les premières heures de notre longue épopée. Chloé n'enchaînait pas les clopes et les bouteilles de bière -heureusement d'ailleurs ! - mais elle était à fond. Elle riait et criait de bonheur en même temps que moi. Elle était magnifique.

L'autoradio enchaînait les titres de Rock'n'roll, de metal, de Hard-Rock, de rap. Il n'y avait pas réellement un fond intelligent ou philosophique dans tout ça, mais on n'en avait rien à faire. Nous chantions et hurlions des I LOVE ROCK'N'ROLL ou des I WAS MADE FOR LOVIN' YOU. Même si ma préférée était Highway to Hell de AC/DC. Je me suis même surprise durant un instant à être debout sur le siège, la tête dépassant par le toit du pick-up en hurlant ma joie de vivre.

-Calme-toi Max, avait raillé Chloé à ce moment-là, faudrait pas que le vent emporte ton corps de maigrichonne !

Je finis par calmer un peu mes pulsions, sans pour autant arrêter de m'amuser. Finalement, après trois bonnes heures de route, Chloé s'arrêta.

-Descend Max, tonna Chloé d'une voix dure. On a un truc à faire.

L'aire où Chloé s'était arrêtée semblait inoccupée depuis longtemps. C'était un champ de terre, de poussière et de cailloux avec quelques arbres, coupé du reste du monde sur une petite route de campagne inaccessible. La nuit était fraîche ce soir-là, sans nuages et la Pleine Lune diffusant sa clarté dans le ciel. Les étoiles brillaient de mille feux, les constellations que je connaissais tant durant ma première enfance aux noms de légendes se dessinaient dans le bleu mes yeux et prenaient vie dans mon imagination.

Je souris, et pris mécaniquement mon vieux Polaroid. Il me reste que sept photos à prendre, faudra que je rachète du papier si on en trouve, et prit la photo de la Lune illuminant la plaine.

-MAX ! Ramène-toi !

Je jetai alors un regard à Chloé, accroupie au sol et me faisant de grands signes, avant de la rejoindre. Elle avait formé durant mes rêveries un petit puits de terre qu'elle isola sous mon regard d'une sorte de bâche faite de brindilles de bois et de feuilles.

-Rassemble quelques pierres grosses comme ton poing s'il te plaît -il doit y en avoir à côté- et installe-les autour du trou pour soutenir la bâche.

Je hochai la tête et me mis à la tâche tandis que Chloé retournait à la voiture, cherchant je-ne-sais quoi dans la boîte à gants. Quelques minutes m'avaient suffi pour trouver une bonne dizaine de galets épais et deux de plus pour terminer le puits. Chloé revenait, deux bouteilles de bière et une d'huile dans les mains et une grande barre de métal sous le bras, et sourire au visage. Même si je sentais qu'elle semblait stressée.

-Max...prends l'appareil photo dans mon sac s'il te plaît et installe-le sur le trépied.

-Le trépied ?

-Ouais, jeune aveugle, celui sous mon bras. Un petit souvenir de ton ancien métier.

En haussant les épaules, c'est ce que je fis. Une minute de bataille pour déplier le bordel et trois de guerre pour installer l'appareil plus tard, je pus enfin allumer la récolte d'une précédente croisade. Chloé me criait les étapes à suivre pour bien régler les paramètres de cette barbarie en plein milieu de la nuit. Finalement, quand j'eus réussi à trouver la résolution, l'ISO, la mise au point et le format parfait, Chloé me demanda de commencer à filmer puis de me rapprocher.

J'appuyais sur le bouton, un compteur de dix secondes se lança, et je me rapprochai de l'installation de Chloé. Le puits était désormais prêt, et rempli d'huile -dont le cadavre de la bouteille reposait un peu plus loin- où une petite corde faisait trempette.

L'enregistrement commença, et Chloé ouvrit les deux bières...en s'aidant d'un briquet. Pourquoi pas, mais à ce moment-là, le lien se fit immédiatement dans mon cerveau...nan, je devais rêver. Je haussai un sourcil à la vue des bouteilles.

-Tu veux boire maintenant ? demandais-je un peu surprise et d'un ton distrait.

-Yep, assurait-elle.

-Et tu veux tenter de me faire boire ça ?

Elle sourit et s'approcha, me tendant une bouteille à bout de bras.

-Allez Max, juste une gorgée pour la forme et je finis le reste ! On doit fêter notre nouveau départ ce soir...

Bien que je ne fusse pas totalement convaincu, je décidai de prendre la bouteille et d'avaler directement une gorgée de bière en tentant de ne pas broncher ou tousser. Vu que Chloé avait craché sa gorgée et riait à gorge déployée, je pense que je n'ai pas réussi.

-Sérieux Max, clamait Chloé partagée entre le fou-rire et l'attendrissement, t'es vraiment trop mignonne.

-Tu dis ça maintenant mais je vais avoir l'air beaucoup moins classe quand je cracherai mes poumons ! clamais-je entre deux quintes de toux et un crachat.

-Si tu le dis, ria ma punk, bon...maintenant un peu de sérieux.

Elle posa sa bière à moitié bue sur le sol et se racla la gorge. Elle hésita encore durant quelques secondes puis se lança en allumant son briquet.

-Max...là je vais te parler sérieusement, annonçait-elle en se baissant, maintenant qu'on prend un nouveau départ...j'ai envie que tu me promettes quelque chose.

-Laquelle ? demandais-je en voyant Chloé approcher sa flamme de la ficelle huilée.

Elle leva les yeux sur moi, alluma la mèche, et sourit.

-D'oublier le passé.

La mèche se consuma à une vitesse plutôt folle, jusqu'à toucher le réservoir d'huile qui s'embrasa immédiatement. Les flammes orangées puaient le colza cramé et les flammes atteignaient à peu près mes cuisses. Chloé sortit enfin une photo de sa veste et la regarda un moment, une petite larme perlant à ses yeux. Elle donna une légère bise sur le papier plastifié et le déposa dans le feu en murmurant un simple mot. Avec un prénom.

-Adieu Rachel...

LA photo. Celle que j'avais trouvé complètement au hasard dans sa chambre le jour de nos retrouvailles, celle du seul sourire que je connaissais de feu Rachel Amber. Je la vis lentement se détruire, du bord jusqu'au centre, sans pitié et sous les pleurs silencieux de Chloé. J'avais bêtement ramené les deux paumes de ma main sur mon visage à cause de l'état de choc.

Cette photo lui tenait tant à cœur...Rachel lui tenait tant à cœur. Avant que je ne puisse poser la question, Chloé parla entre ses larmes.

-Il fallait que je le fasse Max, je devais faire mon deuil. Durant un an et quelques, tu m'avais presque de nouveau abandonnée, mais je ne t'en ai pas voulu. Comme je n'en ai jamais voulu à Rachel. J'en avais assez de râler sur mon passé, sur mes erreurs et sur ce que j'aurais pu faire si j'avais pu changer le cours de temps...mais je n'ai pas eu tes pouvoirs. J'ai trop joué avec ma vie avant la tempête Max. Et je me devais d'enterrer tout ça pour mieux avancer. Je devais arrêter de regretter Rachel, ton départ, la mort de Papa et l'arrivée de David dans la vie de Maman. J'ai grandi maintenant Max...mais je veux garder ma joie d'antan.

Chloé gardait la tête haute, bien qu'humidifiée par ses larmes, regardant Rachel accomplir son ultime voyage. Y avait-il un Las Vegas au paradis pour elle ? Nous observait-elle en souriant à l'heure où nous étions là ? Je l'espérais. Et en regardant le ciel, une petite prière païenne résonnant dans mon esprit, je pris une décision.

-Moi aussi j'ai un deuil à faire.

Et, sous le regard dubitatif de Chloé, je me mis à courir vers mon sac et en extirpai l'objet dont l'épitaphe s'écrivait dans ma tête. J'avais pris quelques secondes de réflexion intense, à longer l'objet rugueux du bout de mes doigts et à regarder une dernière fois à l'intérieur. J'en extrayais un élément important.

Je revins auprès du puits enflammé et de Chloé qui attaquait la bouteille que je n'osais pas terminer. Cette dernière se leva en souriant...avant de déchanter en voyant le sacrifice que je comptais faire au temps. Elle fronça les sourcils et fit une petite grimace d'incompréhension.

-Euh...Max, commença-t-elle à dire en pointant l'objet avec sa bouteille, tu es sûre de vouloir brûler ÇA ?

J'acquiesçais avant de conclure simplement.

-Il faut que je le fasse Chloé, je dois faire mon deuil. Le deuil de mon passé et le deuil de mes pouvoirs.

Elle pencha de la tête et sourit en versant une partie de son alcool sur et à l'intérieur du condamné. Pour faciliter la combustion.

Je lançais un dernier regard à mes traces et à mes souvenirs, à ma première enfance. J'eus une pensée pour Warren, pour Kate, pour Victoria, pour Joyce et David, pour Nathan, pour tous les autres. Je repense à Arcadia Bay, à son paysage, à sa faune et à sa flore. Je repense à tous nos mots, toutes nos aventures et à toutes nos bêtises. Je ris en repensant à la fois où nous avions tâché la moquette des Price, une larme coule en repensant à l'accident de William, je souris en repensant à nos retrouvailles et j'embrasse Chloé en même temps que l'avenir.

Et je lançai mon journal de bord dans le feu, tandis que Chloé et moi nous unissions pour l'éternité sans cérémonie et sans robes avec Live to Win en fond sonore.

Nous avions repris la route le soir même, le cœur prêt. Le mien en tous cas.

Chloé arborait un air un peu pensif au cours du trajet, regrets ou réflexions ? Je ne peux répondre, ses seules réponses étant "Nan, je n'ai rien" ou "je pense à ce qu'on fera plus tard" même si c'était écrit dans ses yeux qu'il restait une trace d'amertume. Après une journée et demi de route -la demi-journée étant utilisée pour dormir soyez pas fous- nous arrivâmes à Arcadia Bay.

Pourquoi venir une troisième fois dans ce lieu, allez-vous me demander, alors que je comptais définitivement tourner la page ? Pour plusieurs raisons.

La première était un service que je rendais à Henry. Un article unique qui allait bouleverser toute sa rédaction sur ce qu'était devenu Arcadia Bay, un grand coup de publicité pour la ville et peut-être -si l'humain n'était pas aussi pourri que ce que l'on dit- un moyen d'aider toute cette population. Chloé s'occupait, à sa grande surprise et en gage d'un vrai honneur, des photographies d'illustration de l'article tandis que je rédigeais le témoignage.

Une personne assez étrange nous avait accueilli dès le premier jour. Étrange car il avait l'air d'un Robinson Crusoé auquel on aurait retiré du muscle : une grande barbe grise tellement mal entretenue qu'elle était aux couleurs du Ying Yang, grande taille, air fatigué et dur dans un regard qui m'était bien trop familier et voix étouffée. En gros le stéréotype du mec banalement barbant aux phrases philosophiques tellement tirées par les cheveux que ça en justifierait leur taille et repoussant à souhait. Mais c'était presque tout l'inverse : généreux, souriant -avec une teinte de mélancolie en voyant Chloé sans que je ne comprenne pourquoi- et vraiment touchant. Deux gamins d'environ sept et neuf ans -des frères et sœur- l'avaient pris pour leur père adoptif d'après ce que j'avais compris, ils portaient de curieux bandages un peu artisanaux et semblaient un peu faibles.

Je ne pus m'empêcher de prendre une photo pour moi en voyant les deux compagnons de jeu s'amuser avec cet anonyme au cœur sur la main.

Tout ce beau travail fut accompli en environ une demi-dizaine de jours.

Soit pile le temps qu'il nous fallait pour arriver à cette seconde raison : un deuil. Un deuil heureux. Nous étions alors en pleine chaleur du mois d'Août et deux enterrements étaient prévus -ce qui était monnaie courante dans ce bidonville abandonné de l'Amérique- avec la particularité que l'un des deux défunts était une plus grande connaissance pour moi que les deux malheureux orphelins dont je tairai le nom par respect.

La majorité de la foule pleurait à la tombe des deux orphelins, je ne voyais pas notre hôte. Mais qu'à cela ne tienne, le plus important était la dalle de marbre blanche injustement plus grande que celle des gosses mais heureusement moins fleurie et moins visitée. Le prêtre improvisé devant faire le discours semblait réellement barbé malgré ses efforts visibles et la plupart des regards étaient dédaigneux et dégoûtés. Chloé me tenait la main en signe d'en encouragement un peu fortement.

-Je dois y aller Chloé, lui assurai-je en l'embrassant discrètement sur la joue, ne t'en fait pas.

Elle me lança un regard perplexe, se métamorphosant en regard attendri, et me lâcha la main. Je m'avançais alors au niveau de la stèle blanche.

Mark JEFFERSON. 11 Avril 1975-29 Juillet 2016.

Je pris alors ma respiration et marmonna une prière hypocrite dans ma tête avant de lancer un ultime regard à ce qui restait de cet homme qui valait tant pour moi et de déposer un ultime cadeau. Un morceau de papier déchiré en deux, jaunie avec le temps, ayant lancé le circuit. La boucle était bouclée. Je lui avais rendue sa fichue photo. Je n'avais pas pleuré.

-Souffrez de là où vous êtes, enfoiré.

Ce furent mes derniers mots adressés à Mark Jefferson.

Chloé m'attendait à quelques mètres de là et me prit instantanément dans ses bras dès qu'elle m'aperçut. Tout était terminé désormais, je pouvais réellement passer à autre chose. Nous nous embrassâmes brièvement -par respect et pudeur- et nous commencions à nous diriger ver la sortie...quand soudain j'avais vu notre hôte. Mais aussi un mort, un miracle, et un vieil ami perdu de vue depuis trop longtemps.

Chloé écarquilla les yeux, ses membres faillirent tomber, tandis que des larmes d'émotion abreuvaient mon regard. Il s'était rasé, à peu près bien habillé -enfin comme il le pouvait quoi- et son regard avait retrouvés une certaine dureté, une certaine colère qui lui était propre. Une colère d'un ancien rempli de regrets, une colère pleine d'expérience, une colère quasi militaire.

-Toi ?! demanda Chloé. Qu'est-ce que tu...mais...

-Je sais Chloé, résonna sa voix rauque et fatiguée.

-Mais...comment...EXPLIQUE-MOI !

Cette fois, Chloé était réellement en colère. Sa voix avait failli atteindre la cérémonie non terminée des deux enfants, mais heurtait douloureusement mes tympans en écho.

-Je n'ai rien à expliquer Chloé...j'ai survécu, c'est tout.

-SURVÉCU ? Tu as juste eu de la chance !

-Comme toi. Et comme Max.

Une bataille de regard commença. Colère et rancœur n'avaient pas disparus en autant de temps. Mais je voyais bien qu'il ne voulait pas se battre, pas maintenant. Plus jamais.

-Chloé...laisse David faire son deuil. Laisse-le leur dire adieu.


PARTIE 3 : Carry On.

David nous avait ramené dans sa demeure avec une certaine tension dans l'air depuis la fin de la cérémonie entre Chloé et lui. Ce n'était pas le même genre d'affrontement qu'ils avaient lors des innombrables années où j'étais à Seattle, une tension partagée entre le regret et l'appréhension pour David et entre le chagrin et l'incompréhension pour Chloé. Nous ne nous étions pas tenues la main, aucun contact autorisé.

Nous entrâmes enfin dans ce qui nous avait servi de logement durant dix jours et neuf nuits, une sorte de pièce aménagée dans les débris d'un des bâtiments où l'humidité n'était pas très gênante et où il y avait assez de place pour y caler trois matelas. Un appartement d'étudiant comme vous le direz peut-être. C'était beaucoup plus pathétique que cela.

David s'affala dans ce qui avait l'air d'être un fauteuil ressemblant étrangement au mien après que je m'en sois occupé en soupirant un râle et en penchant sa tête en arrière tout en tentant de la garder haute face aux regards glaçants de Chloé qui arborait un profil de psychopathe en quelques secondes, les doigts entrecroisés. Je décidai finalement d'entamer la conversation moi-même pour éviter quelque problème.

-David...qu'est-ce qui vous est arrivé depuis la tempête ?

Il se releva soudainement en râlant contre son corps faible -et encore...c'était un euphémisme- et me fixa longuement, la fatigue se lisant dans ses yeux, avant de soupirer et de commencer à parler difficilement.

-T'es vraiment étrange Max. C'est la première fois en presque trois ans que tu me revois et tu veux directement parler du passé...tu sais que ça ne t'avancera pas à grand-chose ?

-Je sais David, entamais-je avant qu'il ne me coupe la parole

-Si tu le sais, pourquoi ne me parles-tu pas de votre aventure à vous deux ? Elle a l'air plus trépidante que la mienne.

Chloé faillit casser net ses mains tandis qu'une migraine commençait à envahir mon crâne à la pensée de toutes nos aventures.

-Pour sûr qu'elles le sont, déclara sèchement Chloé, mais sûrement pas autant que les tiennes.

David prit un air désolé. Il se leva et fit quelques pas vers le mur et poussa son matelas, cachant quelques feuilles...et une photo qu'il fixa longuement tout en s'affalant sur son fauteuil. Le papier avait subi mille et une souffrances, c'était une certitude, pourtant il la regardait comme si elle était neuve, intemporelle.

Il fixa mélancoliquement le plafond durant une petite poignée de secondes en bougeant muettement les lèvres avant de revenir vers nous et de parler d'une voix mélancolique, trahissant petit à petit une certaine colère, un certain dégoût et une certaine peur.

-Mon parcours avait commencé après la tempête, j'avais réussi à survivre grâce à la saloperie de ce Jefferson -et je n'en suis pas fier- et rassemblé assez de preuves pour avoir la certitude de le voir en prison pour un long moment. Une fois Jefferson assommé, je suis sorti voir les dégâts. J'ai aidé quelques personnes blessées dans la ville mais ceux-ci n'ont pas survécus malgré tous mes efforts. Par la suite j'avais tenté de me réintégrer dans la société, de vivre une vie à peu près normale...mais je n'ai jamais réussi à le faire.

-C'était beaucoup trop dur ?

Il bougea de la tête alors que Chloé avait baissé la sienne, fixant ses pieds avec un air dégoûté que je comprenais à peu près...ou pas.

-Non, ce n'était pas facile...car elle restait bloquée dans ma tête. L'image indélébile de la ville détruite, le cauchemar que je faisais chaque nuit, et surtout une voix...une petite voix dans ma tête qui me manque. Elle me manque.

Il me tendit alors la photographie, et mon cœur se serra. C'était une vielle photographie un peu décolorée, les bords noirs bavaient en plusieurs cercles arc-en-ciel, où seuls les personnages centraux survivaient. Une femme en robe blanche et un homme en costume noir, tous deux souriants. Le mariage d'une morte et d'un condamné. Il reprit son histoire d'une voix tremblante.

-Joyce me manque beaucoup...jamais je n'oublierai les bâtiments détruits, la pluie, le restaurant qu'elle gérait complètement essoufflé...et quand je l'avais retrouvé...

-Arrête, ordonna Chloé dans un murmure à peine audible

-J'avais espéré que...j'avais espéré qu'elle était juste en train de dormir, continuait-il sans avoir entendu Chloé, elle avait les yeux fermés...

-David...tais-toi...

-J'ai essayé de la ramener en sécurité, racontait-il toujours dans son cycle de surdité, elle n'avait plus de pouls...j'ai tout fait...

-David ! Ferme ta grande gueule ! ordonna Chloé d'une voix trahissant sa colère et sa douleur quoique toujours basse.

-Je vais paraître tellement pathétique en disant ça maintenant, je le sais...mais j'aurais tout fait pour la faire revenir, pour de nouveau lui parler et m'excuser...j'aurais aimé remonter dans temps.

Et Chloé explosa. Elle se leva soudainement en criant sur David, stoïque, des termes que je ne peux décidément pas vous montrer. La colère faisait briller ses yeux de plusieurs larmes aux mille feux et couleurs. Sa voix flanchait, se renforçait, se noyait et se séchait de manière hétérogène au fil de ses insultes et de ses plaintes. Et, avant de partir en trombe en lançant une bouteille en verre sur le mur, elle avait dit cette simple phrase :

-Cette vie est vraiment injuste...

David et moi étions restés silencieux une petite demi-dizaine de secondes. Et mon cœur m'ordonna de me lever et de la rejoindre immédiatement, laissant David seul et muet.

Il pleuvait, à l'extérieur, et Chloé était dos au mur. Seuls ses yeux rougis et gonflés démarquaient les larmes des gouttes de pluie qui s'abattaient sur son visage. Je la pris immédiatement dans mes bras, sans pleurer, la laissant soulager ses émotions.

Chloé n'avait jamais autant craqué depuis la découverte du corps de Rachel -quelqu'un avait-il retrouvé son cadavre par la suite ?- il y avait trois ou six ans de cela. Sa voix se perdait entre ses larmes et sa colère, ses idées noires et son passé. Je lui fais une promesse, elle me serre une peu plus le dos. Je la regarde dans les yeux, elle baisse de la tête.

Je mets mes mains sur son visage, elle décolle les siens de mon dos, je l'embrasse tendrement, elle continuait de pleurer chaudement. Ce fût une petite minute de silence plus tard que Chloé put de nouveau parler.

-C'est injuste Max...j'avais tout perdu au cours de ma vie. J'ai perdu mon père, une grande amie et un premier amour, ma santé, ma conscience...mon humanité...et ma mère. J'ai trop souffert Max, je voulais avancer et continuer. Mais c'est trop dur. Pourquoi ? Pourquoi est-ce que s'est compliqué pour moi d'accepter que quelqu'un parte Max ? Pourquoi je n'arrive pas à m'entendre amicalement avec la Mort ? Pourquoi David m'énerve-t-il autant ? Pourquoi est-ce que je ne suis qu'une suite de questions sans aucune réponse ? Qu'est-ce que je suis vraiment ? Un gosse qui ne veut pas grandir ou une adolescente en pleine crise ? Qu'est-ce que je dois faire pour en finir ?

Ses paroles étaient tintées d'une véritable hargne mélancolique. Ni envers William, ou Joyce, ou David, ou même moi. Il n'y avait qu'un seul pas que Chloé devait franchir, celui que j'ai fait à peine quelques heures avant. Je laissais mes mains remonter dans ses cheveux océan en murmurant à son oreille tendrement.

-Parce que tu n'as pas à te poser ces questions. Il n'y a qu'une seule solution d'en finir Chloé : c'est d'avancer et de pardonner une personne en particulier : toi-même. Tu n'as pas à regretter ton passé ou toutes les merdes qui te sont arrivés sur la gueule. Tu n'as pas à regretter William, tu n'as pas à regretter Rachel, tu n'as pas à regretter ton entente avec David ou même la mort de Joyce. Il faut faire avec, et continuer d'aller de l'avant. Nous ne sommes pas des enfants Chloé, ni même des adultes.

-Alors, interrompit Chloé en un reniflement, qu'est-ce que je dois faire ?

-Avancer. Avec moi. Vivre avec ce que nous a laissé notre passé et ce qui construira notre avenir : nos souvenirs, notre imagination, nos rires et nos pleurs. On ne doit plus remonter dans le temps, mais s'envoler de nos propres ailes. Et ça commence ici et maintenant Chloé.

-Ici...

Nous nous séparâmes alors...Chloé haussa la tête.

-Et maintenant.

Nous rentrâmes alors dans le bâtiment, un sourire éphémère sur le visage. Ai-je dit éphémère ? Alors que nous étions juste au pas de la porte, un grand coup de feu retentit à mes oreilles.

-DAVID ?!

Une mare, une épaisse étendue rouge étalée sur le mur s'offrait à notre vue lorsque nous étions rentrées. L'image était atroce à voir : le corps de David était étendu sur le sol, tous les muscles détendus, sa tête colorée de rouge et ouverte du trou béant d'une balle à bout portant venant du pistolet affalé au sol. Ses yeux étaient ouverts. J'avais sérieusement envie de vomir, l'odeur du sang et les morceaux de cervelle abîmées me brûlaient les sens de manière phénoménale.

J'attrapai immédiatement la main de Chloé et leva mon bras en remontant dans le temps. Quelques secondes avaient suffi avant d'arriver au bon moment sous l'air surpris de David, qui relâcha immédiatement son arme qui -miraculeusement- n'avait pas tiré de coup.

-Max ? Chloé ? Mais...

-On est rentrées, c'est tout...David, vous n'avez pas à faire ça !

-C'est trop tard pour tenter de me sauver, Max...

-Mais...votre histoire, votre vie David...elle ne peut pas se terminer comme ça !

Il soupira un peu, et nous invita à nous rasseoir d'un signe faible de la main en se massant la tempe de l'autre tandis que les nôtres ne se séparaient pas. Après avoir accusé le coup et compris en une fraction de seconde la nature de nos relations, il ne put s'empêcher de sourire.

-Ça ne m'étonne pas vraiment que vous soyez ensemble. Joyce m'avait souvent dit que vous étiez inséparables pendant votre enfance. J'avais pû me rendre compte de cela il y a un long moment...ça m'avait pas mal marqué. Votre discussion dehors en a sûrement été la preuve...

-J'imagine, dis-je avec un faible sourire, on a vécu pas mal de choses ensembles.

-Ouais, intervint alors timidement Chloé, je...on est unies.

Il soupira.

-Être uni...c'est un peu ce qui m'avait manqué durant toute ma vie. Je suis né seul, grandi seul, et je finirai sans doute seul...c'est peut-être le cycle de ma vie.

-Elle serait injuste si votre pensée était vraie.

-Mais elle est vraie...je ne m'en suis jamais rendu autant compte que lors de ces trois dernières années.

Chloé haussa alors la tête, et en fixant David droit dans les yeux, elle demanda :

-Raconte. Tu n'es pas seul aujourd'hui, alors profites-en.

Il sourit. Faiblement, pathétiquement, mais il sourit.

-J'ai décidé de revenir à Arcadia Bay pour y rester. Je pensais résister quelques jours avant de commencer à avoir faim et soif à force de traîner dans les ruines...mais il y a eu tout ce monde qui est arrivé petit-à-petit, vivant dans une plus grande misère que moi et qui se battaient pour vivre. Je me sentais idiot et odieux de venir ici pour voir la Mort alors que d'autres essayaient de l'esquiver. J'ai décidé de me battre...et un jour je suis tombé sur ces deux marmots que vous connaissez.

Il se pinça les lèvres presque aussi fortement que mon cœur.

-Ils avaient eu un peu peur de moi au départ, à cause de ma barbe et de mon air un peu mélancolique en les voyants...ils me faisaient beaucoup trop penser à Joyce et à Chloé.

Cette dernière gonfla un peu fort le torse à l'entente de cette phrase, sans doute pour se détendre.

-Et ensuite, alors qu'ils avaient faim, ils m'ont demandé une partie d'une de mes conserves. Puis un autre jour, encore et encore. Ils restaient pour manger, on parlait un peu. Ils avaient dormi ici aussi comme vous le savez. Ils n'avaient pas d'histoire, mais ils ont embelli un peu la mienne. Je commençais à avoir des idées un peu naïves sur les bords comme un gamin...comme ceux que j'aurais voulu pouvoir élever.

Des larmes perlaient à ses yeux.

-Que leur est-il arrivé David ? Pourquoi ils sont morts ?

-Un jour, alors qu'ils jouaient avec d'autres enfants, ils sont tous deux tombés sur des morceaux de verre et de fer rouillé...et c'est là que le cauchemar avait repris. Je les ai bandés, je leur ai apporté tous les soins que je pouvais...mais les plaies se sont infectées. Ils sont morts avant-hier comme vous le savez. Et c'est là que la vie est injuste Max. C'est là que j'ai compris que je n'avais plus aucune raison de fouler le sol de cette planète.

Son sourire prit une saveur un peu plus amère, et il lança un regard à Chloé. Regard rempli d'excuses muettes et de regrets visibles blanc sur noir.

-Je sais que je n'aurais jamais d'excuses Chloé, je sais que jamais tu ne me pardonneras de m'être introduit dans ta vie. Je veux juste que tu saches cette simple chose, tu vas sûrement en rire ou être indignée mais...malgré les erreurs et malgré les disputes...les années que j'ai passé en votre compagnie à Joyce et toi ont été les plus belles de ma vie.

Et là, notre grande surprise, Chloé se leva et s'approcha de David. Elle le fixa un long moment dans les yeux et parla.

-Tu as raison David. Je ne m'excuserai pas pour ce que j'ai fait, car j'assume mes choix. J'assume tout David, même mes phases les plus sombres. Oui j'ai pris de la drogue, oui je vous ai déçue, oui j'ai failli niquer tout le reste de ma vie. Mais j'assume David. Et c'est pour ça que je te pardonne. Pour rien d'autre.

Simple, concis et sincère. Chloé tendit la main à David, qui l'empoigna faiblement en signe de paix. Il sourit de nouveau et ramassa son pistolet.

-Je crois que c'est la plus belle manière que j'ai de partir Chloé...sortez les filles. Et merci pour tout.

-Merci David...prends soin de Maman.

-Seulement si tu prends soin de Maxine, soldat.

Ils sourirent tous deux alors Chloé m'empoignait la main pour sortir et laisser David en finir. Il ferma ses yeux.

-Ne vous aventurez pas dans l'obscurité.

La pluie à l'extérieur était torrentielle, les éclairs bardaient le ciel de leurs grands faisceaux lumineux et l'eau s'infiltrait dans les bâtiments. Mais nous n'entendions rien Chloé et moi, main dans la main, à regarder le ciel et écouter qu'un seul bruit. Un seul son. Une délivrance d'un homme et de sa belle-fille.

Ce soir-là, David Mensen était parti plus heureux que jamais, et Chloé et moi allions hériter de son bonheur.


Epilogue : Life Is Strange.

La vie est vraiment bizarre...mais elle est aussi drôle quand j'y pense.

Chloé et moi avions fait notre vie, comme dans les films de Disney, nous avions pris notre envol alors que la veille nous venions tout juste de sortir de notre chrysalide. C'était parfait à cet instant-là. Nous voguions sur notre propre navire, hors du temps et des règles, hors des horreurs et des guerres. Elle et moi, rien d'autre.

Nous avions fini au bout d'un moment par nous poser à Las Vegas comme nos rêves nous l'avaient promis. Nous avions bu à la mémoire de Rachel et nous avions finalement décidé de la porter cette fichue bague. On jouait aussi, allez savoir dans quel sens du terme, comme des enfants qui ne savaient pas vraiment où aller. Des enfants un peu précoces pourrait me dire un inconnu, et ce serait un euphémisme grave.

Mon pouvoir ne servait plus vraiment à grand-chose, même Chloé avait arrêté de vouloir jouer avec. Plus d'effet papillon, de théories chaotiques ou ne-savais-je encore. Juste l'avenir et rien d'autre.

Nous étions restées environ un demi mois à Vegas, le temps d'accomplir ce que tout couple fait là-bas et où Chloé avait vu sa chance grandir d'heure en heure. Dix, vingt, mille voire deux cent mille dollars en poche d'heure en heure que nous avions enfermés après dans ces chambres noires qu'on appelle banques.

Je fais une petite pause, car là vous devez sûrement vous dire que ce n'est qu'un simple récit fantasmé d'une jeune femme voulant polariser l'attention sur elle-même. Je n'ai jamais dit que cette vie était parfaite du tout au tout...mais elle avait le mérite de nous montrer que peu importe les disputes, les obstacles et les tricheries, nous pouvions rester soudées.

Surtout si Chloé utilise les mêmes armes qu'eux...ouais, je hais les jeux.

Nous avions décidé de ne pas adopter d'enfants. Nous ne voulions pas que quelqu'un d'autre ne pleure quand notre tour viendra de mourir, et nous voulions rester seules. Toujours à bord du fameux pick-up puis d'une caravane -ou camping-car- qui était devenu notre foyer. Notre foyer mobile.

Je revoyais encore à peu près tous les jours les ultimes photos polaroid prises lors de notre début de voyage : les selfies, les paysages, les moments capturés dans l'instant. Nos traces du passé, les seules traces qui attestaient de notre passage sur Terre.

Nous avions fait à peu près le tour des États-Unis, à la rencontre du prochain, à l'attente d'un futur baiser le soir. Et toujours avec le sourire.

Je pense que c'est pour ça que la vie est étrange. On a souvent l'impression en cours de route, lorsqu'un pneu crève, qu'on est bloqués. Que lorsque le deuxième puis le troisième pneu éclatent nous sommes condamnés. On a tous eu à un moment envie de retourner dans le passé pour éviter le clou ou le porc-épic ayant bousillé la bagnole. Moi, j'étais la seule personne au monde à remercier le fait qu'il y ait eu ce clou.

Mais la vie est également cruelle.

A mon éveil, ce jour-là d'une année oubliée par ma mémoire, je savais que quelque chose ne tournait plus rond, qu'il y avait un cheveu dans la soupe. Chloé avait dormi un peu trop longtemps ce jour-là, le jour le plus stressant de toute ma longue vie. Résultat final et sans appel, tellement évident et tellement cruel que mes cris et mes pleurs étaient bien plus puissants que toutes les balles de revolver ou tous les couteaux possibles.

Cancers du poumon et du sein. En grande avancée et forcément fatales.

Et Chloé avait refusé les soins. Je crois que ce jour fut l'une des plus grosses disputes que je n'ai jamais entendue de toute ma vie. J'étais sérieusement en colère : comment pouvait-elle choisir d'abandonner alors qu'il nous restait une centaine de nouveaux mondes à braver ? Le diable s'ennuyait-il réellement dans son enfer vide pour qu'il décide de nous infliger ça ?

Et, au milieu de nos cris et de nos pleurs, Chloé avait dit une seule phrase. Une seule phrase m'ayant poussé à me calmer et à réfléchir.

-Je m'entends bien avec la mort maintenant.

Cette simple phrase voulait tout dire : il n'était plus question de fuir le destin, de remonter dans le temps ou d'essayer quelque chose d'inespéré. Chloé acceptait son sort et l'attendait d'une certaine excitation désobligeante. Alors nous devions boucler la boucle et terminer notre parcours là où il avait commencé.

Il était temps pour nous de retourner à la maison.

Arcadia Bay avait énormément changé depuis notre passage. De nouveaux bâtiments remplaçaient la prison froide et austère qui régnait sur la ville. A la place du Two Whales Diner s'était élevé un nouveau restaurant, ironiquement appelé The Whale, à la carte bien différente de celle de Joyce. Mais bon, le repas n'était pas trop mal. Le cimetière était toujours régulièrement fleuri, malgré le nombre d'enterrement ayant baissé énormément, surtout le "Monument aux Morts" avec la même épitaphe, et un nom en moins. Rachel avait enfin la tombe qu'elle méritait d'avoir depuis si longtemps, des bouquets de roses étaient déposés à côté de sa photo.

Son unique photo.

Blackwell n'était plus. Je n'ai rien d'autre à rajouter à cela, tout le prestige de l'Académie était mort en même temps que sa ville -peut être aura-t-elle une Résurrection à son tour ?

Nous avions choisi de ne pas y aller et, bizarrement, personne n'avait touché à la déchetterie d'après les dires des habitants. Il y aurait toujours des jeunes qui se droguent, des sans-abris et cætera. Nous étions loin de tout cela désormais, malgré Chloé qui faiblissait de jour en jour en gardant son magnifique sourire sur son visage.

Tout ceci est le constat que je m'étais fait cette nuit-là dans la caravane. Le ciel était dégagé et le vent frais faisait du bien par rapport à la chaleur qu'il faisait. Un silence régnait encore et toujours dans notre pièce. Mon regard se posait tantôt sur les constellations, tantôt sur nos photographies. Chloé était allongée sur notre lit, une caméra à la main.

-Tu regarde encore la vidéo Capitaine ?

-Ouais, affirmait-elle en souriant, ça me rappelle des bons souvenirs.

Je lui souris, et regarde encore une fois ce qui avait fait toute ma vie. Une larme nostalgique éphémère coule sur ma joue en même temps que mon sourire grandissait. La petite boîte logée dans ma main semblait si lourde que ma respiration ne pouvait s'empêcher de s'y adapter.

Ma vue s'arrêta sur une biche bien familière durant une petite poignée de secondes. Durant quelques instants, ce fut comme si nous parlions l'une à l'autre, bravant les frontières de l'Homme et de l'Animal, du réel et du fantastique. Elle se retourna, et se volatilisa en galopant en direction de la Lune. La boîte semblait plus légère.

Chloé, en remarquant mon air pensif, couina d'une voix fatiguée.

-Max...tu n'es pas obligée tu sais...

Instantanément, je tournai la tête en lui souriant.

-J'ai fait une promesse, Chloé. Un jurement solennel, et je ne peux pas le trahir.

Je me servis alors un verre d'eau et prit six sucreries blanches dans la boite pour les avaler en retenant une petite grimace dû au goût. Chloé soupira en souriant alors que je revenais vers elle en m'allongeant sur le lit. La vidéo qui passait représentait notre fameux "Sacrifice du Passé" comme on aime bien le dire.

-Regarde Max, c'est ma séquence préférée.

-Je sais Chloé, on l'a regardé une dizaine de fois.

Alors, pour la onzième fois, Chloé et moi voyons notre union enflammée. Un sourire se figea de nouveau sur le visage de Chloé, qui ferma le caméscope. Je pris alors mon vieux polaroid, une seule et unique photo était encore possible, et l'alluma.

-Chloé...PHOTOBOMB !

Elle lança un regard espiègle à l'appareil, puis à moi.

-Tu prends toute la place, disait-elle d'un ton taquin.

J'appuyais sur le bouton, flash, et la dernière photo sortit. Elle dormira sur la table de chevet.

Chloé se réinstalla confortablement, et surtout difficilement à cause de ses forces se sapant d'heures en heure, et me fixa directement dans les yeux sans dire un mot. Ça aurait pu être un moment gênant mais je voyais à ce moment-là toutes les craintes et toute la fatigue qu'elle compilait depuis ces longs mois de maladie. Juste un partage d'un dernier instant.

-Max…t'imagine ce qu'on aurait pu faire dans d'autres situations ? En faisant d'autres choix ?

-Ah, entamais-je en souriant, je ne préfère pas imaginer. Je suis sûre qu'on serait devenues maîtres du monde si on nous avait laissé faire !

Elle sourit.

-Peut-être…mais je suis sans doute trop fatiguée pour imaginer autre chose…

La fatigue commençait à se faire remarquer dans mon corps à moi aussi, alors qu'on commençait à s'embrasser simplement. C'était un peu le grand cycle de notre vie à Chloé et à moi. Se chercher, se trouver, s'entraider, prendre notre envol tels les papillons que l'on est.

En parlant de papillon...j'avais aperçu, alors que Chloé m'enlaçait dans ses bras sans interrompre notre baiser, un petit insecte volant aux ailes bleues sortir de notre véhicule, par l'une des petites fenêtres entrouvertes, et étendre ses ailes sous le rayon de notre Lune. Dans la même direction que la biche. Je ne les ai jamais revus

Et après ça, plus rien ne comptait. Juste elle, son corps, son souffle, sa présence. Pas même la maladie, pas même le sommeil qui nous guettait. Juste elle, juste moi, juste nos plus profonds sentiments et désirs, juste notre preuve la plus simple de prouver notre amour, en le provoquant, en le faisant, en l'embrassant.

-Je t'aime, avions-nous chuchoté en chœur.

C'est ainsi, en cette nuit du 31 Août d'une année oubliée que je fis mes adieux au monde. Nous nous serrions les mains dans les dernières minutes et dans les dernières secondes, sourire complice sur le visage.

C'est ainsi que s'est terminée ma vie.

La boucle était bouclée, le temps était scellé.

Avec ma femme, ma compagne dans le crime, mon ninja, mon Capitaine, mon amie, mon soutien, ma Chloé.

Pour toujours, et à jamais...unies.

FIN

Salut à tous, voici votre serviteur Raang.
Je ne sais pas vraiment quoi dire en fait, je me suis dit qu'un petit message à la fin ferait cliché, et ça l'est, mais j'avais juste envie de vous dire merci. Merci d'avoir suivi la fiction du début, ou en cours de route, jusqu'à la fin . Alors oui cette fin est un peu triste mais je la trouve vraiment belle, j'y ai mis tout mon cœur là-dedans. Et puis, si Chloé vous manque, maintenant...Before The Storm est là ^^
Ça a été un vrai bonheur pour moi d'avoir pu mener ce projet à bout -ma première fiction ayant une vraie fin en plus- et...voilà. Merci.
PS : J'ai glissé dans l'épilogue tous les noms de tous les épisodes des jeux LIS y compris Before The Storm, qui sera le premier à tous les retrouver ? Attention, j'en ai modifié certains pour plus de cohérence.